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Christophe Claro (Traducteur)
1200 pages
Éditeur : Inculte éditions (30/08/2017)

Note moyenne : 4.12/5 (sur 96 notes)
Résumé :
« Si on demeure longtemps au même endroit, qu'on s'intéresse aux gens qui vivent là, à l'architecture, à l'histoire, aux interactions entre familles et voisins, on accède à un niveau de connaissance du lieu profond et passionnant. En regardant un microcosme sous tous les angles, on peut saisir les principes universels qui régissent l'humanité. Jérusalem est le récit de ce voyage vertical. » Alan Moore

Et si une ville était la somme de toutes les ville... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (23) Voir plus Ajouter une critique
LeCombatOculaire
  09 octobre 2017
A.MOORE MA TUER
Deux semaines pour venir à bout de 1265 pages, un putain de pavé dans la mare si tu veux mon avis, une bombe explosive, le Destructeur de la rentrée littéraire 2017 qui élimine directement tous les autres livres sur son passage, un Livre-Univers légendaire qui va vous faire douter d'avoir jamais lu un livre aussi complet, abouti et puissant. Et si Alan Moore n'était pas déjà une figure emblématique du monde de l'Art et des Lettres, sa réputation viendrait s'assoir ici, royale comme un Bâtisseur, dérangeante comme un Démon à trois têtes et un corps de dragon. Mesdames et messieurs, soyez avertis, il va falloir leur donner des prix et des médailles, à l'auteur, au traducteur et à la maison d'édition, merci bonsoir.
Avant de vous jeter à corps et âme perdus dans ce roman-labyrinthe-ville, il peut être prudent de savoir où vous mettez les pieds, et je vous invite à visionner la série de huit vidéos produites par Arte, s'intitulant Dans la tête d'Alan Moore. C'est court, instructif et ça vous donnera une idée du personnage au cas où vous étiez passés à côté sans trop faire attention (nb : c'est le personnage au masque de Guy Fawkes dans sa BD V pour Vendetta qui a inspiré le mouvement Anonymous) D'ailleurs, vous remarquerez peut-être la ressemblance troublante entre un de ses personnages principaux, Alma Warren, et lui-même, tous deux honorant leur statut d'artiste, de fou, de sorcier.e et de contestataire au caractère un peu rustre mais tout à fait magnétique.
Au risque de vous avoir déjà perdus dès le début, l'histoire ne se déroule pas à Jérusalem, mais bien dans le quartier des Boroughs, à Northampton, Angleterre. Néanmoins vous verrez plus tard qu'il existe bien un lien, ténu et subtil, mais parfaitement logique. Bref, c'est avant tout l'histoire du nombril de l'Angleterre, son centre parfait, où trône la croix et vers où convergent toutes les boulettes de poussière et de crasse collante. L'histoire d'un quartier à travers le temps long de l'Histoire avec une grande H qui finit englouti dans le trou noir d'une cheminée-vortex.
A travers les différentes époques se suivent des générations entières de pauvres, d'opprimés, d'esclaves, de malades, de fous, d'artistes, de rois, de révolutionnaires et de petites gens, d'hommes religieux et de femmes hystériques. Je devrais peut-être vous avertir maintenant que c'est aussi déroutant et véritablement violent mais aussi d'une précision impeccable et d'un regard lucide. Mais surtout, ce qui nous intéresse ici, c'est cette famille étrange, les Vernall, constituée principalement d'illuminés, de zinzins et de siphonnés, qui voient partout des Anges dans les Angles, qui parlent de géométrie et de géographie, de trous et de cheminées, d'Enquête et de l'En-Haut.
Parce que oui, il y a bien un En-Haut, un monde parallèle, une sorte de paradis-enfer digne de Dante ou de Blake, une superposition dans la réalité, dans l'univers visible, où règnent les Angles et les fruits-fées, les démons enfermés dans les dalles et puis aussi les fantômes, même ceux qui se font exploser pour s'en aller trouver des vierges (mais là encore on est pas trop sûrs, déso pas déso comme on dit.)
Donc voilà, et déjà les morts vivent en fait aussi un peu parmi vous (ce qui n'est pas sans rappeler Ainsi vivent les morts de Will Self, que je vous conseille aussi) surtout s'ils ont fait pas mal de conneries en fait, mais aussi parfois juste pour vous faire peur et embêter les gens qui sont en train de rêver, mais surtout il y a aussi un Troisième Borough et on se demande bien en quoi consiste cet étage suprême, cette dernière étape de vie-mort. Et pour satisfaire un peu votre curiosité de lecteur et éprouver un peu votre foi, il y a bien ces deux personnages qui essayent de tracer la carte et le territoire du temps dans cet espace étrange et d'aller voir où l'horizon se jette enfin dans le néant.
A partir de là, si vous croyiez avoir tout vu et tout entendu, si vous pensiez encore que l'esprit bizarre d'Alan Moore ne pouvait plus vous surprendre davantage et si vous croyiez que la famille d'Alma était déjà l'apogée de la folie, attendez un peu de voir ce que vous réserve l'auteur dans le chapitre consacré à la fille de James Joyce (voire Ulysse, Finnegans Wake), Lucia, enfermée dans un asile psychiatrique. Là encore, on voit que les nerfs de Claro - qui est aussi, je le rappelle, un super écrivain en plus d'être un traducteur en or - ont été mis à rude épreuve pendant la traduction, et c'est peu dire qu'il a fait preuve d'autant d'excellence que l'auteur pour rendre un langage malmené mais également sublimé, cette langdézange déjà apparue un peu plus tôt dans l'En-Haut, qui se plie et déplie à l'infini afin de pouvoir saisir l'essence de toute chose même réduite à son point le plus petit.
Et pour finir par décidément enfermer le lecteur dans la folie labyrinthique, le bloquer en plein milieu de l'échelle de Jacob, lui faire perdre la boule à zéro, le plonger dans un coma-rêve où même la réalité n'existe plus telle qu'on la connaît, de même qu'il fait disparaître pour de bon tout le concept de libre arbitre, Alan Moore tire un dernier coup magistral avec sa canne de billard pile derrière la nuque, le coup du lapin, qui n'ira plus jamais se réfugier dans son Burrow.
Voilà, sans en dire plus, au cas où vous auriez déjà décroché, j'aimerais souligner encore une fois le fait que nous assistons ici à un chef-d'oeuvre, un roman qui conjugue à la fois le côté saga familiale dans un monde sombre et décevant dans un style qui rejoint presque celui d'un Hugo ou d'un Zola ou encore d'un Dickens, avec la folie mystique d'un Blake, le côté Exégétique de Philip K. Dick, le cynique et l'intelligence et le côté Infinie Comédie d'un David Foster Wallace, tout en dépassant tout cela et en retournant la littérature dans tous les sens, en allant même jusqu'à parodier le Club des Cinq.
Alan Moore a su parfaitement plier le temps, l'espace, la religion, le concept de vie et de mort, de paradis et d'enfer, en usant de références tellement nombreuses qu'il serait délicat de n'en citer qu'une, en même temps qu'il dépeint intelligemment et d'une façon complètement structurée et presque visuelle (pour peur que vous ayez le sens de l'orientation) tout un quartier dans ses différentes époques, et qu'il fait preuve d'un regard critique mais dénué de jugement. Les personnages se croisent et s'entrecroisent et sont dépeints au millimètre près de leur intimité, de leurs rêves, leurs tourments, leurs troubles, leurs maladies mentales, leurs questionnements, leurs appréhensions, leur façon de vivre, et c'est peu dire qu'on finit par avoir l'impression de faire partie du même tableau (et d'ailleurs, le chapitre de fin sur l'exposition est assez haute en couleur). On apprend également à la toute fin que ce roman s'appuie notamment sur des personnages ayant vraiment existé et plus précisément sur son frère et ses expériences de mort imminentes, ceci expliquant cela. On a vraiment l'impression d'avoir déjoué les lois de la physique, d'avoir fait un voyage impressionnant aux confins de quelque chose qui nous dépasse autant que le monde lui-même, dans un livre où tout est question d'angle, de point de vue, de perspective.
Bref, si vous ne deviez lire qu'un livre dans votre vie, celui-ci vous procurerait un bon tour d'horizon de ce qui se fait de mieux dans la littérature, et si vous ne deviez écrire qu'un livre, je vous conseille de ne surtout pas lire ce livre, au risque de n'avoir décidément plus rien à dire qui vaille la peine. Mais bon, ça serait passer à côté d'un monument aussi gros que le temple de Jérusalem. En plus de ça, c'est un livre où rien n'est laissé au hasard, où chaque détail finit par avoir son importance et où tout se rejoint inexorablement, à tel point qu'on aurait presque envie de revenir au début une fois parvenu à la fin pour pouvoir relire chaque phrase en conscience de ce qui va se passer ensuite. Il y aurait peut-être encore de quoi écrire tout un roman autour de ce roman, mais j'ai comme l'impression que tout y est déjà dit et qu'en faire plus serait redondant. Alors, juste, voilà, merci. C'était intense. Je m'en vais maintenant trouver quelque autre publication d'Alan Moore histoire de faire durer le plaisir, il paraît qu'avant ça il y avait aussi La voix du feu (enfin quand j'aurais terminé de lire le tome 2 de l'Exégèse de P.K.D, donc on n'en est pas encore là, en plus je ne sais pas si je vous ai dit mais Stone Junction de Jim Dodge est de nouveau édité chez Super 8 éditions - puisqu'on parle de chef d'oeuvre - alors si vous ne l'avez pas lu, vous savez ce qu'il vous reste à faire, après avoir dévoré jérusalem).
(voir la critique intégrale sur le blog)
Lien : http://lecombatoculaire.blog..
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Goldlead
  05 février 2020
Je n'avais encore rien lu de tel… et je crois bien qu'on n'avait encore jamais rien écrit de tel. « Livre-monde » a-t-on avancé pour essayer de le caser quand même dans un genre ; oui, si l'on veut, à condition d'entendre le mot au pluriel, car le livre embrasse plusieurs mondes. Il y a le monde « réel » ou, disons, ordinaire et commun, et celui des rêves, des souvenirs et des états seconds. Il y a en arrière-plan tout un univers de littérature BD et populaire, alternativement trash et fantasy, et en avant, manifeste, une écriture d'orfèvre, savante et précieuse, avec des hommages aux poètes et littérateurs les plus classiques et des morceaux de bravoure à la manière de Joyce, Beckett ou Claude Simon, jusqu'à un chapitre tout en alexandrins. Il y a aussi le monde des religions (ici baptisées « religatures » pour mieux rappeler leur fonction de reliance : de l'ici-bas et de l'« en-haut », des vivants et des morts, des siècles des siècles) et le monde de la science (science-fiction sans doute, mais surtout science tout court, relativiste, quantique et surtout heuristique et exploratrice).
Au départ, semble-t-il, l'ambition amoureuse et faustienne de retrouver, de restaurer et de célébrer, sous les transformations de l'espace et sous des couches de temps, l'âme amochée et résiliente, sordide et solide à la fois, éphémère et éternelle, de ce quartier populaire et historique des Boroughs à Southampton (au nord-est de Londres), où l'auteur est né et où il a toujours vécu depuis 70 ans. Nostalgie, nostalgie ! Sauver du temps dévorateur (le grand «Destructeur » qui fonctionne comme un incinérateur géant et universel) tout ce qui peut l'être d'une histoire complexe croisant les lieux et les époques, les destins anonymes et fugitifs avec les personnages, les oeuvres et les événements durables et mémorables et mêlant en conséquence les trajets individuels et triviaux du quotidien et les pérégrinations culturelles sur les hauts lieux de mémoire, religieux, politiques, militaires ou littéraires. « Une histoire, si grande et si complexe qu'elle exigeait peut-être une dimension mathématique supplémentaire pour être racontée. » (pp. 1241-1242).
Et c'est ainsi qu'Alan Moore suit la suggestion du mathématicien Edwin Abbott dans Flatland (1884) et qu'il ouvre les portes de l'imagination sur un monde à quatre dimensions où le temps se trouve comme réifié et où il peut donc être creusé, traversé et parcouru en tous sens puisqu'il est depuis toujours et pour toujours déjà là, dans l'identité éternelle de l'Être. L'histoire se raconte donc depuis ce point de l'espace-temps qu'est le modeste quartier des Boroughs (même si celui-ci est réputé être le centre de l'Angleterre, Terre des Angles ou des Anges, et partant une sorte de point focal de l'univers, en affinité avec la Jérusalem céleste) ; mais, vu la relativité de l'espace-temps, elle prend du coup une dimension universelle et ontologique. L'Être comme la ville s'étage sur trois niveaux, du Premier au Troisième Boroughs, de « l'En Bas » terrestre à « l'En-Haut » des Anges Bâtisseurs et des Démons. le Premier Borough, c'est la réalité ordinaire et le monde des sens, à ceci près que s'y meuvent aussi des morts qui, n'ayant pas liquidé tous leurs attachements terrestres, continuent de le hanter à l'état de spectres condamnés à la grisaille. le Deuxième Borough, c'est l'étage invisible au-dessus, où tout est plus pur, plus beau, plus coloré et plus intense ; là où on continue de vivre après la mort et où on fait aussi des incursions de son vivant par le rêve, la folie ou la drogue ; là où le temps ne s'écoule plus, où s'aventurent parfois les pigeons et où continue de s'étendre la cime des arbres. On l'appelle aussi Mansoul (Âme de l'Homme), car c'est le monde des rêves, des pensées et des projections de l'âme humaine, dans tous ses remous et ses méangles, angles vifs/angles morts. le Troisième Borough est encore plus haut et réellement transcendant : c'est l'Empyrée ou le domaine réservé des Bâtisseurs, eux qui font et défont les mondes immenses, les puissances, les alliances et les existences sur un simple coup de dé, ou plutôt de queue de « trillard » (ce billard de niveau 3 qui correspond justement au troisième Borough). Retraite mystérieuse donc des Bâtisseurs, et aussi de leurs frères ennemis les Démons, (qui, les uns et les autres, descendent pourtant et se montrent parfois dans Mansoul), c'est surtout l'objet d'une quête obsédante et apparemment inaccessible des humains (p. 1082 : « Pourquoi Dieu n'est-il pas là ? »). Quant à l'histoire, parmi d'autres comparses, personnages historiques ou fictionnels, elle met surtout en scène des membres de la famille Vernall sur plusieurs générations car — leur nom en atteste — ils ont des accointances avec les coins, les angles, les encoignures, les lisières et les frontières, et, plus généralement, avec tout l'entre-deux ambigu des limites, et ils sont ici évidemment dans leur élément, acteurs et témoins d'étranges aventures entre Enfer et Paradis.
Aventures rocambolesques à vrai dire, parfois un peu trop guignolesques à mon goût et alors plus abracadabrantes que dantesques… L'effet peut-être de quelque atavisme ou idiosyncrasie, sur vieux fond de culture BD de l'auteur, qui pousserait celui-ci, comme malgré lui, à forcer le mot, le trait ou la situation ? Sans doute aussi ou surtout, la contrepartie d'une nécessité évangélique ou métaphysique, qui s'impose à qui prétend entrer « dans le royaume des cieux » ou tricher avec les lois de la transcendance : « si vous ne devenez semblables à des petits enfants… » Laissons-nous donc entraîner dans ce « Gang des Enfantômes », avec les yeux desquels se vit, se dit et se lit une grande partie de l'histoire, ainsi ramenée à hauteur d'enfant ! A-t-on le choix d'ailleurs ? Car comment éviter, autrement, qu'elle ne se perde dans l'amphitectonique et l'amphibologie des limites, des tangences, des encoignements et des angles, et qu'elle ne tourne inévitablement à l'embrouillamini et à l'amphigouri, comme on peut en faire l'expérience avec le langage des Bâtisseurs ou, par ailleurs, celui de Lucia Joyce, la folle illuminée ? Charles Dodgson, autre mathématicien, n'eut pas non plus d'autre choix pour se mettre à hauteur d'Alice et la suivre au pays des merveilles. Allez ! Soyons joueurs… aucun risque de régression infantile : dans un cas comme dans l'autre, le burlesque de l'histoire n'empêche nullement la fable de nous titiller la fibre métaphysique comme aussi toutes les papilles esthétiques.
Livre-mondes, disais-je, et livre-monstre tout aussi bien, avec ses 1250 pages bien serrées, en trois parties emboîtées comme poupées russes et composées chacune de onze chapitres calibrés comme des briques ou des blocs d'immeubles sur ce chantier en perpétuelle construction que sont les Boroughs. Tout est dans la structure, le détail de l'histoire compte aussi peu, finalement, que l'ordre linéaire du temps, du défilement des pages et de la lecture. « Ça marche pas comme ça. Tout le monde est déjà là. Depuis toujours. Tout le monde. C'est juste qu'en bas vous vous emmêlez les pendules. […] C'est juste quand on feuillette un livre qu'on a l'impression d'un ordre. Quand le livre est fermé, toutes ses feuilles sont pressées les unes contre les autres et forment un bloc, sans direction particulière. C'est là, c'est tout » (p. 393). En fait le livre se lit comme on reconstruit un puzzle, ici un puzzle en quatre dimensions, dont les éléments viennent s'ajouter et se compléter ici ou là, de manière imprévisible sinon hasardeuse, mais toujours parfaitement ajustée, l'élément nouveau révélant des angles inédits de l'élément adjacent déjà en place depuis longtemps.
Mais, s'il n'y a pas de temps, s'il n'y a ni passé ni avenir, si tout est éternellement donné, éternellement présent, alors il n'y a pas non plus de liberté, donc pas de justes ni de coupables, quoi qu'en dise la devise récurrente : « Justice au-dessus des rues ». Tout est prédestiné et l'espace cadastré des Boroughs est une scène tragique à l'antique sur laquelle, aussi inexorable que l'épaisse fumée du Destructeur entropique, plane l'ombre du Fatum. Les jeux sont faits depuis toujours, le « postlude » du livre rejoint le « prélude » dans une boucle ou un cercle qui pourrait paraître infernal ou vicieux mais qui finit en fait en pirouette, sur une illusion de déjà-vu et sur une parodie. La vie comme le livre seraient-ils donc un jeu ? À la manière du marabout ou d'un puzzle ? Recommençant indéfiniment et ne menant nulle part ? Pour le seul plaisir de vivre ou de lire ?
Dans un magnifique passage de mise en abyme (pp. 834-835), tout semble dit, avec une grande lucidité, de la fascination qu'exerce ce livre, mais aussi des difficultés qu'il présente et de l'agacement qu'il suscite parfois. Comme le livre qu'est notre vie… « Je sais que je suis un texte. Je sais que vous me lisez. C'est la plus grande différence entre nous : vous ne savez pas que vous êtes un texte. Vous ne savez pas que vous vous lisez. Ce que vous pensez être la vie autodéterminée que vous vivez est en fait un livre déjà écrit dans lequel vous vous êtes absorbé, et pas pour la première fois. Quand la lecture présente sera finie, quand la couverture-couvercle sera enfin refermée sur le livre-cercueil, alors vous oublierez immédiatement que vous avez déjà vécu tout ça et vous recommencerez. […] Quand vous comprenez que tout n'est pas rose, ni aussi riche que vous l'aviez supposé, vous vous sentez légèrement dupé et vous fustigez l'auteur pendant un moment. Mais entre-temps, les thèmes principaux de l'histoire s'élèvent autour de vous dans le récit, folie, amour, deuil, destin et rédemption. Vous commencez à comprendre la véritable échelle de l'oeuvre, sa profondeur et son ambition, les qualités qui vous ont échappé jusqu'ici. L'inquiétude vous gagne, le sentiment que le récit n'appartient pas au genre auquel vous aviez pensé au début […]. Pour la première fois, vous vous demandez si vous n'avez pas eu les yeux plus gros que le ventre […]. Vous commencez à douter de vos qualités de lecteur, de votre capacité à suivre cette fable mortelle jusqu'à sa conclusion sans que votre attention se disperse. Et même si vous la finissez, vous doutez d'être assez malin pour comprendre le message de cette saga, si tant est qu'il y ait un message. Vous soupçonnez que ça vous passe au-dessus, et pourtant que faire sinon continuer de vivre, continuer de tourner les pages de ce livre-éphéméride […]. Ce n'est que lorsque vous avez dépassé la moitié du volume, et en êtes presque aux deux tiers, que les premières intrigues apparemment annexes commencent à prendre sens à vos yeux. Les sens et les métaphores se mettent à résonner ; les paradoxes et les motifs se révèlent. […] Il importe peu que ce soit votre deuxième ou centième lecture : elle vous semble nouvelle, et que ce soit contre votre gré ou non, vous semblez l'apprécier. Vous ne voulez pas qu'elle s'achève. Mais quand elle s'achève, quand la couverture-couvercle de cercueil se referme finalement, vous oubliez aussitôt que vous avez déjà tout lu et vous reprenez l'ouvrage […] On reconnaît un bon livre, dit-on, au fait qu'on puisse le relire plus d'une fois et y trouver encore du nouveau à chaque fois. »
Si je prévoyais de me retrouver sur une île déserte, je crois que je choisirais d'emporter ce livre-là…
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Notos
  08 octobre 2018
JÉRUSALEM, CATHÉDRALE D'UNE FOLIE GÉNIALE
S'il existe un endroit où se rejoignent histoire et créativité, ésotérisme et science, amertume et tendresse, sagesse populaire et folie ordinaire, alors cet endroit occupe un espace d'une trentaine de centimètres carrés, sur un volume de quelques 1266 pages empilées, et on l'appelle Jérusalem.
Pour présenter son livre, Alan Moore a expliqué qu'il n'était pas un globe-trotter et que les déplacements latéraux, à la surface des trois dimensions, l'intéressaient moins que les voyages verticaux, en profondeur, au coeur des habitants d'un même lieu et de leurs histoires communes. C'est accrochés à ce fil rouge audacieux que l'on est plongés dans le quartier des Boroughs de sa ville natale Northampton, comme un appât jeté là pour piéger les chimères hallucinées de Moore.
L'auteur nous livre une rhapsodie millénaire où les siècles se mêlent, s'entrechoquent se répondent : il aura fallu 10 ans à ce génie des récits croisés pour tracer ce qui est, incontestablement, une œuvre d'une puissance mûre et profonde. L'ouvrage qui en résulte ne pose pas mais n'est pas une lecture facile, ne vous prend pas par la main, mais si vous le suivez et prenez la sienne, il ne vous lâchera plus.
Il y a peu de livres qui contiennent autant d'intensité qu'il en devient presque écoeurant, embrassant le rêve et le cauchemar d'un même geste : il y a peu de livres qui débordent autant de vie.
Chaque chapitre est un pan d'histoire, avec ses personnages, son style (mention spéciale au chapitre rédigé dans une langue qui n'existe pas), son décor, en un mot son épaisseur, en apparence autonome. Petit à petit, le lecteur médusé se laisse porter, et commence à distinguer un dessin général, comme l'on distingue des formes à peine réelles lorsqu'on fixe longtemps un plafond d'apparence négligée.
Plus on avance, plus on perd pied, plus on comprend, plus on sombre. Critique politique, drame social, saynète historique, récit initiatique et farce picaresque : il n'y a pas d'étiquette qui colle à Jérusalem, ou alors elles y collent toutes.
L'unité de l'oeuvre, et ce qui la rend si puissante derrière la maestria du style, c'est la tendresse qui imprègne chaque ligne, une tendresse bourrue, parfois ironique, souvent mordante, mais toujours vraie, pour le quartier de Moore, ces Boroughs éternalisés à tout jamais par la lutte homérique de l'écrivain : "Tôt ou tard les gens et les endroits que nous aimons disparaissent, et la seule façon de les sauvegarder c'est l'art. C'est à ça que sert l'art. Ça sauve toutes choses du temps".
Chapeau, l'artiste.
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Radadoune
  17 février 2018
Je mets 3, car écrire un pavé de plus de 100 pages, c'est déjà énorme.
Mais après, (et je n'en suis qu'au premier tiers), je ne rentre pas vraiment dedans. Je dirais même que ce livre est énervant à lire, tant il est redondant et prétentieux dans le style. Des phrases loooongues et ennuyeuses, souvent bardées de mots que personne n'utilise sauf peut-être quelques spécialistes. Cette manie de décrire le nom des rues et les moindres recoins du quartier, pousser le détail aussi loin embrouille et ennuie le lecteur qui n'a jamais mis les pieds dans les Burroughs.
Certaines descriptions, même si elles sont ennuyeuses à mourir, imposent malgré tout le respect par l'hyper-réalisme de leur détails. C'est impressionnant, mais cela n'apporte que lourdeur, fatigue à lire. Et cette manière d'alambiquer un récit, pour ma part, tient plus de la prétention que du talent. Pour ce que j'en ressens, Moore est un auteur qui fait sa prose et s'amuse avec ses effets de style, qui doit sûrement s'éclater en écrivant ce charivari d'infos le plus souvent inutiles et casse-pieds, mais qui, en aucun cas, se soucie de la lisibilité et du confort du lecteur.
Je me suis laissée prendre par les critiques dithyrambiques sur Babelio. Mais en fouillant un peu sur l'auteur et la maison d'édition, j'ai eu un petit doute, et me suis dit que j'allais le regretter. Bingo.
Pour le moment, je décide quand-même d'aller jusqu'au bout. Il est vrai que ce mélange de rêves ou hallucinations étranges que vivent certains personnages atteints de folie depuis des générations ( peut-on vraiment parler de folie puisque leurs rêves et visions sont très proches ), m'intriguent et que ce côté ésotérico-métaphysique donne envie d'aller plus loin, faisant fi de l'ennui prodigieux qu'impose un style aussi lourd et confus.
Mais je ne garanti pas d'y arriver. Si je compare cet auteur avec les pavés de Donna Tarrt, qui elle aussi écrit des monuments une fois tous les 10 ans, bardés aussi de descriptions précises, de détails, elle n'est jamais fatigante à lire, et point n'est besoin de relire 4 fois une phrase pour tenter de comprendre ce que l 'auteur a voulu dire, ou si il a écrit cette phrase après avoir pris un trip ou autre drogue. Je ne plaisante pas, parfois, il me semble lire des incohérences. Je me demande si c'est moi qui perd mon cerveau et devient complètement idiote, ou si vraiment cet auteur est vraiment insupportable à lire et à comprendre.
Oui ma critique n'est pas sympa, et je m 'en excuse, mais je préfère avertir le lecteur que c'est un livre pas facile du tout. Quand je lis, dans les critiques ci-dessus que la fin du roman est encore plus difficile à lire, et bien je me permets carrément de déconseiller au lecteur d'aller perdre du temps et des sous avec ce livre.
C'est totalement personnel bien entendu. Les goûts et les couleurs...
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bananenstrat
  13 février 2018
Il va m'être difficile de faire une critique à la hauteur de ce monument qu'est Jérusalem. Livre aux dimensions pharaoniques, extrêmement addictif, qui nous emporte dans des mondes fabuleux et d'une très vaste étendue.
Le territoire du livre est pourtant restreint, il est limité au quartier des Burroughs de Northampton.
Mais on voyage, à travers le temps et à travers les vies des habitants qui peuplent ou ont peuplé ce territoire.
Le récit va convoquer certaines icônes de la culture britannique de Oliver Cromwell à Charlie Chaplin en passant par Lucia Joyce.
Le style d'Alan Moore nous prend à bras le corps pour nous emmener dans une prose hallucinée et dense dans un voyage à travers ce mille-feuille qu'est cette construction romanesque gigantesque.
De plus dans la troisième partie du roman, l'auteur tente des variations de style avec un chapitre en forme de pièce de théâtre, ou un chapitre au style très spécial, le fameux chapitre 26, très difficile à lire, sans doute un enfer à traduire, mais un remarquable rendu de la folie.
Derrière ces expériences on ne peut s'empêcher de voir planer les ombres James Joyce ou de Samuel Beckett. D'autres grands auteurs sont cités toutefois, comme John Clare par exemple.
Cependant les personnages centraux du roman sont les membres de la famille Vernall-Warren et les gens avec lesquels ils interagissent. Et tout ce monde est haut en couleur et on fréquente des marginaux, des freaks et autres artistes et poètes locaux. Cette population des marges et son observation minutieuse vont nous permettre de sonder notre monde et de mieux comprendre comment il fonctionne et se construit.
Par ailleurs, j'ai particulièrement apprécié les extrapolations métaphysiques et ésotériques auxquelles s'adonne Alan Moore. Certes il y a un gros travail d'imagination mais il nous expose aussi le fruit des théories physiques de pointe.
Pour conclure, je dirai que la réputation « culte » de ce livre n'est en rien usurpée. A tous les instants on est absorbé par sa lecture, emporté dans le temps et l'espace dans différentes dimensions extraordinaires.
Le temps important de lecture n'est pas perdu et on termine ce livre fasciné et enrichi, avec un léger pincement au coeur de laisser Alma et Mick et leur quartier fantastique.
Un dernier mot pour saluer la qualité de l'édition du livre qui est certes massif, mais qui se manipule te se lit très bien, avec ses pages satinées très agréables à tourner.
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critiques presse (2)
Liberation   20 novembre 2017
Le célèbre scénariste de comics signe un roman céleste sur sa ville anglaise de Northampton et s’inquiète de l’infantilisation massive du monde.
Lire la critique sur le site : Liberation
LeMonde   18 septembre 2017
L’écrivain a d’abord secoué la bande dessinée, dans les années 1980-1990, avec « V pour Vendetta » ou « Watchmen ». Au tour du roman : le vertigineux « Jérusalem » en résulte.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (102) Voir plus Ajouter une citation
BaldricoBaldrico   16 décembre 2017
Autour d'eux, d'un horizon à l'autre, plusieurs zones différentes survenaient toutes en même temps. Des arbres et des bâtiments transparents se superposaient en un fouillis délirant d'images qui changeaient et grandissaient et se mélangeaient, des structures transparentes s'écroulant et disparaissant uniquement pour renaître en accéléré, un flou bouillonnant de noir et blanc comme si un projectionniste fou passait de nombreuses séquences en boucle de vieux films avec un appareil ronflant, à la mauvaise vitesse. À l'ouest au bout de la passerelle, Michael aperçut le château de Northampton que construisaient les Normands et leurs ouvriers, en même temps qu'on le démontait selon la volonté de Charles II six cents ans plus tard. Quelques siècles d'herbes et de ruines coexistaient dans la croissance effervescente et les fluctuations de la gare. Des porteurs de 1920, accélérés en une comédie silencieuse, poussaient des chariots chargés de bagages parmi un groupe de chasseurs saxons. Des femmes vêtues de jupes ridiculement minuscules se surimposaient sans la savoir sur des Têtes rondes puritains, devenant brièvement des composés de collants résille et de manches de lance. Des têtes de chevaux poussaient par les toits des voitures et tout ce temps le château était construit et démoli, s'élevant, tombant, s'élevant, tombant, tel un énorme poumon gris d'histoire qui se gorgeait de croisades, de saints, de révolutions et de trains électriques.
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HorizonetinfiniHorizonetinfini   09 octobre 2017
Je connais et suis Alan Moore depuis des années, j’apprécie son oeuvre, les BD qui sont devenues grand public et ses OVNI comme « Promethea » qui lui a donné la possibilité d’exprimer ses convictions et idées sur le sens de la magie, de l’art et de la métaphysique.

J’ai reçu la version originale de « Jérusalem » en tout début d’année comme cadeau d’anniversaire pour mes 41 ans.
Une lecture plus qu’appréciée, un livre magique,
Il est long mais au fil des pages c’est une joie qu’il le soit.
La hardcover de la version UK est un peu difficile à transporter et je suis ravie de l’édition VF proposée par les Éditions Inculte.

J’ai relu Jérusalem en entier en français et, je suis enchantée par la traduction faite par Claro,
Lisez son blog et vous découvrirez un excellent traducteur mais surtout un écrivain qui a su réinterpréter les différentes créations de l’auteur.

Jérusalem est un ouvrage à découvrir pour ses multiples facettes, ses personnages et ses mondes, le réel et l’imaginaire qui se mélangent.

Le plus grand défi à propos de Jérusalem est de résumer de quoi il s’agit. Si je devais vraiment le classer , je le définirais probablement d’un « réalisme fantastique. »

Ce livre n’est pas seulement un roman mais un véritable projet littéraire.

Malgré sa complexité considérable, Jérusalem est remarquablement accessible, ses concepts et ses thèses sont clairs et convaincants, pour les lecteurs désireux de lui donner l’attention qu’il mérite. Oui, cet ouvrage présente un récit puissant, Il est magnifiquement écrit, riche et amusant, même en décrivant la laideur des mondes qu’il traverse.

C’est une épopée qui change d’espace, de lieux et d’époques dans un rythme qui m’a fait regretter qu’il n’y ait que 1200 pages.

Northampton, la ville d’Alan Moore, devient sa ville sacrée. Ce livre est un magnifique édifice à lire aussi par un public éloigné des univers de Moore.

Je remercie les Éditions Inculte pour la découverte de la VF que, grâce à l’incroyable talent de Claro, je conseille aussi à celles et ceux qui auraient lu la VO.
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SZRAMOWOSZRAMOWO   21 septembre 2017
Alma Warren, alors âgée de cinq ans, pensait qu’ils étaient allés faire des courses, elle, son frère Michael dans sa poussette et leur maman, Doreen. Ils s’étaient peut-être rendus au Woolworth’s. Pas à celui de Gold Street, le Woolworth’s du bas, mais à celui du haut, le Woolworth’s sis à mi-pente d’Abington Street, la rue commerçante avec le milk-bar au carrelage vert menthe, et l’énorme cadran rassurant de sa balance rouge pompier en bas de l’escalier en bois, tout au fond du magasin.

La gamine trapue, si massive qu’elle semblait faite d’un seul alliage, ne se rappelait pas avoir tenu les lourdes portes battantes de cuivre et de verre toutes maculées de traces de doigts afin que Doreen puisse manœuvrer le landau dans la cohue violette de la grand-rue étincelante. Elle fit un effort pour se rappeler un détail qu’elle aurait remarqué le long de la rue très passante, peut-être l’enseigne allumée qui saillait de la boutique de vêtements de pluie de Kendall au coin de Fish Street, avec son K penché pour lutter contre la bourrasque, en un parapluie ouvert et brandi par la lettre manchot, mais rien ne lui vint à l’esprit. En fait, maintenant qu’elle y réfléchissait, Alma était franchement incapable de se rappeler quoi que ce soit concernant cette expédition. Tout ce qui précédait la route pavée et éclairée par des réverbères sur laquelle elle marchait maintenant, bercée par le grincement du landau de Michael et le claquement rythmique des talons de sa mère, tout cela baignait dans un flou mystérieux.
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Charybde2Charybde2   01 septembre 2017
« Salut,Jem. Je t’ai vu tout à l’heure sur le Mayorhold. Ta Bessie te ramenait à la maison, et tu ronflais. » Bessie était le cheval fantôme de Jem.
« Ah, j’suis allé au Smokers m’siffler un p’tit punch au Galutin. S’doit être le taffiot que j’ai radé qui m’a démâté. Et pis tu m’as vu qui passait seul sul’ Mayer. »
Jem s’exprimait avec un vrai accent de Northampton, celui des Boroughs qu’on n’entendait presque plus. Jem gagnait sa vie comme marchand de bois à l’époque où il devait encore la gagner, c’était un gars maigre et nerveux à l’allure de romanichel, avec un nez crochu, et on voyait souvent sa triste et sombre silhouette perchée sur son canasson, les rênes dans les mains. Ces temps-ci, son boulot, à défaut de son gagne-pain, consistait à revendre de l’illusion, en chiffonnier hardi. Avec Bessie, il écumait les territoires les moins substantiels du comté, et récupérait les artefacts-fantômes qu’il dénichait en chemin? Il pouvait s’agir de vieilles nippes spectrales, ou d’un souvenir encore vif d’une caisse à thé datant de l’enfance, ou bien de trucs qui n’avaient aucun sens, des vestiges d’un rêve quelconque. Freddy se rappelait la fois où Jem avait trouvé une sorte de pommeau de canne recourbé, sculpté pour ressembler à un poisson allongé et minutieusement chantourné, mais doté d’une trompe évoquant celle d’un éléphant avec des trucs qui ressemblaient à des yeux de verre tout le long des deux côtés. Ils avaient essayé d’en jouer, mais le tube était bourré de sciure toute tassée avec, enfouis dedans, de drôles de bidules en plastique. L’instrument avait dû rejoindre les autres curiosités là-bas dans la pièce principale du fantôme de la maison de Jem, parce qu’on ne savait jamais, le pommeau-poisson devait sûrement trôner dans la vitrine de Jem avec l’uniforme de grenadier fantôme et des souvenirs de chaises.
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LeCombatOculaireLeCombatOculaire   07 octobre 2017
La babiole émeraude de la planète, nichée sur un coussin de velours noir parsemé de poussières de paillettes précieuses, ce n'est pas le monde. Les quelques milliards de singes à la posture améliorée qui font les fous à la surface de la planète, ils ne sont pas non plus le monde. Le monde n'est rien de plus qu'un agrégat de vos idées sur le monde, de vos idées sur vous-même. C'est le grand mirage, baroque et complexe, que vous construisez comme un abri contre l'écrasant chaos fractal de l'univers. Il est composé de choses venues de l'imagination, de la philosophie, de l'économie et de la foi chancelante, de vos projets personnels et égoïstes et de vos notions pittoresques du destin. C'est une envolée imaginaire destinée à disperser ces nuits néolithiques de ventre vide, un fantasme velléitaire de la façon dont vivra un jour l'humanité, un récit de feu de camp que vous vous racontez avant d'oublier que c'est juste un récit que vous racontez; que vous avez inventé et avez confondu avec la réalité. La civilisation est votre première histoire de science-fiction. Vous l'avez inventée afin d'avoir quelque chose à faire, quelque chose pour vous occuper pendant les siècles à venir. Vous avez donc oublié ?
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