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Christophe Claro (Traducteur)
1200 pages
Éditeur : Inculte éditions (30/08/2017)
4.17/5   120 notes
Résumé :
« Si on demeure longtemps au même endroit, qu'on s'intéresse aux gens qui vivent là, à l'architecture, à l'histoire, aux interactions entre familles et voisins, on accède à un niveau de connaissance du lieu profond et passionnant. En regardant un microcosme sous tous les angles, on peut saisir les principes universels qui régissent l'humanité. Jérusalem est le récit de ce voyage vertical. » Alan Moore

Et si une ville était la somme de toutes les ville... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (29) Voir plus Ajouter une critique
4,17

sur 120 notes

LeCombatOculaire
  09 octobre 2017
A.MOORE MA TUER
Deux semaines pour venir à bout de 1265 pages, un putain de pavé dans la mare si tu veux mon avis, une bombe explosive, le Destructeur de la rentrée littéraire 2017 qui élimine directement tous les autres livres sur son passage, un Livre-Univers légendaire qui va vous faire douter d'avoir jamais lu un livre aussi complet, abouti et puissant. Et si Alan Moore n'était pas déjà une figure emblématique du monde de l'Art et des Lettres, sa réputation viendrait s'assoir ici, royale comme un Bâtisseur, dérangeante comme un Démon à trois têtes et un corps de dragon. Mesdames et messieurs, soyez avertis, il va falloir leur donner des prix et des médailles, à l'auteur, au traducteur et à la maison d'édition, merci bonsoir.
Avant de vous jeter à corps et âme perdus dans ce roman-labyrinthe-ville, il peut être prudent de savoir où vous mettez les pieds, et je vous invite à visionner la série de huit vidéos produites par Arte, s'intitulant Dans la tête d'Alan Moore. C'est court, instructif et ça vous donnera une idée du personnage au cas où vous étiez passés à côté sans trop faire attention (nb : c'est le personnage au masque de Guy Fawkes dans sa BD V pour Vendetta qui a inspiré le mouvement Anonymous) D'ailleurs, vous remarquerez peut-être la ressemblance troublante entre un de ses personnages principaux, Alma Warren, et lui-même, tous deux honorant leur statut d'artiste, de fou, de sorcier.e et de contestataire au caractère un peu rustre mais tout à fait magnétique.
Au risque de vous avoir déjà perdus dès le début, l'histoire ne se déroule pas à Jérusalem, mais bien dans le quartier des Boroughs, à Northampton, Angleterre. Néanmoins vous verrez plus tard qu'il existe bien un lien, ténu et subtil, mais parfaitement logique. Bref, c'est avant tout l'histoire du nombril de l'Angleterre, son centre parfait, où trône la croix et vers où convergent toutes les boulettes de poussière et de crasse collante. L'histoire d'un quartier à travers le temps long de l'Histoire avec une grande H qui finit englouti dans le trou noir d'une cheminée-vortex.
A travers les différentes époques se suivent des générations entières de pauvres, d'opprimés, d'esclaves, de malades, de fous, d'artistes, de rois, de révolutionnaires et de petites gens, d'hommes religieux et de femmes hystériques. Je devrais peut-être vous avertir maintenant que c'est aussi déroutant et véritablement violent mais aussi d'une précision impeccable et d'un regard lucide. Mais surtout, ce qui nous intéresse ici, c'est cette famille étrange, les Vernall, constituée principalement d'illuminés, de zinzins et de siphonnés, qui voient partout des Anges dans les Angles, qui parlent de géométrie et de géographie, de trous et de cheminées, d'Enquête et de l'En-Haut.
Parce que oui, il y a bien un En-Haut, un monde parallèle, une sorte de paradis-enfer digne de Dante ou de Blake, une superposition dans la réalité, dans l'univers visible, où règnent les Angles et les fruits-fées, les démons enfermés dans les dalles et puis aussi les fantômes, même ceux qui se font exploser pour s'en aller trouver des vierges (mais là encore on est pas trop sûrs, déso pas déso comme on dit.)
Donc voilà, et déjà les morts vivent en fait aussi un peu parmi vous (ce qui n'est pas sans rappeler Ainsi vivent les morts de Will Self, que je vous conseille aussi) surtout s'ils ont fait pas mal de conneries en fait, mais aussi parfois juste pour vous faire peur et embêter les gens qui sont en train de rêver, mais surtout il y a aussi un Troisième Borough et on se demande bien en quoi consiste cet étage suprême, cette dernière étape de vie-mort. Et pour satisfaire un peu votre curiosité de lecteur et éprouver un peu votre foi, il y a bien ces deux personnages qui essayent de tracer la carte et le territoire du temps dans cet espace étrange et d'aller voir où l'horizon se jette enfin dans le néant.
A partir de là, si vous croyiez avoir tout vu et tout entendu, si vous pensiez encore que l'esprit bizarre d'Alan Moore ne pouvait plus vous surprendre davantage et si vous croyiez que la famille d'Alma était déjà l'apogée de la folie, attendez un peu de voir ce que vous réserve l'auteur dans le chapitre consacré à la fille de James Joyce (voire Ulysse, Finnegans Wake), Lucia, enfermée dans un asile psychiatrique. Là encore, on voit que les nerfs de Claro - qui est aussi, je le rappelle, un super écrivain en plus d'être un traducteur en or - ont été mis à rude épreuve pendant la traduction, et c'est peu dire qu'il a fait preuve d'autant d'excellence que l'auteur pour rendre un langage malmené mais également sublimé, cette langdézange déjà apparue un peu plus tôt dans l'En-Haut, qui se plie et déplie à l'infini afin de pouvoir saisir l'essence de toute chose même réduite à son point le plus petit.
Et pour finir par décidément enfermer le lecteur dans la folie labyrinthique, le bloquer en plein milieu de l'échelle de Jacob, lui faire perdre la boule à zéro, le plonger dans un coma-rêve où même la réalité n'existe plus telle qu'on la connaît, de même qu'il fait disparaître pour de bon tout le concept de libre arbitre, Alan Moore tire un dernier coup magistral avec sa canne de billard pile derrière la nuque, le coup du lapin, qui n'ira plus jamais se réfugier dans son Burrow.
Voilà, sans en dire plus, au cas où vous auriez déjà décroché, j'aimerais souligner encore une fois le fait que nous assistons ici à un chef-d'oeuvre, un roman qui conjugue à la fois le côté saga familiale dans un monde sombre et décevant dans un style qui rejoint presque celui d'un Hugo ou d'un Zola ou encore d'un Dickens, avec la folie mystique d'un Blake, le côté Exégétique de Philip K. Dick, le cynique et l'intelligence et le côté Infinie Comédie d'un David Foster Wallace, tout en dépassant tout cela et en retournant la littérature dans tous les sens, en allant même jusqu'à parodier le Club des Cinq.
Alan Moore a su parfaitement plier le temps, l'espace, la religion, le concept de vie et de mort, de paradis et d'enfer, en usant de références tellement nombreuses qu'il serait délicat de n'en citer qu'une, en même temps qu'il dépeint intelligemment et d'une façon complètement structurée et presque visuelle (pour peur que vous ayez le sens de l'orientation) tout un quartier dans ses différentes époques, et qu'il fait preuve d'un regard critique mais dénué de jugement. Les personnages se croisent et s'entrecroisent et sont dépeints au millimètre près de leur intimité, de leurs rêves, leurs tourments, leurs troubles, leurs maladies mentales, leurs questionnements, leurs appréhensions, leur façon de vivre, et c'est peu dire qu'on finit par avoir l'impression de faire partie du même tableau (et d'ailleurs, le chapitre de fin sur l'exposition est assez haute en couleur). On apprend également à la toute fin que ce roman s'appuie notamment sur des personnages ayant vraiment existé et plus précisément sur son frère et ses expériences de mort imminentes, ceci expliquant cela. On a vraiment l'impression d'avoir déjoué les lois de la physique, d'avoir fait un voyage impressionnant aux confins de quelque chose qui nous dépasse autant que le monde lui-même, dans un livre où tout est question d'angle, de point de vue, de perspective.
Bref, si vous ne deviez lire qu'un livre dans votre vie, celui-ci vous procurerait un bon tour d'horizon de ce qui se fait de mieux dans la littérature, et si vous ne deviez écrire qu'un livre, je vous conseille de ne surtout pas lire ce livre, au risque de n'avoir décidément plus rien à dire qui vaille la peine. Mais bon, ça serait passer à côté d'un monument aussi gros que le temple de Jérusalem. En plus de ça, c'est un livre où rien n'est laissé au hasard, où chaque détail finit par avoir son importance et où tout se rejoint inexorablement, à tel point qu'on aurait presque envie de revenir au début une fois parvenu à la fin pour pouvoir relire chaque phrase en conscience de ce qui va se passer ensuite. Il y aurait peut-être encore de quoi écrire tout un roman autour de ce roman, mais j'ai comme l'impression que tout y est déjà dit et qu'en faire plus serait redondant. Alors, juste, voilà, merci. C'était intense. Je m'en vais maintenant trouver quelque autre publication d'Alan Moore histoire de faire durer le plaisir, il paraît qu'avant ça il y avait aussi La voix du feu (enfin quand j'aurais terminé de lire le tome 2 de l'Exégèse de P.K.D, donc on n'en est pas encore là, en plus je ne sais pas si je vous ai dit mais Stone Junction de Jim Dodge est de nouveau édité chez Super 8 éditions - puisqu'on parle de chef d'oeuvre - alors si vous ne l'avez pas lu, vous savez ce qu'il vous reste à faire, après avoir dévoré jérusalem).
(voir la critique intégrale sur le blog)
Lien : http://lecombatoculaire.blog..
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Goldlead
  05 février 2020
Je n'avais encore rien lu de tel… et je crois bien qu'on n'avait encore jamais rien écrit de tel. « Livre-monde » a-t-on avancé pour essayer de le caser quand même dans un genre ; oui, si l'on veut, à condition d'entendre le mot au pluriel, car le livre embrasse plusieurs mondes. Il y a le monde « réel » ou, disons, ordinaire et commun, et celui des rêves, des souvenirs et des états seconds. Il y a en arrière-plan tout un univers de littérature BD et populaire, alternativement trash et fantasy, et en avant, manifeste, une écriture d'orfèvre, savante et précieuse, avec des hommages aux poètes et littérateurs les plus classiques et des morceaux de bravoure à la manière de Joyce, Beckett ou Claude Simon, jusqu'à un chapitre tout en alexandrins. Il y a aussi le monde des religions (ici baptisées « religatures » pour mieux rappeler leur fonction de reliance : de l'ici-bas et de l'« en-haut », des vivants et des morts, des siècles des siècles) et le monde de la science (science-fiction sans doute, mais surtout science tout court, relativiste, quantique et surtout heuristique et exploratrice).
Au départ, semble-t-il, l'ambition amoureuse et faustienne de retrouver, de restaurer et de célébrer, sous les transformations de l'espace et sous des couches de temps, l'âme amochée et résiliente, sordide et solide à la fois, éphémère et éternelle, de ce quartier populaire et historique des Boroughs à Southampton (au nord-est de Londres), où l'auteur est né et où il a toujours vécu depuis 70 ans. Nostalgie, nostalgie ! Sauver du temps dévorateur (le grand «Destructeur » qui fonctionne comme un incinérateur géant et universel) tout ce qui peut l'être d'une histoire complexe croisant les lieux et les époques, les destins anonymes et fugitifs avec les personnages, les oeuvres et les événements durables et mémorables et mêlant en conséquence les trajets individuels et triviaux du quotidien et les pérégrinations culturelles sur les hauts lieux de mémoire, religieux, politiques, militaires ou littéraires. « Une histoire, si grande et si complexe qu'elle exigeait peut-être une dimension mathématique supplémentaire pour être racontée. » (pp. 1241-1242).
Et c'est ainsi qu'Alan Moore suit la suggestion du mathématicien Edwin Abbott dans Flatland (1884) et qu'il ouvre les portes de l'imagination sur un monde à quatre dimensions où le temps se trouve comme réifié et où il peut donc être creusé, traversé et parcouru en tous sens puisqu'il est depuis toujours et pour toujours déjà là, dans l'identité éternelle de l'Être. L'histoire se raconte donc depuis ce point de l'espace-temps qu'est le modeste quartier des Boroughs (même si celui-ci est réputé être le centre de l'Angleterre, Terre des Angles ou des Anges, et partant une sorte de point focal de l'univers, en affinité avec la Jérusalem céleste) ; mais, vu la relativité de l'espace-temps, elle prend du coup une dimension universelle et ontologique. L'Être comme la ville s'étage sur trois niveaux, du Premier au Troisième Boroughs, de « l'En Bas » terrestre à « l'En-Haut » des Anges Bâtisseurs et des Démons. le Premier Borough, c'est la réalité ordinaire et le monde des sens, à ceci près que s'y meuvent aussi des morts qui, n'ayant pas liquidé tous leurs attachements terrestres, continuent de le hanter à l'état de spectres condamnés à la grisaille. le Deuxième Borough, c'est l'étage invisible au-dessus, où tout est plus pur, plus beau, plus coloré et plus intense ; là où on continue de vivre après la mort et où on fait aussi des incursions de son vivant par le rêve, la folie ou la drogue ; là où le temps ne s'écoule plus, où s'aventurent parfois les pigeons et où continue de s'étendre la cime des arbres. On l'appelle aussi Mansoul (Âme de l'Homme), car c'est le monde des rêves, des pensées et des projections de l'âme humaine, dans tous ses remous et ses méangles, angles vifs/angles morts. le Troisième Borough est encore plus haut et réellement transcendant : c'est l'Empyrée ou le domaine réservé des Bâtisseurs, eux qui font et défont les mondes immenses, les puissances, les alliances et les existences sur un simple coup de dé, ou plutôt de queue de « trillard » (ce billard de niveau 3 qui correspond justement au troisième Borough). Retraite mystérieuse donc des Bâtisseurs, et aussi de leurs frères ennemis les Démons, (qui, les uns et les autres, descendent pourtant et se montrent parfois dans Mansoul), c'est surtout l'objet d'une quête obsédante et apparemment inaccessible des humains (p. 1082 : « Pourquoi Dieu n'est-il pas là ? »). Quant à l'histoire, parmi d'autres comparses, personnages historiques ou fictionnels, elle met surtout en scène des membres de la famille Vernall sur plusieurs générations car — leur nom en atteste — ils ont des accointances avec les coins, les angles, les encoignures, les lisières et les frontières, et, plus généralement, avec tout l'entre-deux ambigu des limites, et ils sont ici évidemment dans leur élément, acteurs et témoins d'étranges aventures entre Enfer et Paradis.
Aventures rocambolesques à vrai dire, parfois un peu trop guignolesques à mon goût et alors plus abracadabrantes que dantesques… L'effet peut-être de quelque atavisme ou idiosyncrasie, sur vieux fond de culture BD de l'auteur, qui pousserait celui-ci, comme malgré lui, à forcer le mot, le trait ou la situation ? Sans doute aussi ou surtout, la contrepartie d'une nécessité évangélique ou métaphysique, qui s'impose à qui prétend entrer « dans le royaume des cieux » ou tricher avec les lois de la transcendance : « si vous ne devenez semblables à des petits enfants… » Laissons-nous donc entraîner dans ce « Gang des Enfantômes », avec les yeux desquels se vit, se dit et se lit une grande partie de l'histoire, ainsi ramenée à hauteur d'enfant ! A-t-on le choix d'ailleurs ? Car comment éviter, autrement, qu'elle ne se perde dans l'amphitectonique et l'amphibologie des limites, des tangences, des encoignements et des angles, et qu'elle ne tourne inévitablement à l'embrouillamini et à l'amphigouri, comme on peut en faire l'expérience avec le langage des Bâtisseurs ou, par ailleurs, celui de Lucia Joyce, la folle illuminée ? Charles Dodgson, autre mathématicien, n'eut pas non plus d'autre choix pour se mettre à hauteur d'Alice et la suivre au pays des merveilles. Allez ! Soyons joueurs… aucun risque de régression infantile : dans un cas comme dans l'autre, le burlesque de l'histoire n'empêche nullement la fable de nous titiller la fibre métaphysique comme aussi toutes les papilles esthétiques.
Livre-mondes, disais-je, et livre-monstre tout aussi bien, avec ses 1250 pages bien serrées, en trois parties emboîtées comme poupées russes et composées chacune de onze chapitres calibrés comme des briques ou des blocs d'immeubles sur ce chantier en perpétuelle construction que sont les Boroughs. Tout est dans la structure, le détail de l'histoire compte aussi peu, finalement, que l'ordre linéaire du temps, du défilement des pages et de la lecture. « Ça marche pas comme ça. Tout le monde est déjà là. Depuis toujours. Tout le monde. C'est juste qu'en bas vous vous emmêlez les pendules. […] C'est juste quand on feuillette un livre qu'on a l'impression d'un ordre. Quand le livre est fermé, toutes ses feuilles sont pressées les unes contre les autres et forment un bloc, sans direction particulière. C'est là, c'est tout » (p. 393). En fait le livre se lit comme on reconstruit un puzzle, ici un puzzle en quatre dimensions, dont les éléments viennent s'ajouter et se compléter ici ou là, de manière imprévisible sinon hasardeuse, mais toujours parfaitement ajustée, l'élément nouveau révélant des angles inédits de l'élément adjacent déjà en place depuis longtemps.
Mais, s'il n'y a pas de temps, s'il n'y a ni passé ni avenir, si tout est éternellement donné, éternellement présent, alors il n'y a pas non plus de liberté, donc pas de justes ni de coupables, quoi qu'en dise la devise récurrente : « Justice au-dessus des rues ». Tout est prédestiné et l'espace cadastré des Boroughs est une scène tragique à l'antique sur laquelle, aussi inexorable que l'épaisse fumée du Destructeur entropique, plane l'ombre du Fatum. Les jeux sont faits depuis toujours, le « postlude » du livre rejoint le « prélude » dans une boucle ou un cercle qui pourrait paraître infernal ou vicieux mais qui finit en fait en pirouette, sur une illusion de déjà-vu et sur une parodie. La vie comme le livre seraient-ils donc un jeu ? À la manière du marabout ou d'un puzzle ? Recommençant indéfiniment et ne menant nulle part ? Pour le seul plaisir de vivre ou de lire ?
Dans un magnifique passage de mise en abyme (pp. 834-835), tout semble dit, avec une grande lucidité, de la fascination qu'exerce ce livre, mais aussi des difficultés qu'il présente et de l'agacement qu'il suscite parfois. Comme le livre qu'est notre vie… « Je sais que je suis un texte. Je sais que vous me lisez. C'est la plus grande différence entre nous : vous ne savez pas que vous êtes un texte. Vous ne savez pas que vous vous lisez. Ce que vous pensez être la vie autodéterminée que vous vivez est en fait un livre déjà écrit dans lequel vous vous êtes absorbé, et pas pour la première fois. Quand la lecture présente sera finie, quand la couverture-couvercle sera enfin refermée sur le livre-cercueil, alors vous oublierez immédiatement que vous avez déjà vécu tout ça et vous recommencerez. […] Quand vous comprenez que tout n'est pas rose, ni aussi riche que vous l'aviez supposé, vous vous sentez légèrement dupé et vous fustigez l'auteur pendant un moment. Mais entre-temps, les thèmes principaux de l'histoire s'élèvent autour de vous dans le récit, folie, amour, deuil, destin et rédemption. Vous commencez à comprendre la véritable échelle de l'oeuvre, sa profondeur et son ambition, les qualités qui vous ont échappé jusqu'ici. L'inquiétude vous gagne, le sentiment que le récit n'appartient pas au genre auquel vous aviez pensé au début […]. Pour la première fois, vous vous demandez si vous n'avez pas eu les yeux plus gros que le ventre […]. Vous commencez à douter de vos qualités de lecteur, de votre capacité à suivre cette fable mortelle jusqu'à sa conclusion sans que votre attention se disperse. Et même si vous la finissez, vous doutez d'être assez malin pour comprendre le message de cette saga, si tant est qu'il y ait un message. Vous soupçonnez que ça vous passe au-dessus, et pourtant que faire sinon continuer de vivre, continuer de tourner les pages de ce livre-éphéméride […]. Ce n'est que lorsque vous avez dépassé la moitié du volume, et en êtes presque aux deux tiers, que les premières intrigues apparemment annexes commencent à prendre sens à vos yeux. Les sens et les métaphores se mettent à résonner ; les paradoxes et les motifs se révèlent. […] Il importe peu que ce soit votre deuxième ou centième lecture : elle vous semble nouvelle, et que ce soit contre votre gré ou non, vous semblez l'apprécier. Vous ne voulez pas qu'elle s'achève. Mais quand elle s'achève, quand la couverture-couvercle de cercueil se referme finalement, vous oubliez aussitôt que vous avez déjà tout lu et vous reprenez l'ouvrage […] On reconnaît un bon livre, dit-on, au fait qu'on puisse le relire plus d'une fois et y trouver encore du nouveau à chaque fois. »
Si je prévoyais de me retrouver sur une île déserte, je crois que je choisirais d'emporter ce livre-là…
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Notos
  08 octobre 2018
JÉRUSALEM, CATHÉDRALE D'UNE FOLIE GÉNIALE
S'il existe un endroit où se rejoignent histoire et créativité, ésotérisme et science, amertume et tendresse, sagesse populaire et folie ordinaire, alors cet endroit occupe un espace d'une trentaine de centimètres carrés, sur un volume de quelques 1266 pages empilées, et on l'appelle Jérusalem.
Pour présenter son livre, Alan Moore a expliqué qu'il n'était pas un globe-trotter et que les déplacements latéraux, à la surface des trois dimensions, l'intéressaient moins que les voyages verticaux, en profondeur, au coeur des habitants d'un même lieu et de leurs histoires communes. C'est accrochés à ce fil rouge audacieux que l'on est plongés dans le quartier des Boroughs de sa ville natale Northampton, comme un appât jeté là pour piéger les chimères hallucinées de Moore.
L'auteur nous livre une rhapsodie millénaire où les siècles se mêlent, s'entrechoquent se répondent : il aura fallu 10 ans à ce génie des récits croisés pour tracer ce qui est, incontestablement, une œuvre d'une puissance mûre et profonde. L'ouvrage qui en résulte ne pose pas mais n'est pas une lecture facile, ne vous prend pas par la main, mais si vous le suivez et prenez la sienne, il ne vous lâchera plus.
Il y a peu de livres qui contiennent autant d'intensité qu'il en devient presque écoeurant, embrassant le rêve et le cauchemar d'un même geste : il y a peu de livres qui débordent autant de vie.
Chaque chapitre est un pan d'histoire, avec ses personnages, son style (mention spéciale au chapitre rédigé dans une langue qui n'existe pas), son décor, en un mot son épaisseur, en apparence autonome. Petit à petit, le lecteur médusé se laisse porter, et commence à distinguer un dessin général, comme l'on distingue des formes à peine réelles lorsqu'on fixe longtemps un plafond d'apparence négligée.
Plus on avance, plus on perd pied, plus on comprend, plus on sombre. Critique politique, drame social, saynète historique, récit initiatique et farce picaresque : il n'y a pas d'étiquette qui colle à Jérusalem, ou alors elles y collent toutes.
L'unité de l'oeuvre, et ce qui la rend si puissante derrière la maestria du style, c'est la tendresse qui imprègne chaque ligne, une tendresse bourrue, parfois ironique, souvent mordante, mais toujours vraie, pour le quartier de Moore, ces Boroughs éternalisés à tout jamais par la lutte homérique de l'écrivain : "Tôt ou tard les gens et les endroits que nous aimons disparaissent, et la seule façon de les sauvegarder c'est l'art. C'est à ça que sert l'art. Ça sauve toutes choses du temps".
Chapeau, l'artiste.
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Krissie78
  30 avril 2021
D'Alan Moore je ne connaissais que « V pour Vendetta » via le cinéma. Mais lorsque est paru « Jérusalem » une seule critique m'a convaincue que je ne pouvais passer à côté de ce livre. Il m'en aura fallu des semaines pour en arriver à la dernière page. Pas par manque d'intérêt, plutôt parce qu'il est si dense, si déroutant que j'avais besoin de le poser de temps en temps pour absorber les chapitres lus, partir explorer les références, parce que j'avais besoin de plages de lectures suffisamment longues pour lire sans être interrompue et ce sont souvent les périodes de vacances qui m'offraient ces instants. A chaque fois je me plongeais avec gourmandise, curiosité, appétit, envie dans de nouveaux chapitres, sans rien avoir oublié de ce que j'avais lu des semaines plus tôt.
Comment parler de ce monument sur lequel tout a été dit.
Il y a les chiffres qui font peur : 1278 pages, 10 ans d'écriture, 1 an de traduction, des références multiples (historiques, littéraires, cinématographiques, artistiques, théâtrales, politiques, économiques, religieuses, philosophiques). Il y a de quoi en rebuter plus d'un.
Le livre est découpé en 3 parties de 11 chapitres chacune, plus un prélude et un postlude. 35 épisodes, tous différents, pour raconter l'histoire d'une ville, Northampton, la ville de l'auteur, celle d'une famille, les Warren-Vernall, mais surtout l'histoire d'un quartier : le Boroughs, là où de tout temps ont vécu les défavorisés, là où l'auteur a vécu son enfance au milieu du monde ouvrier. Avec une écriture lyrique, baroque (ou bien doit-on dire gothique), Alan Moore ne rend pas seulement hommage à sa ville mais surtout à ce peuple méprisé de tous à toutes les époques, le transformant en super-héros du quotidien, sachant que rien ni personne n'est tout blanc ou tout noir. Utilisant tous les styles, de l'écriture la plus classique à la plus expérimentale (my God ! ce chapitre « Battre la campagne » » !), du théâtre shakespearien au fantastique, de la parodie au fantastique, etc., il donne corps et âme à une cohorte de personnages attachants pour la plupart, répugnants pour certains.
Le plus surprenant est que tous ces styles, toutes ces références pourraient être en dissonance. Mais le génie d'Alan Moore (je n'hésite pas sur le terme) fait de cette somme de connaissances et de ce récit qui bascule constamment entre réalisme et onirisme, un roman d'une merveilleuse cohérence, chaque détail prenant sens à un moment où un autre de l'histoire. Et puis il y la le talent de dessinateur de Moore qui offre des descriptions sublimes (les fresques De Saint, les démons, les plafonds, la partie de billard, les rues de Northampton…).
Avec « Jérusalem » Alan Moore pose la question de ce qui se passe après la mort. En plaçant Northampton au centre de l'Angleterre, en faisant tous ces liens, il illustre une théorie de l'Eternalisme selon laquelle les évènements ne se succèdent pas mais coexistent. Ainsi ce que chacun est de son vivant il le reste pour l'éternité. Ce faisant Alan Moore bouscule nos sens, nos repères, nous forcent à voir les choses sous de nombreux angles et nous emporte dans son univers fantastique.
Un dernier mot pour saluer le remarquable travail de traduction de Christophe Claro. Réussir à retranscrire ce qui fait le style de chaque chapitre est un travail incroyable et on comprend qu'il ait demandé tant de mois.
Je pourrais encore parler longtemps de ce travail d'orfèvre, des qualités littéraires, des visions psychédéliques, des savoirs multiples développés, de ce puzzle qui prend forme et se déforme, mais je conclurai en disant que pour moi ce livre est un monument, et clairement l'un des 6 que j'emporterais sur mon ile déserte.
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Radadoune
  17 février 2018
Je mets 3, car écrire un pavé de plus de 100 pages, c'est déjà énorme.
Mais après, (et je n'en suis qu'au premier tiers), je ne rentre pas vraiment dedans. Je dirais même que ce livre est énervant à lire, tant il est redondant et prétentieux dans le style. Des phrases loooongues et ennuyeuses, souvent bardées de mots que personne n'utilise sauf peut-être quelques spécialistes. Cette manie de décrire le nom des rues et les moindres recoins du quartier, pousser le détail aussi loin embrouille et ennuie le lecteur qui n'a jamais mis les pieds dans les Burroughs.
Certaines descriptions, même si elles sont ennuyeuses à mourir, imposent malgré tout le respect par l'hyper-réalisme de leur détails. C'est impressionnant, mais cela n'apporte que lourdeur, fatigue à lire. Et cette manière d'alambiquer un récit, pour ma part, tient plus de la prétention que du talent. Pour ce que j'en ressens, Moore est un auteur qui fait sa prose et s'amuse avec ses effets de style, qui doit sûrement s'éclater en écrivant ce charivari d'infos le plus souvent inutiles et casse-pieds, mais qui, en aucun cas, se soucie de la lisibilité et du confort du lecteur.
Je me suis laissée prendre par les critiques dithyrambiques sur Babelio. Mais en fouillant un peu sur l'auteur et la maison d'édition, j'ai eu un petit doute, et me suis dit que j'allais le regretter. Bingo.
Pour le moment, je décide quand-même d'aller jusqu'au bout. Il est vrai que ce mélange de rêves ou hallucinations étranges que vivent certains personnages atteints de folie depuis des générations ( peut-on vraiment parler de folie puisque leurs rêves et visions sont très proches ), m'intriguent et que ce côté ésotérico-métaphysique donne envie d'aller plus loin, faisant fi de l'ennui prodigieux qu'impose un style aussi lourd et confus.
Mais je ne garanti pas d'y arriver. Si je compare cet auteur avec les pavés de Donna Tarrt, qui elle aussi écrit des monuments une fois tous les 10 ans, bardés aussi de descriptions précises, de détails, elle n'est jamais fatigante à lire, et point n'est besoin de relire 4 fois une phrase pour tenter de comprendre ce que l 'auteur a voulu dire, ou si il a écrit cette phrase après avoir pris un trip ou autre drogue. Je ne plaisante pas, parfois, il me semble lire des incohérences. Je me demande si c'est moi qui perd mon cerveau et devient complètement idiote, ou si vraiment cet auteur est vraiment insupportable à lire et à comprendre.
Oui ma critique n'est pas sympa, et je m 'en excuse, mais je préfère avertir le lecteur que c'est un livre pas facile du tout. Quand je lis, dans les critiques ci-dessus que la fin du roman est encore plus difficile à lire, et bien je me permets carrément de déconseiller au lecteur d'aller perdre du temps et des sous avec ce livre.
C'est totalement personnel bien entendu. Les goûts et les couleurs...
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critiques presse (2)
Liberation   20 novembre 2017
Le célèbre scénariste de comics signe un roman céleste sur sa ville anglaise de Northampton et s’inquiète de l’infantilisation massive du monde.
Lire la critique sur le site : Liberation
LeMonde   18 septembre 2017
L’écrivain a d’abord secoué la bande dessinée, dans les années 1980-1990, avec « V pour Vendetta » ou « Watchmen ». Au tour du roman : le vertigineux « Jérusalem » en résulte.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Citations et extraits (165) Voir plus Ajouter une citation
laulauttelaulautte   30 janvier 2021
Pour la première fois, vous vous demandez si vous n’avez pas eu les yeux plus gros que le ventre, et vous êtes embarquez par inadvertance dans quelque magmum opus colossal alors que vous vous vouliez juste vous contenter d’une lecture de plage achetée à l’aéroport. Vous commencez à douter de vos qualités de lecteur, de votre capacité à suivre cette fable mortelle jusqu’à sa conclusion sans que votre attention se disperse. Et même si vous la finissez, vous doutez d’être assez malin pour comprendre le message de cette saga, si tant est qu’il y ait un message. Vous soupçonnez que ça vous passe au-dessus, et pourtant que faire sinon continuer de vivre, continuer de tourner les pages de ce livre-éphéméride, pressé par cette phrase en quatrième de couverture qui annonce : « Si vous ne devez lire qu’un seul livre de votre vie, alors que ce soit celui-ci. »
Ce n’est que lorsque vous avez dépassé la moitié du volume, et en êtes presque aux deux tiers, que les premières intrigues apparemment annexes commencent à prendre sens à vos yeux. Les sens et les métaphores se mettent à résonner ; les paradoxes et les motifs se révèlent. Vous n’êtes toujours pas sûr d’avoir déjà lu tout ça. Certains éléments vous semblent terriblement familiers et vous avez de temps en temps des prémonitions quant au dénouement de certaines intrigues secondaires. Une image ou une réplique vous donneront parfois une impression de déjà-vu, mais globalement l’expérience semble inédite. Il importe peu que ce soit votre deuxième ou centième lecture : elle vous semble nouvelle, et que ce soit contre votre gré ou non, vous semblez l’apprécier. Vous ne voulez pas qu’elle s’achève.
Mais quand elle s’achève, quand la couverture-couvercle de cercueil se referme finalement, vous oubliez aussitôt que vous avez déjà tout lu et vous reprenez l’ouvrage, peut-être attiré par l’image frappante et héroïque reproduite sur la jaquette : vous. On reconnaît un bon livre, dit-on, au fait qu’on puisse le lire plus d’une fois et y trouver encore du nouveau à chaque fois.
[Livre 3 L’Enquête Vernall – Nuages dépliés]
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laulauttelaulautte   19 janvier 2021
Les arbres avaient-ils conscience, se demanda-t-elle, du flux animal et humain qui s’écoulait frénétiquement autour d'eux et de leur immobile longévité ? Marjorie se dit que les arbres devaient avoir une certaine connaissance de l'activité des mammifères, ne serait-ce qu'au sens historique large : des vallées néolithiques boisées réduites à des souches noires par les premières déforestations et des hectares d'arbres abattus pour ériger les premiers villages. Les guerres laissaient des souvenirs – des lances et du shrapnel fichés dans l’écorce – tandis que les pendaisons, les pestes et les massacres fournissaient un compost humain bienvenu ; des aliments pour relancer la croissance. Des extinctions causées par des chasses excessives menées par l’homme ou d'autres prédateurs changeaient et modifiaient le monde forestier dans lequel survivaient ces géants intemporels, avec des conséquences parfois bénignes, parfois désastreuses. Les siècles nouveaux s'accompagnaient de débordement urbain, de permis de construire, de bulldozers et de pelleteuses jaunes. Tout cela aurait un impact particulier, enverrait des tremblements dans le continuum silencieux de la conscience arborescente, une conscience végétale soumise aux montées et descentes de sève.
Elle trouvait donc vraisemblable que les arbres connaissent, même de loin, l'activité humaine. Ses évènements à grande échelle devaient finir par s’infiltrer, s’ils duraient suffisamment longtemps. Ces spoliations et ces privations qui perduraient des années et des siècles devaient forcément laisser des traces, mais qu'en était-il des interactions fugaces ? La forêt remarquait-elle le moindre cœur gravé, la moindre déclaration d'amour incisée afin de déguiser pressentiments et incertitudes ? Tenait-elle un registre de chaque chien qu’on promenait et des endroits où il pissait ?  Elisabeth Ire, dans le souvenir de Marjorie, était assise sous un arbre quand elle avait appris qu'elle allait monter sur le trône, alors qu'Elisabeth II, cinq cents ans plus tard, était perchée sur une branche. Et qu'en était-il du pommier anecdotique sous lequel Isaac Newton était assis tout en formulant les idées qui rendraient possible l’ère des machines, et mettraient en branle les engins de terrassement se dirigeant implacablement vers la limite des arbres ? Y avait-il quelque bruissement nerveux dans les feuilles ? Les rameaux soupiraient-ils, en proie à une lasse prémonition ? Marjorie se disait que la chose était possible, du moins au sens poétique, ce qui lui convenait tout à fait. 
[Livre 2 Mansoul – Les arbres n’ont pas besoin de savoir]
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laulauttelaulautte   08 février 2021
Au cours de longues semaines passées à bord de La Fierté de Bethléem, Henry lit les aventures de Buffallo Bill, relatées dans des fascicules qui servent de ballast dans la cale, mais c’est parce qu’il n’y a en général rien d’autre à faire et non parce qu’il a de l’admiration pour le colonel Cody. Il comprend toutefois le besoin qu’ont les gens de ces épopées absurdes, et il ne leur en veut pas. Ce qu’Henry croit, c’est que parmi les aléas de ce monde peu amène, quand on est embourbé dedans comme c’est souvent le cas, un homme doit avoir au-dessus de lui une étoile à laquelle se fier afin de pouvoir naviguer, et ce que représente cette étoile, c’est une sorte d’idéal qu’on ne peut atteindre mais qui vous montre le chemin. Là-bas dans le Tennessee, sur la plantation, on a droit aux vieux récits venus d’Afrique sur les guerriers intrépides et tous les animaux-esprits qui vous enseignent qu’il faut être bon avec les gens, l’intérêt d’être rusé, tout ça. Dans le même temps, on a les chants et la religion, y compris l’hymne du pasteur Newton, qui est selon Henry une autre version de la même chose, un mode de vie plus agréable ou un endroit plus agréable qu’on ne connaîtra jamais mais dont la perspective peut nous aider à tenir. Peu importe que l’homme qui écrit cet hymne ait un côté honteux et ne vive pas nécessairement en accord avec ce qu’il écrit : c’est l’idéal qui compte. Sur le même plan, on a des inventions mythologiques comme, disons, Hercule, et des personnages inventés qu’on trouve dans les livres comme ce Sherlock Holmes qu’ils ont ici, ou, d’ailleurs, comme Buffalo Bill, un personnage inventé lui aussi, de l’avis d’Henry. Rien que le fait d’imaginer qu’il existe quelqu’un d’aussi malin ou ingénieux, ou courageux, même s’il n’existe pas vraiment sauf quand on est plongé dans l’histoire, ça vous donne un but à atteindre et vous motive pour aller de l’avant. Et puis, il y a les hommes et les femmes de ce monde, et qui sont, selon Henry, les meilleurs guides et les exemples les plus glorieux qu’on puisse suivre, car ils sont de chair et de sang et non quelques dieux anciens ou des héros de fascicule, ce qui veut dire que si vous y mettez autant du vôtre qu’eux, des choses merveilleuses pourraient fort bien se produire.
[Livre 3 L’Enquête Vernall – Poutres et chevrons]
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laulauttelaulautte   07 février 2021
Ça lui a pris du temps pour se l’avouer, mais Henry reconnaît qu’ici les relations entre Noirs et Blancs sont un peu différentes de ce qu’elles sont là-bas en Amérique. Cette histoire de classes sociales n’y est pas pour rien, d’après lui. Au Tennessee, même le Blanc le plus humble méprise les gens de couleur, sans doute parce qu’à ses yeux un Noir sera toujours un esclave. Mais ici en Angleterre, même si ce sont surtout les riches anglais qui s’occupent du commerce, ils n’ont pas d’esclaves sous leurs ordres. Aussi dans des endroits comme les Boroughs, où les gens et leurs parents et leurs grands-parents depuis l’époque des chevaliers sont toujours en bas de l’échelle, ils regardent Henry et la première chose qu’ils voient, ce n’est pas un Noir, c’est un pauvre. Si vous voulez savoir quelle différence il y a entre les pays, il suffit d’étudier leurs guerres civiles respectives, tel est l’avis d’Henry, qui vit ici dans cet endroit qui chausse les deux. En Angleterre, au XVIIe siècle, le vieux Cromwell feint de se battre pour libérer les pauvres de leurs oppresseurs. Pendant ce temps, en Amérique où Henry n’est qu’un petit enfant, le vieux Lincoln feint quant à lui de libérer les esclaves de leurs plantations. Parlant d’expérience, Henry reconnaît que Lincoln ne veut les arracher aux champs de coton du Sud que pour qu’ils aillent travailler dans les usines au Nord. Et d’après ce qu’Henry a entendu dire de la guerre civile anglaise, il semble que Cromwell ne recherche que la puissance et la gloire. Une fois qu’il les a obtenues, il se met à trucider les chefs du bas peuple qui le soutenaient, et que soit en Angleterre comme en Amérique, quand les guerres civiles prennent fin, ceux qu’on devait libérer se retrouvent au même stade qu’avant, les Noirs là-bas, les pauvres ici. Bon, vu comme ça, les guerres semblent plutôt les mêmes, mais Henry trouve que même si elles se résument sans doute à la soif de pouvoir, en Angleterre, c’est présenté au peuple comme un soulèvement contre les nantis, tout comme ces histoires qu’on lit dans tous les journaux concernant la Russie en ce moment. En Amérique, ils doivent faire semblant que leur guerre civile est liée à la libération des esclaves, parce que les Américains ne voudront jamais renverser les riches, vu que devenir riche est l’idée sur laquelle repose tout le pays. C’est la différence, la vraie, voilà ce que pense Henry. En Angleterre, ils comprennent mal la haine entre personnes de couleurs différentes alors que ce qui occupe les esprits c’est la haine entre personnes de classes différentes.
[Livre 3 L’Enquête Vernall – Poutres et chevrons]
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laulauttelaulautte   16 janvier 2021
Michael demanda à John pourquoi on appelait Salamandres les deux fées en feu qu’un rien amusait, quand la plus jeune et la plus mince commença à escalader sans effort la façade de la maison qui brûlait, atteignant son toit de chaume en quelques secondes, immédiatement suive de sa sœur plus potelée et plus effrayante. Ni l’une ni l'autre ne se déplaçaient comme des insectes, ou plutôt comme…
« Des lézards . » C'est John qui avait parlé.
« Une salamandre, avec un s minuscule, c'est comme un lézard ou un triton. Mais autrefois les gens croyaient que les salamandres vivaient dans le feu, aussi quand on parle d’une Salamandre avec un S majuscule, ça veut dire qu’on parle des éléments premiers, des esprits du feu. »
Marjorie intervint alors, le feu se reflétant dans les verres de ses lunettes 
« Celles qui gouvernent l'eau sont appelées des ondines. La sorcière Nene, qui a failli m'emporter quand j'ai eu cet accident à Paddy’s Meadow, c'en était une. Des coquilles d'escargot, voilà ce qu'elle avait à la place des yeux. Pis y a celles qui gouvernent le vent, on les appelle des sylphes même si les seules dont j'aii entendu causer étaient d’horribles vieux bonhommes hauts d’un kilomètre et demi. Les esprits de la terre, on les appelle officiellement des gnomes, même si par ici on les appelle des Gamins. On les voit pas souvent à la surface, mais ils circulent sous terre dans des tunnels sur ces gros trucs qui ressemblent à des chiens et qu’on appelle des… oh, attendez. On dirait qu'elles s'en vont. »
[Livre 2 Mansoul – Esprits malins et réfractaires]
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