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EAN : 9791041412198
384 pages
Points (19/01/2024)
3.73/5   15 notes
Résumé :
1989, Michel Molina est responsable de groupe au SRPJ de Lyon. Sa mère Natacha vit dans le sud de la France, alors que lui est resté fidèle à son quartier populaire de la Saulaie. Son frère Pierre est passé des maisons de correction aux QHS, de Lyon à l’Espagne, de l’Espagne à la Colombie, des petits trafics aux cartels de la coke. En ce jour où le mur de Berlin s’effondre, Michel Molina apprend le meurtre de Paul Wallace à Yvoire. L’histoire semble se répéter : l’a... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (8) Voir plus Ajouter une critique
« Lire rend moins con » c'est avec cet aphorisme de Claude Mesplède que l'on pourrait débuter cette chronique consacrée au dernier roman de François Médéline, Les Rêves de Guerre. Il y a comme ça dans le paysage littéraire des ouvrages qui vous échappent. Et malgré toute la bonne volonté que vous y apportez, il faut bien admettre que l'on ne parvient pas toujours à saisir le sens du récit vers lequel certains auteurs veulent entrainer le lecteur. Lire rend peut-être moins con, mais donne parfois l'impression de l'être toujours un peu. Roman iconoclaste ou récit brillant, Les Rêves de Guerre fait partie de ceux-là.

Michel Molina est un flic atypique qui dirige un groupe de la SRPJ de Lyon. La quiétude des bord du Léman et son charmant petit village d'Yvoire qui l'a vu naître, tout cela est désormais loin derrière lui jusqu'au jour où il reçoit deux coupures de presse relatant le parcours d'un simple d'esprit de la région, condamné pour le meurtre d'un ami d'enfance et qui, après vingt ans de placard, s'empresse de tuer le frère de la victime. Mais autour de ces deux faits divers tragiques, Molina sait parfaitement que la version des journaux ne reflète pas toute la vérité. Accompagné du « Vieux », flic revêche et alcolo, Michel Molina va retourner sur les lieux de son enfance pour mettre à jour les magouilles de cette bourgeoisie provinciale. Amours défunts, sectes solaires, combines financières et politiques, tractations douteuses entre deux pays voisins, Michel Molina va surtout mettre à jour les secrets liés à sa jeunesse et à sa famille peu ordinaire composée d'un frère truand international désormais en cavale et d'une mère mystérieuse dont il découvre le passé par le biais du texte d'un écrivain mythique qui porte le même nom que lui. du bordel du camp de la mort de Mauthausen aux eaux troubles du Léman, François Médéline interroge la mort, la vengeance et surtout cet irrépressible besoin d'écrire.

Que l'on ne s'y trompe pas, outre le fait d'être tous un peu con, il faut comprendre que Les Rêves de Guerre est un roman spécialement destiné à malmener le lecteur. C'est un récit baroque, chaotique, surchargé de fioritures dont certaines s'avèrent inutiles. Il y a trop de trop dans ce récit. Trop d'intrigues parallèles, trop de styles différents, trop de questions, trop de réponses, trop de références. On s'y perd. C'est très souvent brillant, parfois pompeux et très rarement ennuyant. le tout est déconcertant, c'est le moins que l'on puisse dire.

Je vous laisse tout d'abord vous attarder sur la couverture du livre. Elle est magnifique. le portrait d'une femme du ghetto de Varsovie prise par le photographe personnel de Hitler. Ce visage souriant qui se ferme au cliché suivant, illustre l'ambivalence qui résonne tout au long du livre de François Médéline. C'est probablement une Natacha, personnage central du roman.

En guise d'introduction les cinq premières pages au style aussi insolite qu'artificiel nous présente un trio maudit, composé de deux hommes et d'une femme, s'évadant du camp de la mort de Mauthausen. Un style qui n'appartient pas à François Médéline, mais à l'un de ses personnages dont il nous livre des extraits de son roman culte. On oscille entre l'agacement et l'émerveillement pour finalement se laisser entrainer dans ce déferlement de mots disparates chargés d'émotions. le retour à la normal est relatif puisque le style de l'auteur reste déconcertant avec cette propension surprenante à décliner le passé sur le mode du présent. On évolue principalement dans les années 80 que François Médéline parvient à nous restituer avec une belle justesse que ce soit par l'entremise de la musique, des nouvelles diffusées par les médias et surtout la fameuse Citroën CX. Une belle écriture très bien travaillée nous permet de découvrir des protagonistes atypiques évoluant dans une atmosphère qui évoque les films de Guillaume Nicloux. On appréciera donc ces seconds couteaux comme le « Vieux » flic qui rappelle un Bérurier à l'âme plus sombre. le personnage principal n'est malheureusement pas dépourvu de clichés. Un flic rebelle qui fume et deal du haschich, franchement on a vu mieux et surtout plus original. le côté borderline reste également très convenu. Et puis il y a ce romancier énigmatique qui nous livre dans une interview d'Apostrophe sa vision alambiquée, parfois conflictuelle du monde littéraire qu'il méprise dans des envolées délirantes. Sans servir le récit, ce passage ostensiblement pompeux semble parfois refléter le point de vue de l'auteur qui se dissimule derrière les propos de son personnage.

Alors bien sûr, on me dira que je suis trop con pour avoir saisi derrière ce texte chaotique toute la quintessence du génie de l'auteur, la perspective du bien et du mal, la puissance d'un final onirique qui donne son titre au livre, des personnages qui rendent hommage à l'univers de Bialot. Et puis Emile Verhaeven, Juan Ramon Jiménez, Les Nocturnes de Chopin et même Nietzsche. Un étalage culturel éblouissant qui devient finalement trop indigeste.

Avec Les Rêves de Guerre, je me suis perdu dans un roman troublant, déstabilisant où le talent de l'auteur se disperse dans une mise en scène qui oscille entre le sublime et le grotesque. Un livre puissant qui manque parfois de tenue mais qui mérite d'être découvert car même si vous n'en maîtrisez pas tous les tenants et aboutissants, il est absolument certain qu'il vous rendra un peu moins con.
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Ben Wallace est mort assassiné en 1969. En 1989 c'est au tour de son frère Paul de se faire assassiner. Parmi les points communs entre ces affaires : Michel Molina, flic (et ce n'est pas le moindre de ses défauts) et ami d'enfance de Ben, Jean Métral, l'assassin présumé des deux frères, Lyse, l'ancienne petite amie… d'un peu tout le monde, le grand frère de Michel qui est devenu mafieux, la famille Mercier, les mécènes politico-immobiliers de la région…

Molina avait presque tiré un trait sur son passé, sur la mort de Ben quand un corbeau vient le lui étaler à la figure comme un mauvais rêve : coupures de presse, cassette vidéo... Il reprend le sentier de la (sa) guerre, retourne sur les lieux hautement hantés de son passé. Il le fait avec difficulté, en mélangeant dans son récit les bribes du passé et celles du présent (Médéline mélange allégrement le passé et l'imparfait, le premier étant souvent prétexte à raconter le passé et le second le présent…), car même celles du présent sont éparses, noyées dans celles du passé, dans les joints et dans les mauvais trips psychologiques.

Et puis il y a aussi Mauthausen, 1944, les camps et l'indicible pourtant dit avec un ton et un style qui puent la vérité crue tellement ce qu'il y a à dire est rance et atroce. Et qui pourtant renvoie à Molina et à sa mère, dans un grand cri d'amour.

C'est aussi un livre qui parle de l'acquis et de l'inné, de l'atavisme et de la fatalité.

Il est des livres qui se méritent ET qui se dégustent, qui demandent une attention particulière ET qui se savourent quand même, qui ne supportent pas le survol ET qui vous rendent différent une fois que vous l'avez refermé même si vous voudriez qu'il ne se refermât jamais. « Les rêves de guerre » fait partie de ces livres dont vous savez dès les premières lignes, dès les premières phrases, dès les premiers mots qu'il va vous prendre par les tripes et ne plus vous lâcher. Qu'il va vous mener exactement là où l'auteur l'a décidé même si c'est un chemin parsemé d'embûches, raide et rocailleux. Ce n'est d'ailleurs pas uniquement à cause de l'histoire mais aussi à cause ou grâce au style de l'auteur. Pour peu que, comme c'est le cas ici, le style et l'histoire s'accordent et soient à ce point en harmonie… et c'est le bonheur. Un bonheur qu'il faut certes aller chercher en acceptant d'avancer à travers cette écriture âpre, acérée et touffue comme un bosquet de ronces mais dont pourtant les phrases sonnent si juste.

Il faut accepter aussi de se perdre parfois un peu dans les multiples références à cette période et à cette année 1989 que Médéline distille au fil des pages, toujours avec justesse.

Il y a énormément de choses dans les rêves de François Médéline, un peu comme dans une pochette surprise mais qui vous péterai au visage et au coeur, qui vous retournerai de l'intérieur pour vous laisser un peu hagard, pantelant, haletant, vous demandant comment l'auteur a pu vous amener jusque-là avec autant de talent.

Il y a dans ce livre tous les fantasmes, toute la folie, toute la culture et tout le talent de François Médéline et ce n'est pas peu dire qu'il dispose de tout en grande quantité et qualité.

Il y a aussi un vrai risque stylistique pris par l'auteur. le pari est en tout cas pour ma part réussi.

Christophe Laurent le dit admirablement bien dans sa chronique que je vous ordonne d'aller lire :
« François Médéline, auteur qui connaît ses classiques, créé le chaos. A la fois pour ses personnages, forcés de régler la facture de décennies de mensonges ou de non-dits, mais c'est le chaos aussi chez le lecteur, bousculé, heurté, par un style qui prend des risques, qui se permet 30 pages sur une émission télévisée fictive. L'auteur interroge d'ailleurs parfaitement la littérature et son rôle dans la société. Il interroge aussi le pouvoir des mots. Leur limite.
Alors d'accord, c'est du roman noir, avec des personnages à mourir, des scènes de France profonde, un macchabé, des embrouilles immobilières, la pègre... mais il y a surtout une immense douleur, cette bile, cette acidité, qui revient des profondeurs de l'être pour noyer les fausses harmonies du quotidien. Médéline donne de belles choses à lire. »

Il y a encore la chronique d'Encore du Noir qui cite une référence évidente mais un extrait vaut mieux qu'un long discours (je vous intime aussi d'aller lire la chronique) :
« Dans une très chabrolienne petite ville tranquille des bords du Léman écrasée par le poids d'un morne hiver, de non-dits et de petits arrangements soigneusement dissimulés, Médéline, avec Molina, se plaît à faire jaillir les vérités pas bonnes à dire et à éclabousser l'hypocrite et méprisante petite bourgeoisie de province. »

Il y aussi la chronique de Velda. Mais je ne peux pas passer mon temps à citer tout le monde. Vous devez aussi la lire.

Allez-y (lire le livre, hein, parce que les chroniques c'est bien mais le livre c'est mille fois mieux) ! C'est le choc de ces dernières années pour moi, mes yeux et mon petit coeur pas si bien accroché(s) que cela. Et ne venez pas dire que vous n'avez pas été prévenu.
Lien : http://garoupe.wordpress.com..
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Ça commence par quatre pages dans lesquelles les mots s'entrechoquent et résonnent. On est en mars 1944 et deux hommes et une femme viennent de fuir Mauthausen. Quatre pages qui frôlent l'exercice de style agaçant, le tape-à-l'oeil du genre « regardez, je suis un vrai écrivain qui joue avec les mots et le rythme et qui va vous forcer, parce que vous n'avez rien compris, à dire que c'est génial ». Quatre pages d'où émerge surtout un fragment de phrase qui sauve l'ensemble et qui en est le coeur : « ils ont tué notre mort » ; quatre pages qui, surtout, vont acquérir leur sens dans les trois cent vingt suivantes.
Car de mars 1944, on passe à novembre 1989. Là, Michel Molina, inspecteur de police lyonnais trouve dans sa boîte aux lettres deux coupures de presse. La première évoque la mort de Ben Wallace à Yvoire, sur les bords du lac Léman, assassiné en 1969 par Jean Métral. La seconde évoque la mort de Paul Wallace, frère de Ben, assassiné en novembre 1989 par un Jean Métral sorti de prison. le lien entre les deux affaires, c'est bien sûr Molina lui-même, ami d'enfance des deux frères Wallace. Et l'inspecteur de filer avec « le Vieux », son collègue alcoolique et pêcheur amateur, à bord de la CX de ce dernier pour mettre son nez dans l'affaire et remuer le marigot d'Yvoire tout en faisant ressurgir un passé que tout le monde, lui compris, avait pourtant pris soin de bien enterrer.

S'il choisit de se situer une nouvelle fois, après La politique du tumulte, entre la fin des années quatre-vingts et le début des années quatre-vingt-dix, François Médéline change radicalement de ton. Plus intimiste au fond, Les rêves de guerre est moins un roman policier qu'un roman sur la difficulté de la résilience et le fardeau du passé familial, fut-il, ou plutôt plus encore lorsqu'il l'a été, dissimulé.
Dans une très chabrolienne petite ville tranquille des bords du Léman écrasée par le poids d'un morne hiver, de non-dits et de petits arrangement soigneusement dissimulés, Médéline, avec Molina, se plaît à faire jaillir les vérités pas bonnes à dire et à éclabousser l'hypocrite et méprisante petite bourgeoisie de province. Jouant avec la langue et les situation, alternant les souvenirs au présent et le présent au passé, faisant mener l'enquête à Molina pendant que le Vieux vide des poissons dans le bac à douche de leur chambre d'hôtel, Médéline tisse une intrigue dense et sinueuse dans laquelle le sujet de l'enquête est moins finalement le meurtre des Wallace que Molina lui-même et ce que son père mort lui a laissé en héritage.

Il ressort de tout cela l'impression pour le lecteur de ne pas avoir été ménagé, d'avoir été bousculé par un auteur qui se plaît à le déstabiliser et qui s'interroge et interroge sur le poids de l'histoire familiale et le rôle de la littérature. Si tout n'est pas toujours convaincant – l'histoire de la secte inspirée de l'Ordre du Temple Solaire ou le destin du frère Molina, par trop romanesque – et si certains passages peuvent se révéler irritants comme ces trente pages de reconstitution d'Apostrophe qui, pour amusantes qu'elles soient finissent par devenir aussi chiantes qu'une interview de Bukowski, Les rêves de guerre apparaît toutefois comme un roman audacieux et piquant qui tranche dans un paysage éditorial par trop aseptisé. Et, au moins, Médéline à quelque chose à dire et l'envie de le dire sans prendre de gants en alliant l'intelligence à la sensibilité.

Lien : http://www.encoredunoir.com/..
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De Mauthausen aux rives propices du lac Léman, quand la sale histoire ressurgit sous les pas d'un flic lyonnais à la triste figure. du grand art.

Sur le blog Charybde 27 : https://charybde2.wordpress.com/2023/05/15/note-de-lecture-les-reves-de-guerre-francois-medeline/

Il s'est passé des choses indicibles et innommables dans le camp de concentration nazi de Mauthausen, en Autriche, entre 1938 et 1945. Il s'est aussi passé des choses atroces en s'en évadant, en mars 1944, pour un minuscule groupe de détenus et de gardiens – dont on ne saura d'abord rien de plus.

Policier lyonnais d'origine haute-savoyarde, Michel Molina semble en 1989 bien loin de tout cela. Pourtant, lorsqu'il apprend incidemment que son meilleur ami d'enfance, déjà condamné à une lourde peine de prison pour un cambriolage qui aurait mal tourné, jadis, est, à peine libéré, soupçonné d'un assassinat, il prend un congé, et, fantôme administratif, débarque sur son terrain de jeu d'enfance, au bord du lac Léman, à quelques minutes de hors-bord des villas cossues de la rive suisse, terrain lourd de secrets et de non-dits – où les petites et grosses affaires, les souvenirs de la Résistance et la politique la plus politicienne font fort bon ménage -, pour, en compagnie du « vieux », son fidèle acolyte soiffard en diable et néanmoins flic redoutablement expérimenté, donner quelques coups de pied bien sentis dans une fourmilière qui n'est peut-être pas celle que nous, innocentes lectrices et lecteurs, aurions d'abord supposée.

Publié en 2014 à La Manufacture de Livres, deux ans après « La politique du tumulte », le deuxième roman de François Médéline dégage la même qualité de cynisme survolté que son prédécesseur, mais, en plongeant dans les ombres portées du nazisme concentrationnaire, de la Résistance et de certains secrets bien gardés de la « France qui ne collaborait pas », il réussit une performance narrative différente, servie par un étonnant narrateur, raciste, misogyne, désabusé et profiteur, dont l'absence de fiabilité presque totale n'a d'égale que la brutalité. On songera certainement, pour la manière dont sa personnalité se dévoile à nos yeux, multipliant les indices directs et les traces beaucoup plus subtiles, au prototype que constitue le « héros » créé en 1881 par Joaquim Maria Machado de Assis dans son « Mémoires posthumes de Brás Cubas », devenu le classique par excellence de la littérature brésilienne.

Distillant avec une cruelle habileté les horreurs de Mauthausen dont l'impact n'est pas aussi éteint qu'il ne le semble parfois, comme les Républicains espagnols de David M. Thomas dans « Nos yeux maudits », François Médéline saura encore se souvenir de cette maîtrise retorse des faux-semblants dans son beaucoup plus récent « Les larmes du Reich » (2022). Capable de jouer avec les toiles de fond de l'histoire, de la politique et des affects humains les plus sordides pour nous proposer sa propre nuance de noir, il s'affirmait déjà alors comme une voix majeure du polar acéré contemporain.

Lien : https://charybde2.wordpress...
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Lecture éprouvante.
Un mélange de style déroutant.
Parfois tout s'accélère, les actions, les mots se bousculent dans n'importe quel ordre .... s'y retrouver demande un certain effort !
D'autres fois, même si les phrases courtes se succèdent, l'action reste linéaire et on peut avoir droit à de belles réflexions, de ce qu'on pourrait appeler de la belle littérature !
Voilà pour la forme.
Difficile de se faire une idée sur le fond, les thèmes se mélangent, tout comme les affaires, le vécu des personnages, et qu'est ce qu'on y comprend, des bribes qui se croisent et nous racontent une histoire .... mais était ce l'histoire que voulait nous conter l'auteur ?
Dans sa postface, celui ci nous déculpabilise en nous disant qu'on ne comprend bien que ce qui correspond à notre propre parcours ... alors à vous de voir si vous avez envie de vous lancer dans l'aventure !
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Citations et extraits (6) Voir plus Ajouter une citation
Dimanche 19 novembre 1989 – Solaize (Rhône)

Au bar de la Mairie, on se foutait autant de la couleur du ciel que du mur de Berlin. Le rade était fermé devant, ouvert derrière ; les gens entraient et sortaient par les terrains de boules en terre battue. Sur Europe, le chanteur des Fine Young Cannibals disait que la seule chose de bien dans sa vie avait disparu, hey hey hey. Ça plaisait aux deux gones qui jouaient au billard américain. Leurs copines avaient les yeux plus brillants que leurs bottines, des vestes flashy avec des oursons en strass, maxi seize, dix—sept ans. Elles buvaient des diabolos menthe, fumaient autant que nous. Robert et Janine servaient des babys de J & B aux trois forains du fond, des ballons de côtes-du-rhône aux papys, sauf au vieux qui en était à son sixième demi de Stella. Et à moi. Je sirotais un huitième pastis, enfin, la dernière moitié du quatrième ; je buvais des momies, pas des entiers.

Le vieux m’a souri, il a mordillé son cigarillo, coupé le tas de cartes devant lui. Il fumait des Meccarillos, ceux avec la boîte en carton rouge et or. La consommation de tabac lui coûtait le bras qu’il ne dépensait pas en picole. Un lendemain de bringue, alors que je n’avais plus toute ma tête, je lui ai suggéré qu’il allait choper le crabe à ce rythme. Il m’a rétorqué que son gastro-entéro était d’autant plus ravi pour son foie que sa femme s’était barrée avec un pneumologue. Il aurait pu me retourner le compliment mais le vieux est un marrant. Je l’ai vu mettre quatorze fois le but aux planches lors d’un concours de boules à Rive-de-Gier juste parce qu’il voulait se cogner Bernard Cheviet. Il se l’est cogné d’ailleurs, avant de laisser filer le tournoi contre une quadrette de Romans-sur-Isère.

On avait compilé les dernières avancées du dossier Abdelaziz Bouzade pendant la nuit pour faire plaisir à la substitut du proc. Cette fille me harcelait niveau paperasse, une pétasse de trente-deux ans qui pédalait sur un home-trainer entre midi et deux, ingérait du pain azyme. Elle n’avait sans doute pas compris qu’aucune formation de sténo n’était dispensée au Service régional de police judiciaire, que l’élément le plus efficace du groupe en la matière était le vieux, si on faisait abstraction de l’inspecteur Stéphanie Duverger qui savait tout faire et le faisait bien. Le vieux avait tapé sous ma dictée et sur son Olympia Traveller de luxe – une portative orange que son gosse lui avait offerte pour Noël 1977 -, un truc dépressif dans un style minimaliste, genre Règlement de comptes à Mermoz.

Sous le soleil du 18 août 1989, alors que le sénateur Luis Carlos Galán s’était fait descendre par le cartel de Medellín, la tête d’Abdelaziz Bouzade avait percuté une bordure de trottoir à Bron, sur un parking près de l’autopont. Il n’y avait pas vraiment de lien, le légiste avait noté dans son rapport : fracture de la mâchoire, traumatisme crânien, commotion cérébrale, hémorragie. Je m’étais coltiné l’autopsie : les poumons étaient gris. Les amis de la victime prétendaient que des types du Mas-du-Taureau avaient débarqué pour une histoire de femme, qu’un grand basané avait défoncé leur pote. Les Arabes nous prenaient pour des branques. Ils nous toisaient du regard, une fois, deux fois. Quand le vieux les allumait à la régulière, ils faisaient moins les malins, baissaient les yeux avant la première gifle, couinaient comme des lopettes. Les bleus du quartier s’étaient pointés vingt-cinq minutes après l’agression. Abdelaziz Bouzade était mort d’un arrêt cardiaque dans un Renault Master du Samu. Il avait seize ans.

La pétasse avait eu comme un air de culpabilité la première fois qu’elle m’avait reçu dans son bureau. Nous, on s’en tapait que le quartier soit coupé en deux par une deux fois quatre voies. Ils avaient un supermarché, une pharmacie, une boulangerie, un tabac, un collège, une piscine, une MJC, on n’était pas payés pour comprendre. Pourtant, un paquet de connards nous reprochait qu’il y ait des lois depuis au moins Moïse. À Bron, à Vaulx, à Vénissieux, à la Duchère, c’était le même bordel. Ils s’amusaient à brûler des poubelles, des bagnoles, à pisser dans les cages d’escalier, à défoncer les boîtes aux lettres, ils zonaient, balançaient des bouteilles en plastique remplies d’acide sur les vitrines, se la jouaient rois du wheeling sur des motos volées, ils squattaient les appartements vacants, caillassaient les camions de pompiers, dealaient, ils se tuaient entre eux.

Les amis de la victime n’avaient pas reconnu le grand basané dans nos fichiers même s’ils n’avaient pas craché sur mes hommes lorsqu’ils s’étaient pointés dans leur quartier. J’avais envoyé Arnaud et Farid, ils avaient coopéré. L’homicide avait fait une manchette dans Le Progrès, des brèves sur FR3 et TF1. On faisait les titres depuis dix ans : Minguettes, Mas-du-Taureau. Hernu avait fait raser la cité Olivier-de-Serres en 1978, mais la situation avait empiré. Personne ne comprenait que c’étaient des cocottes-minute ces quartiers. Il restait des vieux dépassés ; les gosses qui trouvaient un job ou faisaient des études se barraient le plus vite possible et le plus loin possible des autres sauvages. La concentration de gris et de Turcs était incroyable, assaisonnée de portos, de nègres, de Blancs devenus aussi gris que les autres. La soupape, c’était nous, les flics, vénérés chez l’oncle Sam et vomis ici par ceux dont on protégeait le plus le cul. Personne ne comprenait que la pression montait, que la soupape tournait jusqu’à s’en dévisser la tête et que le couvercle allait péter à la gueule du pays.

On tenait une piste grâce à des empreintes digitales retrouvées sur un panneau stop. On était toujours à la recherche de Tariq Nusayr, un Algérien de trente et un ans sous la menace d’une expulsion du territoire national. L’assassin d’Abdelaziz Bouzade, s’il était retrouvé, en prendrait pour vingt ans dont dix incompressibles. Puis il sortirait : ça ferait un dealer de moins pour l’éternité et un autre pour une décennie. J’avais appelé la pétasse à 8 h 30 à son domicile pour l’informer de l’avancée du chantier. Elle avait décroché, dit :

– Inspecteur principal, vous vous foutez de ma gueule ?

J’avais laissé un blanc, rétorqué :

– Vous avez dit dès que possible.
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Des pauvres, il en tombe tous les jours à la carrière, au revier, dans les baraques, les wagons, dans les tunnels, sur la route, à l’appel. Des numéros, des riches aussi, les riches tombaient vite, tous pauvres. Des centaines : chaque jour, tous les jours, depuis le premier et jusqu’au dernier, jusqu’aux volutes qui s’échappaient de la cheminée pour le firmament de nos peines. Un riche pèse lourd, un pauvre pèse lourd, un Juif pèse lourd, un pédé pèse lourd, les Russes étaient grands, les Russes pesaient lourds.
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Strengen (Autriche) – 21 mars 1944

C’était depuis Mauthausen. Paco disait [en français] : – Fais-le, fais-moi ce que tu lui as fait.

Elle est sortie du block numéro un dans un sac. Eda-la-SS a coûté treize dents dedans : neuf molaires. Elle est entrée dans la caisse en bois sous le camion. Avec moi, Paco. L’Autrichien du garage a coûté dix paquets de Zora, à l’unité. Le Luger a coûté sept dents de plus. Eda-la-SS a coûté onze dents dehors : huit molaires. Des dents espagnoles, russes, des molaires juives, des dents en or. Des dents qu’il a arrachées des gencives avant le crématorium, après la chambre à gaz, après les pendaisons dans la grande cour, après le voyage dans la charrette des morts, après Gusen, quand elles tombaient du camion bleu, le gros Magirus-Deutz, les corps se brisaient sur la remorque, les ongles saignaient le métal, les hurlements plombaient le jour, le brouillard, les dents qui sentaient le gaz d’échappement, qui brillaient, au loin, l’or de notre avenir, l’or que Paco a planqué dans son cul, dent par dent, corps après corps, nos graines du printemps. Leur agonie était notre avenir, c’était pour qu’on devienne des hommes.

Eda-la-SS a fermé les yeux. Elle a posé la main sur la crosse de son arme, contre sa fesse, à gauche. Le camion, les grilles, nous nous sommes éloignés de la forteresse, le grand aigle nous regarde partir, les ailes déployées, ces grandes ailes qui dominent les champs, la ville et le monde.
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L'effet de masse d'eau est universel : les routes, les vieilles, les égouts, les gosses à vélo, les épaves, les amoureux, les cadavres, tout va au lac.
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Il avait les cheveux gris foncé, des lunettes carrées, un tee-shirt avec inscrit 'DIEU EST MORT (Nietzsche 1882)', et en dessous 'NIETZCHE EST MORT (Dieu 1900)' ...
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Vidéo de François Médéline
VLEEL 239 Rencontre littéraire avec François Médeline, Les larmes du Reich, Éditions 10-18
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