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Critique de JustAWord


JustAWord
  20 octobre 2020
On ne présente plus China Miéville ou presque. L'auteur britannique à qui l'on doit Perdido Street Station, The City & The City ou encore Les Scarifiés avait pourtant déçu avec sa dernière traduction française : Les Derniers Jours du Nouveau-Paris. Englué dans un récit vain et dépassé par son concept pourtant excellent, l'expérience tournait (largement) à vide.
C'est cette fois chez Outrefleuve, son éditeur historique dans l'Hexagone, que revient l'anglais…mais dans la forme courte !
Avec En quête de Jake et autres nouvelles, le lecteur a l'immense plaisir de découvrir China Miéville dans un exercice d'écriture totalement différent mais qui synthétise pourtant parfaitement les obsessions de son auteur.
Partons à la découverte de quatorze textes tous plus étranges les uns que les autres…

Subvertir le réel
Considéré comme l'une des figures de proue du New Weird, China Miéville affirme ici encore son goût pour les chemins de traverses, servi à nouveau ici par la fabuleuse traduction de Nathalie Mège !
Nombre des nouvelles de ce recueil partent en effet d'un prémisse tout à fait réaliste pour développer une intrigue fantastique, horrifique ou policière où les limites entre réalité et imaginaire deviennent poreuses.
En quête de Jake, premier texte de l'ouvrage, emmène ainsi le lecteur dans un Londres ravagé par un cataclysme entropique étrange où des créatures ailées survolent la ville et où les habitants tentent de survivre tant bien que mal. Sous la forme d'une longue lettre aussi mélancolique que lancinante, China Miéville joue avec le non-dit et avec l'invisible, démonte et remonte le réel pour jouer avec le sens profond des choses. Comme ce cinéma devenu casino et dont l'enseigne cassée devient un message pour le narrateur en quête de Jake, son ami ou amant, perdu ou n'ayant jamais existé.
Ce goût prononcé pour le sens caché du réel, le britannique le reproduit dans l'ensemble des textes présents. Que ce soit pour révéler le visage caché d'une entité malfaisante dans Les Détails ou pour suivre la paranoïa insidieuse de Morley dans Intermédiaire ou encore pour mettre à jour l'horreur qui sommeille dans les murs mêmes des immeubles dans Fondations.
L'horreur chez Miéville survient toujours de façon sournoise, lorgnant volontiers vers l'horreur cosmique à la Lovecraft dans Les Détails où une vieille femme, Mrs Miller, raconte sa découverte d'une entité toute puissante dans les replis et craquelures du monde qui l'entoure…avant de disparaître brutalement elle-même. Insidieuse, la terreur se retrouve tantôt dans une piscine à balles d'Ikea (et il fallait y penser…) tantôt à travers une nouvelle fenêtre donnant sur un autre monde plein d'enfants malfaisants dans Un Autre Ciel.
La plupart des textes ici donnent la chair de poule mais, surtout, se glissent dans les interstices pour faire naître le doute.

Complots en série
Évidemment, pour mener à bien son entreprise de subversion, China Miéville reprend à son compte l'un des tropes modernes : le complot.
Dans Intermédiaire, Morley découvre des messages planqués dans ses aliments et doit les faire passer ailleurs… convaincu de voir des signes partout, l'homme sombre dans une folie paranoïaque d'où la réalité ne peut espérer l'atteindre.
Dans Mort à la faim, China Miéville imagine qu'un pirate informatique génial et anti-capitaliste décide de livrer une guerre sans merci à une ONG qui escroque les gens sous prétexte de donner aux plus pauvres. Une ONG contrôlée par d'autres personnes qui finissent par reprendre le contrôle de la situation sans jamais dévoiler leur vrai visage.
Le monde de China Miéville comporte toujours une face cachée. Composé des recoins obscur du réel, l'univers du britannique aime à arpenter les rues de Londres en prenant le fouillis urbain ordinaire comme toile de fond pour des enquêtes et des évènements perturbants.
Dans l'un des meilleurs textes du recueil, de certains évènements survenus à Londres, Miéville s'imagine en découvreur d'une société secrète d'observation de Viae Ferae, c'est-à-dire de rues sauvages qui apparaissent brutalement dans la géographie urbaine de Londres et qui se combattent férocement selon des alliances et des inimitiés obscures. On retrouve ici le goût de l'auteur pour l'horreur paranoïaque et la déformation du réel, notamment en milieu urbain, un milieu qui le fascine et qu'il explore inlassablement depuis Perdido Street Station.

À nos héros incompris
Au cours de ces quatorze récits, China Miéville oscille entre le drame pur et dur jusqu'au comique politique dans de Saison et son Noel™ qui voit un père assister à un soulèvement populaire contre la mainmise capitaliste rassemblant tout et n'importe quoi pour les besoins de la lutte. Mais surtout, China Miéville s'interroge sur l'identité du héros, sur ce qu'il est au fond et sur les actes qui vont l'ériger en personnage hors du commun.
Le héros de China Miéville s'aperçoit ainsi dès le premier texte, romantique, perdu mais déterminé et se retrouve de-ci de-là jusqu'à sa nouvelle Jacques dans l'univers de Bas-Lag.
Ici, le héros et l'anti-héros ne font plus qu'un pour décrire le parcours flamboyant et rebelle de Jacques l'Exauceur, sorte de Robin des Bois recréé à la sauve Miéville mais dont le narrateur se cache bien de nous révéler ses liens jusqu'à la dernière phrase.
Impossible également de ne pas parler de la novella qui accompagne l'ouvrage, le Tain, où Miéville rassemble à peu près tout ce qu'il aime : un Londres ravagé par une Apocalypse que personne n'a vu venir, des personnages fantastiques inattendus passés littéralement de l'autre côté du miroir, un héros déterminé et triste à la fois mais qui, finalement, n'a peut-être rien d'héroïque, et un univers caché où l'Histoire de l'homme n'est pas celle que l'on pense. Formidable texte de bout en bout, le Tain incarne tout ce que Les Derniers Jours du Nouveau-Paris échouait à accomplir. En réinventant la figure du vampire tout en imaginant d'autres créatures surréalistes effrayantes dans un monde à l'agonie où l'homme survit comme un rat, China Miéville donne le meilleur de lui-même et montre à quel point son imagination retorse peut (re)modeler le réel pour parler de l'humain et du monde d'aujourd'hui avec une acuité des plus féroces.

Recueil passionnant, En quête de Jake et autres nouvelles offre au lecteur l'imagination galopante de China Miéville et de vrais morceaux d'horreur/fantastique paranoïaques dont il serait fort dommage de vous priver. Soyez assurés qu'après cette lecture, vous ne regarderez plus jamais le monde (et ses miroirs) de la même façon…
Lien : https://justaword.fr/en-qu%C..
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