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EAN : 9782283034729
256 pages
Buchet-Chastel (06/01/2022)
4.11/5   14 notes
Résumé :
Seul et désemparé, le narrateur de Langue morte déambule dans les rues de son enfance. Son errance lui fait traverser le temps, ressuscite ses voisins, ses parents, son frère, ainsi que tous les curieux personnages dont il a croisé la route. Initié au théâtre par son père, à la bêtise par l'école et à la mort par sa grand-mère, il sera contraint de fuir pour échapper à ses propres démons... De la grisâtre à l'Autriche, en passant par Paris, le Gard, l'Allemagne et l... >Voir plus
Critiques, Analyses et Avis (10) Voir plus Ajouter une critique
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hcdahlem
  01 février 2022
Mon chemin vers l'âge d'homme
Changement de registre pour Hector Mathis qui, avec Langue morte, nous offre un roman d'apprentissage de très belle facture. le parcours de Thierry est tour à tour joyeux et grave, attendrissant et désespérant.
«La mémoire est un singulier petit arrangement» écrit Hector Mathis dans les premières lignes de son troisième roman. Lui qui nous avait tour à tour proposé de suivre deux fracassés de la vie, Sitam et la môme Capu, dans K.O. puis de les retrouver un peu plus tard avec Carnaval revient cette fois explorer les terres de l'enfance. Des terres sélectives puisque n'émergent de là que les souvenirs vivaces, ceux qui ont marqué Thierry, le narrateur, et l'ont construit. Tout commence devant le 4 d'une rue dont on ne saura rien, sinon qu'elle est située dans une zone pavillonnaire où chacun tient à sa maison comme à la prunelle de ses yeux. C'est là qu'il grandit, là qu'il ressent ses premières émotions. Quand le grand-père meurt. Quand il s'ennuie à l'école, sauf à la récré où les élèves de Marie-Curie fourbissent leurs armes contre ceux d'Edmond-Rostand. Et vice-versa. Quand les seins en obus de la directrice viennent frôler les trois élèves qui ont eu l'outrecuidance de résister à la nouvelle maîtresse. Quand, après un examen bizarre, il se retrouve propulsé une classe plus haut et que ses nouveaux camarades de classe sont bien plus costauds que jusqu'alors. Quand il découvre avec émerveillement le théâtre en assistant à une représentation du Double de Dostoïevski. Quand il passe des vacances chez sa grand-mère dans le Gard où qu'il affronte les vagues en Catalogne. Quand il essaie de comprendre ce que signifient ces deux avions venant s'écraser dans les tours jumelles de New York et dont tout le monde parle. Quand l'oncle Horace arrive décharné, l'esprit un peu dérangé et va tout casser chez l'ami qui l'héberge.
De la primaire au collège, puis à la fac, Hector Mathis raconte avec malice et un brin de nostalgie ces années qui ont fait de lui l'homme qu'il est devenu. Avec la révélation d'une vocation. «Mon petit bazar intérieur prenait enfin tout son sens. Alors qu'il demeurait jusqu'alors balbutiant, se glissant dans des croquis, des esquisses maladroites, de petits poèmes chétifs et inaboutis. Voilà que maintenant j'avais ma raison d'être. Mon vice. Ma confirmation. La véritable. Pas celle des professeurs, des amis ou de qui que ce soit d'extérieur. Ma confirmation à moi. J'étais bien soulagé, désormais. Je savais quoi faire.»
Mais pour y parvenir, il passera encore par bien des épreuves, manque de basculer dans la délinquance, côtoie la drogue et la violence. Et la mort. Mais découvre aussi le sexe et l'amour.
Servi par des phrases courtes – quelquefois de quelques mots à peine – qui donnent au roman cette musique particulière, syncopée, les étapes de cette formation sont ponctuées d'émotions fortes et contradictoires. Sur les pas de Thomas, on est tour à tour amusé et triste, en colère ou ému. de la langue morte à une langue très vivante!

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Fleitour
  21 février 2022
Langue Morte C'est ça la Vie.
Après avoir lu les deux premiers romans d'Hector mathis, et livré aux lecteurs de babélio mon enthousiaste pour ce personnage peu banal, j'attendais fébrilement le N° 3. J'avais même poussé le vice à publier un éloge du Ko dans l'est Républicain.
Il était dans mon viseur, depuis décembre. Aussi passant par masse critique, clic gauche, je me suis fait plaisir. Comme un frangin je me suis jeté sur cette Langue Morte avec gourmandise.
Étonnant cette idée de publier à 28 ans une biographie. Un défi de plus.
Hector ne pouvait échapper à la malédiction de porter un nom au passé lointain mais ô combien prestigieux. le problème c'est le décor, une banlieue. Comment transformer la banalité indigeste de l'architecture du 93, aussi morne qu'un immeuble de 300m de long, en une carrière du crétacé peuplée de dynausaures.
Avec Hector Mathis tout est possible.

La mémoire a cette capacité de tout réinventer. H Mathis raconte une banlieue moins trois étoiles au guide du routard. Il aime les chutes, les erreurs, les défauts, les mauvais jours, les galères.
Ses amis Yassine, Malik, ne suggèrent pas les cités mondaines. Ses potes sont natures, ils vivent aux rythmes de leurs bêtises, ou deviennent bouffons, provocateurs, aux limites du mauvais goût, quand page 165, baissant son froc, « J'vous r'fais les jantes les poulagas ! », il n'a pas eu le temps de finir !

La langue de Mathis plonge dans l'univers de Céline, L'usage permanent de l'argot, donne une tonalité propre à ce jeune auteur ; alcoolique ou shiteux. Il faut réviser ses références littéraires, car l'argot classique ne suffit pas, Wathsapp côtoie le SMIC, le Flore n'a pas sa place, mais le zgègues coure comme un dératé.
Après le départ du frangin, ce sont ses copains de la rue qui provoque une foison d'anecdotes savoureuses ? le goût immodéré de Mathis pour les portraits, trouve dans ce décor si déjanté un formidable réservoir, Mie Joss, ou Camille, sont des figures qui illustrent cette humanité libre et entière.
A se tremper dans la recherche des mots justes, Hector Mathis écrit des images, fortes, des fulgurances, « je me suis dit qu'elle était en train de m'avaler la grisâtre ! Page 189.
Dans ce roman, qui cible son enfance, Hector Mathis, a fait le choix de Phrase courtes ? Très courtes, les injonctions, les interjections, les impressions s'enchaînent comme des runs de Rock. le phrasé est celui de la banlieue. Les phrases sont bancales saupoudrées de jargons, d'emprunts à la Grèce antique (des cyclopes à mes trousses), ou aux mauvaises pubs de la télé.
Sans détours Hector Mathis parle des garçons. du gamin qui se frotte à son père, du collégien qui découvre la vie en groupe, on suit l'émergence d'une personnalité. Ses rencontres avec les filles, et la place de la sexualité forment des témoignages justes à travers lesquels bien des adolescents peuvent se reconnaître.
Comme ses deux autres livres , les thèmes abordés le sont avec beaucoup de finesse. Langue Morte n'est pas seulement un regard intime, sur l'enfance, il s'ouvre sur d'autres réalités, et présente la diversité des banlieues, ses potes, ses rencontres comme des richesses.
Langue Morte C'est ça la Vie.

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fuji
  20 janvier 2022
La traversée du miroir.
Que fait ce jeune homme devant le n°4 de la Grisâtre et une nuit précisément ?
Il vient creuser le passé et pour cela il choisit les lieux car « ils ne mentent pas », alors que chacun peut faire de petits arrangements avec ses souvenirs, mais face aux lieux cela devient plus difficile.
Le lecteur suit ce petit garçon de 6 ans dans sa vie de banlieue où l'école à une grande importance. Parlons-en de l'école, lui qui « saute » une classe car détecté HPI.
« La banlieue pour ça c'est une leçon ! Ça vous forge une prudence comme il faut à l'égard des hommes. Parce que j'évoque les gamins, mais faut voir les parents. Jamais ils ne sont sortis de la grisâtre. Tout voyage est une infidélité. Sont devenus tout ce qu'ils voulaient pas. Passés à côté du moindre instant. A côté de leurs gosses. A côté d'eux-mêmes. »
Le narrateur nous croque des portraits savoureux, Mie Joss, oncle Horace, le frangin Jérémie, les copains Malik et Louis, et l'amoureuse Camille, à grands traits mais sans caricature, juste avec une immense humanité.
Portrait de Mie Joss, la grand-mère du côté paternel :
« Ensuite elle m'a souri. Une dent par-dessus l'autre, les deux lèvres en zigzag. Elle en devinait beaucoup. A mon propos elle en savait bien plus que moi. Mais elle avait la délicatesse de ne pas tout me dire… »
Un regard qui engrange, des mots qui jaillissent pour dire l'errance, le délitement de ces zones et faire comprendre que les murs sont lisses, à l'école et ailleurs, pour ces gamins, même ceux qui s'accrochent, glissent.
Du regard de l'enfant qui s'émerveille de tout mais reste vigilant, il passe au regard désenchanté sur un monde qui change en laissant les mêmes en lisière, encore et encore, un monde qui repousse, qui oppose, qui méprise.
Alors les parents doivent faire avec et les enfants, hommes en devenir que sont-ils censés faire avec ça ?
Un monde de la surconsommation qui ne fait qu'alimenter les petits arrangements jusqu'aux grands dérapages.
On ne vit pas, on existe par ce que l'on peut montrer.
La solution ne vient jamais de l'extérieur mais de soi.
J'ai aimé cette voix particulière et ce regard d'Hector Mathis découvert avec K.O puis Carnaval, celui-ci n'est pas une suite, il va à rebours et est encore plus maîtrisé, dans ce chant de la Grisâtre.
Une lecture à fleur de peau, car les mots sont comme des larmes au bord des cils, pour un regard déciller sur le monde.
Une langue qui, contrairement au titre du livre, n'est pas morte, car elle pulse, avec puissance souvent comme les coups d'un boxeur, mais aussi avec beaucoup de poésie, elle claque et vous caresse, elle alterne tous les possibles pour nous dire la solitude, l'abîme d'un monde où il n'y a pas de la place pour tous.
Un combat où parfois il faut prendre la clef des champs pour ne pas sombrer.
« Depuis tout petit je suis un fuyard. Je suis de la race des déserteurs… »
Une certitude, Hector Mathis a trouvé sa voie pour donner de la voix avec talent.
Ma lecture a été percutée par l'écho des paroles de Course contre la honte de Richard Bohringer et Grand Corps Malade :
« Sur l'avenir de nos enfants il pleut de plus en plus fort
Quand je pense à eux pourtant, j'aimerais chanter un autre thème
Mais je suis plus trop serein, je fais pas confiance au système
Ce système fait des enfants mais il les laisse sur le chemin
Et il oublie que s'il existe, c'est pour gérer des êtres humains
On avance tous tête baissée sans se soucier du plan final
Ce système entasse des gosses et il les regarde crever la dalle »
©Chantal Lafon

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DOMS
  16 novembre 2022
Le narrateur est posté face au quatre, à La Grisâtre. Devant l'adresse de son enfance, dans ce quartier de banlieue où les pavillons succèdent aux pavillons, Thomas se souvient. de la famille, de Jérémie, ce frère qui a fait tant de bêtises, de Mie Joss la grand-mère, si peu aimante et pourtant aimée. d'Alain le père, Thierry, Horace les oncles. Et puis Camille, l'amie, celle qui le suit, celle qu'il quitte, celle qu'il cherche au fil de ses errances.
Il y a Nono, Yassine, Malik et tous les autres, les copains, inséparables, bagarreurs, chapardeurs, voleurs, délinquants en herbe ou accomplis, mais toujours présents. Thomas est un élève surdoué, qui va sauter une classe, ce qui peut s'avérer très compliqué pour un gamins. Plus jeune, il est en décalage avec ses camarades de classe, il doit faire front et s'aguerrir. Il découvre le théâtre, et cette soif d'écrire qui se révèle à lui sur les bancs du collège, écrire comme une course, une fulgurance, une raison d'exister. Viennent aussi les premiers émois amoureux, les premiers flirts, les premières filles, puis Camille, celle qui le comprend.
Le lecteur le suit des classes primaires, malade et fatigué, souvent alité, aux quatre-cent coups du collège puis dilettante à la fac. Il se raconte avec une tendresse, une urgence, une nostalgie aussi qui touchent le lecteur pris dans le flot des phrases courtes, rythmées, imagées, hachées, violentes parfois.
On retrouve la colère, la fuite en avant dans l'écriture, la soif de tout dire avant qu'il ne soit trop tard des deux précédents romans. Avec dans K.O la fuite après la découverte de la maladie, puis dans Carnaval le retour au village à la suite du décès de l'ami d'enfance. Dans Langue morte, c'est la jeunesse qui revient comme une vague, pendant cette nuit où, statique devant le quatre, il voit défiler les années de l'enfance, l'adolescence, la maturité, mais aussi la famille, la fratrie, l'amitié, la vie et la mort.
C'est dense et assurément cette lecture n'est pas de tout repos. Mais l'auteur trouve son rythme, confirme son style, sa singularité. J'aime découvrir son chemin, compliqué, fort en émotions, en sentiments contradictoires, mais passionnant. Et cette vision des banlieues vécues de l'intérieur, de l'amitié, de l'adolescence, nous ouvre les yeux pour mieux appréhender ces gamins que nous côtoyions souvent sans vraiment les voir.
chronique en ligne sur le blog Domi C Lire https://domiclire.wordpress.com/2022/04/14/langue-morte-hector-mathis/
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Cassiopee42
  05 janvier 2022
« le numéro quatre s'allume […] Il se remplit des souvenirs des autres. »
L'homme est là face à l'immeuble de son enfance, les souvenirs remontent, l'envahissent, lui font chaud au coeur, froid dans le dos, c'est selon…. Ils sont là, vibrants, vivants, présents comme autant de passages émotionnels vers l'âge adulte qu'il partage avec nous.
Les chapitres, non numérotés, s'enchaînent, ce sont des « photographies » de chaque « espace-temps » présenté avec finesse. le cheminement de l'enfance vers la maturité est évoqué avec sobriété, humour, parfois un brin de gouaille comme si le gamin resurgissait pour parler lui-même de ce qu'il a vécu. Il y a l'école, les maladies, les copains, les premières pratiques, les escapades, le rôle du frère. Hector Mathis est né en 1993, ce n'est donc pas ce qu'il a vécu qu'il présente. Pourtant, son récit est très réaliste. On plonge dedans comme si on regardait un film en noir et blanc qui finirait en couleur car le progrès est arrivé et tout se colore au fil des années.
Avec ce livre, on voyage sur toute une vie et dans plusieurs régions et pays en fonction de ce que raconte le narrateur. C'est avec une acuité toute particulière que sont tissés, sous nos yeux les lieux et les événements. Chaque terme choisi est précis, porteur des sens. La famille, les amis, tous sont campés avec suffisamment de détails pour les rendre palpables. Ce sont les expériences plus ou moins bonnes qui font grandir, qui rendent plus mur, plus « homme ». Parfois le présent revient en trombe. « Je voudrais revenir à moi. Quitter ce béton idiot. ». Mais le numéro quatre est toujours là et avec lui son lot de réminiscences. Il s'éloigne, mais, quelques mètres plus loin, c'est un autre fait qui lui saute aux yeux, au cerveau, qui l'habite et il faut qu'il le couche sur le papier.
Est-ce que celui qui rédige se vide de ses maux, de ses mots ? Parce qu'écrire serait pour lui la seule façon d'avancer, d'aller vers l'avenir en laissant le passé derrière lui, non pas en « réglant ses comptes » mais en couchant sur le papier ce qu'il a besoin d'évacuer, qui pèse, qu'il traîne et qu'il juge nécessaire de poser pour continuer la route. D'ailleurs le rythme imposé par le phrasé morcelé donne l'impression d'une écriture dans l'urgence pour se libérer.
J'ai aimé que chaque chapitre nous montre le bruissement des ressentis du narrateur, ses émois, ses peurs, ses envies, ses désirs, ses choix … Il n'est pas nostalgique, il ne regrette pas grand-chose, il analyse avec doigté ce qui l'a amené à être lui ici et maintenant. La place des sentiments est importante, on sent qu'ils ont toujours été forts, aidant l'homme à se construire.
C'est un recueil comme je les aime où chaque mot est à sa juste place. L'écriture est cadencée comme une chanson, un poème, les phrases courtes jouent une mélodie qui chantonne à l'oreille. C'est délicat, posé, porté par une langue envoûtante qui n'a rien de morte tant elle vous séduit, vous enchante.
Je ne connaissais pas l'auteur, je suis heureuse de ma découverte et je vais me pencher sur ses précédentes publications.

Lien : https://wcassiopee.blogspot...
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critiques presse (1)
Culturebox   06 janvier 2022
Le jeune romancier Hector Mathis, 28 ans, revient dans cette rentrée littéraire de janvier avec son troisième roman, un récit initiatique construit à rebours.
Lire la critique sur le site : Culturebox
Citations et extraits (5) Ajouter une citation
hcdahlemhcdahlem   01 février 2022
(Les premières pages du livre)
Les gens trichent, se réécrivent, se trompent eux-mêmes. La mémoire est un singulier petit arrangement. Une béquille à vivre. Je suis à la recherche, moi aussi ! La merveilleuse ! Et malgré moi… Creuser les années, c’est pas rien. Faut de l’adresse, du doigté, des connivences avec le temps ! Les lieux ne mentent pas, eux. Ils sont gorgés de souvenirs. À leur contact vole en éclats ce présent dérisoire. Temps vide. Temps mort. Inoccupé. Toute ma mémoire dans les lieux. Externalisée. Suffit que je m’y rende pour que ça reparte. Le manège se déclenche de nouveau ! J’ai des bouffées d’enfance, des remontées sucrées, je suis aligné, enfin, pour une demi-seconde, vertical, pris dans les constellations invisibles, dans le maillage du monde. Ici rien n’est logique. Je suis dans un drôle de rêve. Un songe pâteux… Place d’Alsace, j’y arrive. Me voilà sur le bitume détrempé. Bien en face du numéro quatre. Au milieu des pauvres éclairages de Noël. Maigres guirlandes. À peine chaudes. Un peu tristes. Je contemple l’étrange bloc en pain de mie. Morceau de plâtre. Coupé en cinq à la peinture. Histoire de faire comme des habitations. De délimiter un chez-soi. Fausses maisons. Cocons poreux. Collision de foyers, de salons, d’intimités. Carrés de pelouse ensauvagée. Enfin autrefois… Le ciel est froid, la nuit basse. Elle lèche la chaussée, me colle aux talons. Quelques ampoules résistent. Le numéro quatre s’allume, devient pavé de lumière. On y débarrasse la table, on y lave les couverts, téloche allumée. J’ai l’enfance expulsée, là, d’un coup ! Ça me prend dans la poitrine. Je la sens qui se désincarne. Qui se désincarne et qui me gifle par la même occasion. Elle ne m’appartient plus. Tout comme le quatre n’est plus chez moi. Il se remplit des souvenirs des autres. Il en est inondé. Merde, voilà que l’air se charge, le ciel est lourd, il est épais. Je le sens tout de suite. Ça me prend les os. Le temps ça m’a toujours détraqué. À la moindre variation. Que l’atmosphère tourne un peu et voilà que je frisais le malaise… Pour à peine un degré, de l’humidité en trop… C’était une honte d’être à ce point-là souffrant ! Des migraines de bigleux, qui m’éclataient les tempes ! De la diarrhée brûlante, à cause de la chaleur. La fièvre en permanence. Tous les vaisseaux froissés. Rouge fané. Ma mère, elle me faisait boire des grands litres de flotte, j’en pouvais plus. Je m’enfilais des packs d’eau à la chaîne, je tenais pas sur mes pattes. Il coulait en continu, le robinet, pour remplir les bouteilles. Mon père, il m’épongeait, lui. Sa serviette, il me la passait sur le front. J’étais si petit qu’elle m’emportait les guibolles, sur le passage. Je grelottais pour un rien. Ça me poursuivait jusqu’à l’otite, parfois. Je m’en tapais même des doubles, certains soirs ! Je perdais des litrons de sang sur l’oreiller. J’avais le conduit plein de pus. Je me dégoûtais tout en chocottes. Ça se perçait toujours la nuit. Je redescendais la tronche enflée, mon petit coulis noir le long du cou, qui me dégringolait de l’oreille, qu’était tout sec et bien collé… Le fond de l’air, c’est sournois. C’est devenu ma hantise. J’étais tributaire de son plus infime caprice… On me laissait baigner dans ma sueur, le temps que je me requinque. J’avais le loisir de les voir défiler dans le salon, comme ça. Ça n’arrêtait pas ! À commencer par mon père. Mi-clébard mi-reptile. L’immense front qu’il avait ! Il en finissait pas de s’étendre, son front, de se bomber comme un astre. Moi je restais bien méfiant. Je savais prédire les orages. Il avait le sourcil épais. Perché jusqu’au crâne. Toujours sur le point de me foudroyer. Immédiatement le reste suivait. Les lèvres disparaissaient, fondaient en quelques secondes, laissaient paraître la féroce dentition. Paupière retroussée, déjà tremblante de colère. La rétine folle ! Brutalement tirée de son sommeil… D’une minute à l’autre il pouvait me sauter au visage et me le becter intégralement ! Il avait jamais besoin. De la puissante mâchoire surgissait une voix grave. Envoûtante à souhait… À la manière des premiers orgues du monde. La rhapsodie montait de beaucoup plus bas, grimpait des intestins pour résonner dans les côtes. Ça me gonflait le cœur, ces kilos de barbaque vibrante en échos. J’en suais plus encore, je finissais flaque. Elle suffisait, sa voix… Et puis en un clin d’œil son âme changeait de logique. Soudain farceuse. De la malice plein la bouche et du plaisir à la mâcher. Gentil menton. Quelque chose de tendre. D’intelligent. Morceau de sa mère calqué au poil ! Bel héritage. Ça le rendait doux. Parfaitement délicat. Des orgues grondait une mélodie nouvelle. Déployant mille moqueries. Théâtre et chansonnettes. Il me racontait le ciel et la merde ! Passait de la Grèce à l’anarchisme ! Se mettait parfois même à chanter ! Dans ma migraine, j’hallucinais… Ça me dilatait la pupille ! « Les gooooélands meurent au printemps ! Sont noyés dans la mer Égée ! » Des airs de cirque et la langue acrobate. Toujours un clown au ventre. Enfin… Ensuite il retrouvait son calme. Moi la santé. Il s’asseyait sur le canapé, ne parlait plus. Absorbé en lui-même des orteils au museau… Et moi je pouvais enfin me lever de ma chaise. Je ne passais jamais trop près de lui. Ne m’asseyais pas à côté. Mais je cherchais toujours à le voir, à l’entendre, à le deviner. Quand j’étais pas souffrant, je longeais les accoudoirs. Je trimballais mon impétigo prudemment. J’en avais plein le cuir chevelu. Je m’en arrachais des noisettes bien grasses. Je les triturais du doigt, c’était mon plaisir, planqué dans les meubles, slalomeur discret. J’épousais chaque pied de table en me décortiquant les croûtes. Le premier souvenir, le précis, je m’en rappelle. Je me faufilais dans le bazar, justement. D’un coup je me suis senti soulevé, la nuque et le thorax, tout dans une seule poignée ! Mon frangin tout pareil ! On nous a fait remonter la rampe, survoler ces escaliers qui bectaient toute la place, qui n’en finissaient pas, qui dépliaient la baraque en accordéon jusqu’aux tuiles, pour la rendre furieusement étroite. On s’est retrouvés projetés dans les draps ! C’était le daron ! On s’est fait malaxer comme il faut. À même la couette, joue dans le matelas. Ça m’a donné de suffocants fous rires ! Le frangin luttait, lui. Désirait parvenir à le mettre en difficulté, mon père. Rien qu’un petit peu. C’était un téméraire, bagarreur à souhait, déterminé toujours. Ses quelques années de plus, elles se comptaient en trentaines de centimètres. Il faisait le double de ma taille. Un long muscle explosif, c’était ça qu’il était. Peau de bronze tendue sur paquet de nerfs. Des cheveux noirs et tout resserrés dans l’asphyxie. Boucles dures. Comme le regard. De la ruse en pagaille, qui lui faisait danser le visage… Ma mère, elle est intervenue. Elle intervenait toujours : « Attention, ton p’tit frère, Jérémie ! » Elle était belle, ma mère. Petit ballet de grâce et d’inquiétude. Sereine dans les pires instants. Anxieuse tout le reste du temps. Beauté vive, sans fourberie, qui ne cherchait pas à plaire. Le nez joueur. L’âme câline. Jeune à jamais. Foncièrement gentille, ma mère. Mais contrariante. Terriblement contrariante. Déjà trempée d’affolement. Nous baignant dans la précaution à outrance, mon frère et moi. Mettant du drame dans de l’anodin. Tout chez elle m’irritait. C’était pourtant mon plus grand réconfort… Elle avait dû s’occuper d’elle très vite et de son cadet aussi. À neuf ans elle était comme sa mère, au cadet. Elle l’habillait, le faisait grailler, l’emmenait chez la nourrice. Ma mère veillait sur les petits depuis toujours. Voilà de quoi la rendre intranquille… Tout de même dans le fond c’était une enthousiaste. On aurait chié sur les murs qu’elle aurait trouvé ça formidable ! Elle y aurait vu une réponse à Lascaux. Des estampes, des prouesses ! On n’était qu’un tourbillon de lumière, pour elle, mon frangin et moi. Un heureux motif pour se causer du tracas… C’est d’ailleurs pour ça qu’elle passait sa vie dans le rangement. Pour nous arranger le foyer. Toujours dans le linge qu’on savait jamais où faire sécher. Qui faisait des voiles à travers les étages. Qui se gonflait grâce aux courants d’air. Maigre rafiot… On s’est arrêté de chahuter pour pas l’inquiéter de trop. Mon père, il terminait chaque bagarre par un coup de pied au cul. Ça nous faisait dévaler jusqu’au salon. On finissait débraillés, le froc de travers, le bras hors la manche. En bas ma mère elle attendait, histoire de nous rhabiller comme il faut.
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hcdahlemhcdahlem   01 février 2022
Mon petit bazar intérieur prenait enfin tout son sens. Alors qu’il demeurait jusqu’alors balbutiant, se glissant dans des croquis, des esquisses maladroites, de petits poèmes chétifs et inaboutis. Voilà que maintenant j'avais ma raison d’être. Mon vice. Ma confirmation. La véritable. Pas celle des professeurs, des amis ou de qui que ce soit d’extérieur. Ma confirmation à moi. J’étais bien soulagé, désormais. Je savais quoi faire. p. 146
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hcdahlemhcdahlem   01 février 2022
Le voisinage, c’était rien que des croque-poussière. Tout étourdis d’être propriétaires… Assez vite à cran lorsqu’il était question de leur baraque. Ça leur faisait tellement drôle d’avoir quelque chose ! Ils avaient pas l’habitude, ils s’y accrochaient rudement de peur de le perdre. C’était bien inconfortable, pour eux… Dans le quartier ça charbonnait sec. Logique… Chacun se levait très tôt. Pour rembourser le crédit. Puis aussi pour s’assouvir l’addiction. Tous drogués, d’une manière ou d’une autre. Au pognon, à la nouveauté, aux courses, au chichon… J’ai jamais été à l’aise avec l’addiction, moi. Elle m’effraie complètement… Un peu plus loin y avait les retraités. Y en avait peu. Des anciens de l’EDF qui pensaient se mettre au vert. Qui crevaient dans des petits pavillons de pénombre. Qui s’étaient bricolé des papiers peints de tristesse. Le corps usé… Sphincters en miettes… Ils agonisaient dans le pet. À l’abri des regards… C’est pas des rideaux qu’ils tiraient, c’était des voilages. Enfin, qu’ils tiraient… Qu’ils avaient dû tirer un jour. Jamais je les avais vues autrement que voilées, leurs fenêtres. On se trouvait déjà dans le songe, chez eux. Dans la demi-mort. Sa lumière grise, boiteuse… Les intérieurs sont des pièges. Pour ça que je me sens bien uniquement dehors.
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hcdahlemhcdahlem   01 février 2022
J’écoutais le vent, les conversations. Celles des retraités, des chômeurs, des parents qui déposaient leurs mômes à la grille. On y parlait de pain, de circulation, de pognon puis de météo. Rien n’a changé depuis. Ça traîne sa caisse à outils, son cabas, son clébard. Et ça râle ! Et ça cause ! Et ça fait des mots fléchés. Ça se défoule ! Et ça boit. Et ça trouve que Machine a pas de raison d’être hospitalisée parce que le surmenage, tu comprends, c’est pour les gens qui travaillent, mais elle, elle ne fout rien ! Alors ! Dis donc ! Non mais ! Franchement ! Et puis quoi ! Et puis l’autre, son bonhomme ! Lui qu’est là ! Lui qu’en chie. Lui qu’est con. Qu’on se demande. Ce qu’il pense, cet abruti. Puis ce qui lui est passé par la tête pour se foutre avec une emmerdeuse pareille ! Parce que faut le faire, quand même ! S’enticher d’une cinglée dans son genre ! Et l’épouser, en plus !… Jolie amitié qu’on lui fait là, au petit mari. Sont tous pleins d’attention. Pleins d’amour et d’alcool. Ils bafouillent des projets. Rêvent à des laideurs hors de portée. Ils ont des goûts à la hauteur de leurs moyens.
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hcdahlemhcdahlem   01 février 2022
Au début, l’école, j’aimais bien, ensuite j’ai trouvé ça con. Fallait se mettre en rang tout le temps. Pour un oui, pour un non, pour un rien. On entrait en classe. En rang. On descendait dans la cour. En rang. Toujours un nouveau dégueulasse au bras. Des qui reniflent, qu’ont les mains moites, la merde au cul… On n’apprenait rien. Ou bien des bêtises. À composer un petit déjeuner. À recycler les emballages. Et personne ne savait lire. Parfois même on formait des petits groupes de discussion aux quatre coins de la salle. On y causait de grammaire, on se corrigeait nous-mêmes, c’était encore plus faux. Comme si on allait l’inventer, la grammaire, à partir de rien ! Comme si de l’illettrisme allait surgir la langue ! Y en avait même qui parlaient pas. Ou qu’en injures, ou mal… Encore aujourd’hui je les identifie au phrasé, ceux de ma génération : ils écrivent comme ils voient.
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