AccueilMes livresAjouter des livres
Découvrir
LivresAuteursLecteursCritiquesCitationsListesQuizGroupesQuestionsPrix Babelio
Rejoignez Babelio pour découvrir vos prochaines lectures
Critiques sur Un homme (12)
Classer par :   Date   Les plus appréciées  



Ajouter une critique
Harioutz
  19 mars 2020
Le magnifique texte de Chrisina Mirjol m'a immédiatement ramenée à ma récente lecture d' À la ligne, feuillets d'usine de Joseph Ponthus. Qu'elle en soit ici remerciée.

Même poésie des mots et du style, même narration atypique et mêmes effets sur le lecteur : des émotions à foison.

Nous pénétrons dans ce récit aux côtés d'un narrateur, observateur fortuit de la détresse d'Un Homme, un sans-abri anonyme parmi les anonymes, souffrant cruellement du froid, et croisé au hasard d'une sortie au cinéma durant l'hiver 2012. La culpabilité ressentie m'a renvoyée à celle que j'éprouve toujours, lorsque, quittant un commerce, ou conduisant ma voiture, je suis interpellée par la misère qui sévit partout à nos portes, dans la plus grande indifférence … combien de fois ai-je eu à répondre aux questions de ma fille « Mais pourquoi tu ne lui donnes rien à lui ? », sans trouver de réponse honnête … « J'ai donné à cette femme tout à l'heure, et pas à cet homme maintenant car les femmes sont, parmi les plus pauvres, celles qui souffrent le plus », pas réellement convaincue que cette réponse apportée justifie ma conduite …

Puis, nous entrons violemment dans le corps meurtri et la pensée toujours en mouvement de ce SDF, devenu narrateur, et qui se révolte si peu … parlant à son « ami » caddie, son combat est de chaque instant. Trouver une place – convoitée – baignée par le soleil, traîner sa jambe handicapée, parvenir à survivre, à rester debout, jour après jour. le souffle nous manque, l'avancée nous est pénible, la communion est totale.

Est-ce un long poème, est-ce un récit ? Un récit-poème, un poème-récit ? Ce qui est acquis, en revanche, c'est l'émotion que ce roman dégage, et l'empathie qu'il fait naître pour ces exclus invisibles.

Je n'ai jamais détourné les yeux, mais je me suis souvent sentie agacée par le voile de culpabilité que leur présence jetait sur mes trajets … je les verrai avec les yeux de Christina Mirjol dorénavant.

Mais en ces temps de confinement, combien sont-ils à ne plus pouvoir compter sur les maigres subsistances que les passants absents ne leur accordent plus ?
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          12641
Tandarica
  29 février 2020
Ce bref roman en trois actes correspond à merveille à une citation que j'ai glanée ici sur ce site : « Sésame et Les lys de John Ruskin : un livre est essentiellement une chose non parlée, mais écrite, et écrite dans un but non de simple communication, mais de permanence ».

Le travail de Christina Mirjol n'est pas tant de communiquer sur cet homme, un sans abri qui parle à son caddie, mais vise la permanence de l'humanité, fût elle blessée par la rudesse de la vie. L'autrice écrit, dans un style à la fois théâtral et poétique un texte à la fois glaçant et chauffé à blanc comme « un sanglot qui revient du fond du lac » (p. 42). Ce qui surprend c'est l'absence de colère manifeste et la sublimation de « ce sursaut de vie qui [lui] est indispensable » (p. 86).

La superbe couverture est réalisée d'après une photo de 2012 de Paul Fave. le roman est précédé par une préface pertinente et émouvante signée Joseph Danan. Celui-ci fait d'ailleurs le rapprochement avec « Si c'est un homme » de Primo Levi.

Magnifique ! Juste magnifique !

Pour clore mon billet qui se veut incitation sincère à la lecture, voici encore une citation : « L'homme à la jambe démente et le petit caddie cahotent en bas de la rue, dans la nuit intolérable. Sous le grand vide cosmique, il dansent comme des étoiles, brinquebalant leur malheur devant un parterre de témoins » (p. 44). Une belle performance pour une véritable permanence littéraire.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          1204
Cancie
  01 mars 2020
Un homme de Christina Mirjol est un petit livre de 123 pages seulement, mais un livre qui marque. D'abord par son écriture, fine, élégante, sobre, poétique et très expressive mais aussi par le thème abordé : la vie d'un invisible, la vie d'un de ces hommes parmi tant d'autres, un sans-abri. Un de ces hommes que nous avons tous croisé un jour. L'auteure que je découvre ici, propose un roman qui sort des sentiers battus par sa façon d'aborder le sujet.
Son livre se compose de trois chapitres. Un premier nous présente cet homme, qui marche et doit, chaque jour chercher une place pour dormir sous ses cartons, le choix de ce lieu étant primordial. le deuxième se déroule en 2012, où l'hiver avait été tardif et février un mois glacial. Sur l'Esplanade de la Grande Bibliothèque, un couple se rendant au cinéma et cherchant à se protéger du froid en attendant l'ouverture des portes va croiser cet homme aux vêtements étriqués et éprouver aussitôt de l'empathie pour celui-ci. Cette pensée du couple retranscrit parfaitement ce qui les sépare de cet homme : "Ô combien sont disjoints notre attente et la sienne, notre propre abattement et sa relégation !"
Dans le dernier chapitre qui représente plus de la moitié du roman et intitulé L'homme et le caddie, l'écrivaine nous entraîne dans un fabuleux et incroyable soliloque avec ce dernier. Bluffant de vérité et de réalisme.
Si un homme parlant à un caddie peut paraître au premier abord un peu loufoque et surréaliste, on s'aperçoit bien vite que pour lui qui est constamment seul, ce caddie lui est devenu indispensable et représente sa planche de salut. Car c'est, cet assemblage de ferraille sur roulettes, abandonné pour vétusté qui lui sert d'appui, n'ayant plus qu'une jambe valide et c'est lui qui transporte ses cartons et sa modeste sacoche. Autrement dit, c'est un compagnon fidèle et qui est en quelque sorte le réceptacle de tout son ressenti et qui se fait l'oreille de sa vie. Quelle peur d'ailleurs, lorsque l'ayant lâché par maladresse dans une rue en pente, ce dernier va aller s'écraser au bas d'une volée d'escaliers. Par chance, il le récupèrera mais quelle difficulté, ensuite pour remonter ces escaliers, d'autant que le froid glacial qui sévit a complètement détérioré la garniture plastique qui permettait d'isoler le métal pour les mains. J'ai peiné à marcher avec lui et souffert du froid avec lui, n'arrivant pas à réchauffer mes mains, ayant du mal comme lui à les mouvoir pour tenter de les mettre sous mes aisselles pour les réchauffer tant l'auteur a rendu vivant ce personnage sans nom !
Christina Mirjol fait preuve d'un réalisme et d'une extrême sensibilité dans l'évocation de cet homme perdu dans sa solitude au milieu d'autres humains qui ne le voient pas. Mais combien sont-ils ces hommes dans la même situation, ces hommes, ou ces femmes d'ailleurs, devenus des ombres que l'on ne voit plus ou qu'on ne veut plus voir ? Faut-il être confronté aux mêmes périls, ici le froid, pour s'apitoyer ? Et si demain, nous nous retrouvions dans la même situation qu'eux, la précarité peut vite advenir, deviendrions-nous, à notre tour, invisibles ?
Un livre qui interpelle sur notre monde contemporain. Comment est-il possible au XXIe siècle, que des hommes soient ainsi abandonnés ?
Pas d'action, pas de suspense, pas de pathos non plus dans cet ouvrage mais la bouleversante description de ce que vit un trop grand nombre d'humains.
Un homme a été pour moi un véritable coup de coeur et je remercie Christina Mirjol pour avoir su donner une voix à ces invisibles. Un livre que je recommande vivement.

Lien : http://notre-jardin-des-livr..
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          11012
cascasimir
  06 mars 2020
"Perché au bord du toit, l'oiseau regardait l'homme et suivait son manège, chaque matin."


Un oiseau? Un merle, un moineau, une bergeronnette?... Peu importe, le gai pinson sait qu'il trouvera toujours une miette de pain, que quelqu'un lui tendra... la main. Contrairement à cet homme, ce pauvre hère qui traîne sa jambe, dans ce froid terrible...


Le bec de l'oiseau émet un appel. Cui cui."Peut-être un cri plaintif."


Un couple attend l'ouverture d'un cinéma. Sur l'esplanade, il n'y a qu'eux et "le silence et le froid. L'air est glacial."


C'est alors qu'ils remarquent le SDF. "Le pauvre homme est gelé. Ses mains n'ont pas de gants. Sa veste est une veste d'été."


Le couple va tenir les portes ouvertes, pour laisser entrer le pauvre diable, avec son caddie, car il boîte.


Et peut être parce qu'on s'est soucié de lui (depuis si longtemps, personne ne le regardait plus, d'aucuns s'en détournaient, et tous l'évitaient...) l'homme blessé se met à parler.


A parler? A soliloquer... comme une pauvre loque, avec son caddie. L'homme n'a plus de compagnon ou d'ami, ( ni de famille?)
Il n'a plus rien, sauf... un bout de trottoir!
L'homme lorgne sur son bout de macadam, le sien! " Aucune place, aucune autre, sur la totalité des places de l'esplanade, dans ce froid, ne la vaut."... " Et elle est au SOLEIL"...


C'est un joli livre poignant et très poétique malgré le sujet. Il faut du talent pour écrire, aussi brillamment, sur ce sujet de société...


L'auteure est une amie Babeliote: "chris49" qui a obtenu le prix " Renaissance de la nouvelle", en 2012, avec "Les petits gouffres" et le prix "Thyde Monnier, la SGDL", en 2008, avec " Suzanne ou le récit de la honte."


Le 3 mars, la fondation Abbé Pierre a décerné les "Pics d'or" aux dispositifs anti-SDF devant les devantures de boutique, pour les empêcher de s'y coucher...
"Des champignons de Paris aux " Rails de métal", à Lyon ou de "Gros plots d'acier", à Lille, devant la MAE...mutuelle pour l'enfant et la famille! Personne ne veut voir un SDF, dénonce la fondation Abbé Pierre....
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          775
Fandol
  23 mars 2020
Petit livre étonnant, bourré d'émotions et de réflexions bien senties, Un homme, de Christina Mirjol, m'a mis en présence d'un homme, une personne qui vit dans la rue et lutte comme elle peut contre le froid très vif et l'indifférence.
Trois parties rythment ce livre. D'abord, l'autrice présente cet homme puis ce sont un homme et une femme, en ce mois de février 2012 glacial qui veulent aller voir un film à la Grande Bibliothèque et aperçoivent cette personne réfugiée dans un endroit abrité. Elle n'est pas habillée pour résister au froid et attend de pouvoir accéder aux toilettes de l'établissement public. Il est tôt et le film débutant à 11 h15, les portes sont closes. Quand elles ouvrent enfin, le couple entre et l'homme tient la porte pour que le malheureux puisse entrer avec son caddie et sa jambe raide qui le gêne beaucoup pour se déplacer.
À ce moment-là, débute la troisième partie, la plus longue mais la plus émouvante, terrible parfois. C'est l'homme, dans le froid, qui parle à son caddie. Ce caddie, petit chariot avec sacoche pour faire les courses, il l'a trouvé sur un tas d'ordures, jeté là alors qu'il est en parfait état.
Il m'a ainsi fait partager toutes ses souffrances, toutes ses difficultés pour survivre et en même temps donné une formidable leçon d'optimisme. Quelle force, quelle volonté, malgré le froid, le gel, la glace ! Plusieurs réflexions bien senties émaillent le roman avec de très justes impressions, de souvenirs que Christina Mirjol a su parfaitement écrire tout en douceur et une efficacité remarquable.
De nos jours, il y a encore trop d'hommes et de femmes qui tentent de survivre dans la rue, personnes que nous pouvons croiser sans vraiment les voir. Au moment où j'écris ces lignes, nous sommes confinés et soudain, nous nous demandons comment protéger les sans domicile fixe, les SDF… Ce livre leur rend hommage et surtout ouvre nos yeux avec tellement de délicatesse que je suis heureux d'avoir pu lire un tel bouquin qui aurait mérité qu'un grand éditeur le mette en valeur !
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          739
Bobby_The_Rasta_Lama
  19 mars 2020
"On est bien peu de chose..."

... si on veut croire la célèbre rose sur parole. En tout cas, S. Zweig, pour qui j'ai beaucoup d'estime, pense un peu comme elle. Dans une de ses nouvelles, il s'interroge sur ce qui reste de l'homme, s'il est dépouillé de tout son vernis social, et doit affronter des choses aussi primaires que la faim, le froid ou la fatigue... car face à ces besoins essentiels, il a tendance à oublier tout le superflu. C'est alors uniquement à lui de garder encore sa force de raisonner, sa volonté, sa dignité humaine. Est-ce seulement possible ? A quoi pense t-on dans ces moments-là ?

La préface d'"Un homme" est belle, mais c'est la description de quelques photos d'oiseaux qui passent l'hiver en ville qui donne la véritable note du départ et fait office d'un prologue original.
C'est bien peu de chose, un oiseau en hiver. Une cavité pour se protéger, une main qui veut bien lui jeter quelques miettes sur le béton. Une bête du bon Dieu, qui vit au jour le jour. En faisant confiance, et en gardant l'espoir que "tout ira"...

Ce livre n'analyse pas les problèmes de la société, ne s'indigne pas, ne dénonce pas. Ne fait pas appel à la charité, et pourtant, sans le pathos inutile, vous trouverez un tas d'interrogations quelque part derrière les lignes de cette histoire simplissime.
Il fait très froid, et le cinéma est encore fermé. On est chaudement habillé, mais l'attente est longue, et le vent glacial prend le dessus; on s'impatiente, et on se plaint. Enfin que ça ouvre...
L'homme n'est pas chaudement habillé, et il ne dit rien. La rencontre est presque trop brève; une main qui retient la porte, pour le laisser entrer, les yeux qui retiennent son image.

Le reste du livre appartient à cet homme sans abri. Un monologue intérieur/extérieur adressé à lui même, à son corps transi et à son caddie. Ce petit caddie rouge qui contient toutes ses possessions à l'intérieur, et qui sert de béquille, car cela fait longtemps que cette damnée jambe ne veut plus obéir aux ordres. C'est un auditeur attentif... sans doute le seul.
Ce soliloque presque théâtral nous fait vivre quelques instants avec l'homme : on constate, on s'interroge, on se répète, on perd le fil, on se répète encore, on radote...
Les choses ridiculement simples deviennent des contraintes inimaginables. Monter l'escalier. Trouver une place à l'abri. Se réchauffer les mains.
Tout converge vers une fin inattendue, presque risible, si elle n'était pas aussi tragique. Mais toujours, cette étrange dignité, même dans la déchéance.

"... bientôt nous arrivons. Nous arrivons, dit l'homme."

On est bien peu de chose, et pourtant, on a cette volonté qui permet d'accomplir bien des choses. Inutile de croire à ces citations creuses qui disent que si tu veux quelque chose, tout l'univers se mettra en marche pour que tu l'obtiennes. L'univers se fiche éperdument de votre petite personne. Vous ne réussirez pas à chaque fois. Mais vous pouvez toujours faire de votre mieux. C'est peut-être ça, l'homme...

Un beau récit. Cinq étoiles ou presque, rien que pour ce passage de la montée de l'escalier.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          7312
GeorgesSmiley
  21 mars 2020
Un livre qui dérange, comme dérange le sans-domicile-fixe (dérangeant tellement qu'on l'a raccourci en SDF, ce qui est tout de même plus convenable que ne l'était la version gaie du clochard, illustrée jadis par Michel Simon ou chantée par Gabin).
L'intrigue est minimaliste, la rencontre imprévue est brutale : « Dans ce matin glacé, nous sommes chaudement vêtus, quant à l'homme il grelotte dans des vêtements légers d'une minceur désarmante… » Que faire ? Que dire ? Lui tenir la porte de la galerie commerciale quand elle finit par s'ouvrir, attendre patiemment qu'il ait réussi à entrer en traînant derrière lui sa jambe paralysée, s'effacer en lui jetant un dernier regard à la dérobée, se réfugier dans la salle de cinéma, rentrer chez soi, ne pas réussir à le chasser de son esprit et imaginer le quotidien de cet intrus « saboteur des dîners entre amis ». le regarder traîner avec lui un caddie qui renferme tout son dérisoire patrimoine, et l'entendre confier à cet unique confident ses pensées et l'immensité de ses souffrances. C'est très bien écrit, absolument glaçant, et de telle façon que cet homme anonyme et silencieux, de ceux dont d'ordinaire on n'ose affronter le regard, devient par la magie de ce texte un héros homérique. Sa lutte permanente pour survivre éclipse tous les fades super-héros Marvel qui hantent nos cinémas.
Si vous n'en sortez pas avec un énorme sentiment de culpabilité, c'est que vous êtes de la trempe de ceux qui vont voler des masques à l'hôpital pour les revendre au marché noir. Mais vous qui me lisez, moi qui ai lu Un homme, nous ne sommes pas comme ça, nous avons des élans, parfois. Une piécette, un billet les jours de fête, « que font donc les services sociaux de mes impôts ? » les mauvais jours, et nous passons à autre chose. Il faut bien vivre (comprendre oublier) parce qu'au final, et on s'en rend compte au fur et à mesure que notre terminus personnel se rapproche, nous sommes bien seuls avec nos petites misères, nos espoirs déçus et notre angoisse devant le sablier qui se vide trop vite.
Ce roman nous parle de solitude, de misère extrême et nous fait rêver de solidarité. Pas de la solidarité de pacotille où on applaudit en choeur à vingt heures et où on signe à tour de bras des pétitions. De celle qui coûte et qui exige un vrai sacrifice. Celle qui, par exemple en réponse à l'idée de verser une prime à ceux qui sont encore au travail, verrait ceux qui applaudissent se lever et dire : nous allons nous cotiser pour financer cette prime. Ca pourrait commencer au sommet de l'Etat et puis cascader dans toute la société : le président, le gouvernement, les élus, les anciens présidents, les anciens ministres, les hauts fonctionnaires, les salariés à l'abri chez eux et les retraités.
Populiste ? Oui, oublions. Si tout le monde devenait réellement solidaire, qui se dévouerait pour maintenir à flots les pêcheurs de homards, pour éviter aux producteurs de champagne de boire le calice jusqu'à la lie, pour continuer à porter haut les couleurs de la haute couture, pour empêcher une sortie de route de l'automobile de luxe ou pour continuer à faire briller de tous ses feux la joaillerie ? Un député nous expliquait, il y a peu, qu'avec deux cent-cinquante euros on n'arrivait plus à faire un repas correct (et encore, sans le vin). Vous voyez bien que ma proposition confine (le mot de la semaine) à la folie.
Non, l'urgence, la vraie, c'est que les milliardaires du ballon rond retrouvent vite le chemin des terrains, qu'on puisse enfin s'entasser dans les stades avec nos peintures de guerre sur le visage pour avoir une chance de passer à la télé et se sentir moins seuls. Tandis que, confiné et solitaire, je parle à mon clavier d'ordinateur de L'Homme qui parlait à son caddie, j'imagine, qu'à l'hôpital, en réanimation, tout le monde retient son souffle pour que les malades retrouvent le leur. Pendant qu'à la maternité, de nouveaux destins s'éveillent en criant, on n'entend que des chuchotements à la morgue voisine. Notre comédie humaine n'est qu'une ignoble tragédie. Nous nous efforçons de ne pas le voir pour continuer à jouer nos petits rôles. Christina Mirjol met en lumière l'invisible, donne la parole à l'inaudible et fait tomber nos masques. Le choc est brutal, aurez-vous le courage de l'affronter ?
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          294
ladymuse
  02 mars 2020



On pourrait dire du dernier roman de Christina Mirjol, « Un Homme », qu'il ne pouvait avoir de cadre mieux adapté que celui de la Grande Bibliothèque dont l'architecte se réclamait d'une esthétique minimaliste, « the less is more de l'émotion » comme on l'a dit. Ses quatre tours, ses escaliers et son esplanade de bois sont le théâtre d'une tragédie à l'ancienne avec un seul protagoniste et deux figurants. L'espace est limité par les points cardinaux mentionnés à plusieurs reprises.

Au lever de rideau, dès l'incipit (« L'homme s'était mis en boule à des années lumières des planètes où il n'y a pas de vie. »), l'homme est seul. L'auteure nous le dit, il a cessé de vouloir recommencer sa vie, « préférant s'arrimer au grand cortège céleste, attelé à la grande ourse ». L'attelage est un terme récurrent dans le roman, c'est celui de l'homme et de son caddie sauvé de la casse, sans lequel il ne pourrait survivre. La morsure du froid le réveille, « c'est un jour de plus, il est vivant, vivant et c'est encore la vie. Sa vie. ». La lutte pour la vie, tel est thème de ce roman bouleversant, « Un Homme ». Un homme qui survit grâce à sa résilience, au propre comme au figuré : ses mains gelées reprennent leur élasticité après s'être arrachées au métal.

Sur l'esplanade deux personnages venus pour une séance de cinéma, une femme et son mari, marchent : «  il n'y a que lui, que moi, le silence et le froid ». le froid intense semble les engourdir, leurs paroles sont brèves. La femme annonce la fantasmagorie qui va suivre, l'homme « proprement homérique dans sa presque nudité », qui « occupe une région impensable, féodale », avec son compagnon , un pauvre petit caddie de toile. Cette femme et son mari sont l'humanité secourable : « Attendre donc, je dis, une de ces mains tranquilles... Bien sûr qu'il y en a, je te dis, il y en a. Toujours une. Il y en a. ».

Dans ce « deuxième prologue » antique, l'auteure utilise non seulement un langage soutenu (« De ce côté du bief où nous sommes attroupés ») mais aussi des allitérations et des assonances qui font du texte un chant, émaillé comme il est par ailleurs de répétitions. Ainsi dans la phrase «A cause de notre jambe, à chaque fois on ahane, à chaque halte on se penche, haletant et épuisé », le « a/an » et le « p » et le « t » prédominent. Dans sa préface Joseph Danan parle à juste titre des  « alexandrins pris dans la trame de la prose ». Je donnerai pour exemple ce paragraphe «  Regardons malgré tout sans ciller [lui dit-il], regardons sans broncher cette esplanade dantesque qui se dresse devant nous comme une mer pleine de sang...Un océan de bois, je te le dis, petit, dont il faudra maintenant triompher coûte que coûte ... ».

Quand la femme et son mari, ce couple plein d'empathie, se retrouvent chez eux, les images du film « Take Shelter » hantent encore la femme. « Take shelter » : « Cherche Refuge », nous conduit doublement à l'homme grâce à une assimilation au héros du film. « Le salon est noyé dans une pénombre hypnotique ». Une vague démesurée fait exploser la baie. Homme et caddie dévalent au pied de l'escalier. Plus tard nous reviendrons à cette scène, du point de vue de l'homme cette fois. C'est dire, sous son apparente simplicité, la structure complexe du récit.

C'est ainsi que commence la troisième partie intitulée « Un homme et son caddie ». La remontée laborieuse des escaliers est non seulement visuelle mais elle marque aussi le début du discours de l'homme. S'adressant à son caddie, compagnon de sa détresse, il va s'exhorter au courage, à la lutte contre les éléments, (le gel,le « vent de colère très très noir » « mais c'est le vent ») au stoïcisme : « Il le faut ! ». le caddie de fer et de toile l'aide doublement , il le soutient moralement et physiquement :« Sans toi ici, petit, comment je pourrais faire ? Merci. ». Il parle aussi à ses mains avec compassion : «Allons, venez maintenant, dit l'homme à ses mains ! ».. « Venez donc vous serrer toutes les deux dans les poches ». Ou bien encore « Approche donc je te dis, dit l'homme à son caddie, qu'on te dégrafe un peu...Tu es tout boudiné ! »

Nous avons ici un exemple du procédé littéraire qui est la marque de fabrique de Christina Mirjol , et qui la classe à part dans la littérature romanesque : le discours est constamment étayé à la fois par la répétition, et par l'incise (« dit-il », ou « dit l'homme »), qui donnent toutes deux au texte son rythme, sa Vie. C'est une écriture qui participe de l'Oral et qui traduit la profondeur de l'humanité de son auteure, sa force et sa générosité.

J'ai déjà mentionné le double registre de l'homme. Son langage parfois argotique, sa gouaille, qui laissent souvent la place à un langage soutenu font de lui une sorte d'aristocrate de la rue . L'homme a tout perdu, mais il lui reste cette dignité qui est celle non seulement du courage mais de l'absence de jugement. « Depuis le nord glacé où nous sommes rassemblés et à partir duquel l'étendue se déploie, l'immensité, dit-il ne nous menace-t-elle pas ? ». A nouveau un alexandrin magnifique, digne des Contemplations. Son discours est aussi émaillé de nombreuses métaphores : « un océan de bois, un noir désert de planches prêt à se soulever face au vent qui se déchaîne et devant des navires immobiles ». Son admiration pour le monde (« les grues rectilignes, aussi fines qu'incassables...leurs manoeuvres inexpliquées...plus intimidantes que des sphinx.. »)», sa compassion pour les faibles, les fourmis, les oiseaux (« Un petit moineau gris. A peine plus haut qu'un doigt. Aussi pauvre que moi. »), son sens du paradoxe (« les fabuleuses distances du présent ») font de l'homme un personnage essentiellement vivant, dont la souffrance nous dépasse : « Ce que nous endurons, personne, personne, tu sais, ne peut le comprendre, non .».


« Il fait un froid de chien, dit l'homme à son caddie, ne reste pas dehors, tu grelottes. Ne reste pas tout seul, notre place nous contient, tu vois bien, viens plus prêt....Serre-toi, dit-il, serre-toi, l'endroit est blanc de gel mais notre place, dit l'homme, est toute rose de soleil ». Combien d'auteurs réussissent à nous arracher ainsi des larmes ? Combien de romans parviennent à nous donner, à peine leur lecture finie, envie de revenir au début, et de savourer, phrase après phrase leur contenu ?









+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          152
chris49
  21 février 2020
Je me permets de vous annoncer, via mon compte de lectrice, la sortie de mon nouveau roman, "Un homme" (Christina Mirjol), paru aux éditions ELP. Ce dernier est actuellement disponible sous format numérique, sa version papier devant suivre dans les prochains jours.
Pour celles et ceux qui souhaiteraient en savoir davantage, vous trouverez d'abondantes informations sur mon site : www.christinamirjol.com et sur le site de l'éditeur http://www.elpediteur.com/index.html. Pour les abonnés d'Instagram, c'est sous le profil christinamirjol (tout simplement) que vous me trouverez.

L'argument est simple : le roman retrace en trois chapitres les conditions de survie héroïques d'un homme sans domicile.

Plutôt que de vous parler moi-même de mon roman, voici un extrait d'un premier article, écrit par Ysengrimus, alias l'écrivain Paul Laurendeau, sur son blog :

"On se souviendra, sans nostalgie mais avec le respect requis, des techniques d'écriture et des stratégies d'évocation du Nouveau Roman. L'univers mis en place par des gens comme Sarraute ou Robbe-Grillet bousculait profondément les conventions reçues, en avançant de nouvelles exigences, dans l'approfondissement du traitement logico-narratif du réel. (...)
De son côté, et selon sa perspective de lutte sociale un peu faisandée elle aussi, Brecht, notamment avec la notion de Théâtre Épique, avait fait son bout de chemin lui aussi, au nom d'une subversion et d'une corrosion fort analogue du regard, tant sur l'historiette que sur l'Histoire.
(...)
Puis cet ensemble d'acquis majeurs est imperceptiblement retombé, comme s'affaisse ou se tasse dans son petit coin un effet de mode ou un autre. Sous la pression dense et constante du roman populaire, du cinéma de masse, du feuilleton télévisé, de la fausse facticité journalistique, les visées exploratoires du Nouveau Roman et du Théâtre Épique sont retournées vivoter dans la marge de nos connaissances littéraires insularisées, de nos incisifs apartés historiques, et de nos sensibilités romanesques à vif. Aussi, quand des auteurs ou auteures contemporains renouent sans malice avec ces traitements, dont l'héritage tranquille et stabilisé ne se dément quand même pas, il y a lieu de saluer tant la qualité sentie de leur art que le courage ordinaire de leurs options. Après tout, il s'agit encore et toujours de surnager au sein d'un mode d'expression qui fait de moins en moins de cadeaux aux tendances authentiquement originales. Inutile de dire que tout cela ne s'improvise pas, habituellement.
Christina Mirjol est une auteure de ce calibre. Dans Un homme, roman court, acide et vif comme une plaie, le déclic de la caméra est initialement déclenché par le regard d'une femme et de son mari qui, en cherchant à entrer dans on ne sait trop quelle galerie accessible au public (ou pas), prennent contact avec la banalité de la manigance sociale implicite et sous-jacente des petites agoras mesquines de notre temps.
Puis la dérive du regard va se focaliser, se paupériser, s'isoler. Elle va se centrer sur un homme unique, issu de ce petit brouhaha de départ. Il s'agit d'un homme qui, au sens concret comme au sens général, ne passe tout simplement pas la guérite de notre monde tertiarisé. La dame et son mari vont disparaître. La caméra va s'autonomiser lentement, douloureusement.
(...)
Et c'est tout. Cet homme parle à son caddy, il parle à ses mains ravaudées par les engelures, il négocie sec avec sa jambe molle qui le suit de moins en moins, dans les escaliers et ailleurs. Il se darde sur les niches qu'il déniche pour s'abriter et il se mire sur le trait de pisse fatale qui le guide et le force à agir. Il est, simplement. Et il se donne irrémédiablement à cette fatalité injuste, et sociologiquement pesante, de l'historicité implicite de l'être.
Et c’est tout. Et c’est tout. L’escalier mécanique de Robbe-Grillet vient de finalement finir par prendre forme humaine, forme masculine, forme vieillarde. Il faut lire… et se laisser radicalement perturber. C’est là et nulle part ailleurs que l’humanité, dans son intégralité, en est. Il n’y a pas de quoi pavoiser."

Vous pourrez trouvez l'article entier dans le lien ci-après.

+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          122
Lavieestunlongfleuvetranquille
  23 février 2020
La puissance des mots est chose terrible quant elle est autant imbibée de charge émotionnelle, et ne peut laisser indemne le lecteur sensible à la tragédie si commune de l'existence.

Ces hommes (et ces femmes...) que nous croisons quotidiennement font partie de notre environnement et ils ne sont, le plus souvent, que l'ombre du néant de notre déni social, que le reflet d'une peur inavouée, celle d'une déchéance qu'il faut ignorer, comme contagieuse, reflétant comme un miroir notre malaise et notre inconsistance à vivre en communauté.

"Un homme" de Christina Mirjol, extraordinaire auteure, possédant une plume si rare pour exprimer l'expression populaire et touchant sans compromis le plus profond de notre âme, à l'image de "Suzanne, ou le récit de la honte" paru en 2007 chez Mercure de France, décrit merveilleusement le ressenti d'un homme luttant pour vivre sa vie de minute en minute, sans aucun espoir d'avenir ni amertume envers la société. Et pourtant...

C'est le véritable trait de génie de cette fiction, proche du documentaire sociologique et sans vraiment d'intrigue, qui transmet un véritable cri de détresse sur un phénomène de société qu'il faut, d'abord, (re)connaître.

Il est flagrant de constater que nos yeux s'ouvrent, généralement, quand nous sommes indirectement touchés par les évènements. Ici, le froid glacial, difficilement vécu par un couple "ordinaire", résonne de manière symbolique à la vue d'un sans-abri mal équipé pour s'en prémunir, et l'esprit s'affole devant la découverte des conditions d'existence inhumaine de cette population, sous l'oeil (trop) indifférent de la société.

Le tour de force de l'écrivaine n'est pas tant de souligner cette indifférence mais d'humaniser ce marginal, de lui donner vie au travers de son monologue, de montrer sa défiance légitime et sa peur des hommes, de ses congénères, de sa recherche de solitude pour vivre son épreuve à la hauteur de sa dimension, tout en dialoguant avec son caddie, être immatériel qui ne le trahira pas, comme le reflet de la meilleure part de lui-même.
Et dans cette détresse, une étincelle surgit et souligne une positivité démesurée, comme l'olivier renaissant sur les ruines fumantes d'Athènes, à la vue d'un oisillon picorant sur la neige verglacée, insufflant une poésie d'une violente beauté.

Les chefs-d'oeuvre sont fait de ce bois, de cette essence qui nous consume intérieurement longtemps et nous apportent les matériaux qui font de nous "Un homme" meilleur.
+ Lire la suite
Commenter  J’apprécie          113


Acheter ce livre sur

FnacAmazonRakutenCulturaMomox





Quiz Voir plus

Retrouvez le bon adjectif dans le titre - (2 - littérature francophone )

Françoise Sagan : "Le miroir ***"

brisé
fendu
égaré
perdu

20 questions
2262 lecteurs ont répondu
Thèmes : littérature , littérature française , littérature francophoneCréer un quiz sur ce livre