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ISBN : 2268100995
Éditeur : Les Editions du Rocher (17/10/2018)

Note moyenne : 4/5 (sur 2 notes)
Résumé :
La découverte de l'Amérique, les guerres de religion, la création artistique et les convulsions du XVIe siècle constituent la toile de fond de la vie de Jacques Le Moyne, cartographe, François Dubois, peintre, et Théodore de Bry, graveur. Confrontés aux grandes découvertes, aux exterminations et à la violence s'exerçant au nom de la foi, ils sont les témoins privilégiés de leur temps, de ses grandeurs et de ses iniquités, dont ils essaient de rendre compte selon leu... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (1) Ajouter une critique
AugustineBarthelemy
  09 mai 2019
Triptyque de l'infamie est un roman polyphonique à trois voix, empruntées au cartographe Jacques le Moyne, au peintre François Dubois et à l'orfèvre et graveur liégeois Théodore de Bry. Tous trois sont unis par leur époque, la seconde moitié du XVIe siècle, témoins privilégiés des guerres de religion qui font rage sur le vieux continent, et par leur foi : tous trois font partie de la religion réformée. Protestants en terre catholique, hérétiques à peine acceptés en temps de paix malgré les traités (par exemple, l'édit d'Amboise, qui vient conclure la première guerre de Religion, qui autorise le culte protestant dans certaines places fortes), pourchassés quand les conflits éclatent (on compte huit guerres de religion, qui s'étalent de 1562 avec le massacre de Wassy, orchestré par François de Guise, jusqu'en 1598 et la promulgation de l'Édit de Nantes qui autorise définitivement, et sur l'ensemble du territoire, le culte protestant). Les guerres civiles déchirent le Royaume de France, une situation qui le déstabilise durablement et lui fait prendre un retard important dans la conquête du Nouveau Monde. Car Triptyque de l'infamie dresse un parallèle entre la violence religieuse et la violence de la Conquista. Et voilà qui finit d'unir nos trois artistes, car le Moyne, Dubois et de Bry ont tous illustrés, à leur manière, la conquête de l'Amérique et la violence intrinsèque des hommes.
1564, sous l'impulsion de Charles IX et de Gaspard de Coligny, chef du parti huguenot, une seconde expédition est décidée pour fonder une colonie française protestante sur le territoire que l'on nommait alors les Côtes Fleuries – la Floride actuelle, vous l'aurez compris. Menée par Laudonnière, Jacques le Moyne s'embarque, lui qui a l'avantage d'être, en plus de cartographe, un ancien soldat maniant habilement l'arquebuse. La mission de le Moyne sera, non seulement de dessiner les cartes, mais aussi de faire oeuvre de cosmographe en partant à la rencontre des peuples indigènes, les indiens Timucuas, de rapporter leurs us et coutumes, de les comprendre. Là où Laudonnière et ses hommes sont avant tout préoccupés par la construction du Fort Caroline et par l'implantation durable de leur colonie grâce à l'aide des autochtones, Jacques le Moyne découvre non seulement un peuple, mais aussi les racines de son art, l'utilisation des couleurs, les multiples symboles que les Timucuas se peignent sur leur corps. Une initiation merveilleuse à l'art, lui qui ira jusqu'à se faire tatouer, s'attirant la désapprobation de certains membres de l'expédition.
Un pas vers l'autre, un apprentissage de la tolérance qui sera vite balayé. Car les Côtes Fleuries sont le terrain des espagnols, dont le catholicisme tourne au fanatisme. le commandant Pedro de Avilès détruira non seulement le Fort Caroline, anéantissant tout espoir de colonie française, mais se livrera à un massacre barbare sur ses habitants, au nom de la vraie religion. Représentant de la Cour d'Espagne et de Philippe II, il a pour mission d'éliminer toute présence hérétique, huguenots ou indiens, pas de différence, ce qui n'est pas catholique doit disparaître (la population des indiens Timucuas sera réduite à peau de chagrin, on estime que sur 200 000 indiens Timucuas, il n'en restera plus que 50 000 à l'aube du XVIIe siècle, avant de disparaître définitivement au XVIIIe siècle). Jacques le Moyne et quelques survivants rentreront piteusement en France, rapportant peu de choses de leur expédition, mis à part quelques dessins miraculeusement sauvés, et tombant peu à peu dans l'oubli qui condamne les échecs.
La voix de François Dubois prendra le relai. Narration à la première personne, contrairement à la première partie, on y découvre un peintre au soir de sa vie, fatigué par les épreuves, anéanti par la violence dont il a été victime et témoin. Réfugié à Genève après la Saint Barthélémy, il voit la ville calviniste raidir ses positions, et se confire dans un fanatisme qui n'a rien à envier au Royaume de France voisin. Avant le 24 août 1572, il est un peintre parmi tant d'autres, réfléchissant sur la notion de « progrès » dans l'art. Après tout, la perspective est une invention encore récente dans l'histoire de l'art. Et l'art du Nouveau Monde vient remettre en cause certains positionnements que l'on croyait inébranlable. Y a-t-il une hiérarchie dans l'art ? Michel-Ange, qui mettait au pinacle la fresque, est-il vraiment supérieur aux artistes indiens anonymes ? Les techniques artistiques se valent-elles, sont-elles concurrentielles ou se complètent-elles ? Pour lui qui, découvrant l'amour, aimait peindre sa chambre, représentait son lit défait après ses ébats, provoquant les rougissements de ses pairs par ses audaces, l'art du Nouveau Monde est propre à alimenter ses questionnements.
Les noces de Henri de Navarre et de Marguerite de Valois viendront mettre un terme définitif à son enthousiasme. L'assassinat de Coligny mettra Paris à feu et à sang. Sous ses yeux, sa femme est massacrée. Même ses chats sont cloués à la porte de sa demeure. Chaque coin de la ville devient une souricière, un piège à rats où un habit noir est sanctionné par un égorgement. Tout exterminer, « Dieu reconnaîtra les siens ». Comme dans l'Iliade, la Seine se teinte de rouge et s'obstrue de cadavres. Et le peintre, sous ce flot sanglant, pleure comme Xanthos. Trop voir condamne. La violence éteint l'inspiration. Dégoûte des hommes. François Dubois refuse de reprendre ses pinceaux. le sang a tari ses espoirs. Toute idée de création est rendue impossible par cette atmosphère de fin du monde. Des exhortations d'autres réfugiés naîtra pourtant un ultime tableau, une peinture sur bois qui illustrera à jamais cette journée maudite le massacre de la Saint-Barthélémy, sommet de l'art pictural de son auteur (et seule oeuvre qui nous soit parvenue). Dans une image, rassembler tous les faits et les personnages notables de ce drame, représenter la tyrannie, immortaliser la barbarie, figer l'hécatombe. L'apogée de la violence religieuse, le crépuscule des hommes.
Mais l'enfer n'apparaît pleinement que dans la troisième partie. La main de Théodore de Bry laissera la place à la voix de l'auteur, Pablo Montoya. de Bry, entre Anvers et Londres, vient d'une famille d'orfèvres. Animé par les paroles de son père pour qui « la grandeur » est dans leurs mains, Théodore est convaincu que dans la création artistique réside le divin. L'art transcende. Une belle naïveté qui vole en éclats quand paraît l'ouvrage de Bartolomé de las Casas, la Très brève relation de la destruction des Indes, un ouvrage qui mettra en lumière, pour la première fois, les atrocités commises par les Espagnols en Amérique du Sud. Un ouvrage qu'il illustrera par ses gravures, inspiré par les quelques dessins de Jacques le Moyne, les cosmographies, plus ou moins fantasques, et les récits d'explorateurs.
Pablo Montoya prendra le relai. Pédagogue éclairé, il détaillera une à une les gravures. Un catalogue malheureusement un peu lassant, qui perd le lecteur dans les méandres de considérations philosophiques et picturales. Il aurait été peut-être judicieux d'intégrer les gravures au texte, pour avoir quelques points de repères. Noyé dans ses théories entre représentation du monde et utilisation des images, dans des parallèles entre Nouveau Monde et jardin d'Éden, le lecteur en oublierait presque le travail pointu et passionnant sur l'histoire tragique de la Conquista, de ces conquistadors espagnols, hissés au rang de légende, qui font régner la terreur, Cortès, Alvarado, Avilès, Pizarro et Almagro, (des noms livrés comme autant d'opposition aux espoirs suscités par les Colomb, Magellan, Cartier ou Vasco de Gama) aveuglés par le fanatisme et la cupidité, des exterminateurs bien plus sauvages que les peuples déclarés « sauvages » car ignorants de la foi catholique. Des explications de nature religieuse pour la plupart viendront excuser ces massacres, les indiens n'ont pas d'âme, les indiens sont nés pour être esclaves car descendants de Cham, les indiens, par leurs actes cannibales, prouvent qu'ils n'appartiennent pas à la race des hommes. Seule une voix, notable, paraît à contre-courant : celle de Montaigne, (je vous renvoie à Les Essais, « Des cannibales ») étonnement moderne mais bien solitaire.
Triptyque de l'infamie nous parle de la grandeur et de la décadence de l'homme, de l'acte créateur et du chaos, d'une époque où l'enthousiasme des grandes découvertes se mêle au tragique de l'intolérance. La création est au coeur de la vie de nos trois héros. Pour eux, l'art transcende. On y retrouve un élan vital, un monde où la beauté se pare de multiples couleurs et impressions. On y découvre des hommes qui affirment avec force leur volonté de rester digne malgré les épreuves. Mais le pessimisme est aussi de mise pour un auteur qui affirme, en guise de conclusion, que « l'homme a été, est et sera toujours une créature dévastatrice, et la souffrance qu'il provoque, pour une raison ou une autre, la constante de l'Histoire. » On ne pourrait lui donner tort, lui qui nous livre un chiffre implacable : si l'on estime à 70 millions la population amérindienne avant l'arrivée des colons européens, à la fin du XVIe siècle, elle ne sera plus que de 10 millions. Depuis les camps de la mort, nous avons un mot pour désigner cette réalité : un génocide.
Lien : https://enquetelitteraire.wo..
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