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Pierre Leyris (Traducteur)
EAN : 9782070401406
108 pages
Éditeur : Gallimard (24/10/1996)
  Existe en édition audio

Note moyenne : 3.98/5 (sur 786 notes)
Résumé :
“Je préférerais ne pas” : telle est la réponse, invariable et d’une douceur irrévocable qu’oppose Bartleby, modeste commis aux écritures dans un cabinet de Wall Street, à toute demande qui lui est faite. Cette résistance absolue, incompréhensible pour les autres, le conduira peu à peu à l’isolement le plus total. Bartleby, s’il n’a pas l’ampleur de Moby Dick et Pierre ou les ambigüités compte pourtant parmi les écrits les plus importants d’Herman Melville (1819-1891... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (110) Voir plus Ajouter une critique
ODP31
  12 juin 2020
Je préférerais ne pas.
le mantra du copiste Bartleby face à toutes les demandes de son chef de bureau a marqué l'histoire de la littérature.
Formule magique, le « Sésame ferme toi » du gratte papier, fait encore sortir de la fumée des chapeaux des philosophes les plus pointus qui tentent de révéler le sens profond de cette nouvelle. Une merveille écrite en 1853 d'une encre bien sympathique. C'est ainsi que ce texte court a pu générer des annuaires entiers de théories obscures. Foucault ne dérida pas Deleuze qui batailla.
Rien que la traduction du « I would prefer not to » compte plus d'écoles que de mots : Je préférerais ne pas, Je ne préférerais pas, j'aimerais mieux pas, Pas préférer moi je… Bon, la dernière est de moi ou de maître Yoda, mais l'important, c'est de participer. Sauf pour Bartleby, qui ne veut plus rien faire.
L'histoire est pourtant simple. le sympathique directeur d'une étude juridique embauche un nouveau copiste au bon profil de scribouillard : terne, émacié, transparent. Nul besoin d'être un grand clerc, puisque le patron est déjà notaire, pour comprendre que la recrue n'est pas d'un tempérament innovant. Il rejoint une équipe d'énergumènes dont on ne connait que les surnoms : Pincettes, Dindon et Gingembre aux rendements variables selon l'heure de la journée et l'état de fraîcheur.
Peu à peu, voire très peu, le morne besogneux entame une résistance passive vis-à-vis des consignes du narrateur qui étale son impuissance à gérer cette situation inédite. Son employé ne lui dit jamais vraiment non, il n'a pas de carte syndicale, mais il n'obéit pas et fait seulement acte de présence pesante. Cette attitude obsède le notaire qui voit son train-train rassurant dérailler, sa petite vie de bureau aux sages ambitions, tourmentée par cet être désincarné, ce rebelle immobile.
Le récit se situe à Wall Street au milieu du 19ème siècle, quand la bureaucratie entre dans l'adolescence, un âge bête qu'elle ne quittera pas. Les immeubles de New York ne grattent pas encore le ciel mais certains employés ne touchent déjà plus terre. Point de télétravail, de travail devant la télé ou d'open un peu space, juste un système présenté comme abêtissant que l'ex employé des postes en charge des lettres mortes ne peut ou ne veut plus assumer. Il fuit ce monde, par une lutte inactive, sa négation passive comme seul préavis à sa disparition. le rapport à l'autorité artificielle est également interrogé dans cette histoire sans fin, car elle n'a pas vraiment de début.
Bartleby n'a plus de «tuner». Il est copiste, l'ancêtre de la photocopieuse, la copie usée d'une copie d'une copie dont les mots deviennent presque invisibles. L'homme s'efface derrière des tâches à l'utilité relative.
Quand le notaire, d'une nature faible et d'une patience inconnue d'un manager de notre temps, se rend compte que Bartleby s'est approprié les lieux et vit jour et nuit dans son bureau, la situation devient ubuesque. L'homme ne préférant pas être congédié, c'est l'étude du notaire qui va déménager dans de nouveaux locaux. Les futurs occupants, à défaut de machine à café, qui n'existe pas encore, vont hériter de Bartleby, toujours dans les murs, toujours entre quatre murs.
Pendant cette lecture, j'ai vraiment oscillé entre le plaisir du comique de situation et la pitié pour ces personnages pathétiques. Je suis certain de ne pas avoir saisi toutes les nuances de cette histoire qui déborde d'intelligence et qui préfigure l'univers de Kafka, comme une source éternelle de réflexion.
Moby Dick a éclaboussé le reste de l'oeuvre d'Herman Melville mais cette nouvelle intemporelle mérite sa postérité et d'être emportée sur un radeau de sauvetage voguant vers une île déserte, pour fuir sans regret le monde confiné de Bartleby.
Vite lue, lentement pensée, jamais oubliée.
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CasusBelli
  12 novembre 2019
Premier contact avec Herman Melville avec la lecture de "Bartleby le scribe", environ 40 pages au format numérique, suivies d'une biographie de l'auteur écrite par Philippe Jaworski dans cette édition.
Disons le tout de suite c'est une lecture qui a tout de l'ovni littéraire, c'est une histoire inclassable et... surprenante.
Qui est Bartleby le scribe ? c'est ce que nous allons vouloir savoir désespérément tout au long de cette nouvelle.
Il y a du Monty Python côté atmosphère, le burlesque en moins, tous les personnages de ce conte étrange sont hautement improbables, les situations et dialogues sont souvent absurdes et pourtant il y a quelque chose de magique dans ce récit, surtout par les promesses qu'il nous fait miroiter.
Bartleby ne ressemble à personne que vous puissiez connaître, c'est ce qui est si intrigant.
“Je préférerais ne pas” : telle est la réponse, invariable et d'une douceur irrévocable qu'oppose Bartleby...
Là s'arrête mon intérêt car la fin m'a vraiment désappointé, j'ai du mal avec les promesses qui ne sont pas tenues, avec l'absence de justification en général, pas très gênant, ce ne sont que 40 pages vite lues...
Passé ma déception (car oui je m'attendais vraiment à quelque chose de grandiose), j'ai eu un sourire, ça m'a rappelé la blague des "petites boules rouges", que je ne raconterais pas ici car il s'agirait d'une forme de spoiler...
J'ai quand même passé un bon moment de lecture, mais du coup j'ai relégué Moby dick assez loin dans mes projets de lecture...
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BazaR
  18 avril 2017
Bizarre, très bizarre ce premier contact avec Herman Melville.
Ce sont déjà les personnages qui sont drôlement bizarres. A commencer par les deux employés du narrateur, Dindon et Lagrinche, dont les oppositions de phases comportementales signent le passage du temps de boulot avec autant de précision qu'une horloge suisse.
Et puis il y a Bartleby. Ce type est un ovni, plus difficile à pénétrer que le plus étrange des extraterrestres. C'est un robot qui a bouffé une partie de son code source et bogue curieusement en émettant son fameux « je préférerais pas ». Il y a tellement de choses qu'il « préférerait pas », que j'ai fini par me demander s'il ne préférerait pas ne pas être en vie.
Mais je crois que le pire, c'est le narrateur. Bon sang, il y a des fois on a envie de s'appeler Jean Yanne pour vérifier si la tête de son interlocuteur fait un bruit d'évier quand on la remue. On ne peut pas dire qu'il est patient avec Bartleby. Il est compatissant pour sûr, je dirais même over-compatissant. Je dirais même : il a une volonté de guimauve qui se liquéfie rien qu'à la vue de l'ombre jetée par la braise.
Et pourtant avec ses faibles moyens il tente de le bousculer, le Bartleby. Mais la réponse est toujours la même « je préférerais pas ». C'est sûr, on est dans le comique de répétition. Ça m'a rappelé les dessins animés de Tex Avery où le loup essaye sans espoir d'échapper à Droopy. Mais là, plus que marrant, c'est frustrant. Gnnn ! Par moments j'aurais aligné tout le monde et distribué les baffes.
Vous savez, j'aime bien lire la littérature de l'imaginaire. On y trouve des situations étranges ou exotiques où les auteurs essaient de faire vivre et agir des êtres humains normaux, qui ont des réactions que l'on comprend.
Ici c'est l'exact opposé. On a une situation banale où se déplacent des individus qui agissent de manière incompréhensible. C'est carrément encore plus bizarre.
N'allez pas croire que je n'ai pas aimé – j'aime beaucoup Tex Avery – ; c'était plaisant à lire et, je répète, frustrant de ne rien comprendre à ce scribe si spécial.
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Alexein
  07 juillet 2016
Bartleby le scribouillard, le gratte-papier, dont le mérite professionnel n'est pas d'avoir un talent mais simplement une écriture correcte pour retranscrire les actes des autres. Il n'a aucune personnalité, aucune identité. C'est une machine qui accomplit des tâches, un tâcheron comme on dit. Et si l'on me demandait d'effectuer les mêmes tâches que lui, je répondrais sans hésiter : « Je préfèrerais pas ! »
Nous sommes à New York au XIXe siècle. Wall Street bourdonne déjà de toutes les affaires que l'on y conclut. On a besoin de scribes pour réaliser des copies d'actes officiels. Ces gens-là sont des photocopieuses humaines.
C'est un homme pâle et malingre qui se présente au cabinet du narrateur en réponse à une annonce d'offre d'emploi. Il est mis à l'essai ; il convient ; il est embauché. Il ne parle pas mais travaille vite et bien.
Le directeur lui demande un jour de l'assister pour une vérification de la fidélité d'une copie au document original. Il déclenche ainsi la fameuse et grinçante réplique, qui reste en travers de la gorge et s'insinue comme un grain de sable dans une mécanique bien huilée : « Je préfèrerais pas. »
Le directeur lui passe ce qu'il considère comme une vétille, une lubie. Après tout, il n'a pas à se plaindre de son travail. Cependant, à chaque nouvelle sollicitation, Bartleby récidivera par ces trois mots qui résonnent de manière cinglante dans l'esprit du directeur et finiront par le torturer.
Se nourrissant des sempiternels biscuits au gingembre, Bartleby prend ses aises dans le cabinet et finit par l'habiter, tout en continuant à refuser d'effectuer d'autres tâches que la copie. Pour sa propre sanité et celle de ses autres employés, le directeur décide de se séparer de lui.
Ce n'est qu'à la toute fin de cette nouvelle que nous est suggérée la raison des agissements et de l'attitude déshumanisée de ce personnage effrayant et fantomatique dont le regard et la présence glacent et mortifient. La révéler ici, ce serait gâcher l'intérêt de cette histoire.
Ce premier contact avec Melville est un peu comme un coup de poing dans le ventre que j'ai pris au ralenti : je l'ai lentement senti s'enfoncer en moi et j'en garde encore l'empreinte.
Je mets en lien la vidéo en anglais (non sous-titré) de l'adaptation de cette nouvelle. Tout y tient en vingt-sept minutes, accompagné d'une musique qui plonge avec une efficacité mordante dans l'atmosphère de cette histoire.
https://www.youtube.com/watch?v=yUBA_KR-VNU
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kuroineko
  28 septembre 2019
De par son format, Bartleby me faisait moins peur que Moby Dick pour découvrir la prose d'Herman Melville.
Il s'agit plus d'une nouvelle que d'un roman mais, si j'en crois l'abondante littérature autour de cette novella, il aura fait couler beaucoup d'encre, cet entêté de Bartleby.
L'histoire nous est racontée par un narrateur, chef d'une étude juridique située sur Wall Street. Même si la rue n'est pas encore la place financière qu'elle est devenue, elle est le symbole d'un New-York résolument tourné vers la modernisation, les affaires et les profits.
Il y a pourtant du Dickens dans la description des bureaux de l'étude, claquemuré entre deux hauts immeubles tout proches qui bouchent la vue des fenêtres. le narrateur dresse avec un certain humour les caractéristiques pittoresques de ses trois premiers employés, dénommés uniquement par leur surnom : Dindon, Pince Coupante et Biscuit au gingembre. Tout un programme et le maître de l'étude a déjà fort à faire pour maintenir une harmonie.
Arrive alors Bartleby, bien mis mais efflanqué et d'une pâleur prononcée. Installée dans le bureau du chef, derrière un paravent, il copie les actes juridiques avec constance. Mais à la moindre demande autre, une seule réponse devenue célèbre : "J'aimerais mieux pas". Quand il décide de ne plus exécuter de copie, même réponse. Pire qu'un non tranché car, d'une certaine façon il ne refuse pas catégoriquement mais il préfère ne pas faire, d'une voix calme et posée. Et de s'enfermer à la fois dans son mutisme et dans son "ermitage" entre la fenêtre quasi aveugle, la porte et le paravent.
Le pauvre narrateur, un brave homme, oscille entre l'énervement devant cette résistance passive et la bienveillance face à un homme assurément pauvre, seul et qui n'a d'autres ressources que d'habiter l'étude. En tout cas, l'attitude de son commis oblige son employeur à de nombreuses interrogations et même à des remises en question de lui-même. Lui si posé, jonglant jusqu'ici avec les caractères de ses trois autres employés avec tact, en vient à une agitation à lui peu commune. Et même à ressentir le joug de cet implacable "J'aimerais mieux pas" peser sur ses épaules jusqu'ici sans faille.
Certains exégètes de l'oeuvre ont vu dans le personnage de Bartleby une sorte de gréviste dénonçant l'avidité des affaires et les dérives d'un capitalisme à ses débuts. D'autres, par la récurrence à sa face blême quasi spectrale, le définissent comme une apparition rappelant le narrateur, conseiller juridique efficient et de confiance, à se remémorer les préceptes chrétiens face aux turpitudes du droit et des affaires.
Je ne me sens pas les connaissances nécessaires pour trancher et, après tout, toute lecture s'accompagne aussi d'interprétation. Pour ma part, je réagis face à cet homme buté dans son "J'aimerais mieux pas" comme le narrateur. Face à un tel employé, ou même un collègue, ma patience serait mise à rude épreuve. Pourtant, au-delà de son inactivité bornée, il y a effectivement chez lui une part de misère, tant matérielle qu'existentielle (rester des heures face à une fenêtre donnant sur un mur...) qui touche ma fibre sensible.
Herman Melville clôt son récit en laissant le mystère entier : qui est vraiment Bartleby? D'où vient-il? Pourquoi une telle résistance passive? Que des questions sans guère de réponse. On commenceavec Dickens, on finit façon Kafka. Et pourtant, je n'ai pas trouver ce dénouement frustrant. J'ai beaucoup apprécié la vivacité du style de l'auteur. Ses portraits offrent une touche d'humour dans la morosité de ce travail répétitif de commis aux écritures.
Bartleby m'a permis de considérer avec la crainte de m'attaquer à un grand nom des lettres américaines. Moby Dick est un texte antérieur à Bartleby de trois années. Il me tarde désormais de me rendre à Nantucket faire connaissance avec Ishmael et le capitaine Achab.
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critiques presse (8)
ActuaBD   14 mai 2021
Et si l'on disait non ? Adaptation réussie d'un roman d'Herman Melville mettant en scène un employé qui décide de s'opposer à tout et à tous. À l'heure des nombreuses adaptations littéraires en BD (trois pour 1984 d'Orwell cette année !), "Bartleby" méritait bien la sienne. C'est le défi relevé brillamment par J-L Munuera.
Lire la critique sur le site : ActuaBD
LeFigaro   11 mars 2021
Le dessinateur espagnol José-Luis Munuera adapte avec brio le texte majeur de Melville.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
LeSoir   09 mars 2021
Adaptation virtuose par José-Luis Munuera d'une nouvelle fondatrice des théories de l'antipouvoir, écrite par Herman Melville en 1853.
Lire la critique sur le site : LeSoir
LaTribuneDeGeneve   04 mars 2021
La plus célèbre nouvelle de l?écrivain américain Hermann Melville, véritable ode à la désobéissance face au capitalisme, est revue dans une brillante BD.
Lire la critique sur le site : LaTribuneDeGeneve
Sceneario   01 mars 2021
Une belle adaptation qui est une totale réussite. Munuera en sort un chef d'œuvre. Un récit que je vous invite fortement à découvrir.
Lire la critique sur le site : Sceneario
BDZoom   22 février 2021
En rajoutant une touche supplémentaire de réalisme à son dynamique et si particulier graphisme cartoonesque — comme il l’avait déjà plus ou moins expérimenté sur « Sortilèges » (écrit par Jean Dufaux) ou « Fraternity » (scénario de Juan Diaz Canales), le dessinateur espagnol Jose Luis Munuera s’est emparé avec grâce de l’histoire de Bartleby.
Lire la critique sur le site : BDZoom
BDGest   16 février 2021
Cette adaptation illustre et résume parfaitement le texte initial de 1853 et procure un complément de lecture fort appréciable.
Lire la critique sur le site : BDGest
Lexpress   05 juillet 2012
L'histoire folle d'un homme étrange qui réussit à jeter le trouble autour de lui et à se couper du monde.
Lire la critique sur le site : Lexpress
Citations et extraits (60) Voir plus Ajouter une citation
MusardiseMusardise   17 avril 2018
Dindon était un Anglais trapu et bedonnant, à peu près de mon âge, c'est-à-dire frisant la soixantaine. Dans la matinée, on aurait pu dire de son visage qu'il avait une belle couleur vermeille, mais après les douze coups de midi - heure de son déjeuner - il s'illuminait des couleurs des braises d'un âtre à Noël ; et continuait de briller, d'un éclat décroissant, il est vrai, jusqu'aux environs de six heures le soir. Après quoi, il ne m'était plus donné de voir le propriétaire de ce visage qui, atteignant en même temps que le soleil son méridien, semblait avec lui se coucher, se lever le lendemain, atteindre son zénith et décliner avec une régularité et une splendeur égales. Tout au long de mon existence, j'ai connu bien des coïncidences singulières, dont la moindre n'est pas ce fait qu'au moment exact où la rouge et radieuse physionomie de Dindon émettait ses plus vifs rayonnements, à cet instant critique, précisément, commençait cette phase quotidienne où je considérais que ses capacités de travail se trouvaient sérieusement amoindries pour le reste de la journée. Non qu'il fût absolument oisif ou même réfractaire au travail ; loin de là. La difficulté consistait en ce fait qu'il pouvait déployer une énergie résolument excessive. Il régnait autour de lui une activité étrange, enflammée, tourbillonnante et d'une imprudence écervelée. Il ne prenait aucune précaution pour tremper sa plume dans l'encrier. Tous les pâtés qui maculaient mes documents, il les y laissait l'après-midi.

(Traduction : Jean-Yves Lacroix)
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MusardiseMusardise   20 avril 2018
Depuis quelques temps, j'avais pris l’habitude involontaire d'utiliser le mot "préférer" en toutes sortes d’occasions où ce terme n'était pas parfaitement indiqué. Et je tremblais à l'idée que la fréquentation du scribe avait déjà sérieusement affecté mon mental. À quelle nouvelle et plus profonde aberration ne risquais-je pas de me voir conduit ? Cette appréhension n'avait pas été sans influence sur ma détermination à recourir à des mesures sommaires. Alors que Pince-nez se retirait la mine aigre et boudeuse, Dindon approcha avec un air de plate déférence.
"Sauf votre respect, Monsieur, dit-il, j'étais hier en train de penser à Bartleby, ici présent, et je me disais que s'il pouvait préférer boire chaque jour un quart de bonne bière, cela l'aiderait beaucoup à s'amender, et le rendrait capable d’assister à la collation des minutes.
- Ainsi donc, vous aussi avez attrapé le mot, dis-je, avec un brin d'excitation.
- Sauf votre respect, Monsieur, quel mot ?" demanda Dindon, en venant respectueusement encombrer l'espace exigu ménagé derrière le paravent, me poussant ainsi à bousculer le copiste.
"Quel mot, Monsieur ?"
- Je préférerais qu'on me laisse seul ici", dit Bartleby, comme offensé de se voir ainsi envahi dans son intimité.
"C'est ça, le mot, Dindon, dis-je, c'est lui.
- Oh, préférer ? Oh oui - étrange vocable. Moi-même, je ne l'utilise jamais. Mais Monsieur, comme je vous le disais, si seulement il pouvait préférer...
- Dindon, l'interrompis-je, si vous voulez bien vous retirer.
- Oh, mais certainement, Monsieur, si vous préférez que je m'en aille."

(Traduction Jean-Yves Lacroix)
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MusardiseMusardise   24 avril 2018
L'idée me vint que Bartleby pourrait bien atteindre un âge avancé, continuer à occuper mes locaux et défier mon autorité, plonger mes visiteurs dans la perplexité, exposer au scandale ma réputation professionnelle, jeter une ombre sur mes bureaux, vivre le plus longtemps possible sur ses économies (car il ne dépensait, à coup sûr, pas plus que que la moitié d'un sou par jour) pour finalement, peut-être, me survivre et revendiquer la propriété de mon étude par droit d'occupation perpétuelle : alors que ces ombres perspectives envahissaient peu à peu mon esprit, que mes amis se répandaient sans cesse en remarques impitoyables sur l'apparition qui hantait mon bureau, un grand changement s'opéra en moi. Je résolus de rassembler mes facultés et de me débarrasser définitivement de l'intolérable incube.
Cependant, avant d'élaborer dans ce dessein un projet compliqué, je me contentai simplement de suggérer à Bartleby l'opportunité d'un départ définitif. D'un ton calme et posé, je recommandai cette idée à sa mûre et attentive considération. Mais après avoir pris trois jours pour méditer la question, il me fit savoir que sa détermination première demeurait la même ; en bref, il préférait rester à mes côtés.

(Traduction Jean-Yves Lacroix)
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MusardiseMusardise   08 mai 2018
Pour la première fois de ma vie une insurmontable et poignante mélancolie s’empara de moi. Je n'avais jamais jusqu’alors connu qu'une tristesse non dépourvue de charme. Mais le lien de notre humanité commune m'entraînait irrésistiblement vers le désespoir. Une mélancolie fraternelle ! Car Bartleby et moi étions tous deux fils d'Adam. Je me rappelai les soies chatoyantes et les visages rayonnants que j'avais vus aujourd’hui en tenue de gala, comme des cygnes glissant sur le Mississipi de Broadway ; je les comparai à la pâleur du copiste et pensai à part moi, ah, le bonheur courtise la lumière et nous pensons que le monde est gai ; mais la misère se tient à l'écart et nous en concluons qu'elle n'existe pas.

(Traduction : Jean-Yves Lacroix)
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BazaRBazaR   15 avril 2017
J'ai toujours vu en lui la victime de deux puissances malignes: l'ambition et l'indigestion. L'ambition se manifestait par un certain mécontentement d'avoir à remplir les devoirs d'un simple copiste, lesquels devoirs constituaient un empiétement insupportable sur ses véritables fonctions professionnelles, l'établissement d'actes notariés par exemple. L'indigestion semblait attestée occasionnellement par une nervosité irascible, par une intolérance ricaneuse qui parfois lui faisait grincer distinctement des dents sur ses fautes de copie, par des malédictions superflues chuintées plutôt qu'articulées dans la chaleur du travail, et surtout par un mécontentement continuel de la hauteur de la table sur laquelle il écrivait.
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Videos de Herman Melville (65) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Herman Melville
Herman Melville (1819-1891) : Le mardi des auteurs (2010 / France Culture). Diffusion sur France Culture le 30 mars 2010. Portrait de Herman Melville par Joseph Oriel Eaton, 1870. Par Simone Douek. Avec Agnès Derail-Imbert (maître de conférences à Paris III), Cécile Roudeau (maître de conférences à Paris III), Philippe Jaworski (professeur à l'université de Paris 7, responsable des quatre tomes de l'édition des "Œuvres" d'Herman Melville dans la collection de la Pléiade, Gallimard), Antoine Graziani (écrivain et poète) et Jean-Michel Rey (philosophe et maître de conférences en littérature à Paris VIII). Réalisation de Céline Ters. Herman Melville, né le 1er août 1819 à Pearl Street, au sud-est de Manhattan (New York) et mort le 28 septembre 1891 à New York, est un romancier, essayiste et poète américain. Presque oublié après sa mort, Melville est redécouvert dans les années 1920 à travers son œuvre maîtresse "Moby Dick". Il est désormais considéré comme l'une des plus grandes figures de la littérature américaine. "Moby-Dick" raconte l'histoire du Péquod, baleinier dont le capitaine se nomme Achab. Cet étrange marin est obsédé par une grande baleine blanche : Moby Dick. Le narrateur est un membre d'équipage nommé Ishmaël qui dispose, tout comme Melville, d'une grande culture littéraire et y recourt fréquemment pour mettre en scène les membres de l'équipage et leur aventure. L'équipage du Péquod permet à Melville de multiplier les portraits et des analyses psychologiques ou sociales extrêmement fouillées et détaillées ; l'action se déroulant sur ce seul baleinier, l'œuvre a souvent été qualifiée par les critiques d'univers clos. Les descriptions de la chasse à la baleine, l'aventure elle-même et les réflexions du narrateur s'entrelacent dans une gigantesque trame où se mêlent des références à l'Histoire, à la littérature occidentale, à la mythologie, la philosophie et la science. La prose de Melville est complexe et déborde d'imagination ; il est considéré comme un des plus grands stylistes américains — aux côtés de William Faulkner, Henry James ou Thomas Pynchon. Il était lié d'amitié avec Nathaniel Hawthorne, et fut influencé par ses écrits ; "Moby-Dick" est ainsi dédié à Hawthorne. Melville est aussi l'auteur de récits tirés de son expérience de marin, "Typee", "Omoo" et "Mardi", de romans, "Redburn", "White-Jacket (La Vareuse blanche)", "Pierre ou les Ambiguïtés", "The Confidence Man", ainsi que de plusieurs nouvelles, parues pour l'essentiel dans les années 1850 dans deux revues concurrentes, le "Putnam's Monthly Magazine" (qui publie cinq nouvelles, dont : "Bartleby", "Benito Cereno" et "Les Îles enchantées") et le "Harper's New Monthly Magazine" (qui en publie sept). "Bartleby the scrivener" est certainement la plus célèbre : on considère qu'elle contient déjà en gésine des traits de la littérature existentialiste et de la littérature de l'absurde, entre autres. Cas rare parmi les poètes, il n'écrit aucune œuvre lyrique majeure avant un âge avancé. Après la guerre de Sécession, il publie quelques pièces sur le conflit ("Battle Pieces"), qui se vendent bien. Mais une fois encore, il prend ses distances par rapport aux goûts et aux attentes des lecteurs contemporains dans la pièce maîtresse de son œuvre poétique, "Clarel", qui raconte l'épopée du pèlerinage d'un étudiant en Terre sainte et resta, elle aussi, quasiment inconnue de son vivant. Sa dernière œuvre, le roman court "Billy Budd marin, récit interne", auquel il travailla les cinq dernières années de sa vie, ne fut édité qu'après sa mort, à partir d'un manuscrit retrouvé par son épouse. Il est considéré par les critiques de son œuvre, comme un « testament » littéraire par le conflit entre le bien et le mal qui se joue entre les trois principaux personnages.
Sources : France Culture et Wikipédia
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