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Critique de Nyxlapolicecomicsansms


Nyxlapolicecomicsansms
  03 mars 2013
Tes yeux dans une ville grise se lit comme un album photo dont il ne resterait qu'une succession de légendes. Chaque phrase dépeint un espace, une personne, un moment et rend ainsi compte de l'implacable conjecture qui régit la capitale péruvienne.

À travers la plume de Martín Mucha perce en effet le regard indigné du journaliste, attisé par l'injustice qui règne autour de lui. Tes yeux dans une ville grise est donc un récit sociologique, un photo-reportage sur la mégapole Lima et les éclats de vie qui l'habitent.

Il faut s'arrêter à chaque paragraphe, que dis-je, chaque phrase pour regarder. Regarder la misère perdurer, la violence se propager. Et écouter. Écouter le rugissement muet de ces bribes de quotidien.

Et plus spécifiquement le cri aussi désarticulé que désenchanté d'un étudiant, Jeremías Carpio, qui, chaque jour, traverse Lima en bus ou en combi pour se rendre à l'université. Ce trajet est en effet l'occasion pour lui d'appréhender l'instable faune urbaine. À l'inverse de celles d'Ingemar dans Ma vie de chien, ses pensées et ses réminiscences se fondent ici, en revanche, avec une précision exemplaire dans ce récit fragmentaire.

À mesure qu'il évolue dans les rues tentaculaires de la ville, la terrible et parfois insoutenable réalité aiguise son regard. Tes yeux dans une ville grise décrit ainsi sans le moindre pathos les tensions ethniques, géographiques – le mur de Berlin qui sépare favelas et quartiers luxueux – mais aussi les attouchements dans les transports en commun ou encore le viol, qui apparaît comme traditionnel, presque initiatique. Martín Mucha illustre donc dans ce texte les contrastes d'une jungle urbaine malheureusement régie par la loi du plus fort.

En ce sens ce roman est, comme l'écrit si bien Antonia García Castro dans sa préface, "parfois poème, parfois témoignage" et signale "ce qu'on ne voit pas, même en ayant les yeux ouverts", c'est-à-dire à mon sens cette grisaille généralisée dont plus personne ne se préoccupe et qui semble déteindre sur tout ce qui l'entoure – Jeremías lui-même n'est qu'un morne fantôme. Cette grisaille généralisée qui, enfin, semble anesthésier toute humanité.

La dernière partie intervertit quant à elle brillamment le regard. Celui qui observe (Jeremías) devient celui qui est observé et ceux qui étaient observés (famille, proches...) nous brossent désormais son portrait. Cet épilogue complète le puzzle constitué par l'auteur de manière inopinée et permet d'avoir une vision plus objective du narrateur. Vecteur d'espoir, il révèle en outre subrepticement l'amitié, la tendresse et la solidarité qui les lient tous en dépit de leurs différences.

Tes yeux dans une ville grise c'est donc une complainte lucide ou, du moins, un chant profondément désillusionné. Je parle de "chant" car s'il est une particularité dans cet ouvrage c'est bien l'incroyable musicalité de Martín Mucha. Les chapitres, courts mais puissants, sonnent comme des octaves et hérissent les poils.

Tes yeux dans une ville grise est une symphonie à l'honneur de Lima, terre de paradoxes, mégalopole ambiguë où le silence est gangrené par le désespoir. Martín Mucha offre ici un panorama réaliste même si désabusé de la capitale péruvienne.

Un hommage saisissant, triste mais poétique, aux oubliés de Lima.

Ce roman a été reçu dans le cadre de l'opération Masse Critique. Je remercie donc Babelio et les éditions Asphalte pour cette merveilleuse découverte !

Plus de détails (mes rubriques "n'hésitez pas si ; fuyez si ; le petit plus ; le conseil (in)utile, en savoir plus sur l'auteur") en cliquant sur le lien ci-dessous.
Lien : http://blopblopblopblopblopb..
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