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ISBN : 2707320757
Éditeur : Editions de Minuit (03/09/2009)

Note moyenne : 4.01/5 (sur 364 notes)
Résumé :
Ils ont été appelés en Algérie au moment des « événements », en 1960. Deux ans plus tard, Bernard, Rabut, Février et d'autres sont rentrés en France. Ils se sont tus, ils ont vécu leurs vies.

Mais parfois il suffit de presque rien, d'une journée d’anniversaire en hiver, d’un cadeau qui tient dans la poche, pour que, quarante ans après, le passé fasse irruption dans la vie de ceux qui ont cru pouvoir le nier.
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Critiques, Analyses et Avis (72) Voir plus Ajouter une critique
mariecesttout
  23 avril 2014
Une écriture hâtive, pressée, qui hésite, très orale, qui empêche toute mise à distance.
Même si on retrouve l'universalité du propos sur la guerre, quelle qu'elle soit, de ceux que l'on y envoie se faire massacrer et massacrer les autres, l'impossibilité de raconter alors que les souvenirs des atrocités vécues, commises ou subies hantent toute l'existence . On retrouve cela dans toute la littérature de guerre ( la meilleure analyse du refus d'écoute de l'entourage se trouvant, pour moi, dans le fabuleux Voyage au bout de la nuit de Céline), et on sent que Mauvignier a dû être très marqué par le vécu de son père. Et son suicide..
Une petite particularité pour cette guerre d'Algérie, dont on a longtemps très peu parlé , je me suis souvent demandé pourquoi, (à part bien sûr le fait que la France met toujours des siècles à affronter son passé), ceci:
"On avait renoncé à croire que l'Algérie, c'était la guerre, parce que la guerre se fait avec des gars en face alors que nous, et puis parce la guerre c'est fait pour être gagné alors que là, et puis parce que la guerre c'est toujours des salauds qui la font à des types bien et que les types bien là il n'y en avait pas, c'étaient des hommes, c'est tout..."
Et des hommes auxquels ils peuvent s'identifier, ils sont -encore- français et défendent leurs terres, que feraient-ils si l'on leur faisait la même chose?
"La même incompréhension du pourquoi , au début. Après, on venge les copains et voilà tout."
Mais ce qui m'a le plus intéressée dans ce roman , ce n'est pas tant la guerre d'Algérie que l'histoire familiale. Avec laquelle commence et se termine ce roman très bien construit. Et que l'on retrouve même dans l'épisode principal de la vie des deux cousins. Qui domine le tout finalement . C'est encore une querelle de famille qui a sauvé la vie des deux cousins en Algérie. Et a sans doute provoqué la mort des autres . Toujours la même d'ailleurs, la fameuse scène de la mort de la soeur.
C'est un livre que j'ai lu rapidement, portée par le rythme et le style et qui laisse beaucoup de questions en suspens, sur lesquelles il faut revenir pour comprendre, tout est dit, mais c'est très dense.
Ce n'est finalement que la violence de Bernard qui fait remonter les souvenirs . Et chercher à comprendre qui il est vraiment.
Mais..
"Peut-être que cela n'a aucune importance , tout ça, cette histoire, qu'on ne sait pas ce que c'est qu'une histoire tant qu'on a pas soulevé celles qui sont dessous et qui sont les seules à compter, comme les fantômes, nos fantômes qui s'accumulent et forment les pierres d'une drôle de maison, dans laquelle on s'enferme tout seul, chacun sa maison, et quelles fenêtres, combien de fenêtres? Et moi, à ce moment là, j'ai pensé qu'il faudrait bouger le moins possible tout le temps de sa vie pour ne pas se fabriquer du passé, comme on fait, tous les jours; et ce passé qui fabrique des pierres, et les pierres, des murs. Et nous on est là maintenant à se regarder vieillir et ne pas comprendre pourquoi Bernard il est là-bas dans cette baraque, avec ses chiens si vieux, et sa mémoire si vieille et sa haine si vieille aussi que tous les mots qu'on pourrait dire ne peuvent pas grand-chose."
C'est très noir, et très beau. Pas tout à fait désespéré, puisqu'il y a une lueur de lucidité , ou du moins de réflexion, dans cette famille.
Trop tard, bien sûr, mais c'est toujours trop tard. C'est d'ailleurs la dernière phrase du livre.
"Je voudrais savoir si l'on peut commencer à vivre quand on sait que c'est trop tard. "
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cprevost
  27 décembre 2009
La critique présente le dernier livre de Laurent Mauvignier « Des hommes » comme l'une des rares « prises en charge » narrative de la guerre d'Algérie. le cinéma à pourtant, me semble-t-il, largement contribué à ce travail de mise à jour. Il faut se souvenir du très beau film de Bertrand Tavernier «La guerre sans nom» ou du plus récemment long métrage de Florent Emilio Siri «L'ennemi intime». le silence a été brisé, la violence indicible montrée dans les salles obscures depuis quelques temps déjà. Certes, cette guerre est peu présente dans la littérature et c'est un vrai soulagement d'échapper au roman narcissique à la française. Mais l'essentiel n'est pas là. Les questions de la violence, du refoulement, de l'incompréhension sont ici posées avec beaucoup d'originalité et de justesse, «le roman c'est l'art de reformuler les questions » nous dit l'auteur.
Laurent Mauvignier a écrit une tragédie en quatre actes : « Après-midi », « Soir », « Nuit » et « Matin ». C'est un récit apparent de 24 heures où le temps et la durée sont parfaitement maîtrisés. Un acte de violence va faire basculer l'histoire et, à l'arrivée de la nuit, un flash-back va s'amorcer. Avec une grande virtuosité, l'auteur va engager un changement géographique, temporel, stylistique et narratif. C'est là la véritable réussite de ce roman.
Le narrateur unique dans le présent de la première partie du livre est le dénommé Rabut. de jeunes paysans ont été appelés en Algérie. Bernard, Rabut son cousin et Février ont été de cela. Ils n'ont rien dit, ils ont vécu. Quarante ans se sont écoulés et les «Evènements» - comme on les nomme pudiquement - sont restés enfouis au fond du court de leur vie. Un remous a inexplicablement fait resurgir le passé à la conscience de ceux qui ont cru pouvoir le nier mais aussi à la vue de ceux qui ne voulaient pas (ne pouvaient pas) le comprendre. Demi clochard et pochard à part entière, Bernard a en effet, déclenchant tout, offert, pour l'anniversaire de sa soeur Solange, une broche de haut prix. le miséreux, l'assisté, le méchant a dérogé au rôle qui lui était impérativement assigné. Cette affirmation d'humanité lui a été immédiatement déniée et a généré une cascade d'événements violents : altercation et agression d'une famille algérienne parfaitement intégrée. Ce que « démonte », me semble-t-il, Laurent Mauvignier c'est un mécanisme de racisme apparent tel qu'il est mis à jour dans « La misère du monde » par Pierre Bourdieu. Cette agression ignoble de Chefraoui c'est pour Bernard une façon peu convaincante d'affirmer qu'il n'est pas le dernier, l'inférieur de l'ennemi d'hier, l'Algérien. Il revendique ainsi pour lui-même l'intégration, une intériorité et de la reconnaissance.
Cette première partie du livre a beaucoup à voir avec la littérature d'avant-garde du XXe siècle. Elle en a malheureusement quelques-uns des travers. Elle passe par la voix intérieure d'un narrateur non omniscient. Ses hésitations, ses non-dits créent un peu de la tension du début. Mais Rabut, à mon sens, doute parfois sans raison, cache souvent sans discernement. C'est la seule réserve que je ferai à ce texte, cette construction a un peu vieilli, elle montre décidément trop ses ficelles.
Dans la deuxième partie, Rabut n'est plus le narrateur unique, il y a emboîtement des versions. La narration omnisciente, extérieure de la nuit fait ainsi apparaître de nombreux personnages : Châtel lâche et pacifiste, Nivelle l'assassin d'enfant, Abdelmalik et Idir les harkis… le récit est ici plus traditionnel, c'est une littérature plus affirmative.
Les personnages arrivent dans une guerre commencée et hyper violente où l'attitude des appelés ne peut donc s'expliquer comme une réaction à la violence algérienne. C'est un rapport frontal avec une barbarie inouïe qui nous est montré, sans bon ni mauvais coté. Des appelés sont abattus, le médecin du bataillon est supplicié, des villages sont investis, des fellagas sont torturés, des enfants sont assassinés… C'est un défilé d'horreurs sans nom que viennent seulement tempérer quelques moments heureux de permissions en ville. C'est comme cela que le très catholique Bernard, contrairement à toute attente, rencontrera Mireille si différente de lui. Il rêvera d'un garage, d'un autre milieu, d'une autre vie. Ce beau rêve se transformera en un travail harassant à la chaîne, un HLM et une famille qu'il finira par abandonner.
Dans ce roman, il y a toujours un lien puissant entre le passé et le présent. Un rapport de cause à effet entre ce qui se passe dans le petit village et ce qui s'est passé il y a quarante ans. Ainsi, entre Rabut et Bernard il y a un destin partagé, des secrets de famille et de la jalousie. C'est à la lumière du passé que l'on peut pardonner à Bernard l'insulte faite à l'une de ses soeurs sur son lit de mort. C'est aussi à la lumière du passé que l'on comprend les rapports d'argent qu'il a avec sa mère.
L'ennemi est invisible tout au long de ses pages algériennes. Elles se terminent par les réjouissances d'un peuple libéré et jusqu'alors mué, par l'abandon des Harkis. le contraste est saisissant et sans ambiguïté. La sensation pour les personnages est d'être du mauvais côté, d'avoir perdu une guerre injuste. C'est le sentiment de honte qui est le plus fort et qui expliquera le mutisme futur. Si proche de la dernière guerre mondiale, l'un des personnages ne dit-il pas « les Allemands c'est nous ».
« Des hommes » est un livre pour aujourd'hui. La guerre d'Algérie n'est peut être pas terminée ? « Rien n'est résolu, aucun conflit n'est réglé, et remettre en mémoire ne veut pas dire remiser dans la mémoire. Ce qui s'est passé, s'est passé. Mais le fait que ce soit passé ne peut être pris à la légère. Je m'insurge contre mon passé, contre l'histoire, contre un présent qui permet l'Inconcevable soit historiquement gelé et dès lors scandaleusement falsifié. Rien n'est cicatrisé et la plaie qui (…) était peut être sur le point de se guérir se rouvre et suppure. L'effet de l'émotion ? Soit ! Où est-il écrit que l'attitude éclairée doive renoncer à l'émotion ? C'est le contraire qui me semble vrai. » (Jean Améry « Par-delà le crime et le châtiment. Essais pour surmonter l'insurmontable. Préface à la nouvelle édition de 1967).
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Malaura
  04 octobre 2011
Il s'appelle Bernard mais tout le monde en ville le surnomme Feu-de-Bois, tellement l'odeur âcre du charbon, du tabac, de la crasse, de l'alcool et de la négligence ont imprégné son grand corps d'homme à la dérive.
Ici, tous se méfient de lui, de son regard mauvais, de ses gestes erratiques d'alcoolique notoire, de ses accès d'humeur et ses débordements.
Trop brutal, trop rustre, trop sale, solitaire et taciturne, voilà ce qu'est Feu-de-Bois, cet homme de 63 ans vivant comme un clochard, aux crochets des uns et des autres, et voilà pourquoi on se défie de lui tout en le craignant, l'évite tout en le tolérant.
Pourtant, le soir de l'anniversaire de sa soeur Solange, il a fait un effort.
Tous l'ont vu entrer dans la salle des fêtes et ont pu constater que, pour une fois, il ne sentait pas trop mauvais et avait l'air sobre.
Dans son gros poing serré, Feu-de Bois tenait une petite boîte de velours bleu, un cadeau pour sa soeur. Un présent, source de drames, qui va attiser les curiosités, délier les langues, raviver les vieilles rancoeurs et faire resurgir un passé qu'on croyait à jamais enfoui.
Un temps depuis longtemps révolu que Feu-de Bois n'a pourtant jamais oublié, à l'instar de tous ceux qui ont fait l'expérience de la guerre.
Un passé qui a gravé sa marque dans les chairs, le coeur et l'âme du jeune homme qu'il était alors, lorsqu'il s'appelait Bernard…. il y a plus de 40 ans, sous le ciel d'Algérie…
Au fil d'ouvrages remarqués, forts et profonds, Laurent Mauvignier a construit une oeuvre riche et dense et fait désormais partie des auteurs français avec lesquels il faut compter.
Dans « Apprendre à fuir », couronné par le Prix Inter 2001, « Loin d'eux » ou « Dans la foule », l'auteur avait déjà pleinement manifesté une sensibilité à fleur de peau, s'inscrivant dans une langue singulière, chaotique, étonnamment puissante et évocatrice.
Ce septième roman de l'auteur, s'il prend pour cadre la guerre d'Algérie, n'est pas pour autant un ouvrage sur la guerre, mais plutôt un livre sur le pouvoir destructeur, les blessures secrètes et les marques indélébiles que la guerre laisse dans les consciences des hommes. Ces hommes qui « pleurent dans la nuit parce qu'un jour, ils ont été marqués par des images tellement atroces qu'ils ne savent pas se les dire à eux-mêmes »
Les mots de Mauvignier jaillissent comme des jets de pierre, heurtés, bousculés, à la façon de pensées fulgurantes qu'on tenterait de mettre en ordre.
Un flot rapide et saccadé, haletant, précipité…souffle rauque de l'urgence dessinant les contours de drames anciens jamais occultés ; qui dit à flux tendu, les choses horribles qui se devinent au fond des yeux embués d'alcool. Fantômes et spectres qui hantent les consciences et qui finiront par surgir, sourds et mugissants, souvenirs traumatiques trop longtemps contenus.
Ce sont ces douleurs anciennes, réprimées, serrées, grossissantes que Laurent Mauvignier, de son écriture hachée, syncopée comme un coeur qui s'emballe, donne à voir, à palper, à toucher avec cette impression d'arme froide et lourde entre les mains et le sentiment d'être sans cesse sur la corde raide, surplombant l'abîme que l'on sait pourtant inéluctable.
Cette atmosphère contractée à l'extrême, cette tension survoltée, électrique, annonciatrice de tragédies, si elle est souvent oppressante et vous coupe parfois le souffle, n'en est pas moins puissamment suggestive des traumas que peut causer la guerre…qu'elle soit d'Algérie…ou d'ailleurs.
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litolff
  05 septembre 2012
Alors, qu'il a été écrit des km de livres et de films sur les guerres de 14-18 et de 39-45, Il est intéressant de constater que l'omerta collective qui frappait la mémoire d'une guerre déguisée sous le nom d' »évènement », semble enfin se dissiper.
Peut-être parce que l'Algérie, « bon, ben c'est pas Verdun », sans doute parce que l'Ennemi n'y était pas clairement identifié, certainement parce que le terme héroïque était dévolu aux protagonistes de la Grande Guerre ou de la Résistance, les combattants d'Algérie se sont retranché derrière le silence.
Laurent Mauvignier enfreint enfin le tabou pour nous livrer ce livre magnifique et bouleversant, une histoire d'hommes broyés par l'Histoire, des hommes qui ont tué, violé et torturé ou au contraire, ont assisté impuissants à l'horreur. On les voit se débattre, essayer de survivre à l'abjection et au crime et l'auteur pose la question : que reste-t-il de l'homme, de l'humanité dans cette Algérie en guerre ?
Mauvignier pose la question du Mal, comme le fait Jérome Ferrari dans « Où j'ai laissé mon âme » : et il semble que ce n'est pas le Bien qui l'a emporté… Quant au silence qui a tenté d'étouffer les témoignages, il est assourdissant.
« Des Hommes », n'est pas seulement un roman sur la guerre d'Algérie, c'est un livre où parlent tous ceux qui ne trouveront jamais la paix. C'est un livre sur la guerre qui continue après la guerre, un livre sur le traumatisme, semblable à celui dont ont souffert, à en devenir fous, les rescapés du Chemin des Dames ou les vétérans du Vietnam.
Un livre bouleversant et nécessaire servi par une plume âpre et douloureuse !
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zabeth55
  30 octobre 2018
Dans un petit bourg de campagne, il y a Bernard, dit Feu-de-bois, alcoolique, qui vit pratiquement comme un clochard.
Il y a Solange, sa soeur.
Il y a Rabut, son cousin avec qui il a fait l'Algérie, mais ils ne se parlent pratiquement plus.
Et puis d''autres encore.
Le jour de l'anniversaire de Solange, Bernard pète un plomb et agresse la famille de Saïd Chefraoui.
Les phrases se bousculent, s'enchaînent, s'entraînent, nous portant dans une lecture fiévreuse difficile à interrompre.
On veut comprendre ce qui se passe entre tous ces gens.
C'est alors que Rabut se remémore tout ce qui s'est passé en Algérie, il y a quarante ans.
« Des hommes », ce sont tous ces hommes jeunes qu'on a envoyé à la guerre, face à d'autres hommes, des hommes jeunes eux aussi.
Et ces hommes, d'un côté comme de l'autre, ils sont devenus vieux, et depuis tout ce temps, ils vivent avec la guerre en eux sans pouvoir en parler à personne.
Enfant, à chaque repas, j'entendais mon grand-père nous parler de la guerre (il parlait, lui), et je trouvais ça pénible, sans comprendre à l'époque le traumatisme qu'ils endurent, ces hommes qu'on envoie à la guerre.
J'ai lu plusieurs livres de Laurent Mauvignier, les ai tous appréciés, mais celui-là sort particulièrement du lot.
Il a parfaitement réussi à saisir le ressenti ‘des hommes » qui sont passés par là.
C'est vraiment un livre fort et poignant.
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Citations et extraits (55) Voir plus Ajouter une citation
sylviesylvie   19 novembre 2010
"Il va voir la mer et il pense aux premiers mots qu'il écrira à Solange. Il se dit qu'il parlera de la taille du bateau, un bateau tellement grand, dira-t-il, qu'on ne serait pas loin d'y mettre tous les habitants de La Bassée. Pourtant il ne parlera pas des regards autour de lui, de l'étrange silence qui s'engouffre dans les regards et, sur le bateau, avec eux, avec l'air froid qui cingle, la présence de la peur.

Mais il pourra parler des mouettes, des remorqueurs qui s'agitent autour, comme les mouches avec les chevaux et les vaches en été ; et il ne parlera pas de cette crispation, cette panique, soudain, dans les regards, les corps tendus, les gestes plus lents, souffles retenus, quand, plus fort que les voix et les cris des quelques hommes sur les quais et plus fort aussi que ceux des mouettes qui planent au-dessus de leurs têtes comme les petits avions de guerre qu'il a vus une fois aux actualités, au cinéma, plus fort encore, oui, jusque dans la gorge, dans la tête, impossible de le dire, encore plus de l'écrire, pensera-t-il, ni à Solange ni à personne, quand sous ses pas quelque chose ressemble à un tremblement, un mouvement, des voix et le vent, et les mouettes, il perçoit un coup plus long et plus fort il lui semble, jusqu'au fond de son être, jusqu'à en avoir les mains moites et pour une fois croiser le regard livide d'un autre appelé qui, comme lui, comme eux, sait que dès cet instant toute sa vie sera perforée de ce coup de sirène qui annonce le départ."
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caro64caro64   19 mai 2011
Plus le temps passe, plus il se répète, sans pouvoir se raisonner, que lui, s'il était Algérien, sans doute il serait fellaga. Il ne sait pas pourquoi il a cette idée, qu'il veut chasser très vite, dès qu'il pense au corps du médecin dans la poussière. Quels sont les hommes qui peuvent faire ça. Pas des hommes qui font ça. Et pourtant. Des hommes. (…) Il pense aussi qu'il serait peut-être harki, comme Idir, parce que la France c'est quand même bien, se dit-il, et puis que c'est ici aussi, la France, depuis tellement longtemps. Et que l'armée c'est un métier comme un autre, sur ça Idir a raison, être harki c'est faire vivre sa famille alors que sinon elle crèverait de faim. Mais il pense aussi que peut-être tout ça est faux. Qu'il ne faudrait croire personne.
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LaninonLaninon   11 septembre 2011
Peut-être que ça n'a aucune importance, tout ça, cette histoire, qu'on ne sait pas ce que c'est qu'une histoire tant qu'on n'a pas soulevé celles qui sont dessous et qui sont les seules à compter, comme les fantômes, nos fantômes qui s'accumulent et forment les pierres d'une drôle de maison dans laquelle on s'enferme tout seul, chacun sa maison, et quelles fenêtres, combien de fenêtres ? Et moi, à ce moment-là, j'ai pensé qu'il faudrait bouger le moins possible tout le temps de sa vie pour ne pas se fabriquer du passé, comme on fait, tous les jours ; et ce passé qui fabrique des pierres, et les pierres, des murs. Et nous on est là, maintenant à se regarder vieillir et ne pas comprendre pourquoi Bernard il est là-bas dans cette baraque, avec ses chiens si vieux, et sa mémoire si vieille, et sa haine si vieille aussi que tous les mots qu'on pourrait dire ne peuvent pas grand chose.
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ElisanneElisanne   16 décembre 2010
J'ai regardé les photos avec leurs bords légèrement crénelés, et j'ai passé la pulpe de mes doigts sur les cadres en bas-relief qui soulignent le tour de l'image, et à ce moment-là j'ai pensé qu'en Algérie j'avais porté l'appareil photo devant mes yeux seulement pour m'empêcher de voir, ou seulement pour me dire que je faisais quelque chose de _ peut-être, disons_utile.

Après je n'ai plus jamais fait de photographies.
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Rodin_MarcelRodin_Marcel   19 mars 2015
"Alors qu'il parle aussi et surtout quand la nuit tombe et que femme et enfants sont partis se coucher, qui a parlé ce soir-là, tellement parlé même, des années après les événements, leurs événements, enfin, lorsqu'ils avaient raconté, se retrouvant seuls et déjà éméchés, comment on avait du mal à vivre depuis, les nuits sans sommeil, comment on avait renoncé à croire aussi que l'Algérie, c'était la guerre, parce que la guerre se fait avec des gars en face alors que nous, et puis parce que la guerre c'est fait pour être gagné alors que là, et puis parce que la guerre c'est toujours des salauds qui la font à des types bien et que les types bien là il n'y en avait pas, c'était des hommes, c'est tout, et aussi parce que les vieux disaient c'était pas Verdun, qu'est-ce qu'on nous a emmerdés avec Verdun, ça, cette saloperie de Verdun, combien de temps ça va durer encore, Verdun, et les autres après qui ont sauvé l'honneur et tout et tout alors que nous, parce que moi, avait raconté Février, tu vois, moi, j'ai même pas essayé de raconter parce qu'en revenant il y avait rien pour moi, du boulot à la ferme, des bêtes à nourrir et puis regarder de loin, dans la ferme d'en face, la petite voiture d'où Éliane sortait tous les dimanches vers cinq heures, en revenant de chez ses beaux-parents. Parce que quand je suis rentré, se dire qu'elle était mariée, oui, ça, c'était vraiment dur. Et qu'elle était mariée avec un voisin, un pauvre type pour qui j'avais jamais eu le moindre respect parce que je savais que toute sa famille en quarante ça avait été des collabos, rien que des collabos retournant leur veste au dernier moment, toute cette saloperie chassant les derniers Allemands à coups de pelle, moi, on me l'a dit, ça, mon père me l'a dit, personne de plus furieux que les résistants des dernières heures, quelque chose à prouver, se rattraper, montrer qu'ils y sont, du bon côté, tout ce malheur c'est le souci d'être du bon côté, pour bien être du bon côté, je le sais, on me l'a dit, ce gars de vingt ans qu'ils ont achevé à coups de pelle et alors se dire qu'elle s'est mariée avec un gars de cette famille-là, cette engeance parce qu'il s'était fait réformer et qu'il avait de l'argent, pendant des mois en revenant je suis pas sorti de chez moi et même j'ai travaillé à la ferme comme jamais, j'ai refait les clôtures, j'ai marché pendant des heures dans la campagne et jamais j'ai trouvé que la boue c'était mieux que la pierraille, crois-moi, à ce moment-là, non, et la boue, les bottes, l'humidité et la lourdeur des champs, comment ça s'enlise, bon, le seul à qui je parlais sans gueuler c'était mon chien, dans les bois, quand je marchais pendant des heures et même le soir, c'était qu'à lui tout seul que je pouvais parler.
Bon, c'est toujours comme ça. Dans le bourg, des gars comme moi, il y en avait. L'Algérie, on n'en a jamais parlé. Sauf que tous on savait à quoi on pensait lorsqu'on disait nous aussi on est comme les autres, et les animaux valent mieux que nous, parce qu'ils se foutent pas mal du bon côté."
(Pages 228-230)
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Vidéo de Laurent Mauvignier
Vendredi 2 novembre, dans le cadre du banquet d'automne intitulé "Histoires du moi, histoires du monde" qui s'est déroulé du 2 au 4 novembre 2018, Johan Faerber tenait une conférence : "Histoire du contemporain ou comment écrire après la littérature ?"
Histoire du monde, histoire de soi : tel est le destin double qui se donne dans l?Après-littérature, dans le moment post-litté- raire que les écrivains inventent au présent. de David Boscà Nathalie Quintane, de Tanguy Viel à Laurent Mauvignier en passant par Simon Johannin et Célia Houdart, se donne à lire une littérature du sensible qui cherche à étreindre l?atome, à rendre le récit physique et politique. La littérature est un sentiment : telle est la loi du moment post-littéraire qui est le nôtre.
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