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Kirzy
  07 septembre 2020

*** Rentrée littéraire #15 ***

Il est rare qu'un premier roman percute le lecteur d'un uppercut aussi dévastateur, le laissant K.O après 560 pages d'une noirceur absolue tout en ouvrant une réflexion profonde sur l'Amérique post 11 septembre 2001.

Après un incipit implacable et désenchanté en forme de défilé funéraire ( celui d'un jeune soldat tué en Irak ), Stephen Markley plonge son récit dix ans après dans la ville fictive de New Canaan, Midwest, Ohio, conçue comme un microcosme emblématique de la décadence du pays. Quatre personnages principaux, bientôt trentenaires, anciens amis au lycée, y reviennent une même nuit, animés par des motivations très différentes.

Quatre chapitres, un pour pour chacun, dressant leur portrait de façon terriblement précise : il y a Bill, le révolté épris de justice sociale, ultra politisé et désormais junkie qui doit livrer un mystérieux colis ; Stacey, l'ex ado maladroite et chrétienne qui a réussi ses études, enfin prête à affirmer sans honte son homosexualité, revenu enquêter sur la disparition d'une ex petite amie qui a compté ; Dan, le plus touchant, ancien lycéen timide et intello, vétéran de l'Irak où il a perdu son oeil, il veut retrouver son premier amour ; et Tina, la belle nana du lycée devenue caissière chez Wal Mart, en quête de vengeance. Autour de ces quatre-là gravitent une bonne vingtaine de personnages secondaires. Cela pourrait être des stéréotypes et pourtant non, on sent rapidement toute l'épaisseur psychologique qui les enveloppe.

Il est également rare qu'un premier roman soit aussi riche dans sa construction. Les quatre récits se déroulent tous sur une même période, 12 heures d'environ, et entremêlent au présent des flashbacks de la période lycée. le lecteur est témoin de cette nuit à partir de perspectives distinctes et parfois contradictoires. Des fils sont laissés en suspens puis repris dans un chapitre suivant, des détails occasionnels prennent soudainement une signification nouvelle et surprenante. le procédé est classique mais là, il est incroyablement bien maitrisé : des secrets sont révélés, des trahisons dévoilées, des choix terribles à assumer, jusqu'à la déflagration finale qui explose lorsque tous les événements présentés, passé et présent, finissent par s'interconnecter.

Il est tout aussi rare qu'un premier roman affiche aussi haut ses ambitions : sonder à la fois les tréfonds de la condition humaine et tenter d'expliquer l'histoire politico-sociale d'un pays. L'auteur se pose en quasi moraliste et on sent bien à quel point le choix de son casting et des trajectoires diverses qu'il offrent est un arsenal pour dézinguer l'accélération de la dégénérescence de l'Amérique post 11 septembre : hypocrisie de la religion, homophobie latente, violences sexuelles, récession économiques, guerres impérialistes, ravages de la toxicomanie ... oui il y en a beaucoup et parfois trop car l'auteur est déterminé à écrire des pages à la puissance explosive pour étayer sa thèse. Ce systématisme alourdit parfois son propos mais n'enlève en rien son acuité.

Finalement, c'est sur un autre terrain, plus intimiste, que j'ai trouvé cet Ohio le plus convaincant : lorsqu'il évoque la persistance et la modification de la mémoire au cours d'une vie à partir de la période fondatrice et brutale de l'adolescence. Chaque page évoquant un fait présent semble appuyer sur un piston qui réactive un souvenir, bon ou mauvais. Et c'est très fort de voir ces personnages se débattre avec leur vécu d'adolescent, ruminant leur échec adulte alors qu'ils pensaient conquérir le monde, tentant d'étouffer des reflux douloureux en les requalifiant sans vraiment parvenir à tromper leur conscience. Et pourtant, dans cet océan de colère et de désillusion, ils cherchent malgré tout la petite lumière venue de leurs jeunes années qui pourraient leur apporter la rédemption.

Un premier roman au lance-flamme, à la force de conviction dévastatrice. Indubitablement marquant. Terriblement sombre.

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Kittiwake
  23 septembre 2020
C'est un récit dense, à quatre voix que nous propose avec beaucoup d' énergie, dans une sorte de logorrhée qui entraîne le lecteur dans un tourbillon vertigineux. de l'adolescence à l'âge adulte on suit le destin de quatre jeunes américains moyens, des filles et des garçons que les pulsions sexuelles de l'adolescence entrainent parfois au-delà du raisonnable.

Tina, Stacey, Bill, Dan vont l'un après l'autre lever le voile sur une période trop alcoolisée et fumeuse pour que les limites ne se trouvent pas franchies. Les récits se complètent en se contredisant parfois. Les aléas de la mémoire recréent la légende, et ce d'autant que les traumas fondateurs ont pu altérer les souvenirs. Construit comme un puzzle qui ne révélerait le tableau complet que lorsque que la dernière pièce prendrait sa place. A l'âge adulte, certains en sont profondément marqués. La guerre en Irak et l'attentat des tours jumelles achèvent de brouiller les cartes dans ces esprits perturbés.

C'est à la fois un constat d'échec personnel pour chacun des personnages qui au gré de leur errance se confrontent à ce qui reste des souvenirs de leur jeunesse. Il faudra arriver à la toute fin du roman pour comprendre ce qui s'est vraiment passé.

Guerre, drogue, racisme, régression cognitive sur fond de religion, c'est un portrait sans complaisance de l'Amérique contemporaine, vacillant sur les socles chimériques de ce qui fut le rêve américain.

C'est noir, violent, et cru, sans concession et porté par une écriture vive, dense, qui demande une attention soutenue, et nécessite une concentration sans faille pour avancer dans le récit.

Lien : https://kittylamouette.blogs..
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michemuche
  06 mars 2021
Bienvenue à New Canaan, état de l'Ohio avec sa devise " avec dieu tout est possible".
Comme disait Neil Young " rust never sleep " la rouille ne dort jamais, la "rust belt ( la ceinture de rouille) rend ses habitants un peu instables voir inquiétants, y aurait-il un micro climat, un poison qui rend l'Ohio et New Canaan si triste ?
J'ai fini ce premier roman de Stephen Markley le moral dans les chaussettes.
Ohio c'est comme un clip d'eminem " Lose yourself " une atmosphère sombre, comme un rap qui dérape .
Quatre personnages sont de retour à New Canaan , la ville qui les a vu naitre et grandir. Bill, Stacey, Dan et Tina . Ils se connaissent, se sont fréquentés au collège, au lycée mais le temps à passé sauf la haine de soi et la haine des autres. Il est plus facile de haïr que d'aimer, aimer c'est se fragiliser, s'offrir à l'autre, aux autres.
Leurs vies est comme un match de foot américain, avancer tête baissée, avancer coûte que coûte 1 yard, 3 yards, 10 yards, prendre des coups, en donner.
Quatre histoires dans l'histoire avec en filigrane Lisa et Rick deux personnages qui illuminent ce récit.
J'ai adoré Ohio un roman qui bouleverse.
" Rien n'est jamais parfait dans la vie. C'est pour ça que c'est la vie et pas le paradis".
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BonoChamrousse
  01 septembre 2020
OHIO de Stephen Markley
Traduit par Charles Recoursé
Éditions Albin Michel (coll. Terres d'Amérique)

OHIO débute avec une phrase percutante qui symbolyse bien la façon dont l'Amérique traite ses enfants : "Il n'y avait pas de corps dans le cercueil. C'était un modèle Star Legacy rose platine en acier inoxydable 18/10 qu'on avait loué au Walmart du coin et enveloppé dans un grand drapeau américain." (p11)

Et voilà, c'est avec un cercueil de location rose et bon marché que l'on rend hommage à un jeune homme du pays tué lors d'une mission en Irak ! C'est triste non ? Mais le ton est donné ! OHIO est un roman plein d'impertinence et, par moment, politiquement incorrect pour notre plus grand plaisir (d'ailleurs, je ne résiste pas à citer une phrase de la page 63 qui m'a bien fait marrer : "Les choses commencèrent à changer en 2000, quand le mange-merde qui gouvernait le Texas vola la présidentielle au vice-président mou et incompétent").

Personnellement, j'ai trouvé que la façon dont est structuré ce roman est très intelligente : car OHIO est principalement composé par quatre nouvelles qui se concentrent chacune sur un personnage différent. Quatre histoires distinctes qui se superposent afin de mettre en perspective les événements d'une même nuit tout en expliquant comment les séquelles du 11 septembre ont menées au déclin de ces régions rurales américaines telles que l'Ohio. Tous les personnages que l'on rencontrera dans ce roman seront le reflet d'une Amérique brisée que ce soit par la récession, la fuite des industries, les ravages de la drogue, la violence sexuelle, la guerre, le bouleversement écologique, etc.

J'ai adoré OHIO mais les quelques petits défauts (notamment des longueurs et un peu trop de bavardages) m'ont fait passer à côté du coup de coeur. Il aurait mérité d'être un peu plus acéré et dense mais c'est un excellent premier roman qu'il faut absolument lire pour comprendre l'Amérique d'aujourd'hui.

Stephen Markley est un auteur à suivre.

Mille mercis au Picabo River Book Club et aux Éditions Albin Michel pour ce partenariat.
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HordeduContrevent
  07 avril 2021
Un roman américain pur jus. Mais qu'est-ce qui caractérise tant la littérature américaine, au point de savoir que c'en est même si on devait me cacher le titre et l'auteur ? A l'aune de ma (toute) petite expérience en la matière, je dirais que les ingrédients sont souvent les suivants (et, amis Babeliotes, vous pourrez compléter cette liste non exhaustive, ou la nuancer, le débat est ouvert) :

- Une construction astucieuse, oscillant par exemple entre présent et passé, en aller retour s'enrichissant l'un l'autre ;
- Un ensemble de personnages dont la psychologie est analysée finement et profondément ; Loin des stéréotypes, les personnages sont souvent enveloppés d'une épaisseur psychologique qui nous aide à les aimer, du moins véritablement à les comprendre ;
- Une dénonciation franche, argumentée et acerbe, parfois jubilatoire, des grands maux de la société, et notamment de la société américaine ;
- Une part belle accordée à la nature, aux paysages, aux grands espaces, souvent décrits de façon poétique, voire hallucinée, dans cet ensemble de psychologie et de dénonciation, les paysages semblent être l'élément immuable et salvateur. Certains auteurs en font d'ailleurs l'élément central de leur livre, un personnage à part entière, présence de feu et de grâce (Nature writing).
- La présence de dualités irrésolues, non manichéennes : la violence des villes face à la sauvagerie des grands espaces, La laideur des villes moyennes face à l'inquiétante beauté de la nature, les traditions un peu kitsch face à la modernité déprimante, la supériorité condescendante des cow boys face à la violence sans pitié des indiens, le patriotisme des républicains face aux espoirs vains des démocrates…

Alors que l'épure de la littérature asiatique me comble de sérénité, que la subtilité poétique de la littérature des pays de l'est m'enveloppe dans ses mystères, que la mélancolie de la littérature portugaise parle avec émotion à mes racines, alors que la grandiloquence de la littérature russe me fortifie, la richesse foisonnante de la littérature américaine me nourrit. Et ce premier roman de Stephen Markley ne fait pas exception. Roboratif, il l'est et m'est d'avis qu'il restera dans les annales des grands livres de la littérature américaine.

Ce livre débute par l'enterrement de Rick, jeune soldat mort aux combats en Irak , incipit funèbre, puis donne la parole à quatre personnages ayant côtoyé Rick durant le lycée, quatre anciens amis qui n'ont pas voulu ou n'ont pas pu assister au défilé funéraire, et qui reviennent, au début de la trentaine, à New Canaan, ville fictive du Midwest, dans l'Ohio, ville emblématique de la décadence du pays. Un long chapitre précis est consacré à chacun, occasion pour eux de s'exprimer, de dénoncer l'Amérique post 11 septembre 2001, en aller-retour subtil entre passé et présent.
On trouve Bill, politisé, épris de justice, complètement drogué qui doit livrer un mystérieux colis ; Stacey qui a toujours eu du mal avec son homosexualité du fait de son éducation catholique ,prête désormais à l'assumer et qui recherche des traces de son ancienne petite amie, Lisa ; le timide Dan, vétéran de l'Irak où il a perdu un oeil et qui veut retrouver Hayley, son premier amour ; et enfin Tina, la belle nana du lycée que certains hommes ont abusée et humiliée, devenue caissière chez Walmart, aujourd'hui en quête de vengeance. Les quatre récits se déroulent en même temps, sur une nuit, la même nuit.
Ces quatre récits se complètent, s'apportent mutuellement des précisions, des compléments. La nuit du grand retour. L'occasion de dénoncer pèle mêle les dégâts de la toxicomanie, l'intolérance de la religion, l'homophobie, les violences sexuelles, la destruction de la nature et des écosystèmes, la crise de 2008 et ses conséquences en termes d'expulsions, de récession économique, de désindustrialisation, de friches industrielles à l'abandon, les guerres impérialistes, la société de consommation.
Beaucoup de dénonciations donc, qui ne sont pas sans comporter, il est vrai, certaines longueurs. Il faut dire que l'ambition de l'auteur, dans ce premier roman, est impressionnante. On lui pardonnera donc ces longueurs que je vois comme autant de marques d'enthousiasme.

On trouve, en plus des quatre personnes nommées précédemment, tout un ensemble de personnages secondaires, parfois dans le jus de cette ville de New Canan : « ce style de mec qu'on trouve un peu partout dans le ventre boursouflé du pays, qui enchaîne Budweiser, Camel et nachos accoudé au comptoir comme s'il regardait par-dessus le bord d'un gouffre, qui peut frôler la philosophie quand il parle football ou calibres de fusil, qui se dévisse le cou pour la première jolie femme mais reste fidèle à son grand amour, qui boit le plus souvent dans un rayon de deux ou trois kilomètres autour de son lieu de naissance, qui a les mains calleuses, un doigt tordu à un angle bizarre à cause d'une fracture jamais vraiment soignée, qui est ordurier et peut employer le mot putain comme nom, adjectif ou adverbe, de manières dont vous ignoriez jusque-là l'existence ».

New Canaan nous est présenté sans fioriture : « la banlieue de New Canaan apparaissait comme un condensé de tout le mal-être du Midwest. Cette maigre zone commerciale avait perdu tous ses panneaux, on n'y voyait plus que les silhouettes spectrales d'activités disparues et les petites traces de rouille aux endroits où des vis plongeaient naguère dans le stuc. La suite du chemin était marquée par toutes les tumeurs habituelles. Maisons avec un panneau À VENDRE. Maisons avec un panneau SAISIE. le reste à louer et manifestement pas loué. Andy's Glass Shop, fermé. Burger King, ouvert. ». « Toutes les villes de l'Ohio avaient de grandes étendues gangrenées qui ressemblaient à New Canaan, la même géographie de zones commerciales cancéreuses aux avant-postes violemment éclairés vantant diverses variations autour du crédit à la consommation. »

J'ai été subjuguée par la vision qu'essaie de rendre compte Stephen Markley lorsque nous sommes sous l'effet de stupéfiants, je comprenais et ressentais comme si j'avais moi-même ingurgité toute cette drogue : « Bill courut jusqu'au grillage, les bras comme des pistons, les poumons aussi gonflés que des ballons dirigeables. Il courut sous le regard attentif de son Léviathan, cette créature opaque qui ne connaissait que l'autorité et la faim, et qu'on ne peut pas voir si on n'est pas sous l'effet bénéfique de trois types de substances différentes parce que la regarder c'est la manquer. Tournez les yeux dans sa direction et elle retrouve son état gazeux. Elle fixait Bill avec curiosité, trente-sept millions d'yeux-microscopes disséquant la surface du pays nu. Il empoigna le grillage, grimpa au sommet et passa par-dessus. Il atterrit en roulant, des brins d'herbe se collèrent à ses coudes, il se remit debout puis il sprinta vers le terrain. Il franchit la surface en polyuréthane noir et ses tennis foulèrent l'herbe sèche. Il se plia en deux, baissa les mains et lança les jambes vers l'arrière en une roulade désordonnée. Il était un accélérateur de particules qui précipitait des protons et des neutrons les uns contre les autres. Il voyait les électrons se faufiler entre les réalités, il goûtait les fantômes quantiques. Et il atterrit sur le cul. le ciel tournoyait et la Chose disparut, rejoignit les étoiles et le carbone. C'était génial. Il fit des anges dans la poussière comme si c'était de la neige. Il rit sans s'arrêter. »

J'ai aimé plonger dans ce gros roman ; j'ai trouvé magistrale l'ambition de l'auteur de vouloir à la fois sonder les tréfonds de l'âme humaine et d'expliquer l'histoire politique, sociale, économique des Etats-Unis, sans pour autant se poser en donneur de leçon. J'ai trouvé incroyable sa manière de nous faire parcourir ce lieu et nous faire toucher du doigt ces nombreux sujets selon le regard et l'avis des quatre personnages, selon des facettes et des angles totalement différents. Je termine ce livre, repue et rassasiée ! Oui, la littérature américaine ne cesse de me nourrir.
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JIEMDE
  19 août 2020
Qu'est-ce qui pousse Bill Ashcraft, Stacey Moore, Dan Eaton et Tina (la Cochonne) Ross à revenir un soir de l'été 2013 à New Canaan, Ohio, pour renouer avec les vestiges de leur jeunesse ? Autrefois, avec Rick, Lisa, Todd, Curtis et tant d'autres, ils formaient ce microcosme estudiantin joyeux et insouciant, galvanisés par la vie qu'ils découvraient et les espoirs qu'elle portait, brûlant leur liberté par tous les bouts, même les plus abusifs.

Depuis, la vie à fait son oeuvre. La guerre aussi, en Irak ou en Afghanistan. Pour l'Amérique comme pour chacun de ses enfants de New Canaan, la fête est finie ! Après la mort de Rick et la disparition de Lisa, le passé n'est pas totalement soldé et il reste à Bill, Stacey, Dan et Tina, une dernière étape à franchir pour se projeter dans l'après et continuer à avancer. En un soir, ils vont se croiser ou s'éviter, se retrouver ou s'affronter, se pardonner ou se maudire. Unité de lieu, de temps et d'action : comme au théâtre classique, les conditions du drame sont posées.

Dans Ohio - traduit par Charles Recoursé - Stephen Markley propose une profonde et ambitieuse fresque générationnelle, explorant l'âme d'une jeunesse américaine élevée dans l'insouciance paisible des années Reagan, Bush père et Clinton, puis devenant adulte sous les années post 9-11 de Bush fils et les traumatismes en série qui les ont rythmées. En 540 pages de très haute volée, Markley raconte une nuit ; raconte des vies lourdement meurtries ; raconte un pays.

Cinq chapitres pour cinq portraits et cinq façons de vivre la même soirée. Mais au-delà du récit, l'auteur passe en revue tous les maux de l'Amérique du début du XXIe siècle : la jeunesse sacrifiée en interventions extérieures, les faiblesses coupables du pouvoir US, l'immigration, la religion et ses dogmes, les shootings fous et meurtriers, la toujours difficile acceptation de l'homosexualité, l'acceptation controversée de la couverture sociale généralisée…

Autant d'interrogations mais surtout autant de défis à relever ou à subir pour tous ces jeunes que la vie à New Canaan a si peu préparé à les affronter. Markley le raconte formidablement bien dans ce qui est probablement un des livres les plus puissants et les plus ambitieux que j'ai lu ces derniers temps.
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Frederic524
  09 octobre 2020
Le Grand prix de littérature américaine 2020 attribué à "Ohio", de Stephen Markley

Une rentrée stratosphérique qui se confirme chez Albin Michel avec la parution dans la collection « Terres d'Amérique » de « Ohio » de Stephen Markley, un premier roman qui m'a profondément marqué, bouleversé parce qu'il est ensorcelant, sombre, mélancolique, d'une beauté sauvage, d'une acuité saisissante sur le malaise que vit l'Amérique. J'ai rarement lu un premier roman avec une telle maîtrise narrative, une telle qualité d'écriture, une telle justesse dans l'analyse des démons qui hantent les États-Unis d'Amérique. A mon sens, c'est le plus grand roman lu depuis Gabriel Tallent et son « My Absolute Darling ». Avec Stephen Markley on atteint des sommets d'émotions sur une jeunesse américaine en quête de repères. « Ohio » de Stephen Markley est une radioscopie de ce que l'Amérique post-11 septembre 2001 a enfanté du fait de ces traumatismes, de ces compromissions, de ces refus répétés à remettre en cause un modèle de société qui ne fonctionne plus. L'Amérique est ébranlée jusque dans ses fondations mêmes. Elle doute d'elle même. La première puissance du monde vacille alors que s'annonce les échos du populisme et les mensonges des néo-conservateurs sur le prétendu danger représenté notamment par l'Irak.

le roman débute avec une séquence qui concentre en son coeur tous les éléments de ce qui affleurent tout au long du récit. Ce défilé organisé en l'honneur du caporal Rick Brikban en octobre 2007, mort en Irak. le non sens absolu, le vide d'un sacrifice inutile. Une Amérique au prise avec ces démons, engluée dans deux guerres, l'Afghanistan et puis l'enfer, le bourbier irakien. Divisée sur la conduite à tenir face à ces nouveaux défis. Une Amérique paumée qui voit des villes autrefois prospères, péricliter. Une jeunesse qui fait comme elle peut avec cette cruelle réalité des lendemains qui déchantent. Un peu comme une immense gueule de bois dont on n'arrive pas à se relever. Une plongée radicale, crue qui met en évidence les zones de fracture dans la société américaine. Les excès d'alcool et de drogues, le sexe sont autant de refuges provisoires au mal-être de ces jeunes hommes et femmes. Une jeunesse aux abois, en perte de repères, revenue de tous les mensonges des politiques de Bush Jr à Obama lui-même qui n'arrivera jamais à répondre à cette crise existentielle profonde, majeure.

Nous sommes donc à l'été 2013, les occupants de quatre véhicules convergent vers New Canaan, cette petite ville de l'Ohio où ils ont passés leur jeunesse. Ils sont aujourd'hui trentenaires, leurs illusions de jeunesse, leurs idéaux sont battu en brèche. Certains ont des enfants, d'autres sont morts d'overdose, sont toxicomanes, certains sont partis faire la guerre en Irak et en Afghanistan comme Dan Eaton qui y a perdu un oeil et des camarades. Cette troisième partie de l'histoire est sans aucun doute la plus touchante. Il retrouve le temps d'une soirée, son amie de toujours, celle pour qui il éprouve aujourd'hui encore des sentiments. Il y a également le ressenti de Bill Ashcraft, un ancien activiste humanitaire devenu toxicomane. Une plongée oppressante dans la dope et les excès en tout genre. Un paumé parmi tant d'autres. Dans la seconde partie de « Ohio », c'est le questionnement de Stacey Moore qui nous remue et surtout les réactions de sa famille chrétienne cherchant à la « guérir » de son homosexualité. On fait ici référence aux centres existant aux États-Unis où l'on accueille des personnes homosexuelles avec le délirant programme de les ramener sur le chemin de la morale chrétienne. Stacey souhaite régler ses comptes avec son frère qui n'a jamais accepté qu'elle soit lesbienne. Là encore, on est bouleversé par la capacité de Stephen Markley à mettre en mots des sentiments complexes. On est dans le registre de l'intime avec ces portraits d'hommes et de femmes. C'est fascinant de constater combien il n'y a pas une mais des Amériques selon sa couleur de peau, ces origines sociales, ces orientations sexuelles, ces opinions politiques républicaines ou démocrates. Autre aspect passionnant de « Ohio », cette descente en eaux troubles dans les lycées américains et leurs pratiques, leurs dérives à tous les niveaux. Pour le sexe parlons en, là encore il y a ceux qui dominent et ceux qui sont dominés dans une logique terrible où la tendresse semble être la grande oubliée. La quatrième partie sur Tina Ross a été un uppercut en pleine estomac. La violence, la vengeance, la rédemption sont autant de questionnements abordés dans ce roman tellement riche. On assiste au morcellement d'une société, d'un pays.

« Ohio » est une tragédie grecque où l'ataraxie n'a pas sa place. On lui préfère l'hubris, la démesure qui correspond si bien au modèle américain. On ressort de cette lecture impressionnée par la démonstration sans faille de Stephen Markley, son sens du drame, sa maîtrise d'un récit complexe, son style d'écriture enfin qui fait la part belle aux descriptions. Les personnages de ce roman sont autant d'ombres, de fantômes errant dans cette ville où tout se conjuguent au passé notamment sa prospérité. Un paysage où la crise est partout, où les âmes errent plus spectatrices qu'actrices de leur vie. L'ambiance est crépusculaire. Avec « Ohio » de Stephen Markley, oubliez l'Amérique que vous croyez connaître, celles des guides touristiques et préparez vous à vous prendre en pleine face la cruelle réalité de cette Amérique post-11 septembre 2001. Une société en déliquescence, un monde où les paumés sont légions et où les oubliés du système ultra libéral crèvent la gueule ouverte. Un magma poisseux et des vies brisées par le manque de perspectives, d'horizon. Un magnifique premier roman intime, dense, ambitieux, vertigineux signé Stephen Markley. Un Stephen Markley qui s'inscrit d'ores et déjà comme un nouveau grand nom du paysage littéraire américain. Allez en librairie et procurez vous ce roman sublime qui résonnera longtemps en vous.
Lien : https://thedude524.com/2020/..
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dannso
  28 septembre 2021
C'est le roman noir, désenchanté d'une Amérique perdue dans les suites de la mondialisation, du 11 Septembre, des guerres en Irak et Afghanistan et de la crise des surprimes.
Quatre trentenaires reviennent au cours d'une même soirée dans la ville de leur adolescence. Ils vont se croiser ou non, revivre certains moments clés de leur adolescence et de ces années lycée qui les ont marqués. Leurs motivations sont bien différentes, tous sont meurtris.
L'auteur va nous raconter chacun d'entre eux en quatre chapitres. Il y a Bill, l'activiste, le révolté, devenu junkie, qui doit livrer un paquet mystérieux. Il y a Stacey, qui revendique enfin son homosexualité et vient s'expliquer avec la mère de son ex et son frère, catholique bien-pensant. Il y a Danny, vétéran des guerres d'Irak et d'Afghanistan, ayant perdu un oeil, qui veut revoir son amour de jeunesse. Il y a Tina, jadis amoureuse d'une des vedettes de l'équipe de foot, et victime au nom de cet amour de maltraitance, qui cherche la vengeance.
Et mêlés à ces quatre histoires, de nombreux personnages dont aucun ne parait heureux. La vie n'est pas drôle dans cette ville de New Canaan, Ohio, archétype de cette Amérique où le rêve de toute une partie de la population s'est écroulé avec ces usines qui ferment, ces boulots mal payés, cette vie précaire où tout peut basculer à cause d'une chute sur une plaque de verglas, par manque d'assurance santé.
D'un chapitre à l'autre, passé et présent s'entremêlent, les souvenirs de chacun venant éclairer ceux des autres, les difficultés de l'adolescence, cet âge ou l'on est prêt à tout pour être accepté, pour faire partie de la bande, s'ajoutant aux difficultés de la vie pour beaucoup d'entre eux, pauvreté, maladie, familles bancales, …
Et une écriture magnifique, où j'aurais pu relever une phrase toutes les pages tellement tout cela sonne vrai. Un récit très noir, pas un ne s'en sortira indemne. Et l'on finit ce livre, avec le coeur serré, et des mots qui vont résonner encore longtemps dans notre esprit.
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Christels
  31 mars 2021
Le déclin du rêve américain

Au cours d'une nuit de l'été 2013, quatre trentenaires sont de retour dans la petite ville de l'Amérique profonde où ils ont passé leurs années de lycée. Chacun d'eux est revenu pour une raison différente, mais ils vont tous les quatre raviver les traumatismes qui avaient pris racine dans leur jeunesse.

Le roman s'ouvre sur l'hommage bradé que cette ville (New Canaan - Ohio) rend à l'un de ses enfants «mort pour la patrie» en Irak.
Le cercueil est vide. Loué au complexe commercial du coin, rose platine, il est masqué par le drapeau américain (qui s'envolera au cours de la cérémonie).
Le ton est donné.

Suivent quatre parties, chacune reprenant les souvenirs et le parcours de l'un des camarades de lycée du soldat décédé.

La construction est très ingénieuse. Chaque partie trouve un écho dans les trois autres jusqu'à ce que tous les éléments s'imbriquent pour dévoiler la violence et la noirceur d'une jeunesse instable, en perte de valeurs. Les révélations sont finement amenées et, de la première à la dernière partie, le récit gagne progressivement en intensité jusqu'à un dénouement dramatique.

Les attentats du 11 septembre, les guerres menées par les Etats-Unis en Afghanistan puis en Irak, tout comme la récession économique, font peser l'incertitude sur l'avenir des jeunes gens qui s'apprêtent à entamer des études ou à entrer dans la vie active.
Désabusés, sans grandes espérances, ils se sentent coincés et se débattent en vase clos dans une agglomération sans grand intérêt qu'ils rendent responsable de leur mal être.
Les rivalités amoureuses et les querelles politiques les opposent les uns aux autres. Ils usent d'alcool, de sexe, de drogue et de cruauté pour tromper leur ennui. Les amitiés qu'ils entretiennent sont entachées de mensonges.

Le constat présenté par Stephen Markley dans ce roman très bien bâti semble d'autant plus sombre qu'il ne laisse place à aucune alternative.
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Selias
  18 octobre 2020
Ils sont quatre ex copains de lycée de New Canaan Ohio. Une nuit, ils vont y revenir pour des raisons diverses. Quatre potes, quatre chapitres. Ils vont être confrontés aux fantômes du passé et d'agiles flash-back vont nous permettre de reconstituer le puzzle de leurs vies.
Il y a Bill, l'antimilitariste tombé dans l'alcool et la drogue. Dan, blessé de guerre et traumatisé par ce qu'il a vu là-bas. Stacey, l'homosexuelle devenue prof qui cherche son ex copine qui a disparu. Tina qui revient pour se venger de son ex. Ils se connaissent tous très bien, ont vécu beaucoup de choses en commun, mais le temps et les circonstances les ont éloignés. Rien ne paraît simple et lisse dans leur passé et leur histoire commune. Les souvenirs ont été enfouis au fond du lac de la mémoire mais il suffit d'en agiter les eaux pour que tout remonte à la surface. Certains cherchent la vérité d'autres à brouiller les pistes.
C'est un roman ténu et un peu complexe qui met en exergue la situation gangrenée de l'Amérique. L'auteur dresse le portrait d'une Amérique malade, touchée au flanc, fracturée, mise à mal par les attentats du 11 septembre, les guerres au Moyen Orient et la crise de 2008, hantée par ses vieux démons :racisme, homophobie, drogue, violence, religion omniprésente.
J'ai beaucoup aimé ce premier roman que j'ai trouvé très abouti. Les personnages sont très fouillés et ont beaucoup de profondeur. L'histoire est dense et se mérite dans un contexte réaliste et très noir. Il me tarde déjà de lire le prochain roman de Stephen Markley.

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