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Bruna Husky, réplicante et détective... tome 1 sur 3
EAN : 9782864248941
416 pages
Editions Métailié (10/01/2013)
3.9/5   200 notes
Résumé :
États Unis de la Terre 2109, les réplicants meurent dans des crises de folie meurtrière tandis qu’une main anonyme corrige les Archives Centrales de la Terre pour réécrire l’histoire de l’humanité et la rendre manipulable. Bruna Husky, une réplicante guerrière, seule et inadaptée, décide de comprendre ce qui se passe et mène une enquête à la fois sur les meurtres et sur elle-même, sur le mémoriste qui a créé les souvenirs qu’elle porte en elle et qui la rapprochent ... >Voir plus
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Cesser de se rappeler détruit le monde !

Un polar espagnol version science-fiction par une auteure de littérature blanche et de littérature noire…Une histoire d'humanoïdes prétexte à de profondes questions philosophiques. Une réussite !

Cela fait un moment que je souhaite découvrir Rosa Montero. La littérature espagnole, que je connais très mal, m'a apporté ces derniers mois de belles surprises (avec notamment l'incroyable Sud d'Antonio Soler, gros coup de coeur l'an passé). Parmi ses livres, souvent édités aux superbes éditions Métailié, j'hésitais entre « La bonne chance » publié en 2020 dont j'avais lu de belles critiques, le tout récent « L'inconnue du port », l'énigmatique « La fille du cannibale », le médiéval « le roi transparent ». Entre autres. Lorsque j'ai découvert que l'auteure avait développé un polar dans une trilogie de science-fiction inspirée de Philip K. Dick, le choix a été rapide, la curiosité piquée. Cette auteure semble savoir se renouveler constamment tant ses livres abordent des littératures très diverses. Bien m'en a pris, ce premier tome publié en 2011, « Des larmes sous la pluie », s'avère être un roman prenant, riche, déstabilisant et intelligent en terme scénaristique. Il mêle subtilement l'ambiance polar avec une vision futuriste inspirée de Blade Runner qui devrait plaire même aux lecteurs non férus de SF tant les questions soulevées nous font écho et tant cet avenir imaginé est troublant de réalisme.

Un réalisme intelligent servi par de nombreux détails passionnants, parfois glaçants, qui rendent le futur proposé par l'auteure totalement crédible et vertigineux ! Plantons donc le décor avant de raconter l'histoire. 2109. le réchauffement climatique a modifié considérablement nos conditions de vie. L'air non pollué est devenu payant (les pauvres sont relégués dans de terribles ghettos pollués), les villes côtières enfouies sous les eaux font l'objet d'un tourisme d'un genre particulier : le « tourisme humide » permettant aux personnes de visiter dans des bulles subaquatiques des villes comme Manhattan, Amsterdam, Venise, qui n'existent plus. L'eau douce est un luxe et les douches sont essentiellement des douches de vapeur. Dans les villes, la végétation n'existe plus mis à part quelques arbres artificiels regroupés dans des parcs appelés « parcs-poumons ». de nombreuses espèces animales ont disparu de sorte que la viande est remplacée par un ersatz. La finitude des ressources a trouvé sa solution via l'exploitation d'espaces extraterrestres, l'homme a d'ailleurs découvert également des peuples extra-terrestres.
Quant aux innovations technologiques elles sont nombreuses sans être omniprésentes et complexes. Elles sont même présentées avec un certain humour éloignant le récit définitivement d'une hard SF austère, comme par exemple la téléportation :

« Tout organisme téléporté subit une altération atomique : le sujet qui est reconstruit à destination n'est pas exactement le même que je sujet d'origine. En général, ces mutations sont minimes, subatomiques et inappréciables. Mais un nombre significatif de fois, les changements sont importants et dangereux : un oeil qui se déplace sur la joue, un poumon défectueux, des mains sans doigts et même des crânes dépourvus de cerveau ».

Des conditions de vie changées mais une mentalité qui n'a, hélas, guère évolué. le racisme est toujours présent et s'exprime désormais contre les réplicants, des techno-humains, des androïdes dont la principale mission est de prendre en charge les tâches qui ne sont plus réalisés par les humains : ils sont ainsi exploités dans les dures conditions atmosphériques des mines dans l'espace, dans les fermes marines abyssales, mais aussi pour les combats, pour le calcul et pour le plaisir (même si cette dernière spécialité a été interdite au bout de quelques années). Des travailleurs esclaves, fabriqués par l'homme, exempts de droits qui a abouti, dans le passé, à des révoltes. La Constitution de 2098 va leur reconnaitre les mêmes droits qu'aux humains.
Racisme aussi contre les aliens, appelés avec un certain mépris « bestioles ».
L'extrême-droite manipule les foules, les informations officielles sont corrompues et falsifiées comme en atteste l'intégration d'éléments faux par une main anonyme au sein même des Archives centrales de la Terre, sorte d'Encyclopédie narrant l'histoire de l'humanité, engendrant paranoïa et méfiance, et renforçant ainsi l'intolérance et le racisme. Cette réécriture de l'Histoire, l'histoire de l'Histoire, touche à des questions récurrentes dans l'histoire de l'Humanité. J'ai aimé la façon dont l'auteure aborde ce sujet.


Nous suivons Bruna Huski, une réplicante de combat, détective de métier, seule et malheureuse. Cette réécriture de l'histoire de l'humanité qui la rend manipulable, ainsi que la mort violente de certains réplicants, l'interpelle, aussi décide-t-elle de tenter de comprendre ce qui se passe. Elle mène une enquête à la fois sur les meurtres et sur elle-même, sur le mémoriste qui a créé les souvenirs qu'elle porte en elle et qui la rapprochent des humains. Aux prises avec le compte à rebours de sa mort programmée- les réplicants ont en effet une « date de péremption » et savent qu'ils ont dix ans à vivre- elle n'a d'alliés que marginaux ou aliens, les seuls encore capables de raison et de tendresse dans ce tourbillon répressif de vertige paranoïaque.
Soulignons que Bruna a un comportement très humain. Elle consulte un psychanalyste, a du désir, s'interroge sur sa sexualité, se soule, se réveille avec la gueule de bois. Elle vit tant bien que mal avec le deuil douloureux de la mort de Merlin, son compagnon, et est obnubilée par sa propre mort. A chaque réveil elle égrène tel un mantra le nombre d'année, de mois et de jours qui lui restent, décompte funèbre. Cela en fait un personnage très attachant. Elle a un physique particulier, crâne rasé et tatouages et, comme tous les réplicants, à des yeux avec une fente améliorant sa vision, des yeux félins propres aux androïdes. Enfin, comme tous les androïdes, un mémoriste lui a implanté une mémoire fabriquée à partir d'un certain scénario de son enfance, les réplicants, lorsqu'ils naissent, ont en effet un âge physique et mental de vingt-cinq ans pour une vie approximative de dix ans. Pour qu'ils s'intègrent convenablement dans la société, comme des humains, il semble que des racines, des souvenirs de l'enfance, soient indispensables d'où le rôle des mémoristes. Or, la mort de certains réplicants semble être corrélée avec l'implantation en eux de mémoires nocives…Un trafic de mémoires adultérées qui va lui donner du fil à retordre…(le terme de mémoires "adultérées" est bien le terme utilisé par l'auteur, aussi surprenant soit-il).

« Tout comme les paraplégiques rêvent de marcher lorsqu'ils utilisent des lunettes virtuelles, les reps rêvaient d'avoir des racines quand ils regardaient les pièces artificiellement vieillis de leur équipement. Et dans les deux cas, tout en sachant la vérité, ils étaient heureux. Ou moins malheureux. Même Bruna, si rétive aux effusions émotionnelles, n'avait pas été capable de se séparer de tous ses souvenirs préfabriqués ».

Le récit ne manque pas d'allusions et d'humour venant donner de belles respirations à l'enquête menée. Impossible de ne pas penser à Blade Runner bien entendu mais aussi à Asimov dont il est fait référence. « Un jour, Yiannis avait fait voir à Bruna, ce vieux film culte du 20ème siècle où l'on parlait pour la première fois des réplicants. Il s'intitulait Blade Runner. »

Touchant également la façon de décrire les personnages gravitant autour de Bruna, depuis la femme-publicité, en passant par le mémoriste Pablo, le sage Yannis, ou encore l'alien Maio qui m'a particulièrement émue devenant, au fur et à mesure du récit, d'une tendresse et d'une humanité faisant écho à l'absence d'humanité des terriens…

« le plus troublant avec les extraterrestres, c'était leur aspect à la fois si humain et si étranger. L'impossible ressemblance de leur biologie. L'Omaa était grand et musclé, une version robuste d'un corps masculin, avec ses bras, ses mains et ses ongles au bout de ses…Bruna s'arrêta pour compter…de ses six doigts. Mais sa tête, avec ces cheveux hirsutes et ces sourcils épais, ce nez large qui ressemblait à une truffe et ces yeux tristounets, rappelait trop celle d'un chien. Et ensuite venait le pire, qui était la peau, à moitié bleutée, verdâtre dans les rides, et surtout semi-transparente, si bien que, selon les mouvements et la lumière, elle laissait entrevoir des bouts des organes internes, des soupçons rosâtres de viscères palpitants ».



Part belle est faite aux réflexions sur la mémoire, la mémoire fabriquée des réplicants mais aussi la mémoire infidèle des humains.

« Qu'elle était faible, mensongère et infidèle la mémoire des humains. Yiannis savait qu'au cours de ces quarante-neuf années écoulée la moindre cellule de son corps s'était renouvelée. Il ne restait pas même une miette organique originelle de ce Yiannis qu'il avait un jour été, rien, à l'exception de ce souffle qui traversait ses cellules et le temps, et qui était sa mémoire, ce fil désincarné qui tissait son identité. Mais si ce fil se rompait lui aussi, s'il n'était pas capable de se souvenir de lui-même dans une pleine continuité, qu'est-ce qui différenciait son passé d'un rêve ? Cesser de se rappeler détruit le monde ».


Rosa Montero choisit un thème a priori très classique, voire battu et rebattu. En lieu et place de l'affrontement classique entre humains et androïdes auquel nous nous attendons et qui fait certes l'objet de quelques développements, l'auteure nous parle en réalité de ce qui fait notre humanité, développe avec brio les facettes de notre mémoire et de notre identité, les questions relatives à la certitude de notre mort et de celle de ceux que nous aimons. Ses personnages sont des survivants qui s'accrochent à la morale politique, à l'éthique individuelle, à l'amitié et à l'amour. Elle construit pour nous un futur cohérent pas si éloigné du monde actuel et de nos problématiques et de nos maux, une intrigue vertigineuse et prenante, jamais ennuyeuse, jamais technique, sans aucunes longueurs, pour nous parler de notre mort et de l'usage que nous faisons du temps qui nous est imparti, le tout dans une enquête pleine de rebondissement et d'humour qui fait du livre un vrai page-turner ! J'ai très hâte de découvrir le tome 2 de cette trilogie « le poids du coeur » !
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Un livre dur, âpre, mais fascinant...
"Des Larmes sous la pluie" est un polar de science-fiction qui développe et infléchit l'univers de "Blade runner" ; les "réplicants" vivent parmi nous, ils remplissent de multiples fonctions, ils pensent comme nous, ils ont des sentiments comme nous, mais leur vie artificielle est limitée dans le temps : ces techno-humains sont des condamnés à mort.
Ils sont souvent considérés avec méfiance par les humains "naturels", le racisme trouve de nouvelles voies d'expression.
Madrid, 2109 : la situation se dégrade, les discours de haine se multiplient quand certains réplicants commettent des actions de plus en plus graves, automutilations, assassinats de d'autres réplicants, assassinats d'êtres humains... Ils ont été manipulés. Par qui ? Pourquoi ?
C'est une réplicante, nommée Bruna Husky, qui mène l'enquête, un personnage particulièrement attachant que nous suivons pas à pas puisque le récit est à la première personne.
Oui, vraiment attachant, car nous vivons sa tragédie personnelle, nous éprouvons ce qu'elle ressent : comment vivre quand on connaît la date de sa mort ? Comment être soi-même quand on sait que la plupart de nos souvenirs sont faux, imaginés par des "mémorialistes" ? En quoi suis-je un être humain ?
Au cours de son enquête, nous découvrons ce que nos descendants verront peut-être, un univers tragique et labyrinthique où tous les faux semblants et toutes les manipulations sont possibles.
Philip K. Dick aurait aimé ce livre.
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« Un jour, Yiannis avait fait voir à Bruna ce vieux film culte du XXe siècle où l'on parlait pour la première fois des réplicants. Il s'intitulait Blade Runner. »

Un jour, j'ai ouvert Des larmes sous la pluie et je me suis souvenue.

Les souvenirs, ce qu'il y a de plus intime dans chacun de nous, ce qui nous façonne, ce qui nous donne joie ou douleur, ce qui nous constitue.

An 2019. Que faire lorsque vous êtes une créature créée à partir du néant, destinée à un usage déterminé, avec une durée limitée de vie mais avec des souvenirs humains... Vous devenez humain, vous voulez vivre, vous voulez vous délivrez de souvenirs qui ne sont pas les vôtres, qui vous rendent tristes et qui ne vous appartiennent même pas malgré l'apparence de la réalité du film.

« Mais les émotions de base, les événements essentiels, tout était là. Et, comme nous sommes ce dont nous nous souvenons, Bruna était en quelque sorte son autre moi. »

Bruna Husky, une reps de combat, devenue détective privé, cherche son moi tout en se remettant de la disparition de son compagnon, atteint par la date de péremption fatale.

Entourée d'amis, d'ennemis, elle traverse ce monde en pleine décomposition où les humains ont peur des réplicants, où les ET sont plus chaleureux envers les autres espèces et les mutants voués à chercher un bras perdu dans l'espace d'une téléportation ratée.

Un superbe livre de SF très bien construit, des personnages attachants dans un univers très réaliste. Rosa Montero est un auteur que je découvre avec ce roman et j'aime beaucoup sa manière de me raconter des histoires.

« C'était ça l'amour, en vérité : avoir quelqu'un avec qui partager ses bizarreries. »

« Quatre ans, trois mois et huit jours. »
Une éternité... ? Quand on aime on ne compte pas Bruna.
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Quatre ans, trois mois et vingt-sept jours. C'est le temps qu'il reste à vivre à Bruna Husky. Enfin, si tout va bien.

En ce jour de janvier 2109 à Madrid, cette réplicante de combat (ou techno-humaine, ou androïde) met sans le savoir les doigts dans un engrenage dangereux. Une vague de folie meurtrière semble s'être emparée de certains réplicants, qui s'attaquent aux humains et déclenchent ainsi peur, représailles, racisme (ou spécisme). Bruna, détective privé, est chargée d'enquêter sur ces meurtres : ces réplicants ont-ils décidé de se venger de l'espèce humaine qui les a créés et qui les asservit, ou au contraire sont-ils manipulés, poussés à tuer pour susciter une répression féroce et, in fine, leur extermination ?

Dans ce monde high-tech où les réplicants sont fabriqués pour naître vers 25 ans et mourir une dizaine d'années plus tard dans les affres d'une TTT (tumeur totale techno), où, pour qu'ils se distinguent tout de même de simples robots, des mémoristes leur implantent de faux souvenirs d'enfance mais de vraies émotions, il est bien difficile de savoir où est la vérité, à qui faire confiance, et surtout, de savoir qui on est.

La science-fiction n'est pas ma tasse de thé, mais comme ici l'auteure est Rosa Montero, que j'apprécie beaucoup, j'ai décidé d'y goûter quand même. Je dois avouer que l'enquête en tant que telle ne m'a pas captivée plus que ça. Par contre, malgré quelques longueurs, j'ai trouvé que l'univers créé était très cohérent et vraisemblable, et malheureusement pas aussi fictionnel qu'on voudrait le croire. En tout cas, ce qui est bien réel et qui tend à l'universel (au sens premier du terme, d'ailleurs, puisqu'on dépasse ici les confins de la Terre), c'est le questionnement qui en ressort, comme toujours chez Rosa Montero : la vie, la mort, l'humanité, l'amour, le temps qui passe. Qu'est-ce qui fait l'humanité de notre espèce, pourquoi veut-on vivre et à quel prix, quel sens donner à la vie ? Que sont les souvenirs: la vérité ou sa reconstruction plus ou moins altérée ? Nous font-ils avancer ou sont-ils un frein, et qu'est-ce que la liberté ? Questions vertigineuses...

Quatre ans, trois mois et vingt-sept jours. Un peu plus, un peu moins. Mais le compte à rebours ne s'arrêtera pas...
Lien : https://voyagesaufildespages..
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L'histoire :

Madrid, 2109. La réplicante Bruna Husky enquête sur la mort mystérieuse et violente d'une poignée de techno-humains, tous emportés par de surprenantes et inexplicables crises de folie meurtrière. Coïncidence malheureuse, ou première manifestation visible d'un vaste complot visant à raviver la haine entre espèces ? Difficile de ne pas céder à la paranoïa ambiante ! La jeune détective va se retrouver confrontée à ses propres angoisses, dans un climat particulièrement tendu et hostile.


L'opinion de Miss Léo :

Quel plaisir de retrouver Rosa Montero dans un nouveau roman ! La géniale et toujours inspirée créatrice du Roi Transparent et du Territoire des Barbares se renouvelle de façon surprenante à chaque ouvrage, et j'éprouve toujours autant de satisfaction à la lire. J'ai pourtant été très surprise lorsque j'ai découvert le thème de ce dernier opus, à des années lumière de l'univers moyenâgeux dans lequel évoluait la jeune Léola dans le Roi Transparent. La romancière espagnole nous propose cette fois de la suivre dans une intrigue futuriste, vaguement inspirée de Blade Runner, mêlant subtilement ambiances de polar et de SF. Il n'en fallait pas plus pour éveiller ma curiosité !

A celles et ceux d'entre vous qui objecteraient que "la SF, ce n'est pas pour eux", je répondrai qu'ils auraient bien tort de se priver de la lecture de ce formidable roman, dont les problématiques et l'ambiance paranoïaque sont en réalité très proches de celles du monde dans lequel nous vivons. Je rappelle que j'ai moi-même été longtemps réfractaire à la SF, avant que certaines lectures bien choisies ne me permettent d'élargir mon univers littéraire, et même de trouver quelque intérêt à un genre que j'avais jusque là relégué au quarante-deuxième rang de mes préoccupations (clin d'oeil à mes amis geeks fans de H2G2). J'ai notamment lu il y a une bonne dizaine d'années le célèbre roman de Philip K. Dick à l'origine du film de Ridley Scott (titre original : Do androïds dream of electric sheeps ?), auquel Rosa Montero rend ici explicitement hommage. le lecteur averti s'amusera des nombreux clins d'oeil qui émaillent le roman, le plus visible d'entre eux étant évidemment la présence de réplicants évoluant au milieu des humains. Plus subtil : le titre, qui fait référence au monologue de Rutger Hauer dans les dernières minutes du film, plus connu sous le nom de "Tears in rain soliloquy".

"I've seen things you people wouldn't believe. [laughs] Attack ships on fire off the shoulder of Orion. I watched c-beams glitter in the dark near the Tannhäuser Gate. All those moments will be lost in time, like [coughs] tears in rain. Time to die."

Nous voici propulsés à l'aube du XXIIème siècle, plus précisément en l'an 2109 (Blade Runner se déroulait en 2019 : hasard ou coïncidence ?), dans un monde à la fois très proche et très différent du nôtre. Les Etats-Unis de la Terre tentent de maintenir un semblant d'ordre sur une planète au bord du chaos, fragilisée par les nombreux bouleversements liés au réchauffement climatique. Les événements les plus marquants du XXIème siècle nous sont présentés par le biais des Archives Centrales, qui interrompent le cours du récit pour faire le point sur la situation géopolitique et technologique du monde dans lequel évolue la réplicante Bruna Husky. J'ai beaucoup aimé ces passages, que j'ai lus avec enthousiasme et avidité ! On découvre par exemple que la Terre est désormais entourée de deux mondes flottants artificiels et déjà surpeuplés, tandis que certaines planètes lointaines ont pu être colonisées, dans le but d'en exploiter les ressources. Les progrès scientifiques ont permis des avancées majeures dans le domaine de la conquête spatiale, également facilitée par le perfectionnement des dispositifs de téléportation, et les tâches les plus pénibles et/ou dangereuses sont désormais confiées aux techno-humains, les fameux réplicants, androïdes ultra-perfectionnés dotés de souvenirs artificiels et "condamnés" à effectuer pendant toute la durée de leur courte vie (une dizaine d'années seulement) les missions pour lesquelles ils ont été créés.

La grande réussite du livre consiste à projeter dans cet univers futuriste inventif et cohérent les valeurs et les enjeux de l'époque actuelle. Les problèmes soulevés par le roman entrent en résonance avec la situation que nous connaissons aujourd'hui, et il y a là matière à une passionnante réflexion. Bienvenue dans un monde où l'air payant fait désormais l'objet d'odieuses spéculations, monde dans lequel les plus pauvres se voient ipso facto relégués dans d'étouffants ghettos pollués, où ils croupissent en attendant de succomber à une mort précoce, sans jamais avoir aperçu le Soleil. Bienvenue dans un monde où les villes côtières sont désormais enfouies sous les eaux et exploitées par les professionnels du "tourisme humide", qui les font visiter chaque année à des millions de vacanciers impatients de découvrir les anciennes Manhattan ou Amsterdam, fleurons d'une époque désormais révolue. Bienvenue dans un monde ravagé par les guerres et les famines, qui tente de retrouver un fragile équilibre après avoir connu d'innombrables luttes fratricides pendant toute la durée du XXIème siècle.

Le réchauffement climatique a considérablement modifié nos modes de vie, et de nombreuses espèces animales ont disparu (la viande est d'ailleurs remplacée par divers ersatz dans l'alimentation de nos futurs descendants). Les ours polaires se sont TOUS noyés, et l'on prend désormais des douches de vapeur, tandis que la végétation des villes se résume à quelques dizaines d'arbres artificiels, regroupés dans des "parcs-poumons". Tout cela nous renvoie à nos propres préoccupations écologiques, à l'heure ou l'humanité se retrouve confrontée aux choix les plus importants de son histoire. le roman de Rosa Montero fourmille de détails pertinents, souvent amusants, parfois effrayants, qui rendent crédible le monde dans lequel évolue Bruna. La jeune réplicante mène son enquête dans une Madrid qui nous semble à la fois étrange et familière, et force est de constater que l'espèce humaine n'a que peu évolué depuis le début du nouveau millénaire. Des larmes sous la pluie dresse le portrait d'une société paranoïaque, en proie à l'intolérance et au racisme, où la peur de l'autre conduit immanquablement à différentes formes d'ostracisme ou de discrimination. Les réplicants comme les aliens, communément appelés "bestioles", subissent le même mépris, et sont fréquemment exploités dans des conditions proches de l'esclavage. Nous retrouvons également quelques travers de nos sociétés occidentales : manipulation de l'information, influence croissante des partis d'extrême-droite, injustice économique (les laissés pour compte subsistent en exécutant des petits boulots sous-payés), politique répressive, légalisation de l'euthanasie . . .

A ces thèmes graves viennent s'ajouter quelques clins d'oeil plus légers : on découvre ainsi que les employés des transports madrilènes se mettent fréquemment en grève, au grand désespoir des usagers du tramway, généralement bondé aux heures de pointe. Ca ne vous rappelle pas quelque chose ?? La chirurgie esthétique est désormais monnaie courante, donnant l'illusion d'une jeunesse éternelle, alors que l'être humain demeure désespérément mortel. On apprend également que la fin du monde est prévue pour le 3 février 2109, comme ne manquent pas de le clamer à qui veut l'entendre des groupes d'Apocalyptiques illuminés ! La présidente du Mouvement Radical Réplicant répond quant à elle au nom de Myriam Chi. Myriam Chi ? Ne s'agirait-il pas là d'une référence à Myriam Chirousse, l'excellente traductrice du roman, dont j'avais déjà pu apprécier la qualité du travail sur le Roi transparent ? Celle-ci a probablement apprécié cette petite attention de l'auteur !

Ce passionnant univers estampillé SF sert de cadre à une enquête policière tout à fait satisfaisante, que l'on a grand plaisir à suivre jusqu'à son dénouement. Des larmes sous la pluie est aussi un roman noir, et tous les ingrédients les clichés du genre sont ici réunis. L'intrigue se distingue cependant par la personnalité originale et atypique de son détective privé, qui n'a rien à envier aux Philip Marlowe et autres Sam Spade, lesquels cèdent ici la place à une jeune et attachante réplicante de combat. Rosa Montero compose un personnage de femme forte et fragile, sensible, qui se révèle presque plus humaine que les humains. Athlétique et solitaire, Bruna Husky se sent menacée par tous, et mène son enquête comme bon lui semble. Elle consacre une bonne partie son temps libre à faire des puzzles (s'attirant ainsi toute ma sympathie), et se répète en boucle cette obsédante litanie : "Quatre ans, trois mois, vingt jours", "Quatre ans, trois mois, dix-neuf jours" . . . Quatre ans et trois mois, soit le temps qu'il lui reste à vivre avant que la mort ne l'emporte définitivement. C'est là le triste sort des réplicants, condamnés à mourir d'un cancer dix ans après leur mise en service. Cette terrible fatalité permet à l'auteur de soulever quelques intéressantes questions philosophiques. Qu'est-ce que l'humanité ? Sommes nous définis par rapport à nos souvenirs ? Par rapport à nos rêves et autres aspirations ? Rosa Montero conduit à travers le personnage de Bruna une réflexion sur notre propre mortalité, ainsi que sur le travail de deuil consécutif à la mort d'un proche. Cela ajoute encore de la profondeur à un roman décidément très abouti.

Rosa Montero se révèle comme toujours redoutablement efficace, et capte l'attention de son lecteur dès la première phrase. Elle prouve une nouvelle fois toute l'étendue de son talent de conteuse, construisant sans jamais décevoir une oeuvre cohérente et d'une grande richesse thématique, transcendée par de superbes personnages féminins. J'ai préféré le Roi transparent, mais ce dernier roman est cependant très réussi, et mérite d'être découvert. Je vais pour ma part me diriger vers les autres textes de l'auteur.


Un excellent roman de science-fiction. Recommandé par Miss Léo !
Lien : http://leslecturesdeleo.blog..
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critiques presse (2)
Actualitte
07 novembre 2023
Quand on voit comment les auteurs de science-fiction du siècle dernier étaient visionnaires quant à l’avenir du monde, cette vision que Rosa Montero nous propose aujourd’hui de notre possible demain est assez préoccupante : en fait, rien ne va vraiment changer !
Lire la critique sur le site : Actualitte
Lhumanite
15 avril 2013
Bienvenue dans un univers qui évoque avec force celui de Blade Runner. Rosa Montero se lance dans le roman d’anticipation et s’amuse à projeter nos peurs, nos angoisses, nos colères et nos révoltes dans un futur proche qui ne va pas sans rappeler notre présent.
Lire la critique sur le site : Lhumanite
Citations et extraits (58) Voir plus Ajouter une citation
Il y avait peu de gens qui, comme Yiannis, se passaient complètement des innombrables traitements que le marché offrait contre la vieillesse, depuis la chirurgie plastique ou bionique jusqu’aux rayons gamma ou à la thérapie cellulaire. Certains les refusaient par pur immobilisme, parce que c’étaient des rétrogrades récalcitrants, nostalgiques d’un passé lumineux qui n’avait jamais existé, mais la plupart de ceux qui n’utilisaient pas ces thérapies ne pouvaient tout simplement pas se les payer. Comme, en général, les gens préféraient se faire un traitement avant de se payer de l’air propre, avoir des rides était devenu l’indice clair d’une pauvreté extrême.
Le cas de Yiannis, toutefois, était un peu différent. Il n’était pas pauvre et ce n’était pas non plus un réactionnaire, bien qu’il fût un tantinet vieux jeu, un anachronique gentleman du XXIe siècle. S’il n’utilisait pas de thérapie rajeunissante, c’était surtout pour une raison esthétique : les ravages de la vieillesse ne lui plaisaient pas, mais les retouches faciales lui paraissaient plus laides encore.
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Tout organisme téléporté subit une altération atomique : le sujet qui est reconstruit à destination n'est pas exactement le même que je sujet d'origine. En général, ces mutations sont minimes, subatomiques et inappreciables. Mais un nombre significatif de fois, les changements sont importants et dangereux : un oeil qui se déplace sur la joue, un poumon défectueux, des mains sans doigts et même des crânes dépourvus de cerveau.
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Bruna ouvrit la boîte aux lettres et tomba sur un charivari de messages publicitaires tridimensionnels et holographiques. Ils étaient programmés pour se mettre en marche au moindre rayon de lumière, et maintenant, à peine activés, ils remplissaient la petite boîte d'un tohu-bohu gesticulant de formes et de couleurs, de voix nasillardes et de musiques grinçantes.
Voilà pourquoi elle détestait aller chercher le courrier, se dit-elle avec agacement.
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(une femme vient de se blesser)
Bruna se rua sur la femme, qui s'était effondrée au milieu des convulsions.
- Maison, appelle les Urgences (...)
- Service des Urgences.
- Une femme vient de se...Une femme vient de perdre un oeil !
- Numéro de l'assurance, s'il vous plaît (...)
- Je ne le connais pas, on ne peut pas laisser ça pour plus tard ? (...)
- Très triste, mais si elle n'est pas assurée et à jour dans ses cotisations, nous ne pouvons rien faire.
L'homme coupa la connexion.
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- Cuncta fessa, murmura l'archiviste.
- Quoi ?
- Octave Auguste est devenu le premier empereur romain parce que la République lui avait octroyé d'immenses pouvoirs. Et pourquoi la République avait-elle fait ça ? Pourquoi s'est-elle suicidée pour céder la place à l'Empire ? Tacite l'explique ainsi : Cuncta fessa. Ce qui veut dire : Tout le monde est fatigué. La fatigue face à l'insécurité politique et sociale est ce qui a conduit Rome à perdre ses droits et ses libertés. La peur provoque une faim d'autoritarisme chez les gens. C'est un très mauvais conseiller, la peur. Et maintenant regarde autour de nous, Bruna : tout le monde est effrayé. Nous vivons des moments critiques. Peut-être que notre système démocratique est lui aussi sur le point de se suicider. Parfois, les peuples décident de se jeter dans l'abîme.
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Videos de Rosa Montero (81) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Rosa Montero
Le saviez-vous que la la romancière et journaliste madrilène Rosa Montero a une formation en psychologie ? Les masterclasses littéraires « En lisant, en écrivant » sont l'occasion de poser aux grands auteurs contemporains, français et internationaux, autant de questions qui vous viennent à l'esprit. Pour cette masterclasse Rosa Montero est interviewée par Marie Sorbier.
En collaboration avec le Centre national du livre et France Culture à parler de sa pratique de l'écriture.
Pour retrouver toutes les Masterclasses du cycle "En lisant, en écrivant" : https://www.bnf.fr/fr/agenda/masterclasses-en-lisant-en-ecrivant
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Thème : Instructions pour sauver le monde de Rosa MonteroCréer un quiz sur ce livre

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