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Jean-Paul Sartre (Préfacier, etc.)
EAN : 9782070419203
161 pages
Gallimard (20/11/2002)
4.15/5   40 notes
Résumé :

« J'ai entrepris cet inventaire de la condition du colonisé d'abord pour me comprendre moi-même et identifier ma place au milieu des autres hommes Ce que j'avais décrit était le lot d'une multitude d'hommes à travers le monde. Je découvrais du même coup, en somme, que tous les colonisés se ressemblaient ; je devais constater par la suite que tous les opprimés se ressemblaient en quelque mesure. » Et S... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (9) Voir plus Ajouter une critique
Comment s'organisent les rapports entre colons et colonisés ? La base de la relation est une domination économique. le colon est le roi : vie moins chère, justice favorable, passe-droits administratifs. Les colonisés fournissent une main d'oeuvre extrêmement bon marché, d'où découlent tous les profits de la colonie.

Pourtant, le colon sait qu'il est un intrus : la seule vue des colonisés lui fait prendre conscience qu'il n'est pas chez lui. Difficile également de ne pas se rendre compte de tous les avantages injustifiés dont il profite. S'engage alors un délicat processus de justification de sa présence : dénigrement du caractère des colonisés (voleur, fainéant, sale) tout en laissant la situation en l'état (salaire de misère, travail abrutissant, aucun travail d'aménagement effectué).

Les sentiments d'humanisme n'aident en rien : le colon ne se sent pas proche du colonisé et n'est pas prêt à partager son sort, ni même à renoncer à ses avantages. Et les « droits des peuples à disposer d'eux-mêmes » devient gênant quand ledit peuple ne songe pas à s'organiser de la manière dont vous voulez.

La description du colonisé a été la plus intéressante, car plus actuelle. La colonisation ne s'arrête pas à une déclaration d'indépendance. Pendant plusieurs décennies, la culture des colonisés a été mise en pièce : leur langue n'était pas parlée, les fêtes religieuses et nationales étaient celles du colon, ... Quand celui-ci part, il faut retrouver une identité propre : que ce soit en allant rechercher des traditions d'avant la colonisation, plus vraiment adaptées au monde moderne, mais qui ont le mérite de lui appartenir pleinement ; en refusant de suivre le modèle de vie proposé par le colon, quitte à s'enfermer... dans des clichés coloniaux ! « En pleine révolte, le colonisé continue à penser, sentir et vivre contre et donc par rapport au colonisateur et à la colonisation ». Et elle ne s'achèvera vraiment que quand son omniprésence dans les pensées cessera.
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Juif de Tunisie en contact avec les colonisateurs aussi bien qu'avec les colonisés, proche des seconds bien plus que des premiers, Albert Memmi entreprend, démontre qu'ils sont dans une perpétuelle interdépendance, liée au système colonial, qu'ils ne peuvent se définir que les uns par rapport aux autres. Deux parties, étroitement reliées, deux faces d'une même réalité. Pour Memmi, tout colonisateur ne peut être qu'un privilégié, fût-ce relativement, par rapport aux indigènes ; et il est toujours un «usurpateur», puisque ses privilèges ne sont pas légitimes, et il le sait. D'où, d'une part, une mauvaise conscience, qui atteint son paroxysme chez l'homme de gauche. Et, d'autre part, un mépris de soi, du fait de sa médiocrité, consubstantielle au système colonial, qui incite le colonialiste à s'appuyer sur son prétendu patriotisme et sur le prestige de la métropole pour essayer de se justifier à ses propres yeux ; conformément à ce que Memmi appelle le «complexe de Néron», il recourt aussi à tous les stéréotypes racistes, qui sont autant de mystifications visant à naturaliser l'oppression et à dresser des barrières inamovibles entre les races. Ce faisant, il manifeste des tendances fascisantes.

le colonialiste fait du colonisé un portrait mystificateur. Mais le colonisé, dépourvu de tout droit, constamment soumis et humilié, et en état permanent de carence, est souvent amené à se conformer au miroir qu'on lui tend. J-P Sartre écrivait dans la préface de la première édition : «Une impitoyable réciprocité rive le colonisateur au colonisé, son produit et son destin». Certains (colonisés) tentent bien de s'assimiler, et donc de s'aliéner culturellement, mais l'assimilation, refusée par le colonisateur, n'est qu'un mirage. La révolte est donc inévitable. Pour assurer la cohésion du mouvement de révolte, l'élite des colonisés en arrive souvent à la dépasser et à basculer dans la révolution pour tuer totalement «le colonisé». Nationaliste, «parce qu'il devait lutter pour l'émergence et la dignité de sa nation», il ira jusqu'à affirmer les «valeurs refuges», régressives, que sont la tradition, la famille et, plus encore, la religion, ce qui est lourd de dangers, une fois l'indépendance obtenue.

L'Auteur : Ecrivain et philosophe franco-tunisien. Né en décembre 1920 à Tunis de père juif italien et de mère juive sépharade d'ascendance locale. Langue maternelle : l'arabe. Etudes universitaires à Alger puis à la Sorbonne. Enseignant. Une grande oeuvre tournant autour de la difficulté de trouver un équilibre entre Orient et Occident. Fondateur du concept de judéité au début des années 70, comme base de son travail d'exploration de l'être juif. Ce concept, dont il jeta les bases, sera ensuite utilisé par de nombreux philosophes. Plusieurs oeuvres dont un premier roman (largement autobiographique), en 1953, avec une préface de Albert Camus. le «Portrait du colonisé (précédé) du Portrait du colonisateur» a été publié en 1957 (Buchet-Chastel), avec une préface de Jean-Paul Sartre. Il est apparu, à l'époque, comme un soutien aux mouvements indépendantistes.
Avis : «Une grande voix singulière de l'anticolonialisme»... un texte étincelant de vérités, peut-être incompréhensible pour les nouvelles générations car, avec la mondialisation–globalisation (même des pouvoirs politiques) et les Tic, d'autres formes de «colonialisme» sont nées. Il peut, aussi, être mal interprété, par les «anciens», qui vont, peut-être, le mettre (ou mettre certains extraits) au service de leur (s) cause(s).
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Au nom de Dieu, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux,

C'est un classique passionnant que j'ai découvert : « Portrait du colonisé, précédé de : Portrait du colonisateur » d'Albert Memmi aux Éditions Folio. 

C'est un petit ouvrage, concis par la forme, mais extrêmement instructif dans sa réflexion. Un des classiques de la littérature postcoloniale d'ailleurs considéré comme l'ouvrage fondateur des études postcoloniales aux côtés de « L'Orientalisme » d'Edward Saïd ainsi que de l'ouvrage « Les Damnés de la terre » de Frantz Fanon. Préfacé par Jean-Paul Sartre, l'ouvrage se propose de dessiner le portrait des deux acteurs de ce que Memmi appelle « la situation coloniale ».

L'auteur commence par le portrait du colonisateur. Dans ce portrait, Albert Memmi analyse toutes les facettes du colonisateur, de l'aspect social de ce rôle à l'aspect psychologique en passant par la facette politique et même la dimension culturelle. Il décrit plusieurs types de colonisateurs, et définit ainsi, en plus du colonisateur, le colonialiste et le colonial. 

Il définit d'abord le colonisateur qui refuse son statut de colonisateur, et qui vit ainsi dans une ambiguïté et un paradoxe permanent. C'est notamment la situation du colonisateur de gauche qu'Albert Memmi décrit d'une façon extrêmement pertinente. Ce colonisateur qui se refuse, refuse une situation dans laquelle il est le privilégié, il rejette ainsi les privilèges qu'il a tout en ne pouvant pas totalement s'en départir dans le contexte colonial. Il vit ainsi dans une constante incertitude.

Memmi décrit ensuite le colonisateur qui s'assume, qui est colonialiste et qui est le colonisateur le plus cohérent dans sa position. C'est un colonisateur raciste, prônant une supériorité de son statut et n'acceptant pas la remise en cause de sa situation. Il est satisfait des privilèges qu'il a et satisfaits de la situation coloniale de manière globale. 

En plus de dessiner le portrait du colonisateur dans tous ses complexes et toutes ses facettes, il nous décrit le système du colonisateur de manière générale, ses environnements, ses différents parcours de vie, ses points communs comme ses différences. Il ne nous présente donc pas uniquement le colonisateur en tant qu'acteur, mais aussi la scène dans laquelle cet acteur évolue, sa légitimité coloniale, son rôle d'usurpateur et la manière dont il appréhende son rôle. 

Après avoir présenté le colonisateur, Memmi dessine le portrait du colonisé, second acteur de la situation coloniale. 

Memmi décrit le colonisé lui aussi dans toutes ses facettes. Un colonisé aliéné qui, victime de la situation coloniale, ne peut rien faire pour en sortir. Un colonisé aliéné non seulement politiquement et socialement, mais aussi culturellement, linguistiquement, intellectuellement et psychologiquement. Un colonisé aliéné dans toutes les dimensions de sa vie.

Le colonisé de sa naissance et sa mort, de son statut d'enfant à celui d'adulte, en tant qu'homme ou femme, est maintenu dans un assujettissement qui l'empêche toute action lui permettant de sortir de cette situation. Memmi aborde ainsi le sujet des valeurs traditionnelles, de la religion, de la famille, de l'éducation pour montrer un colonisé empêché et détruit dans son identité profonde, dans sa psychologie, dans son soi.

L'auteur n'arrête pas son portrait au colonisé lui-même, tout comme pour le colonisateur, il explique son environnement et la difficulté de sortir de son environnement. Memmi traite donc aussi du sujet de l'assimilation, et de la farce qu'elle représente. Pour lui, l'assimilation dans le contexte coloniale est impossible. Memmi termine par expliquer les réponses du colonisé à la situation coloniale et la fin de la situation coloniale. 

En bref, cet ouvrage est d'un grand intérêt pour comprendre la situation des sociétés colonisées au 20ème siècle, leur état et comprendre ainsi la genèse de nombreuses problématiques que doivent résoudre les sociétés postcoloniales. 

Publié en pleine guerre d'Algérie, l'ouvrage est devenu un classique, dès sa parution, et il l'est encore aujourd'hui. 

Merci aux Éditions Folio pour cet ouvrage que je conseille à tous pour comprendre la situation coloniale, celle du colonisé tout comme celle du colonisateur. 
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Je m'intéresse beaucoup à l'histoire de la colonisation, ses vestiges, ses nouvelles formes et la façon dont cette forme d'aliénation des individus menace et abîme le genre humain.
Dans ma quête de compréhension, l'ouvrage d'Albert Memmi me semble incontournable.
Partons du principe que la colonisation est une maladie : comme toute maladie, pour comprendre les symptômes et leurs manifestations et pouvoir ainsi les combattre et combattre le mal, il faut en connaître les causes : et bien Albert Memmi fait ce travail de diagnostic primordial pour mieux comprendre notre histoire, mais aussi notre présent.
Au fil des pages, il explique pourquoi et comment la colonisation façonne le colonisé, ses comportements, sa manière de penser, de se considérer lui-même, mais comment elle façonne également le colon, le colonisateur, comment elle l'enferme et l'empoisonne.
Memmi rappelle ainsi que la colonisation est un outrage pour tous, et pas seulement pour le colonisé.
À la différence d'un Frantz Fanon dont les écrits sont plus ardus à comprendre ( quoi que remarquables et incontournables également à mon sens) Albert Memmi utilise un vocabulaire plus simple, plus facilement accessible ; pour moi, il s'agit là d'un ouvrage d'utilité publique.
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Excellente analyse d'Albert Memmi,qui décrit ce qui se passe dans l'intériorité d'un individu qui a connu la colonisation;son infériorité ce syndrome est tellement intériorisé que le mal continu en lui même quand il est libre.
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Citations et extraits (10) Voir plus Ajouter une citation
S'accepter comme colonisateur, ce serait essentiellement [...] s'accepter comme privilégié non légitime, c'est-à-dire comme usurpateur. L'usurpateur, certes, revendique sa place et, au besoin, la défendra par tous les moyens. Mais, il l'admet, il revendique une place usurpée. C'est dire qu'au moment même où il triomphe, il admet que triomphe de lui une image qu'il condamne. Sa victoire de fait ne le comblera jamais : il lui reste à l'inscrire dans les lois et dans la morale. Il lui faudrait pour cela en convaincre les autres, sinon lui-même. Il a besoin, en somme, pour en jouir complètement, de se laver de sa victoire, et des conditions dans lesquelles elle fut obtenue. D'où son acharnement, étonnant chez un vainqueur, sur d'apparentes futilités : il s'efforce de falsifier l'histoire, il faut récrire les textes, il éteindrait des mémoires. N'importe quoi, pour arriver à transformer son usurpation en légitimité.
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Pendant comme avant la révolte, le colonisé ne cesse de tenir compte de colonisateur, modèle ou antithèse. Il continue à se débattre contre lui. Il était déchiré entre ce qu'il était et ce qu'il s'était voulu, le voilà déchiré entre ce qu'il s'était voulu et ce que, maintenant, il se fait. Mais persiste le douloureux décalage d'avec soi.
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Il existe, enfin, d'autres possibilités d'influence et d'échanges entre les peuples que la domination.
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Tel est le drame de l'homme-produit et victime de la colonisation : il n'arrive presque jamais à coïncider avec lui-même.
La peinture colonisée, par exemple, balance entre deux pôles : d'une soumission à l'Europe, excessive jusqu'à l'impersonnalité, elle passe à un retour à soi tellement violent qu'il est nocif et esthétiquement illusoire. En fait l'adéquation n'est pas trouvée, la remise en question de soi continue. Pendant comme avant la révolte, le colonisé ne cesse de tenir compte du colonisateur, modèle ou antithèse. Il continue à se débattre contre lui. Il était déchiré entre ce qu'il était et ce qu'il s'était voulu, le voilà déchiré entre ce qu'il s'était voulu et ce que maintenant, il se fait.
Mais persiste le douloureux décalage d'avec soi.
Pour voir la guérison complète du colonisé, il faut que cesse totalement son aliénation : il faut attendre la disparition complète de la colonisation, c'est-à-dire période de révolte comprise.
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En définitive nous allons nous trouver en face d'une contre-mythologie. Au mythe négatif imposé par le colonisateur succède un mythe positif de lui-même, proposé par le colonisé. Comme il existe, semble-t-il, un mythe positif du prolétaire opposé à son négatif. À entendre le colonisé, et souvent ses amis, tout est bon, tout est à garder, dans ses mœurs et ses traditions, ses actes et ses projets ; même l'anachronique et le désordonné, l'immoral ou l'erreur.
Tout se justifie puisque tout s'explique.
L'affirmation de soi du colonisé, née d'une protestation, continue à se définir par rapport à elle. En pleine révolte, le colonisé continue à penser, sentir, vivre et vivre contre et donc par rapport au colonisateur et à la colonisation.
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Video de Albert Memmi (3) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Albert Memmi
A l'occasion de la réédition du "Mirliton du ciel" aux éditions Chemins de tr@verse, Albert Memmi revient sur ce livre (son seul recueil de poésie !), sa signification pour lui, et son rapport à sa Tunisie natale.
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