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ISBN : 2757858475
Éditeur : Points (02/06/2016)

Note moyenne : 3.83/5 (sur 180 notes)
Résumé :
Chargée d'écrire une préface pour l'extraordinaire journal que Marie Curie a tenu après la mort de Pierre Curie, Rosa Montero s'est vue prise dans un tourbillon de mots. Au fil de son récit du parcours extraordinaire et largement méconnu de cette femme hors normes, elle construit un livre à mi-chemin entre les souvenirs personnels et la mémoire collective, entre l'analyse de notre époque et l'évocation intime.
Elle nous parle du dépassement de la douleur, de ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (64) Voir plus Ajouter une critique
Sarindar
  21 septembre 2015
Avec L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir, Rosa Montero a-t-elle conscience d'avoir atteint un sommet. Et Piatka, qui m'a fait découvrir cet auteure et ce livre, sait-elle ce que je lui dois ?
Par où commencer et où s'arrêter dans son commentaire pour justement rendre compte de cette lecture ?
Je me garde quelques pages finales à lire pour être sûr de ne pas me laisser gagner par la tentation de tout dévoiler au lecteur, et, d'ailleurs, comment le pourrais-je, quand je vois l'infinité d'interrogations et de conclusions qui naissent sous la plume de Rosa Montero au fil du récit. Prenez ce livre, toutes affaires cessantes, il est d'une richesse, qui ne peut que venir grossir le fleuve des rencontres les plus marquantes que l'on puisse imaginer entre gens de lettres et lecteurs.
Le premier chapitre, L'art de dissimuler la douleur, plante le décor à l'aide de faits, de constats, de questions, de certitudes et de doutes, toutes choses différemment et "mêmement" éprouvées, qui jalonnent les parcours de vie rapprochés et comparés de l'auteure et de la très célèbre savante Marie Curie (1867-1934). C'est l'occasion pour l'auteure de se livrer à une réflexion sur les rapports qu'entretiennent en nous les phénomènes de la vie et de la mort. Premier constat : les naissances et les morts, ces deux bornes, font rupture dans la vie de ceux qui en sont témoins, et donc dans le fil continu du temps. Chacun est unique, et Marie Sklodowska le fut excellemment et simplement aussi, avec ses deux Prix Nobel, un en physique et un en chimie, excellemment car elle fut et est encore la seule femme (44 Prix Nobel pour les femmes toutes matières confondues contre 786 pour les hommes jusqu'en 2011) et surtout la seule personne à en avoir reçu deux dans des disciplines scientifiques différentes, et simplement parce qu'elle parvint à cette consécration par ses seules forces, puisées en elle-même et dans la relation qui l'unit à peine plus de douze ans à Pierre Curie (1859-1906). A quoi donc ces deux-là attachèrent-ils leurs noms ? A la radioactivité pour ce qu'elle peut de bien et ce qu'elle fait de mal dans leurs vies d'abord et dans les nôtres depuis. Pressentaient-ils ces effets ? Savaient-ils ce qu'ils faisaient et ce que cela entraînerait. Que ce soit oui ou non, tout cela est le fruit de notre temps. Passons par-dessus le cas des femmes qui auraient pu engranger des Prix Nobel et qui se firent voler le résultat de leurs travaux par des hommes - bien que tout cela ne soit pas anodin ! : Lise Meitner, Rosalind Franklin, Jocelyn Bell -, et venons-en à ce qui sert de point de départ au livre de Rosa Montero, le projet de préface au Journal de Marie Curie. La lecture de ce dernier l'a entraînée bien plus loin, et nous avec elle, grâce a cela. Un journal personnel qui a directement à voir avec l'accident mortel de Pierre, qu'une voiture à cheval a renversé dans Paris en 1906. Rosa Montero s'appuie sur ce texte et des biographies de Marie, mais elle sent la nécessité de relier celles-ci à autre chose, de les mettre au service d'une histoire où sera explorée la place de la femme dans la société. Première femme à être honorée par le Nobel puis doublement, Marie Curie-Sklodowska avait d'abord ouvert la voie en étant la première femme diplômée en sciences à la Sorbonne et la première à occuper une chaire. Et la première aussi à se faire une place au Panthéon, parmi les Grands Hommes, rejointe depuis par quelques autres femmes qui furent elles aussi remarquables dans leurs vies et leurs engagements.
Dans le chapitre : L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir, Rosa Montero explore le territoire de l'après-disparition et de l'absence, temps du "retenir" et de la sidération. Pierre est parti, à jamais, et Marie s'enferme dans le silence. Mutisme presque complet. Que se passe-t-il et que cache ce refus de parler ? Un abasourdissement ? "Plus jamais", deux mots inconcevables, qui vous mettent à la torture. Mais non, c'est une illusion. Il va revenir, il est là. Ne croit-on pas les voir ces morts, ces "vivants" qui nous sont chers et indispensables ? Et comme Marie-Madeleine et Marie, mère de Jésus, qui s'en vont au tombeau soigner le corps du crucifié (la pierre n'était-elle pas roulée ? L'a-t-on déplacée pour leur permettre d'entrer ?), une autre Marie utilise un mouchoir en pensant soigner le visage meurtri et ensanglanté de Pierre. Que signifie ce geste de soignante ? Pierre n'est-il pas censé être mort ? Il faut l'insistance de la sœur de Marie, Bronya, pour que la veuve accepte de brûler les vêtements du défunt, récupérés le jour de l'accident. Comme nous n'acceptons pas que l'être que nous voulons serrer dans nos bras s'en aille, notre société voudrait oublier la mort, la cacher, la taire. Et pourtant, elle est là !!! Nous la tolérons si peu que nous prenons le deuil comme si nous tombions malades. "Parce que ça se dit précisément comme ça, écrit fort justement Rosa Montero : Untel ne s'est pas encore rétabli de la mort d'Unetelle". Et d'ajouter, tout aussi finement : "La vie se fraie un chemin avec la même opiniâtreté qu'une plante minuscule capable de fendre un sol en béton pour sortir sa tête. Mais en même temps, la peine suit aussi son cours. Et c'est ce que notre société ne gère pas bien : aussitôt nous cachons ou nous interdisons tacitement la souffrance". Dans cet océan de douleur, Marie a dû chercher sa planche de salut et l'a peut-être trouvée grâce à la tenue de son Journal intime, et ce fut pour elle le meilleur moyen de faire son deuil, même si elle ne réussit jamais à le faire complètement. Au moins trouva-t-elle avec la page blanche un moyen de continuer le dialogue avec le défunt, et un autre dans l'œuvre scientifique poursuivie. Tout prit alors d'autres couleurs pour elle, et la mémoire de Pierre et des années passées avec lui furent ainsi embellies. Et Rosa Montero d'écrire : "Nous avons tous besoin de beauté pour que la vie soit supportable. Fernando Pessoa l'a très bien exprimé : "La Littérature, comme toute forme d'art, est l'aveu que la vie ne suffit pas"."
Dans le chapitre : Une petite étudiante polonaise bien sage, visite et interroge le passé de Marie (Manya) Sklodowska, et part pour cela de son apparence physique connue, au travers des photos où nous la voyons apparaître, en notant tout de suite qu'elle a l'air toujours grave sur tous les clichés. "Ce qui prédomine dans ses portraits, écrit Rosa Montero, c'est un front volontaire, des sourcils froncés, une bouche serrée par l'effort". Au total, on lui voit une morphologie à laquelle elle va infliger pendant des années, de par son travail, des radiations qui vont la miner mais qu'elle tentera de supporter stoïquement. On parle aussi de sa frugalité, de son mauvais régime alimentaire. Légende ? Non, cela est réel. Faut-il parler d'anorexie ou de mœurs de jeune fille sportive qui souhaita, devenue femme et mère, la même chose pour ses filles ? N'oublions pas non plus qu'avant de rencontrer Pierre, elle a vécu dans le dénuement et qu'elle a connu les vaches maigres. Que peut-on dire de la partie polonaise de l'existence de Marie ? Qu'elle traversa des moments de privation, fort difficiles, dans une patrie éclatée en morceaux par les ennemis héréditaires, Russes, Autrichiens et Prussiens. Sa mère mourut de la tuberculose lorsqu'elle avait onze ans. En tirera-t-elle la leçon qu'il faut tout faire pour préserver les "siens" des maux destructeurs ? Quand elle se saura malade, atteinte par les effets de la radioactivité, elle s'efforcera, trait caractéristique mais révélateur de souffrance partagée, de ne plus toucher ses filles, qui ne comprendront pas immédiatement ou peut-être jamais. Mais si l'on évite les contacts qui peuvent faire des dégâts chez les vivants lorsqu'on est atteint d'un mal, ou que l'on va l'être, on redouble ceux qui nous relient à nos parents après leur décès. Marie honora sa mère défunte en faisant la carrière que celle-ci n'avait pas pu faire (le sacrifice des femmes mesurable dans le temps, dans les choix durables, dans les gestes du quotidien !) et elle honora son père, qui ne sut pas reconnaître ce geste à sa juste valeur, en s'occupant elle aussi de physique. Elle met tout au service de cette ambition, et renonce aux frivolités et en n'accordant qu'une place très réduite à son apparence. Elle le portait aussi physiquement, comme on l'a noté, et comme le remarquera Einstein, qui ne craindra pas de parler de froideur. Toujours ce masque qui, en réalité, cache beaucoup de sensibilité. Et dans ce personnage sévère qu'elle se compose, et que d'autres femmes qui chercheront à se faire connaître par leur savoir, sculpteront à leur tour, comment éviter le piège de la ressemblance avec un homme ?

Question à laquelle Rosa Montero apporte peut-être un début de réponse dans le chapitre qui suit : Des oiseaux aux ventres palpitants. On y voit Marya Sklodowska adhérer aux idées d'Auguste Comte qui, comme l'écrit Rosa Montero "s'écartait de la religion et consacrait la science comme voie unique pour connaître la réalité et améliorer le monde" (rêve utopique). Mais cela donne des ailes à Marie, qui a de l'ambition. Elle se donne le droit, bravant les interdits et les schémas tout faits, d'être ambitieuse comme un homme peut être ambitieux. Pour les autres, à l'époque, ce n'était "pas naturel", ce n'était pas le rôle d'une femme, qui devait laisser ce rôle aux hommes et se sacrifier pour leur succès et le bonheur familial (homme et enfants compris). Manya a bien failli tomber elle-même dans ce panneau en devenant amoureuse d'un homme pour la première fois de sa vie. L'heureux élu se nommait Casimir Zorawski, et il était étudiant en mathématiques à Varsovie. Marya était institutrice et prenait des risques en donnant des cours de lecture et d'écriture aux paysans (ce qui était alors interdit et sanctionné par une peine de prison qu'heureusement la jeune fille ne connut pas). Très - ou trop - beau, Casimir, était-ce possible avec une jeune fille aussi sérieuse que Manya, faillit bien réussir à détourner la future Marie Curie du noble travail de l'esprit et de sa destinée, n'eût été l'opposition catégorique des parents du jeune homme au projet que ce dernier formait de convoler en justes noces avec elle. Casimir se plie aux volontés de ses parents, et c'est la déception et le désenchantement pour Marya, qui semblait rongée par la passion, une fois n'est pas coutume. Manque de chance et véritable torture : Manya continuera à travailler pour cette famille en étant la préceptrice des autres enfants des Zorawski. Elle se sait "faible" alors notre Marya : comme elle aimerait ne se consacrer qu'à la science et être plus forte ; aura-t-elle jamais raison de cette fragilité (si c'en est une) ? Elle est alors victime d'une "véhémence dans l'autoflagellation", note Rosa Montero. Les dégâts provoqués par un échec amoureux nous font remettre en question beaucoup de choses et nous rendent excessifs dans la réaction.
C'est sur une note différente que commence le chapitre suivant : Le feu domestique de la sueur et de la fièvre. "L'enfance est un lieu auquel on ne retourne pas, mais qu'en réalité on ne quitte jamais", écrit Rosa Montero, qui ajoute : "Ce que nous sommes aujourd'hui plonge ses racines dans le passé". Qui ne souscrirait à cela, à ces accents de la vraie nostalgie venue de loin, du paradis perdu de notre enfance, que ce souvenir soit "paradisiaque" ou "infernal". Et tout regret se nourrit du souvenir de ce loitain rivage jamais retrouvé et pourtant jamais quitté. A quel souvenir d'enfance, de bonheur fugace, renvoyait chez Marie le souvenir idyllique de ce week-end avec Pierre à Saint-Rémy-lès-Chevreuse, peu avant l'accident qui ôta la vie à son mari ? Mais si les contes des Mille et une Nuits sont un jeu avec la Parque, le silence peut être une façon de s'éviter de raviver la blessure. Car c'est bien par peur de souffrir que Marie interdit à ses filles de parler de leur père défunt. Mais, quoi que l'on fasse, ils sont marqués ces visages de la veuve et des orphelines de père sur cette photo de famille que décrit Rosa Montero et qui a été prise deux ans après le départ de Pierre pour l'autre monde. Et, volonté consciente ou pas, l'une des filles, celle qui est la plus instruite des deux, Irène, est mise dans l'obligation de marcher sur les traces de son père pour obéir à ce que souhaite sa mère. Et Irène occupera en effet la place que l'on a voulu lui assigner. L'occasion pour Rosa Montero de souligner qu'elles sont complexes et néanmoins fort belles les relations qui se tissent entre parents et enfants. Des parents qui voudraient, quoi qu'ils s'en défendent, tel avenir pour leurs enfants et qui donneraient leur vie, leur sang pour cela. Et des enfants qui mettent leurs parents si haut qu'ils ne peuvent un jour qu'être déçus de ne pas les voir habiter sur ces sommets de la divinité où ils pensaient les trouver dans la réalité, dans la confusion qui était la leur de l'imaginaire et du réel. Et des adultes enfin qui réinventent leur vie, comme des enfants, quand le destin l'a brisée. Car devenir veuf ou veuve est l'occasion, souvent (mais pas toujours) d'embellir la relation interrompue, le rapport que l'on a eu avec le conjoint défunt, en lui donnant les couleurs du mythe, quand bien le chemin n'était pas toujours semé de roses sans épines du vivant du cher disparu.
Nous voici au chapitre intitulé : Éloge des gens bizarres. Marya arrive à Paris et fait connaissance avec Pierre en 1894. Elle a vingt-sept ans. Quelque chose se passe dès les premiers regards échangés, dès la première conversation, par l'entremise d'un Polonais. "Quand j'entrai, consigne Marie dans son Journal, Pierre Curie se trouvait dans l'embrasure d'une porte-fenêtre donnant sur un balcon. Il me parut très jeune, bien qu'il fût alors âgé de trente-cinq ans. J'ai été frappée par l'expression de son regard clair et par une légère apparence d'abandon dans sa haute stature". Enfant, il a d'abord été, semble-t-il, dyslexique, comme le furent Einstein et Rutherford. Un tuteur s'occupe de son éducation jusqu'à ses seize ans. Il s'adonne à la recherche scientifique et se fait inventeur avec son frère, mais il redoute encore d'aller jusqu'au doctorat, mais cela va changer au contact de Marie. C'est peu de dire qu'il a eu le coup de foudre : il sait, par intuition, que son avenir est avec Marie. "Ce serait une belle chose, écrit-il dans une lettre à Marie, que de passer la vie l'un près de l'autre, hypnotisés dans nos rêves". "Façon géniale de lui proposer une vie à deux", commente Rosa Montero. Marie ne paye pas immédiatement cet amour de retour. Mais elle ne va cependant pas résister bien longtemps. Ils allaient si bien ensemble, ces deux rêveurs, ces deux idéalistes. Certes, elle semblait être rigide et austère et tendait sa volonté comme un arc en tirant toutes ses flèches au service de la recherche. Mais, nous l'avons vu, c'est une carapace sous laquelle elle cache une profonde sensibilité. Avec le temps, l'armure se fend, et elle apprend, et se met à vivre et à aimer, tous les petits plaisirs lui paraissant être des cadeaux du ciel et des effets de la grâce. Même si cela ne se devine pas au premier abord, il y a bien chez elle, Rosa Montero est en certaine, une sensitive sensuelle. Pierre disparu, saura-t-elle se ressourcer à ces souvenirs ? Elle ne craint rien tant que la trahison de la mémoire, qui n'est jamais très fidèle lorsqu'on la convoque - ou quand on oublie de la solliciter sérieusement. Et pourtant, il suffit d'un lieu, d'un détail, d'un objet et... Boum ! "La bombe du souvenir explose dans votre tête", conclut dans ce chapitre Rosa Montero.
Radioactivité et confitures, tel est le titre du passage suivant. Et 1895 est une année pas comme les autres, car Pierre et Marie se marient civilement en juillet. Pierre a fait le bon choix : avec Marie pour épouse, il partage le même goût pour la science, et sait qu'il n'aura pas à renoncer pour elle à son travail scientifique. C'est le miracle de l'harmonie qui se produit, et celui de l'égalité dans cette vie vouée à la recherche. 1895 est aussi l'année où Wilhelm Rontgen découvre fortuitement les rayons x et radiographie la main de son épouse. Et l'année suivante, Becquerel fait le constat que les sels d'uranium projettent des radiations invisibles. Ces deux découvertes vont orienter les recherches de Marie qui ne chôme pas à ce moment-là, car Pierre et Marie partagent tout, hormis les tâches domestiques, qui restent essentiellement féminines. Il n'y a donc pas de mari parfait. Ajoutons que, par souci d'économie, le couple s'interdit toute aide extérieure. Marie s'occupe de tout, avec abnégation. Elle est sur tous les fronts, et elle fait front. Et si, comme si cela ne suffisait pas, la voici enceinte d'Irene en 1897. Par chance pour Marie, son beau-père, devenu veuf, aida sa bru à s'occuper d'Irène. Du coup, Marie peut préparer soigneusement son doctorat. Si, comme le père de Manya le prétendait, Marie manquait d'équilibre, on veut bien être tous comme elle, et cumuler les déséquilibres, tant Marie nous paraît être forte.
Dans La sorcière au chaudron, on voit Marie étudier le degré de conductivité électrique de l'air, et Pierre se mettre sur le coup et lui prêter main forte. Trop accaparée par ses travaux et sa manipulation de la pechblende, minerai qui nous semble tout droit sorti d'un atelier d'alchimiste, elle ne mange que fort peu. Et la voici qui extrait le radium, sans bien le comprendre au début. Le couple ne saura qu'il a réussi à l'isoler qu'en 1902. C'est le polonium qui est d'abord identifié. Tout cela est bien sûr largement plus radioactif que l'uranium. Mais les Curie n'y prêtent pas attention et font leur première communication à l'Academie des Sciences le 26 décembre 1898. Immédiatement, on se mit à chercher des applications possibles dans le monde médical. De nos jours, on a, en médecine, la radiothérapie pour traiter les cancers, mais le cobalt a maintenant remplacé le radium. Cependant, ce dernier servit d'abord à tout, par exemple en cosmétique. Comme si le radium avait des vertus sanitaires. Avant le radium, d'autres produits dangereux avaient aussi été utilisés par les femmes pour se rendre belles, et ce fut le cas du sulfure de mercure, du sulfure de plomb et de la chaux vive, que l'on utilisa pour les poudres à joue et les rouges à lèvres. Et vint le radium, que l'on allait utiliser partout et pour tout, avant que le pétrole ne vienne le supplanter, même si c'était en faible quantité. Et heureusement qu'il était coûteux d'utilisation, car on imagine le résultat si tel n'avait pas été le cas. Mais l'on fit ainsi pendant plus de trente ans, avant qu'un charlatan ne prescrivît, en 1925, une potion douteuse, le Radithor qui envoya ad patres un champion de golf millionnaire, Ében Byers, qui avait englouti des litres de ce breuvage. L'événement fit grand bruit et porta un rude coup à l'industrie qui faisait usage du radium dans nombre de produits commercialisés, tels des vêtements pour bébés et pour enfants. Mais l'on n'en était pas encore là, et c'est à son risque seul - un risque permanent et qui sera toujours menaçant - qu'en 1902, Marie parvint à mesurer la masse du radium. Son père mourut peu après, sans savoir que sa fille allait acquérir la célébrité avec cette découverte dont il mesura mal l'intérêt sur le moment. "Quel dommage que ce travail ne présente qu'un intérêt théorique", avait-il déclaré en mauvais prophète.
Après son père, Marie a donc perdu son époux. Pierre est mort le 19 avril 1906. Il avait 47 ans et elle 38. Ils vivaient ensemble depuis onze ans et, bien sûr, elle n'avait pas vu venir cet événement. L'inhumation de la victime renversée en plein Paris par une voiture hippomobile est relatée dans un quotidien où l'on dépeint une Marie Curie au "regard constamment fixe et dur". Ici, c'est pour Rosa Montero le moment de réfléchir sur ce point : l'ignorance de ce qui va venir, de
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Piatka
  22 février 2015
Le 30 avril 1906, Marie Curie désespérée par la mort accidentelle de Pierre, son mari, commence la rédaction d'un journal sous forme de lettres qu'elle lui adresse pendant une année environ, façon pour elle d'exorciser la douleur, d'atténuer l'absence après onze années de vie commune. Il avait 47 ans et elle 38.
" Cher Pierre que je ne reverrai plus ici "
Un siècle plus tard, l'éditrice de Rosa Montero lui demande de rédiger une préface pour ce même journal, court document d'une vingtaine de pages d'une densité manifeste. Commence alors pour l'écrivain une quête singulière puisqu'elle vient elle-même de perdre son compagnon et se trouve aussi confrontée au dénuement violent causé par la perte d'un être cher.
Mais, " Ce livre n'est pas un livre sur la mort. "
Bien sûr, l'écrivain s'est documentée sur la vie de pionnière de Marie Curie.
" J'ai toujours trouvé cette femme fascinante, comme pratiquement tout le monde d'ailleurs, car c'est un personnage hors norme et romantique qui semble plus grand que la vie. Une Polonaise spectaculaire qui a été capable de remporter deux prix Nobel, le Nobel de physique en 1903 avec son mari, Pierre Curie, et le Nobel de chimie en 1911 en solitaire. "
" La seule personne que la gloire n'ait pas corrompue. " disait d'elle Albert Einstein.
Ce livre, loin d'être une nième biographie de la célèbre physicienne est un récit intime croisé de deux chemins de vie, de deux vies de femmes à des époques différentes. À partir d'extraits du journal de Marie, Rosa évoque tour à tour la chercheuse mais aussi ses propres souvenirs, elle s'interroge sur l'évolution de la place des femmes dans la société, sur les relations au sein d'un couple.
C'est ce qui rend ce récit original et intéressant, même si j'admets que par moments certains passages personnels de Rosa ne m'ont pas autant intéressée que ceux concernant Marie, qui s'est révélée être, sous la plume alerte de Rosa, une amoureuse passionnée, une personnalité engagée et combative.
Loin de sombrer dans la tristesse et le renoncement, ce texte souvent tendre est truffé de magnifiques réflexions sur le pouvoir des mots, de l'amour, de l'inaltérable flamme vitale qui anime chacun. Marie et Rosa l'ont intuitivement compris :
" Pour vivre, nous devons nous raconter. Nous sommes un produit de notre imagination. "
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viou1108
  02 mai 2019
Coup de coeur et - chez moi c'est souvent lié - coup au coeur. Rien que le titre... On y ressent toute l'incrédulité, le déni, la détresse face à la mort de l'être aimé.
En l'occurrence, le point de départ de ce livre est la réédition du journal de Marie Curie, qu'elle a tenu après la mort de son époux, Pierre Curie. L'éditrice de Rosa Montero lui a demandé d'en écrire la préface, dans un moment où celle-ci ne s'était pas encore remise du décès de son mari après une longue maladie. Rosa Montero, plongée dans cette douleur depuis quatre ans, n'arrive plus à écrire. Mais le journal de Marie Curie, d'effet miroir en coïncidences, va l'entraîner dans un flot d'émotions et d'interrogations sur la mort et le deuil mais aussi l'amour, la vie, la culpabilité, le devoir, la science, les relations hommes-femmes, le pouvoir des mots et de l'imagination. Elle reprend alors la plume et retrace le parcours hors du commun de Marie Curie, une femme brillante et courageuse, souvent bridée par le sexisme de son époque. Elle raconte son amour indéfectible pour Pierre, qui le lui rend bien, et du deuil insurmontable qui la frappe quand celui-ci meurt absurdement, renversé par une carriole. Mais ce livre est bien plus qu'une biographie, parce que Rosa Montero nous parle aussi de sa propre histoire, de la perte terrible qu'elle subit à la mort de Pablo, de ses propres étapes de deuil (qui ne correspondent pas forcément à celles que ses amis ou les bouquins de développement personnel expliquent en théorie), des souvenirs qui ne s'effacent jamais mais qui, avec le temps, font doucement une place à la légèreté, à la joie de vivre, même si "dans ma tête, il est tout entier".
Dans ce parallélisme entre les deuils subis par Rosa Montero et Marie Curie, ce livre vogue donc entre les souvenirs personnels de la première et la biographie d'une scientifique exceptionnelle. Loin de larmoyer sur son sort, l'auteure ne reste pas coincée dans sa douleur, elle avance, désormais bien consciente de la mortalité de l'être humain et de la brièveté de la vie dont, par conséquent, il faut s'efforcer de jouir avant qu'il soit trop tard.
Ce livre génial, bourré de réflexions magnifiques sur la vie, la place des femmes, la douleur, respire l'authenticité : dans son propos, Rosa Montero est désarmante de simplicité, de sincérité, de fougue et de tendresse. Pour elle, l'écriture est vitale : "un satané enfer, parce qu'en perdant l'écriture, j'avais perdu le lien avec la vie". Ou encore : "Pour vivre, nous devons nous raconter. Nous sommes un produit de notre imagination". Quand un écrivain (se) raconte avec une écriture qui vient du coeur, moi c'est là que ça me touche.
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nadejda
  28 janvier 2015
J'aime depuis ses premiers livres, la fougue, la joie de vivre, la sensualité de Rosa Montero, sa sincérité et l'impression qu'elle donne d'écrire sans fards, directement. Et ma foi, malgré la perte douloureuse de son compagnon Pablo, douleur qui rien ne peut s'effacer, elle reste une auteure qui, dans des moments où l'on peut avoir envie de baisser les bras, vous redonne le désir de continuer, désir de vivre et d'aimer encore.
Elle parle avec émotion mais sans larmoiement, de la douleur mais aussi de l'espèce de paix, du gain d'un regard plus serein, plus ouvert et d'une grande acuité sur le monde qui l'entoure suite à la perte de l'amant et l'ami, du complice.
Elle a traversé une période stérile après le décès de Pablo Liscano
« j'ai passé presque quatre ans sans pouvoir écrire. Un satané enfer, parce que en perdant l'écriture j'avais perdu le lien avec la vie. Je ressentais une atonie, une distance avec la réalité, une grisaille qui éteignait tout, comme si je n'étais pas capable de m'émouvoir de ce que je vivais si je ne l'élaborais pas mentalement à travers des mots. »
Période dont elle sortira grâce à Elena Ramírez, directrice éditoriale chez Seix Barral, qui lui demande une préface à une réédition du journal de Marie Curie tenu suite au décès brutal de son mari, Pierre : “J'ai pensé à toi parce que ça reflète avec un dépouillement cru le deuil lié à la perte de son mari. Je crois que si le texte te plaît tu pourrais faire quelque chose de formidable, sur le personnage ou sur le dépassement (si on peut appeler ça comme ça) du deuil en général. Je crois aussi que, selon comment tu te plongeras dans le livre et comment tu te sentiras en écrivant, ce pourrait être une préface ou bien le corps central du texte, et le journal de Curie un complément… Je laisse la porte ouverte à toutes surprises.”
J'ai lu le texte. Et il m'a impressionnée. Mieux : il m'a happée. »

Et l'envie revient : « L'envie d'utiliser sa vie comme un mètre étalon pour comprendre la mienne, (…) L'envie d'écrire comme on respire. Avec naturel, avec #Légèreté.
Au gré du journal de Marie Curie elle revisite la vie de cette femme géniale et courageuse que l'on découvre en même temps qu'elle avec l'impression qu'elle écrit pour nous. Ce livre est un mélange de tout ce qui jalonne une vie, réflexion sur la difficulté d'être femme et de se faire entendre dans un milieu dominé par les hommes, de concilier sa vie de femme, ses enfants et sa vie de chercheuse au côté de Pierre Curie, puis d'affronter après sa mort les critiques et la hargne du milieu scientifique auxquels s'ajoutera la calomnie quand elle devient la maîtresse de Paul Langevin.
On sent une osmose entre Rosa Montero et Marie Curie mais elle reste très pudique sur sa propre douleur qui reste sous-jacente, n'envahissant pas ses propos.
Ce n'est qu'à la fin qu'elle parle directement de Pablo Lizcano :
« Dans ma tête, il est tout entier.
Mais la littérature, ou l'art en général, ne peut pas atteindre cet espace intérieur. La littérature s'applique à tourner autour du trou. Avec de la chance et avec du talent, peut-être qu'on parviendra à jeter à l'intérieur un coup d'oeil rapide comme l'éclair. (...) plus vous vous approchez de l'essentiel, moins vous pouvez le nommer. La moelle des livres se trouve aux coins des mots. le plus important des bons romans s'amasse dans les ellipses, dans l'air qui circule entre les personnages, dans les petites phrases. C'est pour ça, je crois, que je ne peux rien dire de plus sur Pablo : sa place est au centre du silence.
Et le lecteur le sent, toujours présent au long de ce beau livre comme il l'était dans la fiction « Des larmes sous la pluie » écrit pendant les mois où elle l'a accompagné dans sa maladie et qu'elle lui avait dédié.
Je regrette que, dans la version française du livre électronique, soient supprimées les photos qui accompagnent le texte espagnol ce qui donne l'impression de détenir un carnet de note et donne encore plus de vie, de proximité. de même à la fin le journal de Marie Curie est fourni en intégralité. Peut-être ces éléments sont-ils gardés dans la version papier…
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Marple
  20 août 2016
Bazar génial, ce livre mêle une biographie de Marie Curie, des réflexions sur le deuil, le couple ou la place des femmes dans la société et le témoignage de l'auteure sur la mort de son amour à elle, comme un miroir à la souffrance de son héroïne lors du décès de Pierre Curie.
Il est foisonnant, toujours passionnant, parfois déroutant. Quelques semaines après ma lecture, je n'en garde pas le souvenir d'un tout uniforme, mais de certaines bribes particulièrement chatoyantes : sur la vie de couple toute en tendresse et en douce routine des Curie, sur toutes les femmes spoliées de leur Prix Nobel au cours du temps, sur les dérapages passionnés de la scientifique privée de son équilibre en même temps que de son mari, sur son féminisme disons modéré, elle qui fut pionnière en de nombreux domaines, et pourtant en charge de toutes les tâches ménagères et jamais trop ostensiblement brillante en présence de son mari...
Les passages sur l'auteure et son homme sont intéressants également, mais plutôt dans la retenue et la pudeur. Pas de scènes de maladie, de douleur ou de mort comme je m'y attendais, ni de grandes démonstrations de sentiments. Juste une absence, un portrait en creux, quelqu'un qui devrait être là et n'y est plus... Et une grande empathie pour Marie Curie qui a vécu ça également et a pourtant réussi à poursuivre sa vie et ses recherches.
Il y a mille choses à découvrir ici, et mille raisons de lire ce livre. Alors s'il vous plait n'ayez pas l'idée ridicule de ne jamais le lire...
Challenge PAL et challenge Petits plaisirs 34/xx
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critiques presse (3)
Bibliobs   04 mars 2015
Dans un livre radioactif, la grande romancière madrilène Rosa Montero rend hommage à cette "mutante" qui fut "une pionnière absolue".
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Chro   24 février 2015
A l’arrivée, cette Idée ridicule de ne plus jamais te revoir sonne étrangement, empêtrée dans ses élans, ses pudeurs, ses digressions, chaque thématique abordée étant soulignée (artificiellement) par un usage immodéré de hashtags : il y en a partout.
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Actualitte   05 février 2015
Le lecteur n'a nul besoin d'effort. Il est aux côtés de Marie Curie et à l'instar de l'auteure, il ressent lui aussi cette proximité profonde, cette « étrange intimité avec cette scientifique polonaise aux sourcils froncés ».
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ZilizZiliz   04 janvier 2016
[...] les femmes, lorsqu'elles voulaient se mouvoir librement dans le monde, devaient se déguiser en hommes. Et il dut y avoir beaucoup, vraiment beaucoup de femmes travesties depuis le début des temps. Rien que dans 'Don Quichotte', on mentionne deux d'entre elles comme quelques chose de très normal. Mais le châtiment de cette audace pouvait être terrible. L'histoire de la papesse Jeanne, une légende singulièrement significative, en est un bon exemple. On raconte qu'au IXe siècle, une femme parvint à devenir pape pendant deux ans, sept mois et quatre jours, en se faisant passer pour un homme. Certains disent que son pontificat eut lieu entre 855 et 857, auquel cas il s'agirait de Benoît III ; et d'autres, que c'était en 872, ce qui correspondrait à Jean VIII. Le fait est que Jeanne était née à Mayence et qu'elle était très intelligente et amoureuse de la connaissance, comme notre Manya [Marie Curie]. Mais comme elle ne pouvait pas étudier parce qu'elle était femme, elle se déguisa en moine. Elle voyagea à Athènes en compagnie d'un autre religieux et réussit à y devenir une figure intellectuelle très respectée. Etant un 'savant' célèbre, Jeanne se rendit à Rome et conquit si bien la ville qu'elle fut élue pape à l'unanimité. Mieux encore, la légende raconte que son mandat fut bon et prudent. Mais elle tomba enceinte de son ami moine, et un jour, alors qu'elle traversait la ville avec tout l'attirail pontifical dans une procession solennelle, Jeanne se mit prématurément à accoucher et donna naissance devant la foule. [...] On raconte que les gens, aussi furieux qu'horrifiés, se jetèrent alors sur la papesse, qu'ils l'attachèrent par les pieds à la queue d'un cheval et qu'ils la traînèrent et la lapidèrent sur une demi-lieue jusqu'à la tuer. [...] Cette légende de la papesse Jeanne a été très populaire pendant des siècles et les gens y croyaient les yeux fermés, jusqu'à ce que l'Eglise la réfute officiellement au XVIe siècle. Mais peu importe qu'elle soit vraie ou fausse : ce qui compte, c'est son incroyable force symbolique, et à quel point elle représente bien la peur du monde masculin face à l'ascension sociale de la femme.
(p. 50-51)
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nadejdanadejda   25 janvier 2015
Pour pouvoir écrire un roman, pour endurer les très longues et fastidieuses séances de travail assis que ça implique, mois après mois, année après année, il faut que l’histoire garde des bulles de lumière dans votre tête. Des scènes qui sont des îles d’émotion brûlante. Et c’est à cause du désir d’en arriver à l’une de ces scènes qui, vous ne savez pas pourquoi, vous couvrent de frissons, que vous traversez peut-être des mois d’ennui royal et insoutenable au clavier. De sorte que le paysage que vous entrevoyez quand vous commencez une œuvre de fiction est pareil à un long collier d’obscurité éclairé de temps à autre par une grosse perle iridescente. Et vous avancez laborieusement sur ce fil d’ombres, d’une perle à l’autre, attiré comme les mites par leur éclat, jusqu’à atteindre la scène finale, qui est pour moi la dernière de ces îles de lumière, une explosion irradiante.
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PiatkaPiatka   16 février 2015
C'est seulement lors des naissances et des morts que l'on sort du temps : la Terre stoppe sa rotation et les futilités pour lesquelles nous gaspillons nos journées tombent au sol comme des poussières colorées. Quand un enfant vient au monde ou qu'une personne meurt, le présent se fend en deux et vous laisse entrevoir un instant la faille de la vérité : monumentale, ardente et impassible. On ne se sent jamais aussi authentique que lorsqu'on frôle ces frontières biologiques : vous avez clairement conscience d'être en train de vivre quelque chose de très grand.
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SarindarSarindar   04 septembre 2015
J'ai pris mon deuil pour une maladie dont il fallait guérir le plus tôt possible. C'est une erreur assez commune, je crois, parce que la mort est perçue comme une anomalie dans notre société, et le deuil, comme une pathologie [...]. Parce que c'est dit précisément comme ça : Un Tel ne s'est pas encore rétabli de la mort d'Une Telle. (p.28-29)
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GabySenseiGabySensei   23 décembre 2014
J'avoue que, pendant bien des années, j'ai considéré que faire un usage artistique de sa douleur personnelle était une indécence. J'ai déploré qu'Eric Clapton ait composé Tears in heaven (Larmes dans le ciel), la chanson dédiée à son fils Conor, décédé à l'âge de quatre ans d'une chute du 53e étage à New York, et je me suis sentie mal à l'aise qu'Isabelle Allende publie Paula, le roman autobiographique sur la mort de sa fille. Pour moi, c'était comme si quelque part ils étaient en train de traficoter avec ces douleurs qui auraient dû être pures. Mais ensuite, avec le temps, j'ai changé d'avis. J'en suis venue à la conclusion qu'en réalité c'est quelque chose que nous faisons tous : même si, dans mes romans, je fuis l'autobiographie avec une véhémence particulière, symboliquement je suis toujours en train de lécher mes blessures les plus profondes. A l'origine de la créativité se trouve la souffrance, la sienne et celle des autres. La douleur véritable est ineffable, elle nous rend sourds et muets, elle est au-delà de toute description et de toute consolation. La douleur véritable est une baleine trop grande pour être harponnée. Et pourtant, malgré ça, les écrivains s'efforcent de poser des #Mots sur le néant. Nous jetons des #Mots comme on jette des cailloux dans un puits radioactif jusqu'à le combler.

Pour ma part, je sais maintenant que j'écris pour essayer d'attribuer au Mal et à la Douleur un sens dont je sais en réalité qu'ils n'en ont pas. Clapton et Allende ont utilisé le seul recours qu'ils connaissaient pour pouvoir supporter ce qui s'était passé.

L'art est une blessure qui devient lumière, disait Georges Braque. Nous avons besoin de cette lumière, pas seulement nous qui écrivons ou peignons ou composons de la musique, mais également nous qui lisons et contemplons des tableaux et écoutons un concert. Nous avons tous besoin de beauté pour que la vie soit supportable. Fernando Pessoa l'a très bien exprimé : "La littérature, comme toute forme d'art, est l'aveu que la vie ne suffit pas." Elle ne suffit pas, non. C'est pour ça que je suis en train d'écrire ce livre. C'est pour ça que vous êtes en train de le lire.

(P30)
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Vidéo de Rosa Montero
Que faire contre la maladie ? Comment les livres peuvent-ils aider à traverser sereinement cette épreuve ? Les écrivains Pascal Quignard, auteur de «Performances de ténèbres» et Rosa Montero, qui publie «La Chair», apportent leurs réponses, optimistes, à cette douloureuse question. Egalement invité de la Grande Librairie, Christophe André explique comment la méditation peut changer une vie. A leurs côtés sur le plateau, le professeur Pierre Delion, qui milite pour une psychiatrie humaine, et Patrizia Paterlini-Bréchot, auteur de «Tuer le cancer», participent au débat.
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