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EAN : 9782070447503
512 pages
Éditeur : Gallimard (27/04/2012)

Note moyenne : 4.2/5 (sur 10 notes)
Résumé :
Londres fut la plus durable passion de Paul Morand. Des conquérants normands à la diplomatie insulaire en passant par les pubs, les clubs, les courses de lévriers et les maisons hantées, il compose une encyclopédie à la gloire de la capitale britannique et des Anglais : "À leur amour de l'excentricité seul on peut juger déjà que les Anglais furent un grand peuple". Une oeuvre majeure pour mieux comprendre "cette ville qui fait de la lumière avec rien, avec des gris"... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (3) Ajouter une critique
Pat0212
  15 mai 2018
Folio a eu l'excellente idée de rééditer ce texte de Paul Morand à l'occasion des Jeux olympiques.
Morand est né en 1888 et a été longtemps diplomate à Londres. Il y vient pour la première fois en 1903 pour apprendre l'anglais et poursuivre ses études. Il tombe immédiatement amoureux de cette ville et l'aimera tout au long de sa vie. Ce livre est composé de deux textes, Londres, paru en 1933 et le nouveau Londres paru en 1962.
Londres: Morand parle d'abord de l'histoire de la ville, de sa création à 1933. Il suppose que la ville a été le site d'un établissement préhistorique, mais l'archéologie n'en est pas sûr, il subsiste très peu de traces. Londres apparaît dans l'Histoire avec les Romains, c'était la capitale du nord de l'empire. Les Saxons l'incendient une fois, mais les Romains la rebatissent puis l'abandonnent au cinquième siècle car ils ont besoin de toutes leurs troupes pour faire face aux invasion barbares. Les Saxons s'y réinstallent et la ville sombre dans la nuit pour deux siècles avant d'émerger de nouveau. le Londres médiéval se construit peu à peu, les Danois, puis les Normands conquièrent l'Angleterre. Morand nous fait un brillant résumé de cette histoire. Il s'attarde sur la grande Peste et le Grand Incendie qui ont durablement marqué la mentalité de la ville.
Ayant évoqué l'histoire ancienne de la capitale, il nous parle plus longuement de son expérience personnelle, de ses virées diurnes et nocturnes dans tous les quartiers de Londres. Morand raconte également l'été 1914 (il est attaché à l'ambassade de France) où l'Angleterre aurait pu stopper la surenchère qui mena à la première guerre mondiale, mais n'en fit rien, car les politiciens de l'époque ne s'intéressaient pas à ce qui se passaient en Europe et ne prirent pas la mesure de la gravité de la situation.
C'est un livre admirable qui nous fait voyager dans le temps, l'Histoire et l'art. Nous découvrons tous les quartiers tour à tour, leur architecture, leur histoire et leurs particularités. Nous voyons une ville tantôt ouverte sur l'Europe et enrichie de nombreux émigrants comme les Huguenots français ou les tisserands flamands, tantôt isolée et repliée sur elle-même, persuadée de sa supériorité et désintéressée du reste du monde.
Le nouveau Londres: En 1962, Plon veut rééditer le texte de Morand et lui demande de parler des changements survenus depuis trente ans. L'auteur y raconte les dégâts de la guerre et la reconstruction de la ville par de nouveaux architectes. Ainsi le Blitz a détruit les derniers vestiges du Londres d'avant le Grand Incendie de 1666. Mais surtout Londres s'est nettement américanisée, l'empire est en train de disparaître et l'Angleterre commence à s'effacer devant son ancienne colonie, c'est dire les Etats Unis. Londres perd aussi de sa singularité et plus rien ne distingue l'Anglais moyen du Français ou de l'Espagnol moyen. La culture européenne s'unifie peu à peu. Avec cinquante ans d'avance, Morand a eu une vision prophétique de ce que nous appelons la mondialisation, qu'il sentait déjà en marche au début des années soixante.
Je n'ai eu qu'un regret en lisant ce livre: Ne pas connaître Londres personnellement, car je crois que j'aurais encore plus apprécié la déclaration d'amour de Morand à la capitale anglaise si j'avais pu mettre dessus des images personnelles. le style est très agréable, les descriptions ne sont jamais lourdes ou ennuyeuses. C'est un livre léger, facile à lire qui donne envie sauter dans le prochain avion pour découvrir cette belle ville et suivre les traces de Paul Morand.

Lien : https://patpolar48361071.wor..
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gigi55
  22 octobre 2012
Un Londres un peu démodé que celui de Paul Morand. C'est le Londres des années 30 d'un aristocrate, mais il y a quelques belles expressions qui ramassent en quelques mots le caractère ou l'histoire de cette ville.
Voir la citation.
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Antoine2laRochelle
  18 décembre 2015
Un magistral portrait de la capitale britannique par un des plus grands écrivains français du vingtième siècle, qui y commença sa carrière de diplomate. Son érudition et sa connaissance intime de la ville en font un témoignage toujours utile sur une ville unique, malgré les nombreuses transformations opérées depuis la guerre. L'édition de poche permet de lire également "le nouveau Londres", qui rend compte des métamorphoses de la ville en pleine reconstruction.
Pour les amateurs de Morand et pour les curieux de l'histoire et des traditions de la ville.
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Citations et extraits (5) Ajouter une citation
gigi55gigi55   22 octobre 2012
Si la part faite ici au passé, aux traditions, à l’histoire pittoresque, peut paraître trop grande, il faut se rappeler que Londres n’est pas une ville tournée vers l’avenir. C’est d’abord une somme énorme d’expérience humaine ; tel le canot de Crusoé résultait « d’une quantité prodigieuse de travail ». Cette capitale, la plus sage et la mieux administrée de tout l’Occident, redoute les aventures nouvelles, déteste l’unanime, l’impersonnel, le collectif, réalités de demain. Elle vit selon le rythme à peine perceptible d’un déroulement lent et secret. Elle ne jette pas son passé par-dessus bord, ce passé fait de mille souvenirs qui ne paraissent ridicules qu’à ceux qui n’en sentent pas la poésie. Ici encore, il faut se souvenir de Proust : « Si le soleil [disait sa gouvernante] venait à réussir dans la chambre de mon maître un éclairage qui lui plût, ou qui colorât de manière fantastique quelque objet usuel, — tasse de café ou verre de bière, — alors ses regards pouvaient y rester fixés et il ne permettait plus, la nuit venue, que l’objet fût enlevé ; il le laissait à la même place, attendant de nouvelles métamorphoses... » Ainsi Londres est plein d’objets usuels, dont le merveilleux n’apparaît qu’aux initiés, et c’est ce qui vaut à l’Angleterre, que Proust n’a jamais connue mais qu’il a si profondément sentie, d’être nommée par lui « l’île proche et mystérieuse ».
Londres est le résultat d’un compromis, d’un compromis entre la terre et l’eau, entre les Germains et les Latins, entre l’État et l’individu, entre la surprise et l’habitude, entre le soleil et le brouillard.
Voltaire, qui aimait Londres, comme Genève, parce qu’il y pouvait vivre à « l’abri des prêtres et des nobles » (tout en logeant d’ailleurs chez lord Boling- broke), souhaitait que Paris adoptât les idées anglaises et s’efforçait de les introduire chez nous, sans comprendre que les Français n’étaient faits pour supporter ni les pairs et leurs perruques, ni les maîtres d’école et leur fouet (dont on se sert encore), ni les mille sectes religieuses, leurs hymnes et leur intransigeance, ni cette franc-maçonnerie insulaire, accueillante aux évêques et aux rois. Diderot voyait dans Londres la capitale de la vertu et de la raison : nous l’aimons, aujourd’hui, d’être la cité de l’illogique et de l’exceptionnel ; « un musée d’anomalies », disait Emerson. La beauté de Londres, c’est son naturel ; tout y est simple, même l’extraordinaire ; son ordre n’est pas administratif, c’est un ordre moral. Sous des profils et des plans indécis, c’est la plus permanente des réalités. Mais un étranger a quelque peine à découvrir cette réalité dans les brumes, au cours d’une année faite de trois mois d’hiver et de neuf mois de mauvais temps.
Pour nos pères, Londres était la ville du lucre et des appétits grossiers, la ville privée d’esprit ; et en effet, il pèse lourd sur la terre ; mais il a une âme ; ses maisons basses ne cachent pas le ciel. Il rend un son mat, mais plein ; ses couleurs sont amorties, mais fines. « Il s’élève en plein luxe et en plein brouillard», écrit magnifiquement Vigny. Une ville où Blake évoqua Satan ; où Milton chantait le Paradis, où Gains- borough peignait les plus purs visages, où Hogarth lisait dans les cœurs, où Chateaubriand et Voltaire sentirent tressaillir en eux le génie, où Louis- Napoléon rêva au statut de l’Europe moderne, où Verlaine pleurait, où Sheridan, Wilde et Shaw tiraient leurs feux d’artifice, une ville qui nourrit toute l’œuvre de Shakespeare, est-elle privée d’esprit ?
Londres ou l’anti-Paris.
Ils sont nés à la même époque, mais que de différences dans leurs destinées ! Londres s’est développé à tâtons, comme une grosse bête aveugle qui ne se heurte à aucune barrière. Paris a dû faire craquer sciemment, une à une, les enceintes dont il s’est successivement fortifié, depuis les tours de Philippe- Auguste jusqu’aux forts de Joffre. Paris c’est la barricade et Londres, l’ordre social. Londres dégoutte d’eau et Paris, de sang — sang des Armagnacs et des Bourguignons, des Huguenots, de la Fronde, des aristocrates de 93, des ouvriers de 48, des Versaillais, des communards, des apaches, des drames passionnels ; Paris c’est le bistrot et Londres, c’est le club ; Paris c’est la concierge et Londres, c’est la clef sur la porte. À Londres, les choses sont belles à cause des gens, à Paris, malgré eux. Paris c’est la méfiance et Londres, le crédit ; Paris c’est la raison raisonnante et l’humanité ; Londres c’est le hasard et c’est l’univers. Les lumières de ces deux villes ne se confondront jamais.
Londres a la sensibilité la plus vive. C’est un extraordinaire poste d’écoute. C’est le seul point du globe où l’on puisse rencontrer, dans une même journée, un banquier qui débarque de New York, un journaliste qui arrive d’URSS, un chasseur de fauves qui rentre du Congo, un prospecteur qui descend de l’avion Cap-au-Caire ; où l’on a, à sa disposition, les câbles les plus rapides, les meilleurs correspondants de journaux, les diplomates étrangers les plus alertes, et en général la documentation la plus sûre. Mais cette information, il la livre à voix basse ; on doit se taire pour l’entendre : Londres ne crie jamais.
Il s’étend à l’infini, sans se perdre dans l’abstrait, comme Moscou, ou sans vouloir étonner comme Berlin. Il n’est pas écrasant ; ce n’est qu’à Taine qu’il apparaît énorme. (Depuis lors, nous avons vu New York prendre sur soi tout le colossal du monde moderne, et en débarrasser l’Europe.)
Sa géographie, il se l’est faite à son usage ; nous devons l’apprendre tout entière. Par cet enseignement singulier, nous saurons bientôt que Montréal est à dix secondes de Piccadilly, Singapour à portée de voix du Strand, alors que Toulouse en est à six mois, et Varsovie, à un an. L’univers britannique est un vase clos qui se suffit à lui-même et ne se prêtera jamais à aucun autre jeu terrestre.
Bâti sur des marais, Londres en a la vie grouillante, la fécondité, les végétaux pleins de suc, le sens de la vie élémentaire et, quand vient la nuit, l’irréalité, les feux follets. Il ne repose pas sur des civilisations superposées comme des matelas ; tout y est mêlé. Est- on au XIIIe, au XVIIIe, au XXe siècle, on ne le sait pas plus qu’on ne sait, en regardant le ciel, s’il est midi ou huit heures du matin. Ce n’est pas une plante grimpante, c’est un fraisier qui étend à l’infini ses gourmands. C’est un phénomène naturel et non pas comme d’autres capitales, un officiel ensemble de techniques, de politiques, de poisons ou de luxures. Il est possible que Chicago remplace un jour New York ; il est possible d’imaginer Lyon ou Rouen capitales de la France, mais une destinée très profonde a fixé une fois pour toutes la capitale britannique au croisement des routes nordiques et de la grande diagonale européenne.
C’est à Londres que j’ai acquis ma première expérience des chemins du monde, que j’ai deviné les secrets que les livres et les professeurs ne m’avaient jamais laissé entrevoir. J’y appris, peu à peu, ce qui aujourd’hui court les rues : le sens de la terre. Au sein de ses brumes, je fus initié à l’Italie, à la Flandre, aux Tropiques, aux antipodes. J’y ai vu, pour la première fois, de grandes misères ; et aussi le vrai luxe, c’est-à-dire, en toutes choses matérielles, la meilleure qualité.
Londres est ma mascotte ; tout ce que j’en ai reçu m’a porté bonheur.
Ce que cette ville sera demain ?
Elle va changer: basse, elle va s’élever, grâce à l’acier et au béton armé ; dans son besoin de respirer un air pur, elle va gagner de plus en plus la campagne (bien que H. G. Wells prétende que Londres, étant arrivé à son apogée comme Paris, les deux capitales ne pourront plus que décroître). Bientôt ses faubourgs se trouveront à l’entrée du tunnel sous la Manche. Plus rapproché de Paris que ne le sont Lyon ou Bordeaux, Londres subira alors l’influence directe d’un continent dont il croyait s’être détaché définitivement, dès la Renaissance; il la subira de toute façon, même sans tunnel, lorsque les omnibus aériens fondront de toutes parts, et heure par heure, sur sa ceinture d’aérodromes.
Sera-t-il centre d’un Grand Empire ou sa succursale ? Nos fils verront-ils une capitale dénationalisée où le Premier ministre sera canadien, la presse australienne, le roman néo-zélandais, la musique rhodé- sienne, la langue afrikander ? (Déjà les Africains bilingues du Cap parlent un patois hollandais qui tend à expulser la langue anglaise.) Ou bien, ces grands fruits mûrs que sont les Dominions s’étant détachés de l’arbre, Londres deviendra-t-il une maison de retraite, une paisible Hollande de traditions et de musées, endormie à côté de son abbaye de Westminster ? La houille et le pétrole ayant disparu d’un monde mû par l’électricité, reverrons-nous les moutons paître au bord d’une Tamise sans fumées, comme au temps des Plantagenets ?
Ivre de soleil, de kultur et de miel attique, Renan a écrit une Prière sur l’Acropole. Pourquoi, ivre de brouillard, assis dans cette taverne de George et le
Vautour — si ancienne que les premiers francs- maçons s’y réunissaient vers 1600, et que M. Pickwick, y déposant sa garde-robe en tapisserie, la trouvait déjà bien désuète, — n’adresserais-je pas, à mon tour, aux mânes de Pepys et de Dickens, du cœur de la Cité, une « Prière sur la Tamise », afin que tout ce que nous venons de voir et de décrire continue d’exister ?
Comment ne pas remercier l’Eternel de ce que l’Angleterre n’ait jamais cessé d’être un club très fermé ; de ce que la bonté l’emporte sur l’égalité ; de ce que le ricanement de Voltaire y soit devenu le sourire de Mr. Punch ; de ce que le solide et le simple aient vaincu la rhétorique, le pathos, et le prétentieux ; de ce qu’on y sélectionne les semences, les étalons, et les hommes d’État ; de ce que l’hypocrisie soit respectée suivant ses mérites ; de ce qu’il existe au moins un peuple en Occident qui n’exalte pas le travail !
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gigi55gigi55   29 octobre 2018
Si la part faite ici au passé, aux traditions, à l’histoire pittoresque, peut paraître trop grande, il faut se rappeler que Londres n’est pas une ville tournée vers l’avenir. C’est d’abord une somme énorme d’expérience humaine , tel le canot de Crusoé résultait « d’une quantité prodigieuse de travail ». Cette capitale, la plus sage et la mieux administrée de tout l’Occident, redoute les aventures nouvelles, déteste l’unanime, l’impersonnel, le collectif, réalités de demain. Elle vit selon le rythme à peine perceptible d’un déroulement lent et secret. Elle ne jette pas son passé par-dessus bord, ce passé fait de mille souvenirs qui ne paraissent ridicules qu’à ceux qui n’en sentent pas la poésie. Ici encore, il faut se souvenir de Proust : « Si le soleil [disait sa gouvernante] venait à réussir dans la chambre de mon maître un éclairage qui lui plût, ou qui colorât de manière fantastique quelque objet usuel, — tasse de café ou verre de bière, — alors ses regards pouvaient y rester fixés et il ne permettait plus, la nuit venue, que l’objet fût enlevé , il le laissait à la même place, attendant de nouvelles métamorphoses... » Ainsi Londres est plein d’objets usuels, dont le merveilleux n’apparaît qu’aux initiés, et c’est ce qui vaut à l’Angleterre, que Proust n’a jamais connue mais qu’il a si profondément sentie, d’être nommée par lui « l’île proche et mystérieuse ».Londres est le résultat d’un compromis, d’un compromis entre la terre et l’eau, entre les Germains et les Latins, entre l’État et l’individu, entre la surprise et l’habitude, entre le soleil et le brouillard.Voltaire, qui aimait Londres, comme Genève, parce qu’il y pouvait vivre à « l’abri des prêtres et des nobles » (tout en logeant d’ailleurs chez lord Boling- broke), souhaitait que Paris adoptât les idées anglaises et s’efforçait de les introduire chez nous, sans comprendre que les Français n’étaient faits pour supporter ni les pairs et leurs perruques, ni les maîtres d’école et leur fouet (dont on se sert encore), ni les mille sectes religieuses, leurs hymnes et leur intransigeance, ni cette franc-maçonnerie insulaire, accueillante aux évêques et aux rois. Diderot voyait dans Londres la capitale de la vertu et de la raison : nous l’aimons, aujourd’hui, d’être la cité de l’illogique et de l’exceptionnel , « un musée d’anomalies », disait Emerson. La beauté de Londres, c’est son naturel , tout y est simple, même l’extraordinaire , son ordre n’est pas administratif, c’est un ordre moral. Sous des profils et des plans indécis, c’est la plus permanente des réalités. Mais un étranger a quelque peine à découvrir cette réalité dans les brumes, au cours d’une année faite de trois mois d’hiver et de neuf mois de mauvais temps.Pour nos pères, Londres était la ville du lucre et des appétits grossiers, la ville privée d’esprit , et en effet, il pèse lourd sur la terre , mais il a une âme , ses maisons basses ne cachent pas le ciel. Il rend un son mat, mais plein , ses couleurs sont amorties, mais fines. « Il s’élève en plein luxe et en plein brouillard», écrit magnifiquement Vigny. Une ville où Blake évoqua Satan , où Milton chantait le Paradis, où Gains- borough peignait les plus purs visages, où Hogarth lisait dans les cœurs, où Chateaubriand et Voltaire sentirent tressaillir en eux le génie, où Louis- Napoléon rêva au statut de l’Europe moderne, où Verlaine pleurait, où Sheridan, Wilde et Shaw tiraient leurs feux d’artifice, une ville qui nourrit toute l’œuvre de Shakespeare, est-elle privée d’esprit ?Londres ou l’anti-Paris.Ils sont nés à la même époque, mais que de différences dans leurs destinées ! Londres s’est développé à tâtons, comme une grosse bête aveugle qui ne se heurte à aucune barrière. Paris a dû faire craquer sciemment, une à une, les enceintes dont il s’est successivement fortifié, depuis les tours de Philippe- Auguste jusqu’aux forts de Joffre. Paris c’est la barricade et Londres, l’ordre social. Londres dégoutte d’eau et Paris, de sang — sang des Armagnacs et des Bourguignons, des Huguenots, de la Fronde, des aristocrates de 93, des ouvriers de 48, des Versaillais, des communards, des apaches, des drames passionnels , Paris c’est le bistrot et Londres, c’est le club , Paris c’est la concierge et Londres, c’est la clef sur la porte. À Londres, les choses sont belles à cause des gens, à Paris, malgré eux. Paris c’est la méfiance et Londres, le crédit , Paris c’est la raison raisonnante et l’humanité , Londres c’est le hasard et c’est l’univers. Les lumières de ces deux villes ne se confondront jamais.Londres a la sensibilité la plus vive. C’est un extraordinaire poste d’écoute. C’est le seul point du globe où l’on puisse rencontrer, dans une même journée, un banquier qui débarque de New York, un journaliste qui arrive d’URSS, un chasseur de fauves qui rentre du Congo, un prospecteur qui descend de l’avion Cap-au-Caire , où l’on a, à sa disposition, les câbles les plus rapides, les meilleurs correspondants de journaux, les diplomates étrangers les plus alertes, et en général la documentation la plus sûre. Mais cette information, il la livre à voix basse , on doit se taire pour l’entendre : Londres ne crie jamais.Il s’étend à l’infini, sans se perdre dans l’abstrait, comme Moscou, ou sans vouloir étonner comme Berlin. Il n’est pas écrasant , ce n’est qu’à Taine qu’il apparaît énorme. (Depuis lors, nous avons vu New York prendre sur soi tout le colossal du monde moderne, et en débarrasser l’Europe.)Sa géographie, il se l’est faite à son usage , nous devons l’apprendre tout entière. Par cet enseignement singulier, nous saurons bientôt que Montréal est à dix secondes de Piccadilly, Singapour à portée de voix du Strand, alors que Toulouse en est à six mois, et Varsovie, à un an. L’univers britannique est un vase clos qui se suffit à lui-même et ne se prêtera jamais à aucun autre jeu terrestre.Bâti sur des marais, Londres en a la vie grouillante, la fécondité, les végétaux pleins de suc, le sens de la vie élémentaire et, quand vient la nuit, l’irréalité, les feux follets. Il ne repose pas sur des civilisations superposées comme des matelas , tout y est mêlé. Est- on au XIIIe, au XVIIIe, au XXe siècle, on ne le sait pas plus qu’on ne sait, en regardant le ciel, s’il est midi ou huit heures du matin. Ce n’est pas une plante grimpante, c’est un fraisier qui étend à l’infini ses gourmands. C’est un phénomène naturel et non pas comme d’autres capitales, un officiel ensemble de techniques, de politiques, de poisons ou de luxures. Il est possible que Chicago remplace un jour New York , il est possible d’imaginer Lyon ou Rouen capitales de la France, mais une destinée très profonde a fixé une fois pour toutes la capitale britannique au croisement des routes nordiques et de la grande diagonale européenne.C’est à Londres que j’ai acquis ma première expérience des chemins du monde, que j’ai deviné les secrets que les livres et les professeurs ne m’avaient jamais laissé entrevoir. J’y appris, peu à peu, ce qui aujourd’hui court les rues : le sens de la terre. Au sein de ses brumes, je fus initié à l’Italie, à la Flandre, aux Tropiques, aux antipodes. J’y ai vu, pour la première fois, de grandes misères , et aussi le vrai luxe, c’est-à-dire, en toutes choses matérielles, la meilleure qualité.Londres est ma mascotte , tout ce que j’en ai reçu m’a porté bonheur.Ce que cette ville sera demain ?Elle va changer: basse, elle va s’élever, grâce à l’acier et au béton armé , dans son besoin de respirer un air pur, elle va gagner de plus en plus la campagne (bien que H. G. Wells prétende que Londres, étant arrivé à son apogée comme Paris, les deux capitales ne pourront plus que décroître). Bientôt ses faubourgs se trouveront à l’entrée du tunnel sous la Manche. Plus rapproché de Paris que ne le sont Lyon ou Bordeaux, Londres subira alors l’influence directe d’un continent dont il croyait s’être détaché définitivement, dès la Renaissance, il la subira de toute façon, même sans tunnel, lorsque les omnibus aériens fondront de toutes parts, et heure par heure, sur sa ceinture d’aérodromes.Sera-t-il centre d’un Grand Empire ou sa succursale ? Nos fils verront-ils une capitale dénationalisée où le Premier ministre sera canadien, la presse australienne, le roman néo-zélandais, la musique rhodé- sienne, la langue afrikander ? (Déjà les Africains bilingues du Cap parlent un patois hollandais qui tend à expulser la langue anglaise.) Ou bien, ces grands fruits mûrs que sont les Dominions s’étant détachés de l’arbre, Londres deviendra-t-il une maison de retraite, une paisible Hollande de traditions et de musées, endormie à côté de son abbaye de Westminster ? La houille et le pétrole ayant disparu d’un monde mû par l’électricité, reverrons-nous les moutons paître au bord d’une Tamise sans fumées, comme au temps des Plantagenets ?Ivre de soleil, de kultur et de miel attique, Renan a écrit une Prière sur l’Acropole. Pourquoi, ivre de brouillard, assis dans cette taverne de George et leVautour — si ancienne que les premiers francs- maçons s’y réunissaient vers 1600, et que M. Pickwick, y déposant sa garde-robe en tapisserie, la trouvait déjà bien désuète, — n’adresserais-je pas, à mon tour, aux mânes de Pepys et de Dickens, du cœur de la Cité, une « Prière sur la Tamise », afin que tout ce que nous venons de voir et de décrire continue d’exister ?Comment ne pas remercier l’Eternel de ce que l’Angleterre n’ait jamais cessé d’être un club très fermé , de ce que la bonté l’emporte sur l’égalité , de ce que le ricanement de Voltaire y soit devenu le sourire de Mr. Punch , de ce que le solide et le simple aient vaincu la rhétorique, le pathos, et le prétentieux , de ce qu’on y sélectionne les semences, les étalons, et les hommes d’État , de ce que l’hypocrisie soit respectée suivant ses mérites , de ce qu’il existe au moins un peuple en Occident qui n’exalte pas le travail !
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THEWINDFIRETHEWINDFIRE   08 novembre 2018
La foule perd chaque jour de son caractère : la monotonie des habits confectionnés, l'influence du cinéma sur les gestes, l'usure quotidienne du travail, une molle alimentation de sucreries et de conserves (…) fait que le type de John Bull a quasiment disparu. L'Anglais de la rue ressemble maintenant au Français moyen, au Russe, à l'Espagnol. Il n'y a plus ni forme ni couleur, il est devenu neutre, comme un insecte, infime parcelle de l'univers futur où n'habiteront plus que les légions d'insectes (…) Cette Angleterre nationaliste, insulaire, plus repliée sur elle-même que jamais, qu'a-t-elle fait de ses fils blonds, sportifs ? D'où sortent ces flots de bruns si moyens, étroits d'épaules, brachycéphales anémiques à lunettes d'or ?
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philip33philip33   14 décembre 2014
Les Londoniens réservent aux fleurs cette moitié de leur coeur qu'ils n'ont pas donnée aux animaux.
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47library47library   26 octobre 2013
Pour celles et ceux qui avaient oublié que Londres est la capitale des bonnes manières et qui veulent découvrir un Londres ancrés dans ces racines. Un bon guide touristique romancé.
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Vidéo de Paul Morand
PROUST PRIX GONCOURT 1919 : L?EXPOSITION DU CENTENAIRE
Drouant, 10 décembre 1919 : Marcel Proust reçoit le 17e prix Goncourt pour "À l?ombre des jeunes filles en fleurs", deuxième volet d?"À la recherche du temps perdu". Cette décision fait date : une nouvelle ère littéraire s'ouvre avec la consécration d'un roman sans égal, où se joue notre rapport au temps, à la réalité, à la subjectivité et aux êtres aimés. Les jours qui suivent sont marqués par un mouvement de contestation dans la presse hexagonale. Ce qui fera dire à Jacques Rivière, ami de l?écrivain et directeur de la NRF, témoin de cette « petite émeute » de papier : « Seuls les chefs d??uvre ont le privilège de se concilier du premier coup un ch?ur aussi consonant d?ennemis. Les sots jamais ne se mettent en révolution sans qu?il leur ait été fait quelque positive et vraiment cruelle injure. » Retour à la Galerie Gallimard sur l'histoire de ce prix, à partir des archives des Éditions Gallimard, de la Maison de Tante-Léonie (Illiers-Combray), du prix Goncourt (Nancy), de la Bibliothèque nationale de France, et de la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, avec la présentation d'une soixantaine de documents exceptionnels dont certains ont été exposés dans le cadre du Printemps proustien dans la Maison de Tante-Léonie à Illiers-Combray: lettres, épreuves d?imprimerie, manuscrits et « placards » originaux, dessins et photographies. À voir en particulier le carnet de notes personnel de Marcel Proust "Moi prix Goncourt (vers 1920-1921)" et pour la première fois exposés, deux dessins de Paul Morand prêtés par la Bibliothèque nationale de France : "Marcel Proust au Ritz" (vers 1917) et "Marcel Proust sur son lit de mort" (novembre 1922).
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