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Christophe Claro (Traducteur)
Éditeur : Inculte éditions (30/08/2017)

Note moyenne : 4.21/5 (sur 67 notes)
Résumé :
« Si on demeure longtemps au même endroit, qu'on s'intéresse aux gens qui vivent là, à l'architecture, à l'histoire, aux interactions entre familles et voisins, on accède à un niveau de connaissance du lieu profond et passionnant. En regardant un microcosme sous tous les angles, on peut saisir les principes universels qui régissent l'humanité. Jérusalem est le récit de ce voyage vertical. » Alan Moore

Et si une ville était la somme de toutes les ville... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (16) Voir plus Ajouter une critique
LeCombatOculaire
  09 octobre 2017
A.MOORE MA TUER
Deux semaines pour venir à bout de 1265 pages, un putain de pavé dans la mare si tu veux mon avis, une bombe explosive, le Destructeur de la rentrée littéraire 2017 qui élimine directement tous les autres livres sur son passage, un Livre-Univers légendaire qui va vous faire douter d'avoir jamais lu un livre aussi complet, abouti et puissant. Et si Alan Moore n'était pas déjà une figure emblématique du monde de l'Art et des Lettres, sa réputation viendrait s'assoir ici, royale comme un Bâtisseur, dérangeante comme un Démon à trois têtes et un corps de dragon. Mesdames et messieurs, soyez avertis, il va falloir leur donner des prix et des médailles, à l'auteur, au traducteur et à la maison d'édition, merci bonsoir.
Avant de vous jeter à corps et âme perdus dans ce roman-labyrinthe-ville, il peut être prudent de savoir où vous mettez les pieds, et je vous invite à visionner la série de huit vidéos produites par Arte, s'intitulant Dans la tête d'Alan Moore. C'est court, instructif et ça vous donnera une idée du personnage au cas où vous étiez passés à côté sans trop faire attention (nb : c'est le personnage au masque de Guy Fawkes dans sa BD V pour Vendetta qui a inspiré le mouvement Anonymous) D'ailleurs, vous remarquerez peut-être la ressemblance troublante entre un de ses personnages principaux, Alma Warren, et lui-même, tous deux honorant leur statut d'artiste, de fou, de sorcier.e et de contestataire au caractère un peu rustre mais tout à fait magnétique.
Au risque de vous avoir déjà perdus dès le début, l'histoire ne se déroule pas à Jérusalem, mais bien dans le quartier des Boroughs, à Northampton, Angleterre. Néanmoins vous verrez plus tard qu'il existe bien un lien, ténu et subtil, mais parfaitement logique. Bref, c'est avant tout l'histoire du nombril de l'Angleterre, son centre parfait, où trône la croix et vers où convergent toutes les boulettes de poussière et de crasse collante. L'histoire d'un quartier à travers le temps long de l'Histoire avec une grande H qui finit englouti dans le trou noir d'une cheminée-vortex.
A travers les différentes époques se suivent des générations entières de pauvres, d'opprimés, d'esclaves, de malades, de fous, d'artistes, de rois, de révolutionnaires et de petites gens, d'hommes religieux et de femmes hystériques. Je devrais peut-être vous avertir maintenant que c'est aussi déroutant et véritablement violent mais aussi d'une précision impeccable et d'un regard lucide. Mais surtout, ce qui nous intéresse ici, c'est cette famille étrange, les Vernall, constituée principalement d'illuminés, de zinzins et de siphonnés, qui voient partout des Anges dans les Angles, qui parlent de géométrie et de géographie, de trous et de cheminées, d'Enquête et de l'En-Haut.
Parce que oui, il y a bien un En-Haut, un monde parallèle, une sorte de paradis-enfer digne de Dante ou de Blake, une superposition dans la réalité, dans l'univers visible, où règnent les Angles et les fruits-fées, les démons enfermés dans les dalles et puis aussi les fantômes, même ceux qui se font exploser pour s'en aller trouver des vierges (mais là encore on est pas trop sûrs, déso pas déso comme on dit.)
Donc voilà, et déjà les morts vivent en fait aussi un peu parmi vous (ce qui n'est pas sans rappeler Ainsi vivent les morts de Will Self, que je vous conseille aussi) surtout s'ils ont fait pas mal de conneries en fait, mais aussi parfois juste pour vous faire peur et embêter les gens qui sont en train de rêver, mais surtout il y a aussi un Troisième Borough et on se demande bien en quoi consiste cet étage suprême, cette dernière étape de vie-mort. Et pour satisfaire un peu votre curiosité de lecteur et éprouver un peu votre foi, il y a bien ces deux personnages qui essayent de tracer la carte et le territoire du temps dans cet espace étrange et d'aller voir où l'horizon se jette enfin dans le néant.
A partir de là, si vous croyiez avoir tout vu et tout entendu, si vous pensiez encore que l'esprit bizarre d'Alan Moore ne pouvait plus vous surprendre davantage et si vous croyiez que la famille d'Alma était déjà l'apogée de la folie, attendez un peu de voir ce que vous réserve l'auteur dans le chapitre consacré à la fille de James Joyce (voire Ulysse, Finnegans Wake), Lucia, enfermée dans un asile psychiatrique. Là encore, on voit que les nerfs de Claro - qui est aussi, je le rappelle, un super écrivain en plus d'être un traducteur en or - ont été mis à rude épreuve pendant la traduction, et c'est peu dire qu'il a fait preuve d'autant d'excellence que l'auteur pour rendre un langage malmené mais également sublimé, cette langdézange déjà apparue un peu plus tôt dans l'En-Haut, qui se plie et déplie à l'infini afin de pouvoir saisir l'essence de toute chose même réduite à son point le plus petit.
Et pour finir par décidément enfermer le lecteur dans la folie labyrinthique, le bloquer en plein milieu de l'échelle de Jacob, lui faire perdre la boule à zéro, le plonger dans un coma-rêve où même la réalité n'existe plus telle qu'on la connaît, de même qu'il fait disparaître pour de bon tout le concept de libre arbitre, Alan Moore tire un dernier coup magistral avec sa canne de billard pile derrière la nuque, le coup du lapin, qui n'ira plus jamais se réfugier dans son Burrow.
Voilà, sans en dire plus, au cas où vous auriez déjà décroché, j'aimerais souligner encore une fois le fait que nous assistons ici à un chef-d'oeuvre, un roman qui conjugue à la fois le côté saga familiale dans un monde sombre et décevant dans un style qui rejoint presque celui d'un Hugo ou d'un Zola ou encore d'un Dickens, avec la folie mystique d'un Blake, le côté Exégétique de Philip K. Dick, le cynique et l'intelligence et le côté Infinie Comédie d'un David Foster Wallace, tout en dépassant tout cela et en retournant la littérature dans tous les sens, en allant même jusqu'à parodier le Club des Cinq.
Alan Moore a su parfaitement plier le temps, l'espace, la religion, le concept de vie et de mort, de paradis et d'enfer, en usant de références tellement nombreuses qu'il serait délicat de n'en citer qu'une, en même temps qu'il dépeint intelligemment et d'une façon complètement structurée et presque visuelle (pour peur que vous ayez le sens de l'orientation) tout un quartier dans ses différentes époques, et qu'il fait preuve d'un regard critique mais dénué de jugement. Les personnages se croisent et s'entrecroisent et sont dépeints au millimètre près de leur intimité, de leurs rêves, leurs tourments, leurs troubles, leurs maladies mentales, leurs questionnements, leurs appréhensions, leur façon de vivre, et c'est peu dire qu'on finit par avoir l'impression de faire partie du même tableau (et d'ailleurs, le chapitre de fin sur l'exposition est assez haute en couleur). On apprend également à la toute fin que ce roman s'appuie notamment sur des personnages ayant vraiment existé et plus précisément sur son frère et ses expériences de mort imminentes, ceci expliquant cela. On a vraiment l'impression d'avoir déjoué les lois de la physique, d'avoir fait un voyage impressionnant aux confins de quelque chose qui nous dépasse autant que le monde lui-même, dans un livre où tout est question d'angle, de point de vue, de perspective.
Bref, si vous ne deviez lire qu'un livre dans votre vie, celui-ci vous procurerait un bon tour d'horizon de ce qui se fait de mieux dans la littérature, et si vous ne deviez écrire qu'un livre, je vous conseille de ne surtout pas lire ce livre, au risque de n'avoir décidément plus rien à dire qui vaille la peine. Mais bon, ça serait passer à côté d'un monument aussi gros que le temple de Jérusalem. En plus de ça, c'est un livre où rien n'est laissé au hasard, où chaque détail finit par avoir son importance et où tout se rejoint inexorablement, à tel point qu'on aurait presque envie de revenir au début une fois parvenu à la fin pour pouvoir relire chaque phrase en conscience de ce qui va se passer ensuite. Il y aurait peut-être encore de quoi écrire tout un roman autour de ce roman, mais j'ai comme l'impression que tout y est déjà dit et qu'en faire plus serait redondant. Alors, juste, voilà, merci. C'était intense. Je m'en vais maintenant trouver quelque autre publication d'Alan Moore histoire de faire durer le plaisir, il paraît qu'avant ça il y avait aussi La voix du feu (enfin quand j'aurais terminé de lire le tome 2 de l'Exégèse de P.K.D, donc on n'en est pas encore là, en plus je ne sais pas si je vous ai dit mais Stone Junction de Jim Dodge est de nouveau édité chez Super 8 éditions - puisqu'on parle de chef d'oeuvre - alors si vous ne l'avez pas lu, vous savez ce qu'il vous reste à faire, après avoir dévoré jérusalem).
(voir la critique intégrale sur le blog)
Lien : http://lecombatoculaire.blog..
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Notos
  08 octobre 2018
JÉRUSALEM, CATHÉDRALE D'UNE FOLIE GÉNIALE
S'il existe un endroit où se rejoignent histoire et créativité, ésotérisme et science, amertume et tendresse, sagesse populaire et folie ordinaire, alors cet endroit occupe un espace d'une trentaine de centimètres carrés, sur un volume de quelques 1266 pages empilées, et on l'appelle Jérusalem.
Pour présenter son livre, Alan Moore a expliqué qu'il n'était pas un globe-trotter et que les déplacements latéraux, à la surface des trois dimensions, l'intéressaient moins que les voyages verticaux, en profondeur, au coeur des habitants d'un même lieu et de leurs histoires communes. C'est accrochés à ce fil rouge audacieux que l'on est plongés dans le quartier des Boroughs de sa ville natale Northampton, comme un appât jeté là pour piéger les chimères hallucinées de Moore.
L'auteur nous livre une rhapsodie millénaire où les siècles se mêlent, s'entrechoquent se répondent : il aura fallu 10 ans à ce génie des récits croisés pour tracer ce qui est, incontestablement, une œuvre d'une puissance mûre et profonde. L'ouvrage qui en résulte ne pose pas mais n'est pas une lecture facile, ne vous prend pas par la main, mais si vous le suivez et prenez la sienne, il ne vous lâchera plus.
Il y a peu de livres qui contiennent autant d'intensité qu'il en devient presque écoeurant, embrassant le rêve et le cauchemar d'un même geste : il y a peu de livres qui débordent autant de vie.
Chaque chapitre est un pan d'histoire, avec ses personnages, son style (mention spéciale au chapitre rédigé dans une langue qui n'existe pas), son décor, en un mot son épaisseur, en apparence autonome. Petit à petit, le lecteur médusé se laisse porter, et commence à distinguer un dessin général, comme l'on distingue des formes à peine réelles lorsqu'on fixe longtemps un plafond d'apparence négligée.
Plus on avance, plus on perd pied, plus on comprend, plus on sombre. Critique politique, drame social, saynète historique, récit initiatique et farce picaresque : il n'y a pas d'étiquette qui colle à Jérusalem, ou alors elles y collent toutes.
L'unité de l'oeuvre, et ce qui la rend si puissante derrière la maestria du style, c'est la tendresse qui imprègne chaque ligne, une tendresse bourrue, parfois ironique, souvent mordante, mais toujours vraie, pour le quartier de Moore, ces Boroughs éternalisés à tout jamais par la lutte homérique de l'écrivain : "Tôt ou tard les gens et les endroits que nous aimons disparaissent, et la seule façon de les sauvegarder c'est l'art. C'est à ça que sert l'art. Ça sauve toutes choses du temps".
Chapeau, l'artiste.
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Radadoune
  17 février 2018
Je mets 3, car écrire un pavé de plus de 100 pages, c'est déjà énorme.
Mais après, (et je n'en suis qu'au premier tiers), je ne rentre pas vraiment dedans. Je dirais même que ce livre est énervant à lire, tant il est redondant et prétentieux dans le style. Des phrases loooongues et ennuyeuses, souvent bardées de mots que personne n'utilise sauf peut-être quelques spécialistes. Cette manie de décrire le nom des rues et les moindres recoins du quartier, pousser le détail aussi loin embrouille et ennuie le lecteur qui n'a jamais mis les pieds dans les Burroughs.
Certaines descriptions, même si elles sont ennuyeuses à mourir, imposent malgré tout le respect par l'hyper-réalisme de leur détails. C'est impressionnant, mais cela n'apporte que lourdeur, fatigue à lire. Et cette manière d'alambiquer un récit, pour ma part, tient plus de la prétention que du talent. Pour ce que j'en ressens, Moore est un auteur qui fait sa prose et s'amuse avec ses effets de style, qui doit sûrement s'éclater en écrivant ce charivari d'infos le plus souvent inutiles et casse-pieds, mais qui, en aucun cas, se soucie de la lisibilité et du confort du lecteur.
Je me suis laissée prendre par les critiques dithyrambiques sur Babelio. Mais en fouillant un peu sur l'auteur et la maison d'édition, j'ai eu un petit doute, et me suis dit que j'allais le regretter. Bingo.
Pour le moment, je décide quand-même d'aller jusqu'au bout. Il est vrai que ce mélange de rêves ou hallucinations étranges que vivent certains personnages atteints de folie depuis des générations ( peut-on vraiment parler de folie puisque leurs rêves et visions sont très proches ), m'intriguent et que ce côté ésotérico-métaphysique donne envie d'aller plus loin, faisant fi de l'ennui prodigieux qu'impose un style aussi lourd et confus.
Mais je ne garanti pas d'y arriver. Si je compare cet auteur avec les pavés de Donna Tarrt, qui elle aussi écrit des monuments une fois tous les 10 ans, bardés aussi de descriptions précises, de détails, elle n'est jamais fatigante à lire, et point n'est besoin de relire 4 fois une phrase pour tenter de comprendre ce que l 'auteur a voulu dire, ou si il a écrit cette phrase après avoir pris un trip ou autre drogue. Je ne plaisante pas, parfois, il me semble lire des incohérences. Je me demande si c'est moi qui perd mon cerveau et devient complètement idiote, ou si vraiment cet auteur est vraiment insupportable à lire et à comprendre.
Oui ma critique n'est pas sympa, et je m 'en excuse, mais je préfère avertir le lecteur que c'est un livre pas facile du tout. Quand je lis, dans les critiques ci-dessus que la fin du roman est encore plus difficile à lire, et bien je me permets carrément de déconseiller au lecteur d'aller perdre du temps et des sous avec ce livre.
C'est totalement personnel bien entendu. Les goûts et les couleurs...
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bananenstrat
  13 février 2018
Il va m'être difficile de faire une critique à la hauteur de ce monument qu'est Jérusalem. Livre aux dimensions pharaoniques, extrêmement addictif, qui nous emporte dans des mondes fabuleux et d'une très vaste étendue.
Le territoire du livre est pourtant restreint, il est limité au quartier des Burroughs de Northampton.
Mais on voyage, à travers le temps et à travers les vies des habitants qui peuplent ou ont peuplé ce territoire.
Le récit va convoquer certaines icônes de la culture britannique de Oliver Cromwell à Charlie Chaplin en passant par Lucia Joyce.
Le style d'Alan Moore nous prend à bras le corps pour nous emmener dans une prose hallucinée et dense dans un voyage à travers ce mille-feuille qu'est cette construction romanesque gigantesque.
De plus dans la troisième partie du roman, l'auteur tente des variations de style avec un chapitre en forme de pièce de théâtre, ou un chapitre au style très spécial, le fameux chapitre 26, très difficile à lire, sans doute un enfer à traduire, mais un remarquable rendu de la folie.
Derrière ces expériences on ne peut s'empêcher de voir planer les ombres James Joyce ou de Samuel Beckett. D'autres grands auteurs sont cités toutefois, comme John Clare par exemple.
Cependant les personnages centraux du roman sont les membres de la famille Vernall-Warren et les gens avec lesquels ils interagissent. Et tout ce monde est haut en couleur et on fréquente des marginaux, des freaks et autres artistes et poètes locaux. Cette population des marges et son observation minutieuse vont nous permettre de sonder notre monde et de mieux comprendre comment il fonctionne et se construit.
Par ailleurs, j'ai particulièrement apprécié les extrapolations métaphysiques et ésotériques auxquelles s'adonne Alan Moore. Certes il y a un gros travail d'imagination mais il nous expose aussi le fruit des théories physiques de pointe.
Pour conclure, je dirai que la réputation « culte » de ce livre n'est en rien usurpée. A tous les instants on est absorbé par sa lecture, emporté dans le temps et l'espace dans différentes dimensions extraordinaires.
Le temps important de lecture n'est pas perdu et on termine ce livre fasciné et enrichi, avec un léger pincement au coeur de laisser Alma et Mick et leur quartier fantastique.
Un dernier mot pour saluer la qualité de l'édition du livre qui est certes massif, mais qui se manipule te se lit très bien, avec ses pages satinées très agréables à tourner.
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nathalie_MarketMarcel
  23 avril 2019
De quoi s'agit-il ? D'une longue balade dans le temps et dans l'espace des Boroughs, quartier populaire et un peu abandonné de Northampton.
Northampton, c'est un peu le centre de l'Angleterre et donc le centre du monde – Jérusalem donc. Ici a été inventée la monnaie, est apparu le capitalisme, le roman gothique, William Blake, Charlie Chaplin, diverses sectes religieuses et plein d'autres choses. Moore en fait trop ? Oui, l'accumulation flirte avec la parodie, c'est évident. N'importe quel coin paumé recèle en lui de quoi être le centre du monde, aussi, si l'on se donne la peine de creuser dans les couches du temps et de retisser un récit. Moore fait entrer toute l'Angleterre – autant dire le monde – dans un petit quartier et l'éternité, du Big Bang à la fin des temps, dans la durée d'une journée – celle qui précède l'exposition de peinture.
Et pourquoi est-ce une grande réussite ? En grande partie grâce à cette structure si serrée. le lecteur a tour à tour le plaisir de se perdre et de se retrouver. Pris par le récit de tel ou tel personnages, il doit pourtant garder son cerveau éveillé et glaner les indices. À la troisième mention de gamins jouant dans l'herbe, on se dit qu'il se passe quelque chose. de même pour cette merde de chien ou pour la bête bizarre à la porte du pub. le roman possède une richesse inouïe, qui donne envie de sans cesse retourner au chapitre précédent pour recoller ensemble tous les morceaux et voir enfin l'intégralité de ce qui nous est représenté – alors que tout l'intérêt réside dans l'éparpillement et l'entrecroisement. Il y a aussi toute la richesse de sens produite par l'accumulation documentaire inouïe (on a l'impression d'avoir passé trois semaines en Angleterre) et par l'exploration du temps (vous avez rêvé de rencontrer Cromwell ? le voici. Lady Diana ? Aussi. de vous plonger dans le Haut Moyen Âge ? Hop, exaucé). Et une écriture d'une grande beauté. Des évocations lyriques, des confidences intimes, la précision des termes techniques, des formules pleines d'humour, de l'ironie… J'ai noté plein de pages qui méritent votre attention. Et puis, les pages sont habitées par la musique, avec l'évocation bouleversante d'Amazing Grace, mais aussi beaucoup de pop, par le cinéma et surtout par la littérature : les comics bien sûr, on est chez Moore, mais aussi la poésie de Blake, Joyce, Proust, Lewis Carroll, Enid Blyton et quelques autres.
Le coeur de tout cela, ce sont les pauvres bien sûr. Ici les héros sont des clochards, des prostituées, des ouvriers, des fous, les ivrognes, les miteux. le roman raconte aussi comment au fil des siècles les Boroughs ont été tenus à l'écart par le pouvoir qui se méfie des pauvres indociles. On arrive à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle : les petites maisons sont rasées, d'immenses tours sont édifiées, la gare la plus laide du pays est posée là et tous les endroits qui pouvaient rappeler l'histoire séculaire du quartier disparaissent peu à peu, à force de soi-disant réhabilitations. Oh bien sûr, il y a de la vie, joyeuse et sordide, mais il y a aussi la drogue, la prostitution, les viols, les assassins, le mal, l'amour et la solitude.
Un livre à relire !
Lien : https://chezmarketmarcel.blo..
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critiques presse (2)
Liberation   20 novembre 2017
Le célèbre scénariste de comics signe un roman céleste sur sa ville anglaise de Northampton et s’inquiète de l’infantilisation massive du monde.
Lire la critique sur le site : Liberation
LeMonde   18 septembre 2017
L’écrivain a d’abord secoué la bande dessinée, dans les années 1980-1990, avec « V pour Vendetta » ou « Watchmen ». Au tour du roman : le vertigineux « Jérusalem » en résulte.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (96) Voir plus Ajouter une citation
BaldricoBaldrico   16 décembre 2017
Autour d'eux, d'un horizon à l'autre, plusieurs zones différentes survenaient toutes en même temps. Des arbres et des bâtiments transparents se superposaient en un fouillis délirant d'images qui changeaient et grandissaient et se mélangeaient, des structures transparentes s'écroulant et disparaissant uniquement pour renaître en accéléré, un flou bouillonnant de noir et blanc comme si un projectionniste fou passait de nombreuses séquences en boucle de vieux films avec un appareil ronflant, à la mauvaise vitesse. À l'ouest au bout de la passerelle, Michael aperçut le château de Northampton que construisaient les Normands et leurs ouvriers, en même temps qu'on le démontait selon la volonté de Charles II six cents ans plus tard. Quelques siècles d'herbes et de ruines coexistaient dans la croissance effervescente et les fluctuations de la gare. Des porteurs de 1920, accélérés en une comédie silencieuse, poussaient des chariots chargés de bagages parmi un groupe de chasseurs saxons. Des femmes vêtues de jupes ridiculement minuscules se surimposaient sans la savoir sur des Têtes rondes puritains, devenant brièvement des composés de collants résille et de manches de lance. Des têtes de chevaux poussaient par les toits des voitures et tout ce temps le château était construit et démoli, s'élevant, tombant, s'élevant, tombant, tel un énorme poumon gris d'histoire qui se gorgeait de croisades, de saints, de révolutions et de trains électriques.
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HorizonetinfiniHorizonetinfini   09 octobre 2017
Je connais et suis Alan Moore depuis des années, j’apprécie son oeuvre, les BD qui sont devenues grand public et ses OVNI comme « Promethea » qui lui a donné la possibilité d’exprimer ses convictions et idées sur le sens de la magie, de l’art et de la métaphysique.

J’ai reçu la version originale de « Jérusalem » en tout début d’année comme cadeau d’anniversaire pour mes 41 ans.
Une lecture plus qu’appréciée, un livre magique,
Il est long mais au fil des pages c’est une joie qu’il le soit.
La hardcover de la version UK est un peu difficile à transporter et je suis ravie de l’édition VF proposée par les Éditions Inculte.

J’ai relu Jérusalem en entier en français et, je suis enchantée par la traduction faite par Claro,
Lisez son blog et vous découvrirez un excellent traducteur mais surtout un écrivain qui a su réinterpréter les différentes créations de l’auteur.

Jérusalem est un ouvrage à découvrir pour ses multiples facettes, ses personnages et ses mondes, le réel et l’imaginaire qui se mélangent.

Le plus grand défi à propos de Jérusalem est de résumer de quoi il s’agit. Si je devais vraiment le classer , je le définirais probablement d’un « réalisme fantastique. »

Ce livre n’est pas seulement un roman mais un véritable projet littéraire.

Malgré sa complexité considérable, Jérusalem est remarquablement accessible, ses concepts et ses thèses sont clairs et convaincants, pour les lecteurs désireux de lui donner l’attention qu’il mérite. Oui, cet ouvrage présente un récit puissant, Il est magnifiquement écrit, riche et amusant, même en décrivant la laideur des mondes qu’il traverse.

C’est une épopée qui change d’espace, de lieux et d’époques dans un rythme qui m’a fait regretter qu’il n’y ait que 1200 pages.

Northampton, la ville d’Alan Moore, devient sa ville sacrée. Ce livre est un magnifique édifice à lire aussi par un public éloigné des univers de Moore.

Je remercie les Éditions Inculte pour la découverte de la VF que, grâce à l’incroyable talent de Claro, je conseille aussi à celles et ceux qui auraient lu la VO.
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SZRAMOWOSZRAMOWO   21 septembre 2017
Alma Warren, alors âgée de cinq ans, pensait qu’ils étaient allés faire des courses, elle, son frère Michael dans sa poussette et leur maman, Doreen. Ils s’étaient peut-être rendus au Woolworth’s. Pas à celui de Gold Street, le Woolworth’s du bas, mais à celui du haut, le Woolworth’s sis à mi-pente d’Abington Street, la rue commerçante avec le milk-bar au carrelage vert menthe, et l’énorme cadran rassurant de sa balance rouge pompier en bas de l’escalier en bois, tout au fond du magasin.

La gamine trapue, si massive qu’elle semblait faite d’un seul alliage, ne se rappelait pas avoir tenu les lourdes portes battantes de cuivre et de verre toutes maculées de traces de doigts afin que Doreen puisse manœuvrer le landau dans la cohue violette de la grand-rue étincelante. Elle fit un effort pour se rappeler un détail qu’elle aurait remarqué le long de la rue très passante, peut-être l’enseigne allumée qui saillait de la boutique de vêtements de pluie de Kendall au coin de Fish Street, avec son K penché pour lutter contre la bourrasque, en un parapluie ouvert et brandi par la lettre manchot, mais rien ne lui vint à l’esprit. En fait, maintenant qu’elle y réfléchissait, Alma était franchement incapable de se rappeler quoi que ce soit concernant cette expédition. Tout ce qui précédait la route pavée et éclairée par des réverbères sur laquelle elle marchait maintenant, bercée par le grincement du landau de Michael et le claquement rythmique des talons de sa mère, tout cela baignait dans un flou mystérieux.
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Charybde2Charybde2   01 septembre 2017
« Salut,Jem. Je t’ai vu tout à l’heure sur le Mayorhold. Ta Bessie te ramenait à la maison, et tu ronflais. » Bessie était le cheval fantôme de Jem.
« Ah, j’suis allé au Smokers m’siffler un p’tit punch au Galutin. S’doit être le taffiot que j’ai radé qui m’a démâté. Et pis tu m’as vu qui passait seul sul’ Mayer. »
Jem s’exprimait avec un vrai accent de Northampton, celui des Boroughs qu’on n’entendait presque plus. Jem gagnait sa vie comme marchand de bois à l’époque où il devait encore la gagner, c’était un gars maigre et nerveux à l’allure de romanichel, avec un nez crochu, et on voyait souvent sa triste et sombre silhouette perchée sur son canasson, les rênes dans les mains. Ces temps-ci, son boulot, à défaut de son gagne-pain, consistait à revendre de l’illusion, en chiffonnier hardi. Avec Bessie, il écumait les territoires les moins substantiels du comté, et récupérait les artefacts-fantômes qu’il dénichait en chemin? Il pouvait s’agir de vieilles nippes spectrales, ou d’un souvenir encore vif d’une caisse à thé datant de l’enfance, ou bien de trucs qui n’avaient aucun sens, des vestiges d’un rêve quelconque. Freddy se rappelait la fois où Jem avait trouvé une sorte de pommeau de canne recourbé, sculpté pour ressembler à un poisson allongé et minutieusement chantourné, mais doté d’une trompe évoquant celle d’un éléphant avec des trucs qui ressemblaient à des yeux de verre tout le long des deux côtés. Ils avaient essayé d’en jouer, mais le tube était bourré de sciure toute tassée avec, enfouis dedans, de drôles de bidules en plastique. L’instrument avait dû rejoindre les autres curiosités là-bas dans la pièce principale du fantôme de la maison de Jem, parce qu’on ne savait jamais, le pommeau-poisson devait sûrement trôner dans la vitrine de Jem avec l’uniforme de grenadier fantôme et des souvenirs de chaises.
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LeCombatOculaireLeCombatOculaire   07 octobre 2017
La babiole émeraude de la planète, nichée sur un coussin de velours noir parsemé de poussières de paillettes précieuses, ce n'est pas le monde. Les quelques milliards de singes à la posture améliorée qui font les fous à la surface de la planète, ils ne sont pas non plus le monde. Le monde n'est rien de plus qu'un agrégat de vos idées sur le monde, de vos idées sur vous-même. C'est le grand mirage, baroque et complexe, que vous construisez comme un abri contre l'écrasant chaos fractal de l'univers. Il est composé de choses venues de l'imagination, de la philosophie, de l'économie et de la foi chancelante, de vos projets personnels et égoïstes et de vos notions pittoresques du destin. C'est une envolée imaginaire destinée à disperser ces nuits néolithiques de ventre vide, un fantasme velléitaire de la façon dont vivra un jour l'humanité, un récit de feu de camp que vous vous racontez avant d'oublier que c'est juste un récit que vous racontez; que vous avez inventé et avez confondu avec la réalité. La civilisation est votre première histoire de science-fiction. Vous l'avez inventée afin d'avoir quelque chose à faire, quelque chose pour vous occuper pendant les siècles à venir. Vous avez donc oublié ?
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