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ISBN : 2848410183
Éditeur : Editions Tanibis (01/05/2011)

Note moyenne : 5/5 (sur 2 notes)
Résumé :
Autant pour l'auteur que pour le lecteur ou l'héroïne, Comment Betty vint au monde est une expérience radicale.

Fusion entre dessins classiques, peinture expressionniste et historiette pour enfants, le premier récit en couleurs de L.L. de Mars conte les aspirations d'une jeune fille à se construire elle-même. Débordants, les désirs de Betty se heurtent aux bien-pensants, famille, artistes et autre faux dieux étouffant tout embryon de création.
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Critiques, Analyses & Avis (2) Ajouter une critique
Presence
  13 août 2016
Cet album contient une histoire complète indépendante de tout autre. Il est initialement paru en 2011, entièrement réalisé par L.L. de Mars.
L'histoire ? C'est l'histoire d'une jeune demoiselle prénommée Betty. Dans le prologue, il est évoqué sa première leçon de peinture, le rapport entre Dieu et les artistes, de l'anus de son chien, de l'horreur de vider de leur sens des mots comme Mort ou Angoisse, en les mettant en chanson. Dans le premier chapitre, Betty éprouve l'envie de devenir un poisson, ou plutôt une grenouille, mais surtout pas expert-comptable. Problème : il n'y a pas de ventricule de grenouille caché dans son coeur.
Par la suite il est encore question de Dieu, mais aussi du fait que sa mère ne faisait plus caca depuis 26 ans. Elle doit devenir, devenir quelque chose, devenir ce qui est en elle, devenir une artiste, et surtout elle ne doit pas cacher ses ratures et ses ratages. Elle doit éviter de devenir une esthète stérile, comme l'envisage sa mère. Mais il lui faudra bien gagner sa vie, or la vie d'artiste ne garantit rien.
À l'évidence, il s'agit d'une bande dessinée d'artiste, et peut-être d'un ouvrage difficile. La couverture pose bien la difficulté et la dichotomie de la lecture. D'un côté, il s'agit d'une peinture, essentiellement de nature abstraite, où il est possible de reconnaître un morceau de silhouette (le tronc, les bras, les mains) noyé dans un tourbillon de couleurs, vraisemblablement expressionniste. Mais même intimidé, le lecteur se dit qu'il ne s'agit jamais que de 58 pages de BD, sous une forme très traditionnelle, avec cases et phylactères. Au pire, il aura perdu une demi-heure (il n'y a pas tant de phylactères que ça) et n'y aura rien compris (mais il n'est pas obligé de l'avouer), au mieux il aura vécu une expérience enrichissante sortant de l'ordinaire.
De fait il découvre une histoire avec un déroulement chronologique, plutôt intelligible. Betty est une jeune fille au début du récit. Elle reçoit l'enseignement de diverses personnes dont son oncle qui est artiste. Elle souhaite devenir une artiste elle-même. Elle se confronte aux envies de sa mère, aux exigences de son père, à l'envie d'être grenouille. Les phrases échangées sont courtes et souvent elliptiques. La graphie du lettrage évolue en fonction des sentiments exprimés, plus ou moins grande en fonction du volume de la voix, changeant parfois de couleur en fonction des émotions exprimées. Curieusement, l'auteur a parfois laissé les traits tracés pour écrire droit, sans raison apparente ou explicite.
Comme le laisse supposer la couverture, l'approche graphique est très personnelle, et ne se restreint pas à un registre figuratif. le lecteur de bande dessinée classique peut retrouver des traits de contour, réalisés au pinceau avec des déliés très élégants, évoquant des gestes sûrs et précis. Ces contours peuvent être très précis pour représenter un chien, un être humain avec son visage, un soldat de l'empire romain. Ils peuvent être plus lâches préférant s'attarder sur l'allure d'une silhouette, sur la composition générale d'un cheval pour en souligner le mouvement ou la direction. Comme pour le lettrage, les traits de contour sont parfois tracés avec une couleur autre que le noir, pour insister sur une caractéristique globale de l'élément représenté, ou pour le faire ressortir par rapport aux autres. Dans une poignée de cases, il n'est pas possible d'identifier la forme représentée. le contraste est alors total quant au détour d'une case apparaissent des logos reconnaissables comme ceux d'Ikea, de Carrefour ou de Super U.
Dès la couverture, et à chaque page par la suite, la couleur remplit une fonction expressionniste. Il en s'agit pas de mettre les formes en couleurs pour refléter les couleurs elles qu'elles peuvent être perçues par l'oeil humain. Elles viennent souligner une partie de contour, rendre compte d'une ambiance, ou donner forme à des flux pouvant évoquer des émotions, des tensions psychologiques, des élans du coeur, etc. Il appartient alors au lecteur de les interpréter en fonction de sa sensibilité.
Au fil des pages, le lecteur comprend que le thème principal du récit est la vocation d'artiste de Betty et la manière dont elle va pouvoir s'exprimer en fonction de l'éducation à laquelle elle est soumise. Il court un discours sous-jacent de refus de se soumettre à tout formatage imposé par les personnes enseignantes (qualifiées de maître dans les phylactères) et contre tout formatage socio-culturel. Betty refuse la morale judéo-chrétienne et doit prendre position par rapport aux attentes de ses parents, en particulier d'avoir une bonne situation.
En ce qui concerne les cases, l'artiste respecte le principe de causalité d'une case à l'autre, que ce soit la temporalité (une scène se déroulant après l'autre) ou même 2 moments successifs dans une séquence. le regard du lecteur apprécie les couleurs plutôt gaies, ainsi que les dessins facilement lisibles (à une demi-douzaine d'exceptions). le résultat est très agréable à l'oeil. L'approche graphique subit des variations de genre, de la gravure de la fin du dix-neuvième siècle, à l'art abstrait, en passant par l'aquarelle, évoquant parfois le fauvisme. le lecteur se laisse porter par ces dessins qui ressemblent parfois à des illustrations de livre pour enfants de par leur degré de simplification, ou la manga d'Hokusai, avec ces tracés de pinceaux si élégants. Cette impression est encre renforcée par les expressions des visages, franches et simples évoquant les illustrations des romans de la collection Bibliothèque Rose des années 1970.
Le lecteur se laisse embarquer dans ce conte sur la maturation d'une individualité se destinant à la carrière d'artiste. Cette impression de conte est à a fois donnée par ces dessins gentils et expressifs, et par une forme de narration décousue. le récit passe d'une scène à une autre, sans donner de précision de lieu ou de date. Il convoque des images servant d'allégorie, une fois un chien, une fois un cheval, sans que ces animaux ne soient reliés à des éléments matériels, comme une niche, un panier, ou une écurie. Il voit une jeune fille pleine de caractère, soumise à la forme éducative décidée par ses parents, soumise aux états émotionnels de ses parents, qui tombent de manière arbitraire, castratrice, des contraintes l'obligeant à se conformer, une éducation ne sachant pas l'aider à développer ses talents personnels, mais lui imposant façons de voir préformatées.
Au fil des pages se dégage une leçon de vie un peu étrange, rendue encore plus bizarre par la fin inéluctable du récit. Au travers des séquences l'auteur évoque la question de la vocation artistique et de la manière dont elle doit s'affirmer contre les enseignements imposés, contre les idées reçues, contre l'ordre établi. Il s'agit d'une posture de type politique au sein d'une société établie. le lecteur ressent à la lecture toute l'implication de l'auteur dans ce récit et y voit son credo ainsi que son intention d'artiste.
En première lecture, il apparaît que ce récit n'a pas usurpé sa réputation d'oeuvre difficile et artistique, mais que ça ne la rend pas impénétrable ou insurmontable. Cette lecture n'est pas pour autant une épreuve. Certes le lecteur ne peut prétendre tout comprendre du premier coup. Certes il reste coi devant certaines bizarreries narratives (c'est quoi cette histoire de ratés ?). Certes plusieurs images décontenancent et semblent plus gratuites qu'indispensables à la narration (pourquoi un soldat romain ?). Mais il y a bien une intrigue linéaire, avec une fin en bonne et due forme, des dessins agréables à regarder et des remarques qui font mouche. Tout ça pour ça ?
En fait, L.L. de Mars jouit d'une réputation de créateur ambitieux dans le milieu de la bande dessinée, et sa bande dessinée présente un aspect artistique et expérimental caractérisé. Il est possible de consulter une interview en ligne sur le site Du9 dans laquelle il explique à que point ses oeuvres souffrent d'une forme de prophétie auto-réalisatrice. Concrètement comme les éditeurs considèrent qu'il produit des oeuvres à destination d'une élite, il en est réduit (également par choix) à travailler avec des maisons de publication confidentielles qui ne disposent pas d'un budget suffisant pour promouvoir une oeuvre de ce type (= qui ne se vendra pas par palettes entières). En conséquence de quoi, ces BD sont tirées à faible exemplaire, et distribuées sporadiquement dans des petites librairies spécialisées qui ne les mettent pas forcément en avant. Dans les faits, elles sont difficiles à trouver, et il est même difficile d'en avoir entendu parler.
Suite à cet entretien avec Xavier Guilbert se trouve un long texte dans lequel L.L. de Mars parle de ses oeuvres dont Comment Betty vint au monde. Il commence par établir que ses commentaires ne constituent pas une clef d'interprétation permettant d'accéder au sens caché de l'ouvrage. Il précise qu'il parle de ses intentions, mais encore plus des thèmes qu'il souhaitait aborder, ce qui n'obère en rien la validité de la lecture qui en est faite par chaque lecteur. En cela, il fait preuve d'humilité, mais aussi il intègre les travaux de l'École de Constance sur le caractère éphémère, inventif, pluriel, plurivoque de la lecture. Il établit qu'une fois l'oeuvre livrée au public, elle n'appartient plus à son auteur et les différents sens donnés par les lecteurs présentent tous un degré de validité recevable.
Toujours dans le même texte, L.L. de Mars évoque la manière dont il a procédé pour réaliser ces pages. Il voulait absolument atteindre une autre manière de construire ses dessins, une façon de délier sa main pour la libérer des gestes appris devenus des automatismes génériques, sans réflexion vis-à-vis de l'oeuvre en cours de réalisation. Il évoque le recours à des hallucinogènes naturels pour se libérer de ses habitudes graphiques. À partir de là, le lecteur peut commencer à ironiser au choix sur le délire artistique, la prétention artistique, ou la posture artistique, ayant à charge contre l'auteur des dessins non figuratifs à l'intention peu claire, produits sous influence. L.L. de Mars continue lui-même de s'enfoncer en indiquant qu'il a laissé des erreurs dans ses pages (en termes visuels), sans chercher à les corriger. Il estime vaniteux de vouloir recouvrir ses ratages, de les masquer, ou pire encore de les laisser, tout en laissant subsister en dessous des traits de construction attestant de l'évolution de la page. Mais arrivé à ce niveau-là du commentaire de l'auteur, le lecteur se rappelle la page sur laquelle une voix adjoint à Betty de ne surtout pas essayer de masquer ses ratages par des faux repentirs malhabiles, et de les assumer totalement.
Effectivement, au fur et à mesure de la lecture du commentaire de l'auteur, le lecteur établit le lien avec ce qu'il vient de lire et reconnaît les thèmes abordés dans la bande dessinée. Assumer ses erreurs fait partie intégrante du processus d'amélioration personnelle de Betty, tout comme de celui de l'auteur lui-même. Il apparaît que Betty est un avatar bien plus proche de l'auteur que ne le laissait supposer le récit. Lui aussi assume ses ratages ou ses ratures en fonction des pages. le lecteur ne peut que reconnaître l'honnêteté de la démarche artistique, mais quand même laisser des erreurs sciemment, c'est un peu proposer un produit mal fini. Bien malin qui saura dire quelle case souffre d'un ratage. Chaque lecteur avec sa sensibilité peut estimer que telle ou telle case lui parle moins, mais rien n'est moins sûr qu'il s'agisse de la même que celle pointée par le voisin. Chaque case correspond à une composition plus ou abstraite, engageant la sensibilité de celui qui la contemple, il n'y a donc pas de règle universelle.
Quand bien même une case reste muette pour le lecteur, cela ne compromet jamais la compréhension de l'intrigue. de la même manière, une ou deux répliques peuvent faire tiquer le lecteur. Par exemple, le narrateur informe que "La mère de Betty était redevenue une petite dame sous une cloche de verre sur la commode du serpent.". Ce constat semble renvoyer à un élément culturel ou à une association d'images incompréhensible pour le premier venu. de même, quand Betty déclare qu'elle veut juste une heure ou deux ; un moment seule pour s'enfoncer dans la terre, pour prendre deux ou trois centimètres de chair de Betty-sans-nom-de-famille, le sens de la phrase, du souhait reste cryptique. Et pourquoi diantre, apparaît-il un empereur romain le temps d'une page ? Quel rapport avec la choucroute ?
Il faut dire que L.L. de Mars est un poète accompli et qu'il manie également l'ellipse et le sous-entendu avec habileté. Quand une grenouille déclare à Betty qu'il n'est pas sûr que le devenir chenille soit plus excitant que son devenir adulte, il évoque le champ des possibles qui s'ouvre à elle, que la vie d'artiste offre des horizons beaucoup plus larges et gratifiants que ceux d'emplois non créatifs. Quand la grenouille effectue le constat que Betty ne veut pas du tout être grenouille, mais qu'elle veut une vie de grenouille, le lecteur comprend que Betty recherche une position (sociale ou professionnelle) usurpée, en décalage avec sa nature profonde qu'elle souhaite conserver. Enfin quand sa mère lui indique qu'elle ne perd rien au change parce qu'il n'y a pas de grenouille d'exception, elle sous-entend que Betty deviendra une personne d'exception sous réserve qu'elle réalise son plein potentiel.
Finalement en 58 pages, l'auteur aborde de nombreux sujets. Ils peuvent sembler un peu hétéroclites au départ, mais son commentaire éclaire le fait qu'il s'agit avant tout pour lui de parler de la condition d'artiste, de sa propre exigence envers lui-même. Vu sous cet angle, les séquences et les observations prennent tout leur sens. le lecteur revient sur le thème qui court tout au long du récit relatif à l'éducation comme moyen de faire se conformer les enfants à des conventions préétablies, à des dogmes, à un académisme présenté comme universel, comme un chemin obligatoire. Il pousse ce raisonnement jusqu'au bout avec la mère déclarant à Betty que les gens comme eux ne jouent pas de violoncelle. Pris à froid cela ressemble à une boutade gratuite. Replacé dans le contexte, il s'agit d'une phrase péremptoire obligeant de se conformer à un comportement de classe, fermant une possibilité qui pourrait se révéler la vocation réelle de Betty. le lecteur comprend que cette déclaration fait écho au credo de l'artiste de ne rien s'interdire en termes de moyens narratifs, de mode de création, d'outils d'artiste, de mode opératoire pour créer.
Cette volonté d'être ouvert à tout conduit à rejeter tous les dogmes. L.L. de Mars dépeint le Christ comme un brave type vaguement opportuniste et totalement incongru dans la démarche de Betty, donc il faut rejeter la religion et ses dogmes. Betty bénéficie de leçons de peinture données par son oncle. Elle relève que ses conseils sont en décalage avec la vie qu'il a menée, ce qui la conduit à rejeter son enseignement. de la même manière, elle doit se protéger des projections de sa mère qui la voit en ceci ou en cela, mais surtout pas en ce qui ne se fait pour des questions de bonnes manières ou d'étiquette. C'est peut-être le thème le plus délicat à entendre dans ce récit. L.L. de Mars l'applique à son oeuvre avec honnêteté en ne se pliant pas aux diktats normatifs et validés par l'usage de ce qui se fait en bande dessinée. Mais ses dessins portent la marque d'un artiste maîtrisant des techniques, quand bien même il affiche la volonté de les désapprendre. le lecteur comprend bien cette soif de liberté de manoeuvre pour pouvoir exprimer le plus profond de son être sans subir les idées reçues (au cours des années de formation), mais ce n'est rendu possible que par les techniques apprises et la conscience qu'on en a acquise.
En prenant cette bande dessinée comme un manifeste de l'auteur qu'il applique à ses propres créations, il ne se produit pas une mise en abyme vertigineuse et révélatrice, mais plutôt une modification du regard du lecteur. Il comprend que chaque case est porteuse des idiosyncrasies de l'auteur, exprime une partie de sa personnalité à sa manière. Cette bande dessinée devient un témoignage de sa recherche, de sa quête d'une expression absolue, personnelle, débarrassée des automatismes et enseignements prédigérés. Cette démarche ne relève pas du n'importe quoi. L'histoire se tient avec un début, un milieu et une fin, et le narrateur exhorte Betty en cours de route à faire attention au scénario, à le construire pour rester intelligible. L'auteur n'a pas pour objectif de rendre son oeuvre la plus absconse possible, pour adopter la posture de l'artiste incompris. Mais il refuse de transiger, quant au fait de la rendre la plus vraie possible.
Le lecteur ressent que l'artiste veut assumer l'entière responsabilité de sa façon d'agir, de réagir et d'interpréter le monde, il le revendique même. Il développe sa capacité à se mettre au diapason de ses sensations authentiques comme le suggère Fritz Perls dans sa théorie de la Gestalt. Il est indéniable qu'il y a une forme révolte contre les idées reçues, mais il y a aussi la volonté d'atteindre une forme d'anti-déterminisme.
Au fur et à mesure des pages, Betty va, vit et devient (elle-même). C'est une démarche d'apprentissage qui ne souffre aucun compromis. L'oeuvre qui en résulte met en pratique le credo exposé dans l'ouvrage. Pour conclure sur cet ouvrage hors norme, le plus simple et le plus vrai est encore de reprendre les mots de l'auteur : enfant, ce qui nous grandit et qui nous habitera au point de nous constituer, ce n'est pas ce qu'on nous destine, ce qui est prétendument fait pour nous, mais ce qui nous est impénétrable, inintelligible, ou interdit. Adulte, cette sensation forte, vertigineuse, que provoque la rencontre d'idées, de productions humaines vraiment autres, insoupçonnables, déstabilisantes, qui ne se donnent pas à nous du premier coup, se fait trop rare.
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globokar
  11 juin 2014
critique de Jérôme LeGlatin publiée ici : http://www.du9.org/chronique/comment-betty-vint-au-monde/
Il existe une chanson de mort. Une chanson de mort à laquelle opposer une voix, multiple, qui témoignera de la vie comme source prodigue d'inventions, abondance des possibles. Une voix qui viendra contrarier tout ce que le vivant culbuté se retrouve forcé d'engendrer et de soutenir sous la contrainte. Ceux qui récitent la chanson de mort se reconnaissent à ce qu'ils sont statues de marbre articulées, marionnettes du bois le plus dur, figures animées d'un temps pétrifié (XIXème, capital et bourgeoisie, le sale cauchemar qui n'en finit plus de s'accomplir), enceintes de béton mobiles sur lesquelles sont hâtivement peints, en termes interchangeables, Papa, Maman, Citoyen, Ecole, Eglise, Superette, Cinéma ou bien Cimetière. On ne s'étonnera pas d'apprendre que «la mère (de Betty) ne faisait plus caca depuis 26 ans» : écoulement interrompu, vie stoppée net, corps disciplinaire claquemuré. Il y aura donc un combat de chaque instant pour faire émerger une voix multiple : un combat de l'écoulement, un combat du devenir ; il faudra combattre à chaque instant pour établir les conditions d'apparition du devenir.
Betty, l'héroïne forcément tragique de la nouvelle bande dessinée de L.L. de Mars, comprend cela dès son plus jeune âge, touchée par la grâce d'un anus de chien qui cause (car tout cause à Betty). Et ce savoir est puissant, de conversion. Betty alors sera toujours du plus jeune âge (ce qui n'a absolument rien à voir avec l'Enfance, comme on le précisera plus bas). du plus jeune âge en tant que — leçon essentielle : on ne cesse, vivant, de venir au monde.
Mais la chanson de mort réfute cette évidence, elle veut imposer un être-là insurpassable qui réussirait à contenir tous les épanchements. Et en effet, il y a ce que les autres désirent autour de Betty, ce qu'ils désirent de Betty (puisque leur désir sera toujours désir d'emprise, de possession, d'appropriation). le piège qu'ils édifient consiste à essayer de replier Betty, âme vive du plus jeune âge, sur une identité stable et déterminée, à la rendre aussi figée qu'ils le sont, à faire d'elle une enceinte de béton avec écrit dessus Betty (auquel on pourra aisément ajouter plus tard Maman ou bien Comptable). le piège consiste à essayer de faire de l'esprit de Betty et du corps de Betty un piège apte à contraindre tous les possibles de Betty (naissance de la culpabilité autophagique). le piège consiste en premier lieu à essayer de faire de Betty une Enfant. La restriction est d'envergure et le piège infernal : une Enfant sera toujours le plus sévèrement punie de n'être qu'une Enfant. Autrement dit, il lui sera reproché d'être ce qu'on lui impose d'être ; l'ordre contradictoire est fait pour rendre fou. Et nul geste neutre, nulle phrase anodine dans cet assaut de chaque instant : «Mais les gens comme nous ne jouent pas de violoncelle, Betty» enseigne la douce grand-mère ; entendez la chanson de mort, la langue de crâne des faux-vivants qui coupe court à la fuite de Betty, à son écoulement, à son devenir de Betty-violoncelle.
Seulement voilà, Betty est indocile, Betty résiste et file comme l'eau entre les doigts, échappant à toute résolution. Betty prolonge le miracle infini de la vie à chaque instant de son existence : elle cherche conseil auprès des chiens, des grenouilles, des cailloux, du caca, des tâches faites avec les doigts et du Jésus qui est amour des ratures. Tout ce qui ne résonne pas de la chanson de mort est bon à l'oreille de Betty, tout ce qui lui permet de ne pas se figer, de ne pas se retrouver piégée. Tout est bon qui, à chaque instant de la (brève et longue) vie de Betty, peut contrer l'Empire qui lui veut du bien. L'Empire désire-t-il Betty en princesse rose ? Betty sera du plus jeune âge, celui du devenir, jamais princesse, jamais rose, ou bien plutôt : princesse, rose, un instant, pourquoi pas, mais aussi une foule d'autres choses, une myriade de couleurs, un infini d'états. Femme et palourde, monde et robe à fleurs, Betty-sans-nom-de-famille peint les mille-et-un états de Betty qui se cherche.
Et parmi tous ces états, le livre lui-même, Comment Betty vint au monde, qui incarne Betty autant que Betty l'incarne. Car il ne faudrait pas s'y tromper : les mots qui précèdent auront tout autant traité de l'oeuvre, de ce qui la constitue à ses différents niveaux, que du personnage qui y réside et la traverse et l'irrigue. C'est qu'on ne saurait démêler aussi aisément Betty-personnage de Betty-livre. Ainsi, à chaque case, à chaque page de son être, la bande dessinée qu'est Betty se désengage-t-elle — avec violence puisqu'il le faut — de toute velléité de stabilité, de toute restriction, en une succession d'assemblages provisoires, de chaînes d'associations volatiles. Que serait une oeuvre de vie qui emprunterait sa rhétorique à la chanson de mort ? (on en connaît malheureusement des tonnes de bandes dessinées comme-ça, qui claironnent à l'indépendance en déroulant tous les signes de la soumission). Non, Betty-livre et Betty-personnage font corps, âmes-soeurs et frères d'armes composites, machines de combat siamoises, et Betty sera de déflagration, du premier au dernier instant de sa vie, de la première à la dernière page.
Ainsi dès la couverture, rouge sang, tourbillons de sang et tourbillons de flammes d'où émerge un corps incertain. La tête même de ce corps est un tourbillon sanguin halluciné, la proie d'une épiphanie brutale. Et dedans le sang, dedans la tête, dedans le livre ? Exploration détonante de la langue, laminée, rénovée, Betty payant de retour les mots qui assaillent. Réappropriation de la langue pour aussitôt s'en délester ; ne pas être propriétaire de la langue. Etrange impression que l'auteur est penché sur le livre lu, qu'il y écrit, qu'il y dessine, qu'il y peint, qu'il y rature, là, maintenant, sous nos yeux. Une déflagration est en cours, on l'a dit, un livre en devenir dans ces mots qui achoppent, ce dynamitage des couleurs. Tête chercheuse. L'Empire sera rose et bleu et violet, lilas. Les chiens écarlates naissent d'un aboiement bleu sous un ciel jaune renversé. Sexe turgescent rouge pointant hors l'uniforme paternel orange. Tâches, gouttes s'étonnant elles-mêmes d'exister, autant d'humeurs du dessin qui s'épanchent à même la page, qui suintent et qui giclent. Prégnance de l'orange et du rouge, sang et feu qui foisonnent. Peinture ardente et champignon atomique jaune citron. Un trait bleu incongru file hors la page, le nom propre Betty se conjugue. A-t-on le droit ? s'interroge le lecteur déboussolé (provoquer la chanson de mort pour mieux s'en dégager). Betty-livre-personnage répond d'elle-même : «Tout plutôt que des saloperies de petites façons colorées», tout plutôt que la chanson de mort.
Drôle d'entreprise donc que ce saut très sûr dans l'inconnu : L.L. de Mars relègue ce qu'on nommera son devenir-Caniff (jamais aussi prégnant, peut-être, qu'en la page d'ouverture du Quelques prières d'urgence à réciter en cas de fin des temps paru chez Les Rêveurs) aux oubliettes, quand tant d'autres auraient/auront capitalisé dessus et mené avec des carrières qu'on dira brillantes. C'est qu'il faut démordre de ce qui tente («colère lisible» pour «éditeur esthète» dira Betty) et, plus largement, se défendre de tout ce qui menace l'écoulement des possibles, la somme ouverte des devenirs. Echapper au trait qui séduit, fuir la précaution qui dissuade, pour que la bande dessinée elle-même ne devienne pas un piège à Betty.
Ultime remarque (histoire d'en rester là, quand le livre lui, comme il se doit, est inépuisable) : comment s'impose au regard le plus remarquable des blancs, la plus impressionnante des réserves. Sans doute les teintes saturées qui hurlent et tempêtent forceront-elles l'attention, mais ne pas oublier de s'attarder sur le blanc de la page, les zones vierges qui habitent les planches de Betty, absence primordiale et territoire d'émergence, ne pas oublier d'observer ce qu'ose en faire L.L. de Mars, la retenue savante dont une main peut faire preuve au coeur d'un orage polychrome.
Alors bien sûr, oui, au final, déflagration oblige («Merde ! Elle a sauté !»), Betty meurt. du balcon s'étant jetée ? Ayant été poussée ? Assassinée, Betty ? Suicidée ? Quelle importance ? On n'échappe jamais impunément à ses bourreaux, et le devenir-compost fut envisagé dès le début comme ne se prêtant pas à la ritournelle. Donc nul requiem pour Betty, puisque ce serait la trahir au dernier instant, venir clôturer son existence d'une chanson de mort. Serait-on tenté d'ajouter autre chose ? «Insiste pas, j'te dis…». Dont acte.
Amusons-nous plutôt, récréation de fin de parcours, à comprimer le livre jusqu'à n'en plus conserver que la première et la dernière phrase : «Betty, c'est le grand jour… Betty est morte». Que découvre-t-on en ce nouvel arrangement ? Que si Betty infinie se déploie autant qu'elle le veut dans sa quête d'elle-même (est déjà prévu, nouvel état, un Comment Betty vint au discours à paraître chez The Hoochie Coochie), il ne faut cependant pas ignorer ceci : il n'y a bel et bien qu'un seul jour durant lequel s'incarne la voix multiple du devenir. Un seul jour ; le jour accompli de la vie de Betty ; le jour en cours pour chacun d'entre nous supposés vivants. Ce jour, aussi bref que démesuré, est celui où l'on vient au monde avant de le quitter. du matin jusqu'au soir, et sans qu'il n'y ait de lendemain à cette affaire.
Peut-être alors saura-t-on, comme Betty nous y invite, en tirer toutes les conclusions qui s'imposent.
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Citations & extraits (11) Voir plus Ajouter une citation
PresencePresence   13 août 2016
Fais pas semblant de rater, Betty ! Rate ! Fais pas des ratures élégantes à la con ! Rate ! Essaie pas de rattraper comme une merdeuse à la con ! Rate ! Laisse pas les trucs assez lisibles sous des ratures au cas où tout de même un historien d'art à la con trouverait du génie à tes remords ! Rate petite conne ! Deviens Betty !
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PresencePresence   13 août 2016
L'anus de ce chien est plein de bon sens Betty. Tu ne vas quand même pas faire des slogans ou des chansons avec tes premières angoisses ?
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PresencePresence   13 août 2016
- Tu veux m'empêcher de penser à la mort, sale chien !
- C'est exactement le contraire : je t'invite à y penser.
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PresencePresence   13 août 2016
La mère de Betty était redevenue une petite dame sous une cloche de verre sur la commode du serpent.
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PresencePresence   13 août 2016
Pas sûr, moi, que le devenir chenille soit plus excitant que ton devenir adulte…
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