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EAN : 9782021420180
432 pages
Éditeur : Seuil (05/03/2020)

Note moyenne : 4.19/5 (sur 40 notes)
Résumé :
Marettimo, petite île au large de la Sicile, juillet 1902. Quand il tombe amoureux de la belle Ana, venue passer l'été dans la maison de son père, Vittorio Bevilacqua, jeune pêcheur, ne peut se douter qu'il met en marche un engrenage qui l'obligera à fuir à l'autre bout du monde. Ana est la fille de Salvatore Fontarossa, le fontaniero le plus puissant de Trapani, chef d'un clan mafieux enrichi dans les vergers de citrons de la ville. Don Salva envoie son fils aîné c... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (10) Voir plus Ajouter une critique
hcdahlem
  29 mai 2020
Vendetta
Avec L'AmericaMichel Moutot nous offre un magnifique roman. On y suit un jeune pêcheur sicilien contraint de fuir aux États-Unis après la découverte de sa relation avec la fille d'un chef mafieux.
Michel Moutot fait partie de ces rares auteurs qui réussissent à embarquer leur lecteur dès les premières lignes de leur roman. C'était le cas avec Ciel d'acier et Sequoias, c'est aujourd'hui le cas avec L'America. La seule constante demeurant ce regard tourné vers l'Amérique.
Tout commence pourtant en Sicile, avec un scénario à la Roméo et Juliette, qui fait se rencontrer un jeune pêcheur et la fille d'un riche propriétaire et négociant de l'île.
« Sur une majestueuse chaloupe blanche, la plus belle embarcation de l'île, Ana Fontarossa, longs cheveux châtains, sourire de madone, fixe Vittorio Bevilacqua. Elle a remarqué dès son arrivée ce beau jeune homme mince mais musclé, brun au regard clair, les cheveux coupés court, une petite tache de naissance au coin de l'oeil gauche, comme une larme. Elle ne l'a pas quitté des yeux…» Dès qu'il apprend cette relation Salvatore Fontarossa voit rouge. le chef mafieux ne saurait tolérer cette union. Il convoque ses trois fils Paolo, Aldo et Enzo et sa famille Ana. «Il tonne, de sa voix grave à l'accent rocailleux des montagnes.
– Puttana! Salope! Traînée! Ton cousin avait raison! Pas encore dix-neuf ans et déjà le vice au corps! Je sais ce que tu as fait hier soir, où tu étais. Tu devrais savoir que rien ne m'échappe à Trapani. Je suis sûr que c'était ce pêcheur de merde, ce pouilleux de Marettimo. Lui, il est mort. Tu m'entends? Mort! Tu as déshonoré ta famille. Ma seule fille! Tu m'as déshonoré.»
En fait, Vittorio a pu échapper aux tueurs, mais il est dès lors conscient du danger qui le menace. Il a juste le temps de prévenir sa famille avant de prendre la fuite: «Ce que j'ai fait va déclencher une vendetta qui peut durer des années. Ce Fontarossa va me chercher jusqu'au bout de la terre. Si je reste ici je vous mets en danger. Si je disparais, ils vous épargneront.» Grâce au soutien d'un riche négociant qui a déjà eu maille à partir avec la mafia et au bout de quelques péripéties, il parviendra à embarquer pour l'Amérique.
Il ne sait alors rien de ce qui se passe sur son île. La soif de vengeance de Fontarossa aura coûté la vie à plusieurs personnes. Ana, qui est enceinte, est recluse dans un couvent, avant que son père ne décide de la marier de force.
C'est à la Nouvelle-Orléans que commence la nouvelle vie de celui que les autorités américaines ont rebaptisé Victor Water. S'il ne tarde pas à prendre ses marques au milieu des différentes communautés qui tentent de contrôler le trafic de marchandises, il va aussi se rendre compte qu'on ne lui fera aucun cadeau et que, comme en Sicile, une police parallèle gangrène la ville et avec laquelle il finira aussi par avoir maille à partir. Il lui faut à nouveau fuir, partir pour la Californie car à New York la mafia a déjà étendu son réseau et n'aurait guère de peine à la localiser. du côté de Pittsburgh, il va retrouver son ancien métier de pêcheur.
Ana, quant à elle, ne l'a pas oublié. Elle a compris qu'il a pu fuir et entend le retrouver par tous les moyens, même si l'entreprise est des plus périlleuses.
Ces retrouvailles improbables auront-elles lieu? C'est tout l'enjeu de la dernière partie de ce magnifique roman qui, entre Jack London et Mario Puzo, nous tient en haleine du premier au dernier chapitre.
Avec Michel Moutot, qui s'appuie sur une solide documentation, on retrouve en effet la veine des grands romans d'aventure, capable de nous décrire les bayous de Louisiane aussi bien que les saisons de pêche en Alaska, sans oublier pour autant d'explorer les tréfonds de l'âme humaine, ce besoin de vengeance aveugle pour un «code d'honneur» auquel on ne saurait déroger aussi bien que la passion brûlante de deux amoureux pour lesquels le désir s'affranchit de toutes les règles. C'est magnifique, brillant, addictif.

Lien : https://collectiondelivres.w..
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Tostaky61
  23 juin 2020

Voilà un roman bouleversant que je conseille sans modération à tous les amoureux de la littérature d'aventures et de sagas.
1902.
Italie.
La Sicile, ses îles ensoleillées, ses eaux turquoise, ses citronniers, ses pêcheurs de thon, ses jolies filles et...ses mafieux.
Le beau Vittorio Bevilacqua, pêcheur de thon, tombe sous le charme de la ravissante Ana... Mauvaise pioche.
La jeune femme n'est autre que la fille du chef de clan mafieux Salvatore Fontarossa.
Don Salva, qui règne par la violence sur son territoire, demande à son fils aîné de régler définitivement le problème.
Tout ne se passe pas comme prévu.
Et nous voici embarqué dans un roman noir que le talent de l'auteur sublime.
Alors ici, pas de chevauchée dans les grands espaces, pas de territoires arides, non, ce roman, c'est l'eau et les bateaux.
L'eau qui arrose les citronniers de Sicile que gère Don Salva, l'eau des rivières et des mers poissonneuses, l'eau des Océans que traversent les migrants vers la terre promise, l'eau c'est aussi les larmes versées... et les bateaux dans lesquels l'auteur nous fait vivre tout ça.
Je n'avais jamais encore pêché le thon.
Sous la plume de Michel Moutot c'est être au plus près,  dans l'embarcation. On est trempé. L'adrénaline , les muscles des pêcheurs, le sang,  le poisson qui dans un dernier effort tente de sauver sa vie, tout y est.
Plus tard, j'ai pêché le saumon et la sardine, et là encore vous avez de belles pages de lectures, je vous l'assure.
S'il y a du Cid ou du Roméo et Juliette (pour le côté classique de l'histoire) dans la romance et le drame qui se joue autour, ce qui fait l'intérêt de ce livre c'est cette incursion au plus près de la vie de chacun des personnages.
Un roman écrit à la manière d'un célèbre journaliste et écrivain que les principaux protagonistes de L'America vont d'ailleurs croiser au cours de leur périple.
Ces deux amants que la vie va séparer, Michel Moutot va vous faire vivre leur quête de liberté.  Entre la Sicile et l'Amérique, en alternance, et croyez-moi ce n'est pas de tout repos. (San Francisco, 18 avril 1906, ça vous parle, par exemple ?)
L'amour plus fort que la haine ?
De l'Italie, ou de la Californie à l'Alaska, si vous voulez connaître le destin de Vittorio et Ana, je vous invite à lire le nouveau roman d'un auteur que je viens de découvrir avec plaisir (Petit conseil amical, prévoyez quelques mouchoirs, il y a des moments difficiles).
Bon voyage dans des eaux sombres...


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tynn
  07 mai 2020
La Sicile des années 1900, l'honneur des familles, les filles sous cloche, les hommes en vendetta, les amours contrariées, et l'exil vers l' America Dream.
Tout cela fait de l'excellent romanesque, bien qu'un peu convenu, car la transhumance historique du Vieux Continent vers le Nouveau Monde a déjà fait l'objet de littérature ou fiction cinématographie. Par sa diversité d'évènements et de lieux, ce nouvel opus serait la base d'un beau film d'époque. Mais il ne possède pas l'originalité de Ciel d'acier, le premier livre de l'auteur, qui nous faisait découvrir la société surprenante des bâtisseurs de gratte ciels.
Néanmoins le « savoir-raconter » de Michel Moutot fait merveille, sachant y associer un contexte visuel qui transporte entre l'Italie et les États Unis, et accompagne le lecteur au plus près des personnages. La fuite du héros coursé par la mafia sicilienne nous fait traverser un pays en pleine expansion, porté par cet esprit d'entreprise propre aux colons et offrant la vision d'un melting-pot violent et industrieux aux mentalités de racisme bien ancrées. L'accent est mis sur la diaspora italienne et particulièrement sur son implantation maritime due au savoir-faire de pêche en mer.
Bonne pioche pour ce roman historique. le récit est enlevé, emporté par les rebondissements, travaillé dans les descriptions, et surprenant dans sa manière radicale de conclure l'aventure.
Tout contribue à passer un très bon moment de lecture
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Bazart
  01 juin 2020

Avec L'America, Michel Moutot nous entraîne dans un long voyage de la petite île de Marettimo en Sicile à Monterey en Californie en passant par Sorrente, Gênes, New York, la Nouvelle Orléans, San Francisco. le fil conducteur ? Un jeune homme sicilien, Vittorio, obligé de fuir sa terre natale pour échapper à la vendetta.
A travers le destin de ce personnage, Michel Moutot - auteur de Ciel d'Acier déjà sur une vision de l'american dream- nous raconte l'exil de milliers de siciliens vers le Nouveau Monde et tourne quelques pages de l'histoire américaine des années 1902 à 1910.
La vie de Vittoria est tout sauf un long fleuve tranquille, le rythme est enlevé et le récit aborde de manière très romanesque des sujets aussi variés que l'implantation de la mafia et son fonctionnement, la vie des siciliens aux états-unis, le racisme anti-noir..
Quelques petits bémols qui viennent parfois ternir le plaisir de lecture : des dialogues qui ne sonnent pas toujours justes, des personnages qui n'existent que par leur action mais n'ont pas vraiment l'épaisseur psychologique attendue et un procédé consistant à une sorte de voix off intérieure pour bien souligner ce qu'éventuellement nous n'aurions pas compris.
Toutefois ne boudons pas notre plaisir car si vous êtes en manque de romanesque et que vous avez envie de changer de décor mille et une fois, de vous transporter en Sicile comme en Californie ,cet America est pleinement pour vous !
Lien : http://www.baz-art.org/archi..
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motspourmots
  23 juillet 2020
Après avoir assisté à une rencontre avec l'auteur, pour un autre de ses romans, je m'étais promis de faire un jour l'expérience de la plume de Michel Moutot, qui me semblait trempée dans le souffle de l'aventure et guidée par une passion communicative pour les héros anonymes et leur terrain de jeu exceptionnel : l'Amérique. Je me suis donc embarquée pour un voyage époustouflant, entre Sicile et "America", terre rêvée et pleine de promesses de richesse ou de liberté pour ceux qui tentent le voyage sans plus se retourner. Michel Moutot n'est pas le premier à choisir ce contexte pour trame de roman mais il a plusieurs atouts dans sa manche. Un parti-pris assumé de roman d'aventures, une documentation impressionnante qui lui permet de reconstituer de façon très visuelle les activités des ports de pêche au début du 20ème siècle, comme si nous y étions et une fin qui vous laisse bouche bée.
L'histoire débute en 1902 à Marettimo, une petite île au large de la Sicile. Il suffit d'un regard échangé pour que Vittorio Bevilacqua et Ana Fontarossa tombent follement amoureux l'un de l'autre. Simple pêcheur, Vittorio ignore que la belle Ana est la fille de Salvatore Fontarossa que l'on a pris l'habitude d'appeler Don Salva, un puissant fontaniero (il a la mainmise sur la distribution de l'eau dans une région qui vit essentiellement de l'agriculture) et qui ne rigole pas avec l'honneur. La nuit passée avec Ana lui vaut une condamnation à mort, à laquelle il échappe miraculeusement et tue son exécuteur, le propre fils aîné de Don Salva. Vittorio n'a plus le choix, il doit fuir. Ce sera un long voyage vers l'Amérique, la Nouvelle-Orléans puis San Francisco. Il ignore tout du sort d'Ana, enceinte de lui et forcée d'épouser un homme qu'elle déteste mais qui n'a qu'une idée en tête : partir elle aussi et retrouver Vittorio. le lecteur est invité à suivre les trajectoires parallèles des deux jeunes gens, qui se déploient dans un très riche contexte. Côté Sicile : l'essor de la mafia, la densification des réseaux à travers toute l'Italie, l'exploitation des agriculteurs et des pêcheurs contraints à l'immigration. Côté Amérique : le développement des activités de pêche, l'idéal de la libre entreprise, la concurrence des différentes communautés, l'industrialisation (avec notamment la création des conserveries de sardines du côté de Monterey), la pêche des saumons en Alaska.
On ne s'ennuie pas une minute. On assiste depuis le bateau de Vittorio au tremblement de terre de San Francisco en 1906, on croise Jack London en plein reportage, on partage avec Ana les conditions épouvantables d'une traversée de l'Atlantique, on se demande si le "parrain" va finir par s'attendrir devant tant de volonté. Michel Moutot n'hésite pas à sauter d'un registre narratif à un autre, tantôt descriptif, tantôt se glissant dans les réflexions de chacun des protagonistes pour mieux nous faire partager leurs dilemmes. Il n'occulte ni la violence ni la cruauté, du côté de la mafia bien sûr mais également sur la terre américaine où règne une certaine insécurité, du racisme... On ne les lâche pas, nos deux amoureux dont le destin a basculé une nuit de juillet 1902, on attend le dénouement avec fébrilité. Et on est servi.
Encore un roman paru en mars, en plein marasme... dommage, il mérite une bien meilleure visibilité et constitue une parfaite lecture estivale, aussi dépaysante qu'apprenante. A accompagner d'un petit verre de Marsala.
Lien : http://www.motspourmots.fr/2..
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critiques presse (1)
LeJournaldeQuebec   22 juin 2020
Avec ce troisième roman, qui montre à quel point le destin peut parfois être ingrat, le journaliste et écrivain français Michel Moutot risque de faire battre bien des cœurs.
Lire la critique sur le site : LeJournaldeQuebec
Citations et extraits (6) Voir plus Ajouter une citation
oreeoree   21 février 2021
Elles auraient dû être ici , avec moi, en robes du dimanche pour descendre la rivière et aller prendre livraison de notre fellucca. Mamma aurait préparé le pique-nique, Giovanna aurait fait les yeux doux à son mari ; Amella, aussi belle qu'un soleil, aurait fait tourner la tête des garçons. Mais non. Elles pourrissent dans la terre de cette île maudite, de ce pays de mort et de malheur. Je ne peux parler d'elles à personne. Comme si elles n'avaient jamais existé. Notre nom, Bevilacqua, a disparu. Quand Fratelli nous a dit que le bateau était terminé et que nous pouvions en prendre livraison, j'ai pris ma décision. Pendant des semaines, j'ai ruminé des projets de vengeance. Mais leur culte de la vendetta, tuer, inspirer la crainte et le dégoût, ce n'est pas pour moi. Je porterai toujours la honte de ne pas avoir vengé ma famille, mais ma vie est désormais ici . Il n'y a plus rien pour moi, en Sicile.
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hcdahlemhcdahlem   29 mai 2020
– Vous tous, asseyez-vous. Toi, approche.
Raclements de chaises. Paolo fait un geste vers la panière. Aldo, de la tête, lui fait signe de ne pas bouger. Enzo joint ses mains pour contenir des tremblements de rage. Ana s’avance vers son père, esquisse un sourire. Elle s’apprête à l’embrasser quand don Salva lui donne un coup de poing sur la joue droite. Ana s’écroule, hurle de surprise et de douleur.
Carla se précipite pour s’interposer.
– Toi, dehors!
Ana pleure, hoquette, saigne au coin de la bouche. Elle tente de se redresser mais une gifle la cloue au sol. Elle est incapable de parler ou respirer. Son père se penche vers elle, l’attrape par les cheveux, la relève, l’assied de force sur une chaise. Elle s’effondre sur la table, sanglote, les mains sur les oreilles pour parer de nouveaux coups. Il tonne, de sa voix grave à l’accent rocailleux des montagnes.
– Puttana! Salope! Traînée! Ton cousin avait raison! Pas encore dix-neuf ans et déjà le vice au corps ! Je sais ce que tu as fait hier soir, où tu étais. Tu devrais savoir que rien ne m’échappe à Trapani. Je suis sûr que c’était ce pêcheur de merde, ce pouilleux de Marettimo. Lui, il est mort. Tu m’entends? Mort! Tu as déshonoré ta famille. Ma seule fille! Tu m’as déshonoré. Avant ce soir, toute la ville saura qu’Ana Fontarossa, la fille de don Salvatore Fontarossa, le fontaniero, est une garce qui se fait prendre dans la cale d’un bateau comme une putain du port. Pire qu’une puttana, parce qu’elle, au moins, elle fait ça pour manger!
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hcdahlemhcdahlem   29 mai 2020
INCIPIT
Trapani (Sicile) – Juillet 1902
La table est dressée au cœur du verger, à l’abri des regards sur les hauteurs de Trapani. Bergerie centenaire, murs de pierres sèches, toit de tuiles caché sous le feuillage, fenêtres étroites aux vitres brisées. Les branches ploient sous les citrons ; vert profond des feuilles, brise légère, ombre bienfaisante dans la chaleur de juillet. L’air embaume les agrumes, la terre chaude et le jasmin. Une source jaillit entre deux rochers. Ses eaux chantent entre les pierres, roulent sur des cailloux blancs jusqu’à un abreuvoir taillé dans un bloc de marbre veiné de gris. Assis dans un fauteuil d’osier, quand les autres se contentent de tabourets ou de caisses retournées, Salvatore Fontarossa plonge la main dans le ruisseau, en boit une gorgée puis la passe sur sa nuque de taureau. À cinquante ans, ses cheveux bouclés, plantés bas sur le front, et sa barbe se teintent de gris. Sa mâchoire carrée et ses yeux noirs au regard intense, toujours en mouvement, lui donnent un air de prédateur. Il porte, malgré la chaleur, un pantalon de velours à grosses côtes, une chemise blanche et un gilet brun orné d’une chaîne de montre et d’un étrange insigne rappelant une décoration maçonnique avec compas et couteau.
Un homme vêtu en paysan sicilien s’avance à petits pas, les yeux baissés, épaules voûtées, chapeau de paille tenu à deux mains devant lui.
– Pipo. C’est gentil de me rendre visite. Comment vont votre femme et vos charmantes filles ? Vous la connaissiez, la source ?
– Non, don Salva. Je n’étais jamais…
– Eh bien, la voilà. Belle et si fraîche. Même en août, elle ne se tarit pas. Un trésor. Le seul trésor. Vous comprenez pourquoi nous autres, les fontanieri, on nous appelle les maîtres de l’eau ? Vous avez vu les canaux, les réservoirs, les clapets en montant ? Vous savez qui les contrôle ?
– C’est vous, don Salva.
– Oui, c’est moi. Et mes fils, que vous connaissez, je crois. Maintenant, parlons sérieusement. Vous vous souvenez de ce qui s’est passé l’an dernier ?
– Si je m’en souviens… Ma récolte de citronniers divisée par deux, faute d’arrosage. Les orangers, pire encore. Les canaux à sec. Les barriques à dos d’âne. Une catastrophe.
– Vous ne voudriez pas que ça recommence, n’est-ce pas ?
– Oh non, don Salva. Une autre saison comme ça et je suis ruiné. Mais j’ai un accord avec le duc da Capra a Carbonaro, le propriétaire. Un contrat. Je devais…
– Pipo, don Pipo… Vous n’avez toujours rien compris. Il vit où, le duc ?
– À Palerme… Ou à Naples.
– Ou plutôt à Rome. Dans l’un de ses palais. Quand l’avez-vous vu à Trapani pour la dernière fois ? Ou même en Sicile ? Maintenant, qui est ici, sur cette terre ? Chaque jour et chaque nuit ? Qui veille sur elle ? Qui a été chargé par le duc de gérer le domaine et son irrigation ? De répartir l’eau de cette source entre les voisins ?
– C’est vous, bien sûr, don Salva… Fontaniero…
– Voilà ! Moi, mes fils et mes amis.
Autour de la table, les hommes, casquettes ou chapeaux de paille, approuvent de la tête. Certains ont des pistolets à la ceinture. Ils ont posé près des fourchettes un San Fratello, un couteau à manche de corne ou d’olivier. Les pantalons sont en grosse toile ; bretelles, manches de chemises retroussées. Une femme en fichu noir apporte un plat de légumes grillés, une autre une casserole fumante. Une adolescente les suit, avec deux pichets de vin rouge et une miche de pain.
– Faites-nous l’honneur de déjeuner avec nous, Pipo. Nous allons parler. Je suis sûr que nous pouvons nous entendre. Aldo, approche une chaise pour notre ami, il ne va quand même pas s’asseoir sur une caisse.
Pietro « Pipo » Pistola prend place à la droite du chef de clan. Ses vergers d’agrumes, plus bas dans la vallée, font vivre sa famille depuis des générations. Aussi loin qu’il se souvienne, les Pistola ont expédié oranges et citrons à Rome, Paris, Londres et ailleurs. Son père a ouvert la ligne avec La Nouvelle-Orléans, quand Pipo était enfant. Mais l’exportation des agrumes ne date pas d’hier, elle a commencé il y a deux siècles, racontent les anciens, quand les navigateurs ont compris l’importance des vitamines contre le scorbut et que la Navy anglaise et la Royale française ont embarqué des caisses de citrons pour les longues traversées. Une manne. Nulle part ailleurs terre n’est aussi bénéfique pour les agrumes, le climat aussi parfait. Les bonnes années, les branches ploient à se rompre sous les fruits. Mais si cet été l’eau ne coule pas dans les rigoles, c’est fini. Il faudra vendre les terres. C’est peut-être ce qu’il cherche, ce voleur. Fontaniero, tu parles. Mafioso, oui. Et celui-là est le pire de tous. Il tient la source, les sentiers dans la montagne, les barrages, il nous tient tous.
– Excusez-moi, don Salva, mais je voudrais éclaircir quelque chose. Sans vous offenser, bien sûr. J’ai reçu le mois dernier une lettre du duc m’annonçant qu’il avait changé de fontaniero. Que désormais, pour l’eau je devais m’adresser à un certain Emilio Fontana. Mais…
– Mais quoi ?
– Il est mort.
– Oui, il est mort. Une décharge de chevrotine en pleine poitrine, à ce qu’on dit. Pas loin d’ici. Il n’a pas eu de chance, des voleurs sans doute. Ce n’est pas à vous que je vais apprendre que nos collines sont mal famées à la tombée du jour. À partir d’une certaine heure, je ne me déplace pas sans arme, ni sans un de mes fils. Oubliez ce Fontana. Je ne sais pas ce qui lui a pris, au duc, de vouloir me remplacer. Notre famille gère l’eau depuis toujours par ici. Même lui n’y peut rien. Il faudra qu’il s’y fasse. Alors, don Pipo, voilà ce que je vous propose : la garantie de ne plus jamais être à sec, contre trente pour cent de la récolte.
– Trente pour cent ? Mais, c’est énorme ! Comment…
– Vous préférez en perdre la moitié, comme l’an dernier ? Ou davantage ? En plus, si je passe le mot que nous sommes en affaire, vous et moi, personne n’osera vous voler un citron, croyez-moi. Tout le monde y gagne. Vous, surtout.
Pietro Pistola coupe une tranche de courgette, refuse les pâtes, et pour se donner le temps de réfléchir, boit une gorgée de vin.
– Vingt-cinq pour cent ?
– Don Pipo, pensez-vous être en position de négocier ? Trente pour cent, c’est une bonne offre. J’ai du respect pour vous, nos familles se connaissent depuis longtemps. Je ne fais pas cette proposition à tout le monde. Il n’y aura pas d’eau pour tous cet été.
– C’est d’accord, don Salva. Trois caisses sur dix. Mais vous me garantissez…
– Vous aurez assez d’eau pour creuser un bassin et vous baigner dedans, si ça vous chante. Vous pouvez même prévoir d’agrandir les vergers, si vous avez encore des terres. Parole de fontaniero.
– Merci, merci beaucoup, don Salva. Je ne vais pas pouvoir rester, il faut que je redescende.
– Goûtez au moins ces busiate alla trapanese. Maria fait les meilleures de Sicile.
– Une autre fois, peut-être, don Salva. Je dois y aller, on m’attend ce soir à Palerme, et j’ai du chemin à faire.
– Je comprends. Aldo, accompagne notre associé jusqu’à la route. À bientôt, donc, cher ami.
Il montre un papier rempli de paille, d’où émergent des goulots de bouteilles.
– Acceptez ces quelques litres de marsala, en gage d’amitié. Et n’hésitez pas à venir me voir si vous avez des problèmes d’eau, ou de quoi que ce soit d’autre. Je suis votre serviteur.
– Merci, don Salvatore.
– Et si vous pouviez toucher un mot de notre accord à votre voisin, Pepponi, vous lui rendriez service. Il n’est pas raisonnable.
– Bien entendu.
Pietro Pistola se lève, salue la tablée d’un mouvement de tête, remet son chapeau, fait quelques pas à reculons puis se retourne pour suivre, sur le sentier, le fils aîné du chef qui marche en souriant, sa lupara – fusil à canon et crosse sciés – à l’épaule. Les femmes du clan Fontarossa apportent des lièvres rôtis sur le feu de bois d’oranger qui crépite derrière la cabane de pierres sèches où sont stockées, hors saison, les caisses de fruits. Puis des cannoli, en dessert, que les hommes terminent en se léchant les doigts. Antonino, le deuxième des trois fils de Salvatore Fontarossa, murmure quatre mots à l’oreille de son père.
– Je viens après le café. Ils sont prêts ?
– Oui, père. Tremblants comme des feuilles.
– Bien. Laisse-les mariner un peu.
Dix minutes plus tard, le chef du clan se lève, essuie sa bouche du dos de sa main. Les autres replient les couteaux, glissent les armes dans les ceintures. Ils partent à travers le verger, cheminent en file indienne jusqu’au pied d’une colline plantée d’oliviers. Entre deux rochers plats en forme de triangle s’ouvre l’entrée d’une grotte, gardée par deux hommes près d’un feu de bois. L’un est gros, hirsute, barbe blanche, vêtu pour la chasse au sanglier. Il tient, cassé dans le creux de son bras, un tromblon du siècle dernier. L’autre, plus jeune, svelte, regard fiévreux et geste rapide, taille une branche avec un coutelas, s’interrompt à la vue de la colonne.
– Merci, Santo. Tu peux venir avec nous. Toi, petit, file. Tu n’es pas prêt.
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BazartBazart   31 mai 2020
"Un banc de thons vient à leur rencontre, juste sous la surface, flèche d'argent qui se divise en deux pour passer sous la barque. Une heure plus tard, ils arrivent à l'entrée d'une cavité ronde, au pied d'une falaise de roches blanches où s'accrochent des chènes liéges et du thym. Le vent d'Ouest est chargé d'odeurs de garrigue et de figuiers. Les eaux sont si claires que sur le fond l'ombre de la banque danse avec les poissons."
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missmolko1missmolko1   04 mars 2020
Sur une majestueuse chaloupe blanche, la plus belle embarcation de l’île, Ana Fontarossa, longs cheveux châtains, sourire de madone, fixe Vittorio Bevilacqua. Elle a remarqué dès son arrivée ce beau jeune homme mince mais musclé, brun au regard clair, les cheveux coupés court, une petite tache de naissance au coin de l’œil gauche, comme une larme. Elle ne l’a pas quitté des yeux depuis qu’il s’est jeté à l’eau, corps d’athlète parmi les pêcheurs poilus et ventrus. Quand il remonte à bord de sa barque, à la force des bras, les pieds dans le filet, leurs regards se croisent.
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Videos de Michel Moutot (11) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Michel Moutot
Marettimo, petite île au large de la Sicile, juillet 1902. Quand il tombe amoureux de la belle Ana, venue passer l'été dans la maison de son père, Vittorio Bevilacqua, jeune pêcheur, ne peut se douter qu'il met en marche un engrenage qui l'obligera à fuir à l'autre bout du monde. Ana est la fille de Salvatore Fontarossa, le fontaniero le plus puissant de Trapani, chef d'un clan mafieux enrichi dans les vergers de citrons de la ville. Don Salva envoie son fils aîné châtier le misérable qui a déshonoré sa fille. Mais la balle de revolver ne part pas, Vittorio se défend, le sang coule. « Quitte cette île cette nuit, pars le plus loin possible. Va en America. Ne reviens jamais, ou nous sommes tous morts », lui dit un ancien. De Naples à New York, puis à La Nouvelle-Orléans, Vittorio tente d'oublier Ana. Enceinte de lui, elle surmontera toutes les épreuves. Pour, un jour, retrouver l'homme qu'elle aime ?
"L'America", Michel Moutot.
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