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Critique de Woland


Woland
  26 décembre 2007
Tropic of Cancer
Traduction : Jean-Claude Lefaure

" ... J'habite Villa Borghèse. Il n'y a pas une miette de saleté nulle part, ni une chaise déplacée. Nous y sommes tout seuls, et nous sommes morts. ..."
C'est par ce paragraphe foudroyant que débute "Tropique du Cancer", l'un des livres qui, en son temps, choqua sans doute le plus les puritains de tout poil, notamment aux Etats-Unis où la censure l'interdit carrément pour ne lever son veto que bien tardivement après guerre - dans les années soixante, il me semble.
L'auteur était pourtant américain. Mais il est vrai que, dans ce "Tropique" qui fut, je crois, son premier ouvrage "achevé", Henry Miller n'hésite pas à traiter les New-Yorkais se promenant sur la 42ème rue d'"oies aveugles" avant d'assener, à la fin du chapitre X :
" ... Il vaut mieux garder l'Amérique ainsi, toujours à l'arrière-plan, une sorte de gravure carte postale, que l'on regarde dans ses moments de faiblesse. Comme ça, on imagine qu'elle est toujours là, à vous attendre, inchangée, intacte, vaste espace patriotique avec des vaches, des moutons et des hommes au coeur tendre, prêts à enc ... tout ce qui se présente, homme, femme ou bête ! Ca n'existe pas, l'Amérique ! C'est un nom qu'on donne à une idée abstraite ..."
Mais ne vous y trompez pas. Au-delà de certaines lignes d'une rare amertume, "Tropique du Cancer", c'est avant tout un livre généreux, enthousiaste, féroce et impitoyable certes mais que parcourt sans cesse le rire immense et chaleureux de son auteur. L'humour de Miller est noir - plus que noir souvent - mais il tient bon et s'entête à faire des pieds-de-nez à la Vie et à ses absurdités, qu'il s'agisse de la faim, de la misère, de l'angoisse du lendemain, de celle d'écrire, des humiliations, de la vie de pique-assiette que l'auteur mènera longtemps en pleine connaissance de cause "pour rester libre", de la maladie, de la Mort elle-même.
Avec cela, le style est superbe, un mélange de sauvagerie et de rigueur, de tendresse et de truculence, le tout saupoudré d'une incroyable poésie qui passe fort bien l'épreuve de la traduction. Miller est de ces écrivains qui, comme le Céline du "Voyage ...", écrivent en apparence "au coup de poing" mais pour qui l'écriture est à la fois un démon, une perfection et une longue mais voluptueuse souffrance. C'est un écrivain qui marque son lecteur, sans doute l'un des plus européens parmi les Américains - avec James mais sur un autre registre, évidemment.
En outre, il aura toujours pour les francophones cette saveur rabelaisienne à nulle autre pareille.
Henry Miller, un écrivain "pervers et pervertissant" ? Non, un écrivain qui aimait la Vie - malgré tout. ;o)

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