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Georges Kassai (Traducteur)Zéno Bianu (Traducteur)
ISBN : 2253082864
Éditeur : Le Livre de Poche (20/09/2006)

Note moyenne : 3.88/5 (sur 42 notes)
Résumé :
Antifasciste avant la guerre, "ennemi de classe" sous l'ère soviétique, témoin d'un monde qui se délite, Saindor Marai connut avant son exil officiel vers les États-Unis un tragique exil intérieur. Rédigés vingt ans après les événements évoqués, ces Mémoires composent une fresque saisissante de la Hongrie à une époque cruciale de son histoire et mettent en lumière le trajet bouleversant de l'auteur des Braises. Avec verve et sensibilité, Marai raconte l'entrée victo... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (8) Voir plus Ajouter une critique
Fortuna
  29 juin 2016
Dans ses « Mémoires de Hongrie » Sándor Márai revient sur des années sombres de l'histoire de la Hongrie, petit pays d'Europe centrale, envahi par les Allemands pendant la seconde guerre mondiale, puis tombée aux mains des Soviétiques.
Ecrivain, considéré comme bourgeois, il va tout perdre : d'abord son logement et toute sa bibliothèque, détruits par des bombardements puis peu à peu avec la bolchevisation de la société, la possibilité de vivre de sa plume. Partagé entre le désir de rester pour continuer à défendre sa langue, sa culture, son peuple, il finit par se rendre à l'évidence : plus rien n'est possible dans un pays dominé par la terreur, ou plus aucune liberté n'existe, où les valeurs d'humanisme qu'il a défendu sont devenues suspectes, voir criminelles.
N'étant plus autorisé à se déplacer librement, ayant abandonné son travail de chroniqueur, voyant disparaître une à une ses connaissances, seul dans une ville en ruines, ressentant la solitude d'un petit pays oublié de tous, il prend la décision en 1948 d'émigrer.
Il nous fait partager l'histoire de son pays, ses combats de naguère contre les envahisseurs ottomans, autrichiens, sa littérature encore peu connue mais riche, les difficultés liées à une langue rare, très peu parlée dans le monde. Des anecdotes également sur la vie en Hongrie, avant, pendant et après la guerre, avec les Allemands puis l'arrivée des Russes. Enfin l'instauration d'un régime qui nie toute humanité. Il prend conscience au fil des pages qu'il va devoir partir pour éviter la mort ou le renoncement au sentiment d'appartenir à un peuple libre. Un très beau livre.
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Woland
  18 novembre 2012
Föld, Föld ! ...
Traduction : Georges Kassai & Zéno Bianu
ISBN : 9782253082866
Deux extraits de "Mémoires de Hongrie" sont disponibles sur Babelio

Ces "Mémoires ..." débutent lors de la victoire définitive des troupes soviétiques sur l'éphémère gouvernement fasciste de Ferenc Szálasi, que les Nazis avaient mis en place en 1944. Nous sommes donc en avril 1945 et c'est, pour les Hongrois, le premier contact avec l'occupant soviétique qui, peu à peu, va s'installer et mettre le pays en coupe réglée avant d'y instaurer à son tour un gouvernement inféodé à l'URSS. le livre s'achève lorsque son auteur se décide enfin à quitter son pays natal, dans la seconde moitié de 1948, soit à peu près un an avant la proclamation officielle de la toute nouvelle République populaire de Hongrie, le 20 août 1949.
C'est dire que ces quatre-cent-quarante-cinq pages, en édition de poche, sont loin d'être animées par l'esprit de la joie ou par celui de l'espérance. Résolument hostile à tout totalitarisme, Sándor Márai a toujours été considéré comme un écrivain avec qui il fallait compter, même à l'époque du Régent Horthy, puis de l'Occupation nazie. Comme il a toujours pris soin de se tenir à l'écart de tout clan littéraire ou politique, il a pu mener, jusque durant les années les plus sombres qui ensanglantèrent l'Europe, une vie relativement normale, voire protégée - ce dont, d'ailleurs, il ne se cache pas et qu'il ne regrette pas. L'entrée en scène effective des nazis y met plus ou moins fin car l'épouse de l'écrivain, Ilona, est d'origine juive. du coup, les Márai doivent fuir Budapest, où ils avaient leurs aises, et faire profil bas. Mais cela ne durera qu'un an : l'arrivée des Soviétiques, plus préoccupés de piller ce pays que les aléas de son histoire et l'incurie de ses dirigeants ont placé, en cette après-guerre, dans le camp des vaincus, que de se soucier de l'origine ethnique et religieuse d'un tel ou d'une telle, leur sauve la mise.
Cela n'empêche pas Márai, pour qui son pays est simplement en train de troquer un totalitarisme pour un autre, de s'interroger sur la nature du Slave, et particulièrement du Slave communiste. S'il y a bien un écrivain pour qui le mot "intellectuel" semble avoir été inventé, c'est bien Márai qui, à partir de la victoire des Alliés et des Soviétiques, ne va plus cesser, semble-t-il, de s'interroger.
Sur la Hongrie du passé, bien sûr, qu'il nous représente comme en pleine déliquescence et dansant, il est vrai comme tant d'autres nations à cette époque, sur un véritable volcan. Sur son propre rôle sous le gouvernement Horthy : aurait-il pu - aurait-il dû déjà - choisir l'exil et non rester là, sur place, à travailler sur des romans dont l'un, "Les Braises", fut, malgré ou en raison de l'époque, un véritable succès de librairie ? Au fait, pourquoi n'est-il pas parti ? Mais parce que pour lui, sa patrie, c'est la langue hongroise ! Et il faut savoir - Márai nous l'apprend en des pages passionnantes - que le hongrois est une langue finno-ougrienne, appartenant donc à la famille des langues ouraliennes et sans aucun rapport avec les langues indo-européennes. Cette langue, parente du finnois, de l'estonien et du livonien, ne se parle qu'en Hongrie - et dans quelques rares "poches" magyares comme en Roumanie et en Slovaquie, par exemple. Parler le hongrois à l'étranger, Márai s'en sentait bien la force, mais pas trop longtemps : pour créer, pour écrire, il lui fallait son pays. Voilà, en tous cas, ce qu'il nous affirme. Cela peut étonner mais l'écriture a ses lois que la raison ignore ...
Bien entendu, Márai s'interroge aussi sur le communisme, sur le marxisme, sur le fascisme, sur la lâcheté, sur la médiocrité ... Un rien le fait, nous l'avons dit, tomber dans des abîmes de réflexion. Mais ses meilleures pages sont, sans conteste, celles où il ne s'interroge pas - ou alors très peu : celles sur sa langue maternelle ou encore celles sur la littérature de son pays.
D'où vient alors que l'on peine à achever ce livre, pourtant bourré de détails et d'anecdotes plus intéressantes les unes que les autres ?
Ce n'est ni une question de style, ni une question de talent mais bel et bien une question de "feeling", comme diraient nos amis anglo-saxons. En effet, il devient très vite difficile, pour ne pas dire impossible, de souscrire sans se rebeller à l'égocentrisme forcené dont, du début jusqu'à la fin et, semble-t-il, sans qu'il en ait la moindre conscience, fait preuve l'écrivain hongrois. Les tribulations de sa patrie, les événements qui la font et la défont, les bombes, les morts, les occupants qui passent ... on dirait que rien de tout cela n'aurait de sens si Márai ne le rapportait directement à lui. Qu'il l'ait voulu ou non, il émane du portrait qu'il nous donne de lui-même une arrogance incroyable - celle de l'Homme-Supérieur-Qui-Est-Seul-A-Detenir-La-Vérité, attitude, soit-dit en passant, hautement totalitaire par excellence.
Comme l'écrivain connaît son métier ; comme, pourvu qu'il en soit sacrée victime première et principale, il se passionne réellement pour les tempêtes de l'Histoire ; comme il aime, en outre, parler langue et littérature, son lecteur n'en continue pas moins à avancer, cahin-caha, dans ces "Mémoires de Hongrie" qui en disent long sur une époque de chaos et d'illusion. A lire, donc mais en songeant que l'on s'apprête à écouter une causerie tout à fait passionnante, malheureusement faite par un homme terriblement aigri, dont on perçoit avec gêne l'atrabilarité obstinée et orgueilleuse, lequel, pour couronner le tout, se double d'un orateur trop sûr de lui, qu'afflige en outre une voix de fausset ou de rogomme. ;o)
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Bellonzo
  09 janvier 2014
Et de Hongrie soufflent les braises incandescentes

Sandor Marai, magnifique écrivain hongrois, s'est suicidé en Amérique en 1989. Il avait 89 ans. Claude Rich et Bernard Verley avaient joué il y a trois ans l'adaptation théâtrale de son roman "Les braises". Ce livre est dans la lignée de ces écrivains d'Europe Centrale ayant vécu la bascule du siècle en cette monarchie austro-hongroise qui vit éclore et souvent fuir les meilleurs intellectuels, mais vous connaissez déjà Arthur Schnitzler, Stefan Zweig, Joseph Roth.

En son château le vieux général attend son ancien condisciple qu'il n' a pas revu depuis quarante ans. Mais le monde qui avait réuni leurs jeunesses n'existe plus. Comme enfermé dans son palais le vieux général n' a pas su comprendre le siècle. Son vieil ami, voyageur et homme d'affaires, l'a-t-il mieux saisi au moment où ils se retrouvent dans le salon où rougeoient les braises de leurs souvenirs? Sandor Marai est un écrivain de l'attente et des silences dans cette Europe où les esprits ont perdu leurs repères. Oserai-je citer encore Buzzati si je ne craignais de m'entendre dire qu'il me faut tuer Dino en un sain exorcisme. "Les braises" c'est un voyage dans l'insondable et impossible amitié de deux hommes que tout a séparés et qui ne sont plus guère eux-mêmes que vestiges. Comme les restes du Guépard sur les ruines de la vieille Europe.

"Mémoires de Hongrie" est le récit que fait Sandor Marai de la fin de la guerre. Ecrit en 1970 ce récit narre le changement de propriétaire de la maison Hongrie en 44. Résistant antifasciste avant la guerre puis ennemi de classe lors de l'arrivée des Soviétiques, ce grand intellectuel bourgeois éclairé aura eu du mal, bien du mal, à être simplement hongrois. Comprenant qu'aux noirs assassins succédaient en un fondu enchaîné, très enchaîné, les rouges égorgeurs, Sandor Marai qui savait que l'humanisme deux fois étranglé devrait attendre bien des années, décida de partir en 48: "Pour la première fois de ma vie, j'éprouvais un terrible sentiment d'angoisse. Je venais de comprendre que j'étais libre. Je fus saisi de peur". Et comme l'on partage cette crainte chez cet homme de haute culture et de tradition, détaché de toute idée préconçue. Albin Michel qui édite ces deux livres sort en ce moment même "Métamorphoses d'un mariage. Vous imaginez comme cela me tente de découvrir une autre oeuvre de cet auteur lucide, courageux et embrasé.

Cette grande voix de la littérature européenne s'est tue volontairement. le grand âge lui avait-il rendu l'espoir et apaisé sa peur des barbaries?
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Derwijes
  07 juillet 2015
La littérature hongroise, qui prétend la connaître ? En France, elle est quasiment inconnue. Deux-trois noms sortent du lot, mais sinon, c'est le vide. Et pourtant ! La Hongrie n'a pas à rougir de sa littérature ! C'est ce qu'avait bien compris Ibolya Virag au début des années 90, lorsque les éditions Albin Michel la laisse en charge de leur collection "Les grandes traductions". Virag va alors en profiter pour faire découvrir la littérature de son pays natal en France, et grand bien lui en a fait !
Bon, j'avoue que les Mémoires de Hongrie de Sandor Marai est le seul livre hongrois que j'ai lu, et que je ne connaissais rien de l'auteur, sauf qu'il me faisait un peu penser à Stefan Zweig. Mais franchement, quel livre ! On ne s'ennuie pas une seconde !
De l'invasion allemande au début de la Guerre à celle du communisme, ces mémoires ne sont pas simplement une retranscription des événements, c'est aussi pour l'auteur l'occasion de réfléchir sur la Hongrie. Il écrit sur la place de la Hongrie dans l'Europe, l'identité hongroise, la littérature hongroise par rapport aux autres...Et nous permet de découvrir un pays que l'on ne connaît que trop peu, et qu'on range trop vite dans le placard 'pays satellite de l'URSS qui s'est reconverti en usine géante'.
Et tout cela passe à merveille grâce à une traduction excellente, et surtout grâce au style de Marai, qui se lit avec un plaisir rare. Intelligent et cultivé, l'homme était cruellement conscient que sa nation était oubliée dans l'engrenage mondial, et qu'elle était vouée à rester éternellement sur le côté, sans voir ses plus grandes oeuvres atteindre le reste de l'Occident. Encore aujourd'hui, même si la situation s'est amélioré, pas grand chose n'a vraiment changé !
Mais ce qui rend ce livre si mémorable, c'est cette façon crue de voir la vérité et de retranscrire la douleur, la colère, et les questions qu'elle inspire. Témoignage d'une rare lucidité, Mémoires de Hongrie est un must-read pour tous les lecteurs.
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Aela
  26 janvier 2011
Une grande fresque historique qui nous montre l'arrivée victorieuse des chars soviétiques en Hongrie en 1944, et les rapports difficiles entre les occupants et la population locale.
Un témoignage bouleversant, écrit 20 ans après les événements décrits, par ce grand écrivain hongrois, exilé aux USA en 1948 après avoir été mis au ban par le gouvernement communiste hongrois de l'après-guerre.
Un beau moment de littérature et d'histoire.
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Citations et extraits (13) Voir plus Ajouter une citation
WolandWoland   18 novembre 2012
[...] ... La génération des grands écrivains français restait présente, certes, et les journaux évoquaient toujours quelques grandes oeuvres en chantier. Mais cet inventaire ne me paraissait guère convaincant : le Livre était bel et bien en crise. Malgré quelques grands noms, l'espoir de voir les livres "répondre" [= aux grandes questions de l'après-guerre] se dissipait. Qui demeurait encore après la Seconde guerre mondiale, qui avait survécu au second quart du siècle ? Valéry était là, et son esprit méditerranéen jetait toujours des étincelles. La sincérité d'un Gide, ce condensé intellectuel, puissant comme quelque solution chimique, bouleversait encore ses lecteurs. Camus, l'homme d'un seul livre ("L'Homme révolté"), demandait la parole mais il n'eut pas le temps de délivrer son message. Les feux d'artifice forains de Giraudoux appartenaient désormais au passé. Martin du Gard, lui, avait déjà rejoint le Panthéon de la littérature bourgeoise, aux côtés de Flaubert et de Maupassant : semblables à l'inscription "Défense d'uriner" rappelant au public qu'il est interdit de profaner certaines statues, les jaquettes de ses livres avertissaient le lecteur qu'il convenait de respecter un tel monument. Malraux se demandait déjà s'il allait échanger son statut d'écrivain contre celui d'un condottiere - avec droits à la retraite - dans un régime paranoïde dont seul une feuille de figuier masquerait le caractère dictatorial. Montherlant continuait imperturbablement à se vanter de sa virilité - ce qui, à tout le moins, était piquant. Et en toile de fond, grandissait sans fin l'ombre de Proust, son oeuvre émerveillante, redoutable, infernale, dont les fumées sulfureuses couvraient jusqu'aux horreurs du siècle. Proust ... assurément le sommet de ce qui avait fleuri au cours du siècle dans la grande génération de la littérature française. Pourtant, et manifestement, le Livre n'était plus ce qu'il avait été : ce "lieu privilégié" qui naguère faisait encore autorité et avait voix au chapitre dans les grandes affaires de l'humanité. Ce qui ne manquait pas d'inquiéter. ... [...]
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WolandWoland   18 novembre 2012
[...] ... Au XXème siècle même, les écrivains hongrois lisaient toujours avec l'avide curiosité de celui qui a pour tâche urgente de combler un retard dû à des siècles de solitude et de silence, de remédier à ce manque d'air que constituait la pauvreté relative du vocabulaire - puisqu'ils ne disposaient pas d'un nombre suffisant de mots pour rendre compte du Grand Secret, de la découverte de l'essence de leur Nation et de la Culture ... Les concepts que véhiculait cette dernière étaient communs aux autres peuples, car au sein des grandes langues, ils se créaient, s'échangeaient et se mêlaient constamment. La langue hongroise, quant à elle, était trop pauvre en vocables. C'est pourquoi les auteurs se sont toujours efforcés d'introduire subrepticement quelque nourriture étrangère dans cette langue famélique, maigre et osseuse, nourriture dont ils prenaient grand soin de masquer le caractère allogène en l'habillant à la magyare et en lui conférant une saveur un peu plus relevée ... C'est qu'ils éprouvaient éternellement comme un sentiment de manque. Il ne s'agissait pas seulement de protéger cette belle langue solitaire, mais aussi, par la voie de la lecture, de la fertiliser grâce aux impulsions venant d'autres langues. (La seule langue apparentée au hongrois est le finnois, mais, en Hongrie, ce "parent" n'est compris que par les spécialistes de la linguistique finno-ougrienne.) Oui, il fallait vitaminer cet idiome qui, fût-ce après mille ans de cohabitation avec les lexiques européens, continuait à absorber avec avidité toute forme de nourriture étrangère. L'écrivain tchèque, à la recherche, dans son travail, du mot adéquat, n'avait, pour le mettre au jour, qu'à puiser, comme par distraction, dans les dialectes russes, polonais ou serbo-croates. Le hongrois, lui, ne pouvait rien emprunter aux langues de sa famille. Alors, pour opérer ce métabolisme intellectuel décharné, il devait toujours recourir à ses nombreuses lectures.

C'est ici, sur la droite, que lisait et écrivait Kosztolányi [= célèbre poète et écrivain hongrois]. Regardons donc vers la droite. Voilà tout ce qui reste du cabinet de travail du poète. Lorsqu'elles quittèrent les marécages de Lébédie pour traverser les Carpates et gagner ensuite lentement la vallée du Danube et de la Tisza, les tribus hongroises, porteuses des racines de leur langue, ne lisaient pas et ne disposaient que d'un vocabulaire réduit. A la même époque, d'autres peuples - Grecs, Chinois, Indous - avaient déjà beaucoup lu et d'innombrables mots encombraient leur mémoire. Les Hongrois, eux, en étaient encore au stade de la "sauvagerie supérieure", selon le classement des archéologues. Ils n'avaient pas suffisamment de mots pour partager leurs expériences et leurs pensées avec les peuples européens qui, eux, possédaient un vocabulaire prodigue dont certains éléments, atteints par l'usure, s'étaient même vidés de leur sens. Impossible, dans ces conditions, d'échanger des idées. Pour exprimer l'Idée, il faut des Vocables - sans ces derniers, il n'est pas d'échange, la conscience ne produit que des ébauches et n'éprouve que des sensations semblables à celles que provoqueraient des fourmis courant sur la peau. Nos Hongrois, de plus, ne pouvaient compter que sur les doigts d'une mains [= au sens propre, puisque leur langue ne leur permettait pas d'aller au-delà de cinq]. D'ailleurs, ils n'étaient pas pressés de fabriquer des mots, pas plus qu'ils ne l'étaient pour parachever la conquête de leur patrie. Ceux-là n'avaient ni carte géographique, ni destination précise. Ce n'était pas une "patrie" qu'ils cherchaient, mais simplement des prairies pour faire brouter leurs troupeaux. ... [...]
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FortunaFortuna   24 juin 2016
En passant, un après-midi du printemps de 1946, par l’avenue qui, autrefois, portait le nom d’Andrássy, je vis, sur le balcon de l’immeuble sis au numéro 60, quelques gaillards en uniformes rutilants, appartenant à ce détachement spécial que l’on nommait Sûreté de l’État. Après une journée de travail bien remplie – mais peut-être s’accordaient-ils seulement une pause -, hilares, les mains sur les hanches, ils regardaient les passants qui, las et soucieux, avançaient sur le trottoir. Pleins de morgue, ils savaient qu’ils pouvaient, par un simple coup de sifflet, convoquer n’importe lequel de ces piétons dans cet immeuble de sinistre réputation, le traîner dans la chambre des tortures et lui faire subir les pires supplices, sans rendre de comptes à personne. A ma grande consternation, leurs visages me semblaient familiers : oui, c’étaient les mêmes qui, un an auparavant, sous le règne des nazis, occupaient ce même balcon. Ils avaient simplement changé de nom.
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FortunaFortuna   25 juin 2016
De même que les religions, en s'associant aux systèmes politiques en vigueur, se sont efforcées, à toutes les époques, de quadriller la liberté de pensée qui menaçait leur omnipotence, de même à notre époque, celle des masses, les systèmes politico-économiques dominants - le communisme ou la civilisation postindustrielle - combattent toute initiative individuelle en essayant, par diverses méthodes de conditionnement, d'infantiliser les peuples.
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paulallan380paulallan380   07 septembre 2018
Tous savaient que ceux que le régime ne pouvait ou ne voulait plus utiliser disparaissaient dans les camps de travaux forcés. Tous savaient aussi que ce régime n’admettait aucun compromis. Plus tard, après que, sous la protection des baïonnettes soviétiques, des communistes d’origine magyare, dûment endoctrinés, eurent pris le pouvoir en Hongrie, on devinait, malgré leur assurance affichée, qu’ils vivaient dans la terreur, car ils savaient – plus encore que les hommes de ma masirskaïa –ce que le Kremlin pensait d’eux. Ceux avec qui je vécus en ces semaines de janvier 1945 étaient, eux, de purs produits du régime soviétique. En les fréquentant, on pouvait facilement prévoir ce qui aurait attendu l’Europe si ce régime était parvenu à s’y étendre. (p. 75)
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