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Stéphane Vanderhaeghe (Traducteur)
EAN : 9782374913353
250 pages
Quidam (05/01/2024)
4.06/5   8 notes
Résumé :
Un homme sorti de prison revient sur les lieux de son passé douloureux, une ville qu’il n’est plus sûr d’avoir connue et où grouille une misère anonyme. En quête d’une deuxième chance, il trouve une chambre dans un quartier mal famé. Le désœuvrement le conduit chez un serrurier d’origine syrienne, qui le prend sous son aile et lui apprend les ficelles du métier. De quoi lui fournir un salaire – et un peu de contact humain. Mais à quel prix retrouver une forme de lib... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (5) Ajouter une critique
Après la traduction de l'abasourdissant Ordure en 2021, les éditions Quidam poursuivent la promotion française de l'une des voix les plus singulières de la littérature américaine avec cet autre ouvrage, tout aussi peu ordinaire, publié dans sa version originale en 2003.


Manifestement tout juste libéré après une longue incarcération, le narrateur revient dans sa ville. Sans papiers, sans ressources ni logement, seul, il finit par se dégoter, assez fortuitement, un emploi quelque peu incertain dans une serrurerie tenue par un Syrien. La première partie du récit le voit organiser tant bien que mal son nouveau quotidien, un peu comme un naufragé, ayant inespérément agrippé une planche, s'évertuerait à résister au courant qui l'aspire vers le fond. Pas d'autre choix que de mettre de côté la détresse et la mélancolie qui suintent entre les mots, tant pis si la chambre louée à la semaine empeste la vieille moquette et grouille de cafards, la misère emplit les rues crasseuses du quartier de ceux qui n'ont même pas cette chance. Alors, reste à apprendre sur le tas, sans compter la sueur ni les heures, ce métier des clés et des serrures qui conduira le traducteur à remercier une source pour son expertise « dans le domaine de la serrurerie et du crochetage. »


Mais, plus le roman déploie, avec une minutie confondante, ses descriptions du travail sur les serrures, laissant toute la place au nouveau rôle, distribué par le sort, auquel le personnage s'efforce de se plier avec le pragmatisme résigné de qui s'est habitué à devoir s'adapter pour survivre, plus les ellipses ménageant de vertigineux aperçus sur le passé terrible du narrateur creusent leur trou noir. Progressivement suggérés au travers des mailles du récit, comme autant de pièces éparses d'un puzzle incomplet, commencent à s'assembler dans l'esprit du lecteur les éléments d'un tragique engrenage qui, malgré la culpabilité et le remords, n'a pas fini de dérouler sa spirale infernale. Dès lors, empruntant certains codes au polar et jouant à nous surprendre de ses bifurcations inattendues, la narration accélère la descente aux enfers de son principal protagoniste. Dans cette Amérique peinte en un noir profond, celui de la misère et du désespoir, gare à celui qui dérape et lâche la rampe de l'escalier social : l'exclusion est une trappe qui ne recrache jamais ses proies.


Entre étrangeté et mystère, un livre encore une fois puissamment elliptique et déstabilisant, absolument original, de la part d'un auteur décidément hanté par la violence sociale et l'exclusion dans des Etats-Unis aux antipodes du rêve américain.

Lien : https://leslecturesdecanneti..
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« En Aveugle » de Eugene Marten, traduit de « In the Blind » (2003, Turtle Press, 204 p.) par Stéphane Vanderhaeghe (2024, Quidam, 304 p.). C'est le premier roman (1959) de cet auteur dont on a pu lire « Ordure », également traduit par Stéphane Vanderhaeghe (2021, Quidam, 112 p.).
Né à Winnipeg, dans le Manitoba, de parents allemands, il émigre ensuite aux États-Unis à 2 ans et grandit à Cleveland, dans l'Ohio, où il vit à présent. Des séjours au Costa Rica d'où il tire la trame de « Pure Life » (2022, Strange Light, 365 p.), où un ancien joueur de baseball essaye de se refaire une réputation d'une carrière passée. Démolition des mythes. le roman est annoncé chez Quidam. Puis Marten prend un travail comme concierge à Portland à la base de sa nouvelle « Waste » (2008, Ellipsis Press, 116 p.) qui sera traduit en « Ordure » par Stéphane Vanderhaeghe (2021, Quidam, 112 p.). le texte attire l'attention de l'éditeur Gordon Lish, qui est devient son mentor. En 2014, il reçoit une bourse « National Endowment for the Arts (NEA) » pour son roman « Layman's Report » (2013, Dzanc Books, 341 p.). C'est l'histoire de Fred A. Leuchter, un réparateur en photocopieurs qui, avec les pièces de rechange, assemble une chaise électrique, avec comme épilogue « Mesdames et messieurs, je vous présente l'Incroyable Homme Complètement Trompé ! ».
Retour à « En Aveugle », dans lequel on assiste également au retour d'un homme sorti de 6 années de prison qui revient sur les lieux de son passé, à Cleveland. « Il faisait encore nuit à mon retour en ville. J'étais le dernier à descendre du bus mais il a quand même fallu que j'attende en compagnie des Mennonites qu'un bagagiste finisse de vider la soute. La gare formait une étroite grotte avec des tubes fluo de trois mètres de long. Cette odeur de gas-oil, le Greyhound qui siffle et toussote. Dans leurs couleurs noir et brun, leur bleu pâle et leur violet, ces hommes aux chapeaux larges, une barbe mais pas de moustache, manteaux privés de revers. Les enfants, des adultes miniatures. Bagages faits de carton, comme le mien, ficelés de jute ou de chanvre, mais la boîte que je guettais, moi, était petite et n'avait servi qu'une seule fois ». Il loue tout d'abord une chambre dans un quartier pourri, comme ils le sont presque tous. « J'ai demandé s'il fallait un dépôt de garantie. « Une semaine de loyer si vous restez à la semaine, a-t-elle dit. Un mois si au mois. Plus cinq dollars de caution pour la clé. » Ça représentait la moitié de tout ce que j'avais, mais c'était ça ou tenter de trouver un refuge, ce dont je n'avais aucune envie. J'ai demandé à voir ». Il faut dire que Cleveland, dans l'Ohio sur la rive du lac Erié, était une ville industrielle importante de la « Rust Belt » (la ceinture de rouille) correspondant à une zone de développement des industries lourdes. C'est la ville de John Davison Rockefeller, le fondateur de la « Standard Oil ». Mais la situation économique se dégrade sérieusement dans les années 60, et la ville devient « l'erreur sur le lac ». C'est l'époque du « white flight », fuite des classes moyennes qui quittent les centres-villes pauvres vers les banlieues. Dans le roman, Cleveland n'est pas nommé, mais on la reconnait facilement, d'autant que Eugene Marten y a habité.
Il accepte donc un travail dans un atelier de serrurerie tenu par deux frères d'origine syrienne, qui lui apprennent les ficelles du métier. Il découvre une affinité pour le monde subtil et précis des gâches, des frappes et des pênes, sans oublier les canons, becs-de-cane et bigorgnes. le lecteur en apprendra autant, ce qui fait dire à Brian Evenson, son idole, qui signe le quatrième de couverture de l'édition américaine que Eugene Marten « réussit à faire avec les clés et serrures ce que Melville a pu faire pour la chasse à la baleine ». On pourrait trouver beaucoup moins élogieux. En passant, cela est illustré par la couverture de l'édition américaine, chargée, non pas de cétacés, mais de clés avec une photo de Kelly Marten. Pour faire comme chez Melville, et Ismaël avec l'aide de Queequeg, il est aidé par Ibrahim, joyeux et compatissant, à fermer les yeux et à travailler « à l'aveugle ». Il parle un anglais plus que partiel. L'homme se rend à minuit et en milieu d'après-midi pour secourir les propriétaires de boîtes de nuit ivres et les victimes de voleurs de sacs à main.
Lorsqu'un appel, simplement pour récupérer la clé d'une voiture presque certainement volée, entraîne une tragédie et un bouleversement pour ses employeurs, l'homme, emprisonné par la mémoire et la culpabilité, doit trouver une autre nouvelle façon de vivre.
L'important est cependant que la clé a été la découverte d'un nouveau métier, la maîtrise de sa propre existence, avec bien sur la portée symbolique de la clé. le passage de l'ignorance à la connaissance. Avec ses parts e mystère « pénétrer tant bien que mal ce noir à l'épaisseur de rêve ». On repense à « Moby Dick » et à la descente dans les soutes profondes du bateau. Les clés, les serrures, ce sont aussi les mécanismes, parfois complexes, mécanismes internes qui demeurent cachés, un lien avec ce qui n'est pas visible, qui se devine sans être vu. « En aveugle » se termine par une force obscure, ce « mal ce noir à l'épaisseur de rêve ». Il réalise alors ce qu'a été sa vie « J'ai ressenti comme un mal du pays — j'avais grandi dans cette lumière avant d'être devenu trop grand pour elle ». Il a grandi dans la grande ville, il y a vu des gens, sans trop le voir, et vice versa. « J'ai regardé par la fenêtre à l'heure de pointe et j'ai vu deux personnes s'embrasser sur le trottoir. Les gens sinon passaient tous les uns à travers les autres ».
La dernière phrase du livre est comme une serrure que l'on se refuse à forcer. C'est aussi la fin des souffrances dont on pense se délivrer alors que peut-être on ne se débarrasse que d'un fantôme. « Parce que maintenant que je savais comment me noyer, j'essayais de réapprendre à nager ».

« Les gens ne finissaient jamais leur salade de pommes de terre. »
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Retrouver un monde à soi dans les décombres d'une vie, en tâtonnant dans le noir des serrures : l'écriture exceptionnelle d'une métaphore intense, radieuse dans la dèche comme dans le sursaut.

Sur le blog Charybde 27 : https://charybde2.wordpress.com/2024/04/02/note-de-lecture-en-aveugle-eugene-marten/

Après un séjour de plusieurs années en prison, pour des raisons dont la révélation très progressive constituera, discrètement, l'un des enjeux souterrains du roman, le narrateur est rentré dans cette ville américaine des Grands Lacs où il a jadis vécu, presque heureux si l'on en croit ses flashbacks réguliers. La ville pourrait être Cleveland, où vit l'auteur, mais ce n'est pas à ce point important : il suffit de saisir, avec lui, que la désindustrialisation a poursuivi là ses effets pendant son absence forcée, que des petits commerces d'un nouveau genre continuent à remplacer ceux d'un ancien monde, et que la pauvreté y galope visiblement.

Nanti de son maigre pécule, il lui faut affronter le serpent qui se mord la queue de la réinsertion dans un pays qui, plus qu'ailleurs sans doute, ne la facilité guère : trouver un logement (ce sera une chambre dans une pension ayant connu des jours bien meilleurs, désormais livrée aux invasions régulières de cafards particulièrement peu farouches), retrouver des papiers d'identité en bon état, trouver un emploi surtout.

De la chance, du hasard et de la nécessité surgit tout à coup une opportunité : entré chez un serrurier du voisinage pour faire réparer la clé cassée de sa chambre d'hôtel, il constate qu'un coup de main n'y serait sans doute pas superflu, et parvient à se faire embaucher, à la diable, par les deux frères syriens qui gèrent l'affaire.

D'abord homme à tout faire, le narrateur observe sans juger, devine beaucoup et apprend, tout en combattant intérieurement les démons omniprésents de son passé et de sa chute. Avec leur générosité offerte à la diable, mais bien réelle, Ibrahim et Yussuf lui apprennent comme mine de rien un véritable métier : celui de l'artisan serrurier, certes confronté comme tant d'autres à la numérisation de la société, aux boîtiers électroniques opaques et à l'indispensable formation continue pour s'adapter et survivre, mais homme de l'art qui maîtrise un monstrueux lexique technique et les savoirs bien physiques qui l'accompagnent, du côté du travail métallique millimétré de chaque clé, de la plus simple à la plus complexe, mais aussi des montage et démontage, du crochetage, du perçage et de toutes les solutions d'effraction légale et d'anti-intrusion qu'il s'agit d'imaginer et de monnayer, souvent en urgence : dans ces quartiers rarement très bien famés, nul ne souhaite laisser sa porte ouverte à tous vents. Réinsertion de fortune, certes, mais bien réelle : le narrateur, même pris à nouveau dans les aléas du petit commerce des deux frères et de leur entourage, tient sans doute une véritable chance d'émerger – et de se libérer peut-être de certaine obsession qui l'entraîne si régulièrement du côté de l'hôpital et d'une personne en coma profond, dont justement le respirateur ne tient qu'à une clé de très haute sécurité…

Publié en 2003, brillamment traduit en 2024 par Stéphane Vanderhaeghe (dont l'immersion dans le vocabulaire méticuleux de la serrurerie a dû constituer une aventure en soi), « En aveugle » est le premier roman d'Eugene Marten, dont nous avions découvert ici la longue novella qui l'avait précédé, « Ordure », en 2022, déjà chez Quidam éditeur.

Davantage encore sans doute que la quête infra-ordinaire et insensée de Sloper, l'homme de ménage de « Ordure », la réinsertion (plus psychologique que sociale, certainement), grâce aux clés et aux serrures mais aussi malgré elles, du narrateur de « En aveugle », permet de saisir pourquoi cet auteur encore beaucoup trop confidentiel suscite l'admiration d'un Gordon « Ciseaux » Lish (qui y voit certainement un aboutissement de cette vraie-fausse économie totale de moyens qu'il chérissait chez son poulain Raymond Carver) ou d'un Brian Evenson (dont on sait, au moins depuis les nouvelles de « Contagion » et de « La langue d'Altmann » – ou le roman court « L'Antre » -, à quel point il affectionne la sobriété des explications fournies à la lectrice ou au lecteur).

Eugene Marten est en effet bien loin de se contenter d'une énième variation du fil conducteur indéniable de l'Amérique contemporaine que constituerait le thème « Dans la dèche » : comme chez Carl Watson (avec qui il me semble constituer involontairement mais magnifiquement une étrange chambre d'échos), son narrateur enregistre goulûment ce qu'il découvre autour de lui, dans ses moindres détails – on songera bien sûr à « Hank Stone et le coeur de craie » -, mais ne nous en restitue que la mosaïque extérieure, sans commentaire ajouté (à l'instar de ce qui se produit dans le recueil « Sous l'empire des oiseaux » ou dans le court roman « Une vie psychosomatique ») : de l'art consommé de la discrétion narrative comme preuve de confiance en la sagacité de la lectrice ou du lecteur, comme marque d'attention en somme.

L'ellipse et le non-dit sont en effet absolument essentiels dans « En aveugle » : autant le narrateur est visiblement un observateur alerte et aguerri, autant il fera confiance à l'intelligence et à la curiosité de la lectrice ou du lecteur, sans jamais céder à la tentation de l'explication (avec de rares exceptions, lorsqu'il module son vocabulaire avec une discrète élégance, lors d'une énumération liée à la serrurerie, partant du terme le plus technique pour passer progressivement à des mots davantage accessibles au profane).

Il faut peut-être regarder du côté du Paul Harding des « Foudroyés » ou de la Nina Allan des « Complications » pour trouver une telle maîtrise, jusque dans ses moindres détails, de l'usage englobant d'une métaphore technique et mécanique où les engrenages forment monde. Même s'il ne faut pas négliger la terreur sourde que provoque l'autre analogie rusée du roman, celle du « chariot bâché », évocateur de destinées manifestes autant que de sombres mitards, Eugene Marten transforme pour nous un « Dans la dèche à Cleveland » en un royaume magique pourtant sauvagement terre-à-terre, où règnent la serrure et la clé, le coffre et la perceuse, l'encoche et la rainure : une vie malgré tout s'y cherche et peut-être s'y trouve, à tâtons dans le noir. Et c'est bien ainsi que naissent les romans absolument indispensables.
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Un homme sort de prison, il revient dans sa ville.
Il trouve une chambre, miteuse, avec une climatisation qui fait trop de froid, des occupants à carapace non désirés et envahissants.
Un travail lui permettrait de se réinsérer, Ibrahim, serrurier d'origine syrienne, lui propose d'apprendre le métier.

Eugene Marten est un écrivain d'ambiance, de phrases courtes, de mots justes.
“En aveugle” est son premier roman, et tout comme dans son précédent roman “Ordure”, déjà traduit de mains de maître par Stéphane Vanderhaeghe, on retrouve ce côté clinique, ces non-dits, pour nous obliger à utiliser notre imagination, nous faire rentrer dans la scène avec le personnage, d'être le personnage.
La où “Ordure” nous faisait rentrer dans l'histoire de Sloper sans possibilité de respirer, de souffler, “En aveugle” nous laisse des temps de pauses entre des scènes anxiogènes, malaisantes, où l'on devine la culpabilité, le remords, la recherche d'une absolution.
Eugene Marten est un génie du noir, du clair-obscur, et peint une Amérique de la violence ordinaire, des médiocres, avec des toiles dignes de Pierre Soulages.
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J'ai lu En aveugle pour les Notes bibliographiques, et rédigé la note de lecture retranscrite ici.

Une ville américaine au bord d'un grand lac. Cleveland, peut-être. Un homme qui est resté absent de nombreuses années arrive à la gare routière. Il ne reconnaît pas grand-chose. Sans ressources, il s'installe dans un logement infesté de cafards, décide de ne faire que deux repas par jour petit déjeuner compris, s'inscrit dans une agence pour l'emploi. Il est embauché dans une échoppe de serrurier tenue par deux frères syriens. Sa formation sur le tas commence. Il repart de zéro.

Dans ce premier roman écrit en 2003, il y a déjà la narration atypique et troublante de l'auteur de Ordure (2022). Ellipses et non-dits laissent souvent le lecteur entre plusieurs interprétations qui sont levées quelques pages plus loin, ou pas. Eugene Marten résiste à l'explication du psychisme de son personnage. Il reste longtemps dans la description clinique d'une réalité froide et sombre, quotidienne : le narrateur tout juste sorti de prison s'absorbe, s'oublie dans son travail manuel, technique, précis. Au lecteur de décrypter — si il y tient — les significations mentales de toutes ces clés, serrures, portes à ouvrir. Peu à peu, l'apprenti serrurier reprend pied dans la société, dans une ville qui présente comme lui des stigmates de violence, de déchéance et de perte. Sans métaphores, l'écriture de Marten façonne lentement l'histoire, le personnage. Ensuite, comme on fait avec un double de clé, il faut essayer, tâtonner, jusqu'à l'enclenchement qui dévoile enfin ce qui hante le narrateur. Puissant. (T.R. et N.B.)


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Citations et extraits (7) Voir plus Ajouter une citation
Le klaxon, les herbes, l’homme éjecté à une douzaine de mètres. Une de mes chaussures s’est détachée. La dernière fois que j’ai eu le souffle coupé comme ça, j’étais gosse. Mes poumons semblaient avoir été aplatis. J’ai tenté d’y faire descendre de l’air et j’ai entendu un bruit ressemblant à un grognement, mais à l’envers. J’avais oublié comment faire, m’y prenais de travers. Ça faisait moins mal de ne rien faire, mais dès lors que votre corps a décidé de vivre, il essaie par tous les moyens, même si ça doit vous tuer.
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Il faisait encore nuit à mon retour en ville. J’étais le dernier à descendre du bus mais il a quand même fallu que j’attende en compagnie des Mennonites qu’un bagagiste finisse de vider la soute. La gare formait une étroite grotte avec des tubes fluo de trois mètres de long. Cette odeur de gas-oil, le Greyhound qui siffle et toussote. Dans leurs couleurs noir et brun, leur bleu pâle et leur violet, ces hommes aux chapeaux larges, une barbe mais pas de moustache, manteaux privés de revers. Les enfants, des adultes miniatures. Bagages faits de carton, comme le mien, ficelés de jute ou de chanvre, mais la boîte que je guettais, moi, était petite et n’avait servi qu’une seule fois.
Dans la gare routière, un couple se pelotait allègrement près d’un jeu vidéo. Les pèlerins se sont écartés et se sont jetés sur la quasi-totalité des fauteuils dans la salle d’attente – peu importe où tu t’asseyais, tu tombais toujours à côté d’eux. Ils buvaient leur propre jus et mangeaient leurs propres sandwiches. Une vieille dame épluchait une orange. Puis j’ai vu qu’elle était enceinte et me suis dit qu’elle n’était peut-être pas si vieille que ça tout compte fait. Les enfants mataient le jeu vidéo et le couple à côté, leurs langues en partage.
Certains fauteuils étaient équipés d’une télé qui s’allumait à l’aide de pièces, son regard pointé sur toi depuis tes genoux. De temps en temps, un haut-parleur crachait soigneusement ses parasites, au milieu desquels seuls les noms de ville étaient audibles. Les gens s’en allaient ou pas, selon, comme s’ils avaient fini par entendre ce qu’il leur fallait entendre.
Une femme sollicitait la foule. Pour un croque-monsieur, disait-elle, un billet d’un dollar dans la main en guise d’invite à d’autres contributions. Lorsqu’elle est arrivée à hauteur d’un barbu portant un chapeau à bords larges, le regard du type l’a traversée et il s’est mis à parler aux siens. Dans un allemand qui l’a traversée à son tour.
Les parasites crachaient « Direction est ».
Un gamin m’a montré un faux couteau suisse. Il faisait partie d’un groupe au sein duquel tout le monde arborait un sac à dos, pantalon noir et chemise blanche. L’uniforme d’un ordre ascétique ou un autre – un de plus. C’était un porte-clés. Je lui ai dit que je n’avais rien à accrocher et il a cru que je voulais marchander. Je lui en ai donné deux dollars. Même ça, je ne pouvais pas me le permettre, mais ça paraissait un bon début.
Je me suis levé pour aller boire un coup. Un aveugle et un berger allemand étaient tapis contre le mur près de la fontaine à eau. Des petits points noirs sautaient du chien vers le type, du type vers le chien. je suis retourné m’asseoir, n’ayant plus soif, juste envie de dormir. Je me suis penché en arrière et j’ai fermé les yeux. Des rires, une blague. Ça m’a surpris, je n’ai pas fait le lien avec les barbes, l’allemand, le noir et le brun. Sans doute leur voyage interminable, ai-je supposé. L’heure tardive.
C’est un agent de sécurité qui m’a réveillé. J’ai ouvert les yeux, il me tapotait l’épaule. Traits évasés et plats, comme si son visage était plaqué contre une vitre. « Interdiction de stationner », a-t-il fait.
Impossible de parler. J’ai jeté un œil autour. Il faisait noir et tout le monde s’était barré, sauf l’aveugle et son chien.
« Sais pas comment vous faites pour dormir avec tout ce raffut », a dit l’agent de sécurité. Je l’ai regardé.
« Les flics ont débarqué et emmené un de ces gamins, les Amish là ou ce que je sais. Apparemment une mule qui passerait de la drogue pour quelqu’un. Dingue, non ? »
J’ai tenté de lui dire que je tâcherais de me trouver un toit, que je ne pouvais rien faire avant le lendemain, mais je n’avais parlé à personne depuis un jour et à m’entendre, ça devait sembler plus long que ça.
« Interdiction de stationner », il a redit. Il a hoché la tête vers ce qu’il y avait derrière moi. « Le café est ouvert. Allez vous prendre un truc. »
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Je suis monté à mon étage et me suis engagé dans le couloir. J’avais encore la main qui tremblait en glissant la clé dans la serrure. Peut-être à cause du café. Si je n’arrivais pas à dormir, il restait toujours le fast-food, voire la bibliothèque – ou alors le lendemain, bien entamé toutefois. J’ai tourné la clé dans le mauvais sens et elle s’est cassée dans la serrure. Soudain cette journée m’a semblé interminable et voilà que ça paraissait y mettre un terme.
J’ai senti de la sueur perler sur mon cuir chevelu en posant le front contre la porte. J’aurais pu m’allonger par terre et fermer les yeux. Le sol se serait transformé en trottoir sous moi. Une poubelle est apparue, de la fumée s’en élevant. J’ai inspiré profondément à plusieurs reprises et quand je me suis senti moins fébrile, je suis redescendu à la réception. Mme Ivy attendait sans poser les yeux sur moi. Un mot sur l’avant du comptoir disait NOUVELLES CLÉS DIX DOLLARS. PAS D’EXCEPTION. Elle a levé la tête.
Je lui ai dit que je n’avais pas eu d’annuaire. Elle a répondu qu’elle s’en occuperait et m’a laissé utiliser le sien. J’y ai jeté un œil, ai trouvé quelque chose, suis remonté jusqu’à ma porte.
Me suis agenouillé. Elle était visible, coincée là dans la serrure et ressortant légèrement, mais pas assez pour que je puisse l’attraper. J’ai plongé la main dans ma poche pour sentir l’autre moitié toujours au bout du porte-clés, puis le porte-clés, puis l’ersatz de couteau suisse que m’avait refourgué le gamin à la gare routière.
Pas moyen d’extraire le restant de la clé à l’aide de la lame. Il y avait une petite pince avec laquelle j’ai tenté le coup, et la clé est sortie facilement. J’ai mis les deux morceaux de clé ensemble dans une poche rien que pour eux. Où ils s’entrechoquaient comme des pièces de monnaie.
L’échoppe n’était pas très loin ; fallait remonter jusqu’à l’intersection et elle était située à une rue de là, dans ce qui avait été désigné comme un Quartier Historique. Un grand immeuble de brique noire s’élevait à côté, doté de tours crénelées et d’une bannière où se lisait À LOUER. AIDES POSSIBLES. De l’autre côté, une banque du sang. L’immeuble d’en face avait des airs de bâtiment qui aurait dû être condamné, et peut-être l’avait-il été, sauf que des gens étaient aux fenêtres, alors peut-être qu’eux aussi l’étaient. Une épicerie. L’Armée du Salut. Des maisons type brownstones. Un genre d’asso pour le développement urbain avec un panneau sur une pelouse tondue de près. Une femme en haillons a surgi de nulle part, a relevé sa jupe et s’est accroupie derrière le panneau. Elle a lorgné un journal puis en a déchiré un bout.
Il y avait un coffre-fort en vitrine. Des serrures montées sur des pans de porte en coupe.
Je suis entré et la porte s’est mise à carillonner. Personne au comptoir, ni dans la boutique. Quelqu’un a appelé depuis l’arrière, une voix de femme. Elle était à moi tout de suite. J’ai jeté un œil autour, à ce qui était suspendu au-dessus du comptoir, ce qu’il y avait aux murs, sauf que ça ne me sautait pas encore aux yeux. Les vitres étaient crades. Une odeur de poussière.
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Certaines clés sont faites pour certaines serrures. Ce que je veux dire par là, c’est que n’importe quelle clé ou ébauche s’insère dans le trou d’une serrure si son profil a été adéquatement taillé – c’est juste qu’elle ne tournera pas sans les bonnes positions. La variure. C’est ça que j’ai pris avec moi en descendant au sous-sol. Yusuf a amené l’ébauche et le cylindre. Il a pris place à l’atelier et a allumé la lumière. « Ce genre-là, c’est plus que la moitié des serrures dans le monde », a-t-il dit. Femmes et enfants les fabriquaient – il fallait des petits doigts. Il tenait le cylindre dans un faisceau de poussière vive et m’a montré le stator, le rotor – le rotor constitue le cœur. Un cercle dans un cercle. Il m’a appris les goupilles, goupilles actives, passives, la ligne de césure qui se forme entre les deux et qui permet à la clé de faire tourner le rotor, de rétracter le pêne. D’ouvrir la porte.
Il m’a montré comment démonter le cœur du cylindre avec une agrafe de métal aussi fine que du papier.
« Mm-hm, disait-il à mesure qu’il avançait. Mm-hm. » Tel un chanteur.
Une corbeille en plastique traînait au milieu du sous-sol. Elle était remplie de clés usagées. On l’appelait la corbeille à recyclage et un homme seul aurait eu du mal à la déplacer. Parfois les gens qui amenaient leur serrure à changer amenaient aussi la clé qui allait avec et dont ils n’avaient plus aucune utilité. Gardez-la, disaient-ils. Pouvez la jeter. Je ne sais pas si c’est de là qu’elles provenaient toutes, mais on n’appelait pas ça recyclage parce qu’on s’en servait comme bouts de ferraille – on réutilisait ces clés sur d’autres serrures.
Yusuf m’a demandé d’en prendre une au hasard. M’a pris des mains la serrure du sourd et a dit « Maintenant on va la lire, cette clé ».
Puis il a ouvert ce qui ressemblait à une grande boîte de pêche en métal – le kit de crochetage. Universel. Il m’a appris ce qu’était la variure, les couleurts, les goupilles. Les dixièmes, centièmes, millièmes. Les pinces. On faisait en sorte de faire correspondre la serrure à la clé et non l’inverse. Je ne crois pas avoir posé la moindre question.
Après avoir terminé, Yusuf a pris le rotor et l’a remis dans le stator. La clé tournait sans accrocher et il a replacé le clip, puis a vaporisé du graphite dans le chemin de la clé. L’huile attire la poussière, a-t-il dit. Puis il a fait un geste en direction d’un carton posé sur une autre table, rempli de vieux cylindres. De la corbeille.
« Z’ont tous besoin d’être ressaisis, a-t-il déclaré. À cent procent. »
« Fais-toi plaisir », a-t-il dit, en le pensant sincèrement. Puis il est remonté avec la serrure pour faire des doubles de la clé.
Mais je crois que c’est monnaie courante dans la profession.
Que la clé de votre porte ait pu ouvrir celle de quelqu’un d’autre.
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Les salles de classe étaient équipées de verrous et la directrice voulait ressaisir toutes les serrures pour installer un système de clé maîtresse. Elles devaient pouvoir être fermées à clé pendant la classe.
Et moi qui croyais qu’on ne faisait ça qu’au lycée.
« Les temps ont changé, a dit le concierge. Vous étiez où ? »
Problèmes de tuyauterie. Dans certaines classes tu voyais ta respiration l’hiver, dans d’autres les radiateurs brûlaient.
Ibrahim a préparé un organigramme pour que nous puissions tailler toutes les clés d’avance. Il s’est occupé du rez-de-chaussée. Les enseignants avaient été avertis. Moi je suis allé de porte en porte avec les clés et un petit kit de goupilles. La combinaison pour chaque salle était écrite et calculée à partir de celle du passe général. Tu fourrais les goupilles dans les puits de chaque cylindre , créais de multiples lignes de césure. Goupilles passives et actives, goupilles de contrôle… Mais le système que nous avions mis au point était simple. Il existait des hiérarchies bien plus complexes encore, avec un passe général et divers sous-passes variés et s’entrouvrant, comme s’il était possible de réduire toute chose, de réduire un monde, à une seule et unique clé.
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Quand la littérature prend des détours pour évoquer des sujets qui taquinent ; il est question de mythologie revisitée, de satires ou encore de dystopies troublantes de réalisme. L'objectif ne serait-il pas de dénoncer les mutations d'un monde de moins en moins humain ? Marcial Gala, Nana Kwame Adjei-Brenyah et Eugene Marten
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