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Renée Villoteau (Traducteur)
EAN : 9782070374557
254 pages
Gallimard (30/11/-1)
3.98/5   560 notes
Résumé :
Dans le Japon des années 1930 et 1940, au milieu de désastres sans précédent, Kochan lutte contre ses pulsions. À l’école, la fascination qu’il éprouve pour un jeune camarade se mue en attirance sexuelle. Comment être homosexuel dans une société conformiste ? Kochan devra-t-il renoncer à lui-même et porter un masque toute sa vie ?
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Critiques, Analyses et Avis (66) Voir plus Ajouter une critique
3,98

sur 560 notes

andman
  04 octobre 2013
Tel l'oiseau migrateur qui d'instinct se laisse porter vers des paysages familiers, j'ai retrouvé avec enthousiasme l'univers de Yukio Mishima.

« Confession d'un masque » est un roman intimiste écrit par l'écrivain japonais à seulement 24 ans et s'apparente à une autobiographie de la première moitié de sa vie. Certes j'aurais gagné en cohérence à le lire avant bon nombre de romans qui lui sont postérieurs, mais peut-être alors ne l'aurais-je pas autant apprécié !
Le narrateur, Kochan, est issu d'une famille tokyoïte relativement aisée au sein de laquelle émerge la personnalité étouffante de sa grand-mère paternelle.
De constitution frêle, le jeune Kochan aime se déguiser et les accoutrements féminins ont souvent sa préférence. Il adore regarder les livres d'images et n'aime rien tant que d'admirer les chevaliers intrépides, l'épée levée dans des combats sanglants.
L'année de ses douze ans une image du martyr romain Saint Sébastien, le célèbre tableau de Guido Reni, déclenche son premier émoi incontrôlé et deux ans plus tard il est fasciné par un camarade de classe de constitution athlétique un peu plus âgé que lui.
Alors qu'il souffre d'anémie, il croit son insuffisance sanguine liée à son péché quotidien d'onanisme et va jusqu'à imaginer un rapport inverse entre son « manque de sang » et ses songeries sanguinaires…
Perturbé par la découverte de son homosexualité et gagné par un sentiment de culpabilité, le refoulement de son véritable moi s'impose au jeune homme comme seule échappatoire.
En recherche d'une prétendue normalité, s'imposant l'obligation morale d'aimer une jeune fille, Kochan surnage tant bien que mal dans ses contradictions et ses faux-fuyants.
La personnalité du narrateur, âgé de 20 ans en ce printemps 1945, est à peine moins tourmentée que le ciel de Tokyo où s'intensifient les raids destructeurs des bombardiers américains.
« Confession d'un masque » est un roman rédigé avec intelligence, un formidable plaidoyer pour le droit à la différence. Avec sincérité, sans tabou, Mishima dévoile les pulsions inverties qui taraudent le narrateur depuis son enfance et, par là même, offre un témoignage parfois cru, terriblement réaliste.
La maestria avec laquelle le jeune écrivain s'empare d'un thème aussi sensible fait de ce roman une oeuvre magistrale, incontournable.
C'est le dixième livre de Mishima que je découvre cette année ; pardonnez-moi je vous prie, de souligner une fois de plus la beauté singulière du style de cet écrivain !
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ordinary_reader
  29 décembre 2018
Pas simple d'imprimer un ressenti tranché et limpide au sortir de cette lecture prégnante.
C'est une oeuvre d'inspiration autobiographique, qui fit scandale à sa sortie. L'auteur, alors âgé de 24 ans, y narre les tourments d'un enfant, puis du jeune homme qu'il devient, en proie à des désirs homosexuels, teintés d'une morbidité sanglante et auto-destructrice, qui se débat inlassablement contre sa nature véritable, ses multiples contradictions : Dans un Japon ravagé par la guerre, Kochan tente douloureusement de parvenir à une forme de "normalité", virile et acceptable, en avançant irrémédiablement masqué...

Un récit hautement introspectif, qui crée une forte intimité avec le lecteur, laissant planer un certain malaise (pour les non-initiés, je dirais, surtout) car l'atmosphère est plutôt sombre, pessimiste et sulfureuse. Mieux vaut être bien disposé, en connaissance de cause donc.
Mais pour moi, c'est essentiellement la plume de l'auteur (du moins, sa traduction) qui a sauvé ce roman d'une note inférieure. Je n'ai pu m'empêcher de penser à un certain Hermann Hesse en lisant Mishima, à cette psychanalyse et profondeur universelle des sentiments, à leur aspect entre autres traumatique ou sublimé (peur ou fascination devant la maladie, la mort, fantasme du suicide, de la douleur...) et, lorsque l'on connaît la fin tragique de l'auteur japonais, ce premier roman est d'autant plus parlant (!)
Une oeuvre à replacer forcément dans son contexte, culturel et historique, mais une plume dont la "brillance" et l'acuité m'ont personnellement touchée.
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finitysend
  08 août 2016
Confession d'un masque est , c'est vrai , un roman sur la douleur d'un adolescent qui fait la découverte de son homosexualité et de la nécessité dans laquelle il se trouve , de faire le tri , de gérer les affects qui découle de ce voyage intérieur nécessaire .
Le texte est assez court et il est aussi absolument nuancé , très dense et ancré en profondeur dans la vie quotidienne d'un japon en guerre .
C'est le japon colonial , avec ses aventures continentales , Corée , Mandchoukouo , la seconde guerre mondiale , et l'effort de guerre qui est la conséquence d'un état de guerre continuelle de 1921 à 1945 finalement .
L'auteur oscille . Il fera lentement et de manière contrite le choix d'être diffèrent et marginal …
Difficile de ne pas « spoiler « donc : motus …
Cependant alors que le personnage principal s'affirmera et qu'il gagnera ainsi de la liberté , il devra aussi renoncer à exister entièrement ( avec intégrité ) d'un point de vue social .
C'est un roman très riche et subtil de ce point de vue .
La machine de guerre japonaise est l'armée par excellence , certes , mais elle est aussi tout un maillage politique , religieux et logistique d'un territoire , de sa population et des institutions privées ou étatiques .
Cette thématique est un vrai sujet dans ce texte . Ce japon (encore largement traditionnel) en guerre , n'est pas une simple tonalité de fond , c'est un véritable sujet , surtout si on connait l'auteur .
C'est une confession autobiographique romancée . L'auteur y aborde son identité de genre , mais aussi les fondements et les rouages qui ont alors commencé à le façonner politiquement , et à l'imprégner de valeurs conservatrices et traditionnelles en cours de modernisation ( avec l'exemple européen) .
C'est pour moi un texte qui porte sur le japon traditionnel en transition vers une modernité qui est foncièrement imprégnée par une impulsion très politique , très impériale , avec une tonalité autocratique .
C'est un témoignage intimement vivant sur le japon en guerre ( le japon profond ) .
C'est aussi évidement la découverte et la gestion d'une identité homosexuelle dans une société traditionnelle très normative , dans un cadre institutionnel non moins normatif .
Un texte puissant , assez court , qui vient démontrer que le tout , est souvent plus que la somme de ses parties .
De quoi parle ce texte ? :
-Du japon traditionnel en transition , et c'est passionnant , car c'est un témoignage de premier ordre qui est d'une finesse exceptionnelle .
-D'un point vue psychologique , je dirais que c'est d'un processus très analogue aux névroses d'intégration en psychologie clinique , dont traite ce texte .
- De l'identité de genre sur un mode confession intime romancée .
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berni_29
  28 décembre 2021
En citation qui ouvre le livre, j'ai découvert sans doute selon moi le plus beau passage écrit et lu jusqu'à ce jour sur la beauté, un extrait du roman Les Frères Karamazov de Fiodor Dostoïevski. Puissant déjà !
Confession d'un masque est avant tout un texte d'inspiration autobiographique sur l'homosexualité de son auteur Yukio Mishima. Se cachant derrière le narrateur Koshan, l'auteur évoque son enfance, son adolescence, sa jeunesse.
Il m'est difficile de mettre un peu d'ordre dans la confusion de mon ressenti après la lecture prégnante de ce livre. Je vais m'atteler à l'exercice si difficile de démêler mes sentiments, ce que j'ai beaucoup aimé de ce livre et ce que parfois je n'ai pas aimé, ce qui n'en fait pas un sentiment mitigé, mais bien deux ressentis nets et tranchés.
Les premières pages m'ont touchées, le narrateur évoquant la difficulté d'un enfant à assumer une homosexualité qu'il est contraint de refouler dans une société japonaise conformiste aux règles sociales codées et strictes, celle des années 1930 et 1940.
Gamin chétif, maladif, son attirance pour les déguisements de personnages féminins éveillent des plaisirs encore incertains, mais le regard déjà honteux de sa mère lui dévoile déjà une forme d'incapacité à accepter ce qu'il est ou ce qu'il doit être, jouer aux jeux de garçon, jouer gauchement à la guerre.
À l'âge où être enfant convoque l'insouciance, ici les plus lointains souvenirs du narrateur évoquent le chagrin comme déjà le pressentiment amer d'un plus grand chagrin, d'une exclusion à venir.
Devant l'image d'un livre qui représente un beau chevalier tenant une épée, il éprouve de la répugnance lorsqu'il apprend qu'il s'agit d'une femme, une dénommée Jeanne d'Arc ! Plus tard il découvre une sexualité « invertie », - ce sont ses mots, dans l'odeur de sueur de soldats qui passent dans la rue, dans le plaisir procuré par les silhouettes de jeunes hommes à demi-nus sur une plage ou bien encore des images de statues grecques d'une revue de musée que lui prête son père. C'est d'ailleurs devant la gravure d'un martyre chrétien, le célèbre Saint-Sébastien de Guido Reni, qu'il découvre l'éjaculation, scène fondatrice à la fois drôle et touchante. L'enfance, puis l'adolescence vont ainsi se faire, dans cette sexualité refoulée où il se heurte au jugement des autres, face à l'expression de son besoin d'affirmer sa vraie nature, dans ce devoir social où il doit représenter ce qu'est l'image attendue d'un homme, on lui affuble ce déguisement, ce masque qu'il accepte de porter, traduisant ainsi l'impossibilité d'assumer son moi véritable...
Alors grandir est une étrange et déchirante inquiétude. Dans cette impossibilité d'assumer ce qu'il est véritablement, sur ce chemin tortueux, il acceptera même de mêler ses pas au côté de ceux d'une femme...
Confession d'un masque est un texte très beau, très sensible. L'écriture est de toute beauté. La description de paysages d'enfance, la mer, la neige, le ciel de la nuit traversé par les lumières des bombes, ce sont des scènes d'une écriture très poétique.
Dans une société cadenassée comme celle qui est décrite dans le livre, comment ne pas y voir l'éloge, un plaidoyer universel et intemporel à la différence ?
C'est une longue et vertigineuse introspection psychologique sous la forme d'une confession. le masque des convenances tombe, celui des choses refoulées. Vient alors par l'entremise des mots ce coeur qui souffre, qui parle, les affres de l'âme et de sa souffrance, l'expression d'une joie parfois violente aussi dans le désir charnel qu'il ressent...
Il y a quelque chose de prémonitoire aussi lorsque la narrateur évoque le suicide.
Ce sont les confessions d'un masque que le narrateur s'est forgé pour affronter le monde, à commencer par celui des siens, survivre, tenir debout. Aborder la vie comme une scène de théâtre.
C'est un fulgurant et douloureux voyage introspectif d'une extrême acuité. D'une violence sourde aussi.
C'est aussi un texte qui dérange parfois non pas pour son thème, mais par le chemin que le narrateur emprunte parfois dans le dédale de ses émois.
C'est parfois un mélange de fascination et de répulsion qui façonne une lecture puissante et vous fait sortir de votre zone de confort.
Le malaise m'est venu à quelques endroits, lorsque le narrateur associe son désir sensuel et même sexuel à des images de souffrance, de morbidité, de sang et de mort... Mais ce malaise révèle aussi dans l'envers des choses toute la souffrance que l'auteur a pu éprouver dans sa chair presque à vif, cette chair taraudée par des pulsions qu'il tend difficilement à enfouir.
Et puis chez Mishima il y a parfois un côté extrêmement nombriliste dans sa façon d'écrire, qui peut agacer. À force, la confession devient ici narcissique... Mais ne compter pas sur Mishima pour déclencher de l'empathie, quoique les premières pages portant sur l'enfance douloureuse et des scènes pittoresques dans la seconde partie du livre, nous amènent parfois à regarder le narrateur avec émotion. Mais susciter l'empathie n'est pas ce que cherche l'auteur. Il veut nous livrer le monde tel qu'il le ressent, avec son intelligence, son acuité et ses mots.
Tandis que les autres autour de lui sont naturels, il lui faut jouer un rôle, jouer ce rôle jusqu'au bout, l'assumer, jusqu'à la scène finale du livre, comme celle de sa vie digne de la fin d'une tragédie antique.
Un texte âpre, exigeant, dérangeant, beau au final.
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Iansougourmer
  18 février 2013
Confession d'un masque est l'un des plus forts roman de Mishima sur un thème délicat, celui de l'homosexualité refoulée. C'est une introspection brillante et douloureuse de l'auteur, qui nous fait vivre un grand moment de lecture qui ne laisse pas indemne le lecteur.
Au travers de ce premier roman autobiographique mais romancé, Kimitake Hiraoka, plus connu sous son pseudonyme Mishima, nous fait le récit de son enfance maladive sous l'emprise d'une grand mère possessive qui le force à rester auprès d'elle, le privant de sa mère. L'auteur se dévoile, enfant chétif, solitaire et rêveur ; puis nous raconte ses années de collège et d'étude . Mais, par dessus tout, Mishima nous fait le récit de son combat intérieur et extérieur contre son homosexualité, découverte avec les premiers émois de la puberté et que l'écrivain va s'attacher à masquer aux autres et à lui même, en s'interdisant ses désirs masculins et ses mauvaises habitudes, en acceptant une romance vouée à l'échec avec Sonoko, possible fiancée.
Cette confession d'un masque est fascinante et édifiante, car elle raconte la manière dont un individu est amené, par le poids de la société, à cacher une partie de ce qu'il est, par le mensonge et sa conviction personnelle que cette différence est une faute qu'il faut combattre. Toutefois, le personnage paie au prix fort les implications du mensonge c'est un combat contre sa nature profonde qu'il mène, combat exténuant qui est de toute manière perdu d'avance, puisqu'il amène la personne à se construire un univers artificiel, prêt à s'effondrer sous le retour de la réalité, ramenant de manière cruelle et définitive la personne à sa propre nature qu'elle s'est efforcée de combatte. Mishima, par le récit de son expérience personnelle, livre un message clair : un homme ne peut pas changer sa nature, au mieux peut il la masquer, ce qui ne saurait être qu'une solution provisoire.
Ce livre est aussi bouleversant, puisqu'il raconte la difficulté qu'a eu Mishima à assumer son homosexualité, ainsi que la souffrance subie du fait de cette homosexualité. On ne peut être qu'attristé de voir les mensonges qu'un enfant et qu'un jeune homme peuvent s'imposer. de plus, cette construction d'une identité parallèle parait compromise et s'écroule cruellement et lamentablement quand, dans la scène finale, l'auteur confronte son désir réel, les hommes virils, à celui qu'il s'était artificiellement créé pour la jeune Sonoko. La confrontation l'amène à voir avec lucidité que son homosexualité l'emportera toujours. Ce livre est donc hautement émouvant.
De plus, l'écriture de Mishima, raffinée et élégante, apporte une puissance émotive et tragique au récit, qui se lit toutefois avec fluidité, l'auteur restant dans une écriture volontairement franche et claire. On est impressionné par la maitrise stylistique de l'auteur pour son premier roman, et de l'audace de publier un roman largement autobiographique sur son homosexualité dans le Japon de l'après guerre, où il fit scandale, la pédérastie étant un sujet tabou. le gout de la transgression de Mishima semble déjà s'affirmer.
Le titre est génialement choisi : Mishima, qui a toujours occulté son homosexualité, la révèle ici dans un roman, faisant les Confession d'un masque. Homosexualité que l'auteur n'assumera d'ailleurs jamais complétement, puisque qu'il se mariera et aura des enfants ( comme de nombreux homosexuels de cette époque...).
Le dernier aspect intéressant de Confession d'un masque est qu'il préfigure les thèmes majeurs que l'écrivain abordera par la suite dans son oeuvre : le tiraillement entre un Japon traditionnel et l'occident, le gout pour les sujets audacieux, l'écriture du désir, l'attirance morbide, l'appétence pour le théâtre...
Ce livre nous donne en outre de précieux renseignements sur la jeunesse de Mishima, et nous donne quelques clés de compréhension pour la lecture de sa trajectoire personnelle et artistique.
Un livre magnifique et douloureux sur un thème délicat, traité avec distinction, honnêteté et douleur par Yukio mishima.
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critiques presse (1)
LeMonde   27 juin 2019
La nouvelle traduction – la première à partir du japonais – de ce grand roman de l’écrivain nippon (1925-1970) invite à le redécouvrir. Texte autobiographique sur l’homosexualité, il le contient tout entier.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (91) Voir plus Ajouter une citation
andmanandman   01 octobre 2013
J’avais décidé que je pouvais aimer une jeune fille sans éprouver le moindre désir. C’était là sans doute l’entreprise la plus téméraire qu’on eût vue depuis le début de l’histoire de l’humanité. Sans m’en rendre compte, je visais à devenir – pardonnez-moi je vous prie, mon penchant pour l’hyperbole – un Copernic de la théorie de l’amour.
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andmanandman   05 octobre 2013
Jamais la munificence inépuisable et l’extravagance inutile de la Nature n’avait déployé une beauté aussi fantastique. Je me demandais avec inquiétude si la Nature n’en était pas venue à reconquérir la terre à son bénéfice. Il y avait certainement quelque chose d’insolite dans l’éclat de ce printemps. Le jaune des fleurs de colza, le vert de l’herbe nouvelle, les troncs noirs et luisants de fraîcheur des cerisiers, le dais de lourdes fleurs qui courbait bas les branches, tout cela se reflétait dans mes yeux comme des couleurs vives teintées de malveillance. C’était une véritable conflagration de couleurs.
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nebalfrnebalfr   19 novembre 2018
Je commençai par tourner une page vers la fin du volume. Soudain apparut, à l’angle de la page suivante, une image dont je ne pus m’empêcher de croire qu’elle était là pour moi, à m’attendre.

C’était une reproduction du Saint Sébastien de Guido Reni, qui fait partie des collections du Palazzo Rosso, à Gênes.

Le tronc noir et légèrement oblique de l’arbre servant de poteau d’exécution se détachait sur un fond de forêt sombre et de ciel crépusculaire, ténébreux et lointain, dans le style de Titien. Un jeune homme d’une beauté remarquable était attaché nu au tronc d’arbre. Ses mains croisées étaient levées très haut et les courroies qui lui liaient les poignets étaient fixées à l’arbre. Aucun autre lien n’était visible et le seul vêtement qui couvrît la nudité du jeune homme était une grossière étoffe blanche nouée lâchement autour des reins.

Je crus deviner que le tableau représentait le martyre d’un chrétien. Mais comme il était l’œuvre d’un peintre épris de beauté, appartenant à l’école éclectique issue de la Renaissance, même cette image de la mort d’un saint chrétien dégageait une forte odeur de paganisme. Le corps du jeune homme – on aurait pu le comparer à celui d’Antinoüs, le bien-aimé d’Hadrien, dont la beauté a été si souvent immortalisée par la sculpture – ne montre aucune trace des épreuves du missionnaire ou de la décrépitude qu’on trouve dans les représentations d’autres saints ; au contraire, il n’y a là rien d’autre que le printemps de la jeunesse, rien que lumière, beauté et plaisir.

Son incomparable nudité blanche rayonne sur un fond de crépuscule. Ses bras musclés, les bras d’un garde prétorien accoutumé à bander l’arc et à manier l’épée, sont levés selon un angle gracieux et ses poignets liés sont croisés juste au-dessus de sa tête. Son visage est légèrement tourné vers le ciel et ses yeux grands ouverts contemplent avec une profonde sérénité la gloire céleste. Ce n’est pas la souffrance qui erre sur sa poitrine tendue, son ventre rigide, ses hanches légèrement torses, mais une lueur d’un mélancolique plaisir, pareil à la musique. N’étaient les flèches aux traits profondément enfoncés dans son aisselle gauche et son côté droit, il ressemblerait plutôt à un athlète romain se reposant, appuyé contre un arbre sombre, dans un jardin.

Les flèches ont mordu dans la jeune chair ferme et parfumée et vont consumer son corps au plus profond, par les flammes de la souffrance et de l’extase suprêmes. Mais il n’y a ni sang répandu, ni même cette multitude de flèches qu’on voit sur d’autres représentations du martyre de saint Sébastien. Deux flèches seulement projettent leur ombre tranquille et gracieuse sur la douceur de sa peau, comme l’ombre d’un arbuste tombant sur un escalier de marbre.

Mais c’est plus tard que toutes ces interprétations et ces observations me vinrent à l’esprit.

Ce jour-là, à l’instant même où je jetai les yeux sur cette image, tout mon être se mit à trembler d’une joie païenne. Mon sang bouillonnait, mes reins se gonflaient comme sous l’effet de la colère. La partie monstrueuse de ma personne qui était prête à éclater attendait que j’en fisse usage, avec une ardeur jusqu’alors inconnue, me reprochant mon ignorance, haletante d’indignation. Mes mains, tout à fait inconsciemment, commencèrent un geste qu’on ne leur avait jamais enseigné. Je sentis un je ne sais quoi secret et radieux bondir rapidement à l’attaque, venu d’au-dedans de moi. Soudain la chose jaillit, apportant un enivrement aveuglant.

Un moment s’écoula, puis, en proie à des sentiments de profonde tristesse, je portai mes regards autour du pupitre devant lequel j’étais assis. Un érable, en face de la fenêtre, jetait alentour un reflet brillant – sur la bouteille d’encre, sur mes livres de classe et mes cahiers, sur le dictionnaire et sur l’image de saint Sébastien. Il y avait un peu partout des taches d’un blanc de nuage – sur le titre imprimé en lettres d’or d’un manuel, sur le flanc de la bouteille d’encre, sur un angle du dictionnaire. Certains objets laissaient échapper des gouttes molles, comme du plomb, d’autres luisaient d’un reflet terne, comme les yeux d’un poisson mort. Par bonheur, un mouvement réflexe de ma main pour protéger l’image avait empêché que le livre ne fût souillé.

Ce fut ma première éjaculation. Ce fut aussi le début, maladroit et nullement prémédité, de mes « mauvaises habitudes ».
+ Lire la suite
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AelaAela   07 février 2011
L'averse et le soleil couchant éclaira la pièce. Les yeux et les lèvres de Sonoko luisaient. Sa beauté me décourageait, m'obligeant à me rappeler mon sentiment de faiblesse et d'impuissance. Cette pénible impression donnait à Sonoko un aspect encore plus éphémère à mes yeux.
"Quant à nous, dis-je brusquement, qui sait combien de temps nous vivrons? Supposez qu'il y ait un raid aérien en ce moment même. Sans doute une des bombres tomberait-elle en plein sur nous.
- Ne serait-ce pas merveilleux?"
+ Lire la suite
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andmanandman   30 septembre 2013
Quand la vague recula, ma dépravation avait été entraînée avec elle. En même temps que son reflux, en même temps que les innombrables organismes vivants qu’elle contenait – microbes, graines de plantes marines, œufs de poissons – mes myriades de spermatozoïdes avaient été engloutis dans la mer écumante et emportés.
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Vidéo de Yukio Mishima
Yukio Mishima (1925-1970), le labyrinthe des masques (Toute une vie / France Culture). Diffusion sur France Culture le 20 février 2021. Un documentaire d'Alain Lewkowicz, réalisé par Marie-Laure Ciboulet. Prise de son, Philippe Mersher ; mixage, Éric Boisset. Archives INA, Sandra Escamez. Avec la collaboration d'Annelise Signoret de la Bibliothèque de Radio France. 25 novembre 1970 : Yukio Mishima, écrivain iconoclaste japonais âgé de 45 ans, met en scène sa propre mort ; alors qu’il s’apprête à quitter le monde, il livre à son éditeur "La mer de la fertilité", véritable testament littéraire et spirituel de cet auteur tourmenté, fasciné par la mort rituelle. Cet homme nostalgique, avec son goût du vertige et de l'absolu, son amour des corps vierges et des âmes chevaleresques, sa quête effrénée des horizons perdus laisse une œuvre considérable qui raconte sans aucun doute la recherche d’une pureté illusoire et la laideur du monde. Lectures de textes (tous écrits par Mishima) : Barbara Carlotti - Textes lus (extraits) : "Patriotisme. Rites d’amour et de mort" (film de et avec Yukio Mishima, 1965. À partir de "Yūkoku", nouvelle parue en 1961) - "Confessions d’un masque" - "Le Lézard noir" - "La Mer de la fertilité". Archives INA : Ivan Morris et Tadao Takemoto - Flash info annonçant la mort de Mishima le 25 novembre 1970. Extraits de films : "Mishima" de Paul Schrader (1985) - "Le Lézard noir" de Kinji Kukasaku (1968) - Extrait du discours de Mishima juste avant son seppuku, le 25 novembre 1970.
Intervenants :
Pierre-François Souyri, professeur honoraire à l’université de Genève spécialiste de l’histoire du Japon Fausto Fasulo, rédacteur en chef des magazines "Mad Movies" et "ATOM" Tadao Takemoto, écrivain, spécialiste et traducteur de Malraux au Japon et vieil ami de Mishima Dominique Palmé, traductrice de Mishima chez Gallimard, spécialiste de littérature japonaise et de littérature comparée Julien Peltier, spécialiste des samouraïs, auteur de plusieurs articles parus sur Internet et dans la presse spécialisée, en particulier les magazines "Guerres & Histoire (Sciences & Vie)" et "Actualité de l'Histoire". Il anime également des conférences consacrées aux grands conflits de l'histoire du Japon Thomas Garcin, Maître de conférences à l’Université Paris 7 - Diderot, spécialiste de Mishima et de littérature japonaise Stéphane du Mesnildot, critique de cinéma, et spécialiste du cinéma japonais
Source : France Culture
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