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EAN : 9782070777259
176 pages
Gallimard (02/03/2006)
4.21/5   77 notes
Résumé :

Quiconque visite le Rwanda est saisi par la beauté de son paysage, mais il est aussi effaré par la violence de son histoire post-coloniale.

Tout se passe comme si le bien et le mal irrémédiablement inséparables avaient scellé sous ses mille et une collines un pacte d'amitié. Il y a d'un côté les collines ; il y a, de l'autre, le million de crânes qui les jonchent. Mais ce qui prédomine, dans ce récit, c'est le remords des survivants, qui se t... >Voir plus
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« Où sont-ils à présent ? Dans la crypte mémoriale de l'église de Nyamata, crânes anonymes parmi tant d'ossements ? Dans la brousse, sous les épineux, dans une fosse qui n'a pas encore été mise à jour ? Je copie et recopie leurs noms sur le cahier à couverture bleue, je veux me prouver qu'ils ont bien existé, je prononce leurs noms, un à un, dans la nuit silencieuse. Sur chaque nom je dois fixer un visage, accrocher un lambeau de souvenir. Je ne veux pas pleurer, je sens des larmes glisser sur mes joues. Je ferme les yeux, ce sera encore une nuit sans sommeil. J'ai tant de morts à veiller ».

Il y a des livres incritiquables, des livres dédaigneux de nos jugements à l'emporte-pièce, de nos avis, de nos remarques, encore moins de nos sentiments et de nos ressentis…Ils sont, et le fait qu'ils soient, simplement, est précieux. Ils sont et nous ne pouvons que remercier leur auteur de nous avoir offert le témoignage poignant qu'ils contiennent. Ils existent juste pour transmettre, pour que nous sachions, pour ne pas oublier. Ils existent pour réhabiliter la dignité d'un peuple massacré. Ils méritent tout notre respect, notre silence, notre recueillement. Ils élargissent nos horizons et font entrer une part de nous-même dans le devoir de mémoire d'un peuple, partie de l'Humanité.

« Inyenzi ou les Cafards » de Scholastique Mukasonga fait partie de ces livres. Un livre témoignage pour raconter l'évolution des rapports entre Tutsis et Hutus depuis la fin de la colonisation à la toute fin des années 1950 et le génocide rwandais. Si Scholastique Mukasonga, qui fait partie de l'ethnie Tutsi, n'a pas vécu le génocide rwandais de 1994, étant déjà en France à ce moment-là depuis deux ans, elle a vécu les années qui ont préparé le génocide. Les décennies de violence, de fuite, d'humiliation, de déplacement. Elle fut une réfugiée. le point d'orgue du génocide des Hutus contre les Tutsis, elle le vivra de loin. Avec la conscience terrible de savoir toute sa famille tuée. Dans des conditions inhumaines. A la machette sans doute. Sans sépulture. Ce livre est un livre autobiographique écrit en 2006, les mots et la littérature comme pansement, catharsis salvatrice pour faire sortir l'innommable. Avec en tête la dernière image vaporeuse et fantomatique de sa maman, forme légère et frêle dans un pagne, « une petite silhouette qui disparaît au détour de la route ».

L'auteure est née en 1956 au Sud-Ouest du Rwanda à l'orée d'une grande forêt d'altitude hébergeant les derniers éléphants de forêt. Hébergeant aussi des singes batailleurs et chapardeurs. C'est un pays vert, foisonnant, une terre de blé, où la petite Scholastique se tient au côté de sa maman qui travaille aux champs et joue parfois avec les Batwa, groupe mis à l'écart de la population rwandaise que les premiers européens ont appelés à tort Pygmées. Ce sera une enfance légère dont l'innocence sera brève.

« Les premiers pogromes contre les Tutsi éclatèrent à la Toussaint 1959. L'engrenage du génocide s'était mis en marche. Il ne s'arrêterait plus. Jusqu'à la solution finale. Il ne s'arrêterait plus ».

Scholastique Mukasonga raconte l'histoire familiale faite de déplacements, de peurs, de morts, d'humiliation, d'espoirs aussi permis avec l'école, qu'elle insère et contextualise dans la grande Histoire de sa terre natale : elle nous relate savamment l'Histoire particulière du Rwanda, pays où coexistent deux grands groupes ethniques, les éleveurs Tutsis et les agriculteurs Hutus. En cela ce livre est indispensable et riche d'enseignements. Nous apprenons que le Rwanda fut un pays colonisé par la Belgique, rattaché au Congo belge. En 1962, les Hutus proclamèrent l'indépendance du Rwanda, chassèrent et déportèrent les Tutsis (nous vivons avec l'auteure cette déportation et son arrivée au Burundi). Juvénal Habyarimana devint président après un coup d'état. Les Tutsis exilés fondèrent le Front Patriotique Rwandais qui chercha à renverser ce président hutu : une véritable guerre civile éclate alors et le président est assassiné en avril 1994 ; plus de huit cent mille tutsis vont être massacrés dans des conditions atroces que nous connaissons entre avril et juillet 1994, ce malgré les interventions de l'O.N.U. Rafles, monstruosité dans la façon de tuer, l'organisation méticuleuse et systématique n'est pas sans rappeler les arrestations massives et les camps d'extermination nazis.

Ce fut important pour moi de comprendre la genèse du génocide, d'en comprendre les étapes, l'escalade et l'engrenage meurtrier.

Son regard est d'abord celui d'une petite fille, dans une langue épurée, simple, qui dit sans fioriture ce dont elle est témoin, ce qui est d'autant plus troublant. Derrière son regard, certaines scènes sont réellement glaçantes tant la petite fille les décrit de façon brutale, sans détour, comme elle est les voit.
Puis le regard est celui d'une jeune femme, regard plus subtile, subissant avec courage et dignité les humiliations, le mépris, toujours affublée du sobriquet de « Inyenzi », c'est-à-dire Cafard, insecte grouillant, sale, malodorant, prompt à fuir et à se cacher. Une pestiférée qui réussira, à quel prix, à sortir de cet enfer grâce aux études. Une miraculée.

La communauté internationale, les organismes internationaux, l'église auraient pu arrêter bien plus tôt cet engrenage, témoins impuissants et hypocrites des atrocités perpétrées.
« Il était bien seul Bertrand Russel quand il dénonçait : « le massacre le plus horrible et le plus systématique depuis l'extermination des juifs par les nazis ». La hiérarchie catholique, l'ancienne autorité mandataire, les instances internationales n'y avaient rien trouvé à redire sinon à dénoncer le terrorisme des Inyenzi ».

« Inyenzi ou les Cafards » vient compléter ma lecture de « Petit pays » de Gaël Faye et « Une saison de machettes » de Jean Hatzfled, selon une approche différente car permettant de brasser les décennies précédant le génocide et donc la genèse de cette monstruosité. Un livre important et nécessaire, même si certains passages, notamment le chapitre consacré au génocide, sont très délicats à lire (il m'est impossible de vous donner une seule citation de ce chapitre, sans doute par respect pour les victimes). Qui pose la question en filigrane du pardon et de la reconstruction après de telles horreurs. A lire absolument.
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Scholastique Mukasonga n'a pas vécu le génocide rwandais. Elle ne l'a connu que de loin, depuis la France où elle était arrivée deux ans plus tôt. Par chance, serait-on tenté de dire. Mais où se situe exactement la chance dans le fait d'avoir survécu à la mort atroce et brutale de la quasi-totalité de sa famille ?
Écrit dans une langue simple et directe, sans la moindre coquetterie stylistique, ce livre est le récit d'une enfance et d'une jeunesse au Rwanda, puis au Burundi voisin. Il s'agit d'un témoignage précieux si l'on veut comprendre à quel point le génocide ne devait rien au hasard des circonstances, et tout à un régime d'apartheid méthodique qui a écrasé les Tutsi pendant plus de trente ans. Scholastique Mukasonga le dit et le répète, et le lecteur n'a aucun mal à la croire : toute l'histoire du Rwanda indépendant semble conduire jusqu'à ce génocide de 1994. Nulle surprise lorsqu'il advient enfin : les Tutsi le redoutaient depuis un quart de siècle. Refusant pour les uns de croire à l'impensable, s'accrochant pour les autres aux espoirs les plus minces ou choisissant plus lucidement l'exil.

Pendant ces trente années, les pays occidentaux ne font pas grand chose. L'auteure n'en parle guère, d'ailleurs, sinon pour souligner que les missions internationales passent tandis que le pouvoir Hutu aboie. Il y a bien quelques missionnaires étrangers qui s'efforcent de protéger leurs ouailles Tutsi. Mais ils n'agissent qu'à l'échelle de leur propre engagement et de leur propre foi. A l'échelle des institutions, le livre souligne amèrement que l'Église rwandaise et les missions occidentales se contentent de fermer les yeux, voire d'approuver la ségrégation. C'est une réflexion que l'on se fait en cours de lecture : la foi est individuelle ; dès qu'il est question de la transformer en une affaire collective, la Religion pointe le bout de son nez, et ce n'est plus dès lors qu'une question de pouvoir et d'emprise sur le groupe. Voilà au passage pourquoi je peux avoir le plus grand respect pour un croyant sincère – et même une vraie curiosité pour cette foi que je ne partage pas –, tout en éprouvant la détestation la plus viscérale de tout ce qui ressemble de près ou de loin à un clergé constitué. Je renvoie sur ce sujet à l'admirable Tolstoi et à son essai le Royaume des cieux est en vous.

Un autre des point d'intérêt du récit de Scholastique Mukasonga est son évocation de l'après-génocide. Curieusement, aucun des Hutu qu'elle rencontre n'a rien vu ni rien fait. Comme par extraordinaire, ils se trouvaient ailleurs ces jours-là, ces semaines-là. On leur a raconté que. Ils ont entendu dire que. Rien de plus. Dès lors que peut-on vraiment attendre des tribunaux Gacaca, ces juridictions villageoises que le gouvernement met en place pour juger les acteurs du génocide, et pour s'efforcer de trouver le chemin vers une improbable réconciliation ? Là encore, l'auteure ne se berce pas assez d'illusions pour s'attarder sur le processus. Lapidaire, un rescapé observe devant elle que beaucoup des juges siégeant dans les Gacaca auront eux-mêmes du sang sur les mains. Et il conclut de façon sinistre, en espérant qu'au moins ce ne sera pas du sang d'enfants.
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Un peu d'histoire…
Au Rwanda cohabitent trois grands groupes ethniques, les éleveurs Tutsis, les agriculteurs Hutus et les artisans Twas. Ce pays a d'abord été colonisé par l'Allemagne sous administration Tutsi, puis par la Belgique et à ce titre a été rattaché au Congo Belge. En 1962, les Hutus proclament l'indépendance du Rwanda, chassent et déportent les Tutsis. Juvénal Habyarimana devient président après un coup d'état. Les Tutsis exilés fondent le Front Patriotique Rwandais (F.P.R.) qui cherche à renverser ce président hutu : une véritable guerre civile éclate et le président est assassiné en avril 1994 ; plus de huit cent mille tutsis et hutus modérés sont alors massacrés entre avril et juillet 1994 malgré les interventions de l'O.N.U dont l'opération Turquoise française. En juillet 1994, Paul Kagamé leader du F.P.R. devient vice-président puis président de la république en 2000, faisant adopter une nouvelle constitution
Dans ce récit autobiographique, publié en 2006, il s'agit bien pour l'auteure de mettre des mots, ses mots à elle, sur des morts afin qu'ils ne soient pas oubliés ; il s'agit aussi de répondre par des mots, ses propres mots, à cette insulte trop souvent reçue, « inyenzi », « cafard », du nom de cet insecte considéré comme nuisible et invasif, malodorant, habile à se cacher, honni entre tous, synonyme de paria, de pestiféré… C'est tout le pouvoir de catharsis de la littérature qui est ici convoqué, pour dire l'indicible des déplacements de populations des années soixante, puis du génocide de 1994. Nous entrons dans un livre terrible où « les mots sont sans émotion, glacés par la mort ».

Dès sa plus tendre enfance, l'auteure a connu la violence des conflits ethniques et les déplacements de populations ; elle nous les décrit à la fois à partir de son point de vue de petite fille dans une langue épurée, d'une émouvante efficacité et avec le recul de la femme de cinquante ans, en proie a de terribles cauchemars récurrents, qui témoigne et, par là, se révèle dans une posture d'écrivain au service de la mémoire et du souvenir des victimes.
Mukasonga a à peine trois ans quand « l'engrenage du génocide » commence : elle connaît l'exclusion et la déportation dans des zones de brousse, véritables ghettos, puis la persécution violente et meurtrière. Dans les années soixante, en pleine période de terreur militaire, cette petite fille a vu en allant chercher de l'eau « les corps ligotés des victimes qui agonisaient lentement dans les eaux basses du lac » et a du subir les crachats, les coups, les insultes et les menaces de jeunes miliciens à peine plus âgés qu'elle, chargés « d'humilier et de terroriser une population sans défense ».
À douze ans, sa réussite à l'examen national, inespéré à cause des quotas ethniques, lui permet d'intégrer l'enseignement secondaire, mais elle doit quitter sa famille et entrer « dans un autre monde », toujours victime d'humiliation et de rejet. Les rares Tutsis admises au lycée doivent être parmi les meilleures et travailler pour cela nuit et jour : les bons résultats sont leur seule protection mais elles sont prises en grippe, toujours traitées de cafards et doivent se mettre au service des autres élèves.
Quand Mukasonga est admise à l'école d'assistante sociale, il n'y a que six Tutsies sur la trentaine d'élèves de première année et « les signes avant-coureurs et l'accumulation inexorable des menaces » augmentent encore ; elle a choisi ce métier « pour rester près de la terre, des paysans », sans imaginer alors qu'elle exercerait cette profession en France. Chassée de cette école, sauvée in extrémis, elle s'enfuit au Burundi avec un de ses frères, pour avoir la possibilité ou la chance de continuer leurs études : « et surtout, les parents ne savaient comment le dire, il fallait au moins que quelques uns survivent, gardent la mémoire, que la famille, ailleurs, puisse continuer ». Comment imaginer le dilemme d'une famille qui doit choisir qui va partir et qui devra rester, qui va devoir « vivre au nom de tous »?
La déplacée, l'humiliée, la rejetée devient alors une exilée, une réfugiée, avec d'autres Rwandais, Tutsis et aussi Hutus modérés, « victimes de la même folie ethnique ». Elle parvient à exercer la profession d'assistante sociale pour des projets de l'UNICEF : elle épouse un français avec qui elle a deux enfants. Sa vie se construit loin de « l'inguérissable blessure » du Rwanda, pays toujours interdit pour les Tutsis.
L'horreur du génocide de 1994 est indicible. La lecture du chapitre XIII est difficile ; on n'en sort pas indemne, mais on continue de lire ces passages insoutenables par respect pour ceux qui les ont vécus et parce que Mukasonga leur donne un « tombeau de papier » sur lequel nous devons nous recueillir. le pèlerinage final est un appel de ces morts sans sépulture, de ces cadavres abandonnés, de ces ossements dispersés, les trente-sept membres de la famille de Mukasonga et tous les autres, qui ne sont plus que des noms dans le souvenir, qu'une foule anonyme. le pèlerinage final est aussi une confrontation avec les assassins, qui ne se sont pas contentés d'écraser les inyenzi, les cafards, mais qui a pris plaisir à leur agonie ; ce plaisir immonde est au-delà de la capacité du pardon.

Lire ou relire ce livre à la lumière de la réouverture en novembre 2016 de l'enquête judiciaire sur l'attentat du 6 avril 1994 contre l'avion du président rwandais Habyarimana nous remet, plus de vingt après, face au génocide perpétré par les Hutus contre les Tutsis et nous pousse à nous interroger : deux ethnies différentes ou deux groupes, deux clans d'un même peuple ? Que dire des familles mixtes ? Quelle part de responsabilité des colonisateurs ?
Il ne faut pas perdre de vue que Hutus et Tutsis parlaient la même langue, avaient les mêmes pratiques religieuses et vivaient en harmonie quand les colonisateurs européens, allemands puis belges, sont arrivés au Rwanda à la fin du XIXème siècle. Les politiques coloniales ont alors tout fait pour diviser les différents groupes, exagérant les différences raciales (nez trop étroit, cheveux trop abondants, peau trop claire) et institutionnalisant les clivages…
L'homme est le pire ennemi de l'homme : quel terrible constat ! Comment donner du sens à cette horreur ? Comment continuer à vivre et à avancer dans une telle Histoire ? L'apaisement n'est possible que dans un retour aux origines, aux traditions orales d'avant « la parole d'oppression des missionnaires », au plus intime consigné dans le cahier d'écolier de Mukasonga, dans une forme de poésie et de merveilleux de l'ancienne Afrique, celle qui véhiculait une altérité vraie entre faune, flore et humanité.
Il faut lire Mukasonga.
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Dans Inyenzi ou les cafards , Mukasonga, née au Rwanda en 1956, montre comment elle et sa famille, comme tous les Tutsis, ont vécu dans la peur constante d'être assassinés par leurs compatriotes hutus. Elle est l'une des très rares survivantes de sa famille, après les massacres qui ont commencé dés 1959, et que, seul, dans le désert de lâcheté universelle, Bertand Russell a dénoncé comme étant les prémices d'un génocide,
quant à eux les organismes internationaux, les dirigeants des états et l'église catholique, ont su détourner pudiquement leurs âmes charitables... Les meurtres se sont intensifiés jusqu'en 1994, lorsque quelque 800 000 Tutsis ont effectivement été massacrés dans une "solution finale" dont les rafles et les meurtres - à la machette - ressemblaient par leur méticulosité systématique aux arrestations massives, aux camps d'extermination et au gaz. chambres utilisées par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Comme dans l'Allemagne nazie, les Hutus ont méthodiquement planifié et exécuté une extermination. Considérés comme des Inyenzi (cafards) par les Hutus politiquement dominants, les Tutsis ont d'abord été persécutés lors d'un pogrom qui a eu lieu le jour de la Toussaint 1959. « La machinerie du génocide avait été mise en branle », écrit Mukasonga . "Ça ne s'arrêterait jamais." Bien que l'auteur n'ait que trois ans à l'époque, les images de cette journée continuent de la hanter en France, où elle vit depuis 1992 :
“Tout à coup nous vîmes partout des panaches de fumée qui montaient des pentes du mont Makwaza, de la vallée de la Rususa, où la mère de Ruvebana, Suzanne, qui était comme une grand-mère pour moi, avait une maison. Et puis nous avons entendu des bruits, des cris, un bourdonnement comme un essaim d'abeilles monstrueuses, un grognement emplissant l'air. J'entends encore ce grognement aujourd'hui, comme une menace gonflée derrière moi. Parfois j'entends ce grognement en France, dans la rue ; Je n'ose pas me retourner, je marche plus vite, n'est-ce pas ce même rugissement qui me suit toujours ?”
N'habitant plus au Rwanda en 1994, Mukasonga a échappé au génocide. dans laquelle trente-sept membres de sa famille ont péri, y compris ses parents, presque tous ses frères et soeurs et leurs nombreux descendants. Le livre leur est dédié ainsi qu'aux « quelques-uns qui ont le chagrin de survivre ». À la fin du livre, elle évoque certains de ceux qui ont miraculeusement échappé aux machettes, par pur hasard. Inyenzi ou les Cafards revient surtout sur les années de formation de l'auteur, à commencer par un exil forcé de sa ville natale, dans la province de Gikongoro près d'une forêt tropicale d'altitude, vers un lieu-dit Nyamata, dans une région insalubre, le Bugesera. « Pour chaque Rwandais », écrit Mukasonga, « il y avait quelque chose de sinistre dans ce nom. C'était une savane presque inhabitée, abritant de gros animaux sauvages, infestés de mouches tsé-tsé. Mukasonga décrit graphiquement la vie difficile là-bas, mais ce ne sera pas son dernier exil forcé, sans parler des évasions ultérieures, de l'autre côté de la frontière vers le Burundi, de la capture et de la mort imminente au Rwanda.
Dès le début de ce premier exil, la scolarisation pose problème. Mukasonga évoque les obstacles quasi insurmontables qui empêchent les enfants tutsis d'aller à l'école. Il n'y a en effet aucune école dans ce pays de brousse abandonné où les adultes doivent défricher, construire des huttes et creuser des latrines. Enfin, certains missionnaires installent des salles de classe sous les arbres. A douze ans, Mukasonga a accepté l'idée qu'elle sera toujours paysanne. « Dans mon pagne déchiré , se souvient-elle, un foulard crasseux noué autour de la tête, je binais la terre. Je ferais ça toute ma vie, en supposant que les Hutus me laissent vivre.” Puis la jeune fille remporte un « succès inespéré » au « fameux et redoutable examen national ». L'examen détermine les quelques privilégiés qui seront admis à l'école secondaire. "Le défi", écrit l'auteur, "était encore plus de taille pour les Tutsis, car les quotas ethniques mis en place par le régime hutu ne leur permettaient pas plus de dix pour cent des admissions". Mais la jeune fille réussit brillamment l'examen et est admise au Lycée Notre Dame de Cîteaux, le meilleur lycée du pays. C”est l'éducation qui va la sauver, tout comme son frère aîné André, qui devient médecin.
Mukasonga raconte les détails de son enfance, de son adolescence et de sa jeunesse dans une prose précise et convaincante qui met l'accent sur la souffrance des autres, tant dans sa famille que parmi ses voisins tutsis. C'est un récit poignant dans lequel l'écrivaine se concentre sur des faits révélateurs et relate des expériences personnelles instructives, tout en révélant sobrement ses propres émotions lorsque, par exemple, elle voit ses parents pour la dernière fois, en mai 1986, alors qu'elle est en voyage avec son mari français et leurs deux enfants. Elle possède désormais un passeport français. Une grande fête a lieu, mais le lendemain sa mère lui dit discrètement qu'il vaudrait mieux qu'ils partent. « Notre présence était une menace pour mes parents, précise-t-elle, et pour toute la famille. La dernière image de sa mère est une "forme légère" dans un pagne, "une petite silhouette qui disparaît au détour de la route."
Un livre important, très important. On en sait plus , grâce à Jean Hatzfeld, qui a écrit des livres essentiels sur le génocide de 1994, mais Mukasonga apporte un témoignage sur la vie au Rwanda, la haine envers les tutsis, les atrocités, les humiliations pendant les trois décennies qui ont précédé les crimes de 1994,
crimes commis sous les yeux des casques bleus, et des dirigeants humanistes des belles démocraties occidentales...
qui continuent de regarder...

Lien : http://holophernes.over-blog..
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Les cafards doivent être éradiqués, c'est à ce titre que les tutsi furent massacrés.
Inyenzi ou les cafards est le premier titre écrit par Scholastique Mukasonga. C'est un livre témoignage, hommage à ses morts, 37 membres de sa famille (père, mère, frère, soeurs, beaux-frères, belle-soeur, neveux et nièces) ayant été massacrés en 1994 au Rwanda, pour le seul motif qu'ils étaient tutsi dans un pays dominé par les hutu. Ils avaient une volonté d'éradication systématique des tutsi, au même titre que les cafards.

Enfant, adolescente, jeune femme, Scholastique Mukasonga a toujours connu les suspicions, la fuite et la crainte pour des raisons ethniques. Jusqu'à sa fuite au Burundi avec son frère, laissant le reste de sa famille sur place. Son père voulait que ses enfants s'en sortent par le haut, par les études, c'est pourquoi son frère et elle vont alternativement poursuivre leurs études, et partir à l'étranger. Son frère au Sénégal, et elle, en France, en suivant son mari rencontré au Burundi.

Le massacre de sa famille, elle le vit dans la terreur, à distance, depuis la France, et il lui a fallut dix ans pour avoir la force de revenir sur les lieux du drame avec son mari et ses deux fils.

Alors pour ne pas que les morts sans sépulture tombent dans l'oubli, elle écrit, mémoire de sa famille comme le souhaitaient ses parents. Elle a été choisie pour survivre.

Ce livre est un témoignage bouleversant, qui mêle le regard de l'adulte,( le temps de l'écriture), et le vécu de l'enfance (le temps de la narration), avec une opinion avisée sur ce qui s'est passé dans son pays. Ce tableau du Rwanda de la fin des années 1950 au massacre de 1994 dresse en négatif l'impact de la politique coloniale belge, et le rôle, ou plutôt le non-rôle des institutions internationales (l'ONU en particulier) pendant ce génocide.
A lire, à faire lire, pour ne pas que cela se reproduise.

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Citations et extraits (26) Voir plus Ajouter une citation
Toutes les nuits, mon sommeil est traversé du même cauchemar. On me poursuit, j'entends comme un vrombissement qui monte vers moi, une rumeur de plus en plus menaçante. Je ne me retourne pas. Ce n'est pas la peine. Je sais qui me poursuit... Je sais qu'ils ont des machettes. Je ne sais comment, sans me retourner, je sais qu'ils ont des machettes...Parfois aussi, il y a mes camarades de classe. J'entends leurs cris quand elles tombent. Quand elles...A présent, je suis seule à courir, je sais que je vais tomber, qu'on va me piétiner, je ne veux pas sentir le froid de la lame sur mon coup, je...
Je me réveille. Je suis en France. La maison est silencieuse. Mes enfants dorment dans leur chambre.
(incipit)
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On s’est installé dans une maison abandonnée, celle de Mbayiha, un homme jeune et vigoureux qui avait réussi à défricher une grande parcelle. Mon père déclara qu’elle conviendrait pour la famille. Il planta son bâton. À Gitagata. C’est là qu’il a passé tout le reste de sa vie. C’est là qu’on l’a tué avec ma mère. Maintenant, il n’y a plus rien. Les tueurs se sont acharnés sur la maison jusqu’à en effacer la moindre trace. La brousse a tout recouvert. C’est comme si nous n’avions jamais existé. Et cependant, ma famille a vécu là. Dans l’humiliation, la peur de chaque jour, dans l’attente de ce qui allait survenir et que nous ne savions pas nommer : le génocide. Et je suis la seule à en détenir la mémoire. C’est pour cela que j’écris ces lignes.

[…]


Ma mère cultivait avec soin, il faudrait dire avec piété, les plantes anciennes. […] Elle passait parfois un après-midi entier sur la petite parcelle réservée aux plantes en voie de disparition. C’était pour elle comme les survivants d’un temps plus heureux auprès desquels, semblait-il, elle puisait une énergie nouvelle. Elle les cultivait non pas pour la consommation quotidienne mais en témoignage de ce qui était menacé de disparaître et qui, effectivement, dans le cataclysme du génocide a disparu.

[…]

Les Tutsis du Nyamata attendaient l’holocauste. Comment auraient-ils pu y échapper ? […] Une satisfaction morbide me traversa l’esprit : à Nyamata, depuis si longtemps, nous savions ! Mais comment aurais-je pu imaginer l’horreur absolue dans laquelle allait être plongé le Rwanda : un peuple tout entier se livrant aux pires des crimes sur les vieillards, les femmes, les enfants, les bébés, avec une cruauté, une férocité si inhumaines qu’elles laissent aujourd’hui les assassins sans remords.
Je n’étais pas parmi les miens quand on les découpait à la machette. Comment ai-je pu continuer à vivre pendant les jours de leur mort ? Survivre ! C’était, il est vrai, la mission que nous avaient confié les parents à André et à moi. Nous devions survivre et je savais à présent ce que signifiait la douleur de survivre. […] J’avais en charge la mémoire de tous ces morts : ils m’accompagneraient jusqu’à ma propre mort.
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Ailleurs, dans beaucoup d'églises, les tueurs ont brisé les statues de la Vierge. On lui avait donné, estimaient-ils, le visage d'une Tutsi. Ils ne supportaient pas son petit nez trop droit.
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Le bâton du maître ne connaissait aucune excuse !
Il y avait pourtant une excuse qui était admise aussi bien par l’instituteur que par les parents : la rencontre des éléphants. […]
Les éléphants n’étaient pourtant pas le plus grand danger que les écoliers pouvaient rencontrer sur la route de Nyamata. Il y avait aussi la cruauté des hommes… Mais de cela je parlerai plus tard.

[…]

Je rêvais parfois l’impossible : avoir un livre pour moi toute seule.

[…]

Hélas ! Le rivage du lac, qui était comme le jardin de nos jeux innocents, devint bientôt le lieu de tous les cauchemars.

[…]

Les militaires exigeaient que, dans chaque maison, soit accroché le portrait du président Kayibanda. Les missionnaires veillèrent à ce que soit placée à ses côtés l’image de Marie. Nous vivions sous les portraits jumeaux du président qui nous avait voués à l’extermination et de Marie qui nous attendait au ciel.
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Oui, nous étions prêts à accepter la mort, mais pas celle qui nous a été donnée. Nous étions des Inyenzi, il n’y avait qu’à nous écraser comme des cafards, d’un coup. Mais on a pris plaisir à notre agonie. On l’a prolongée par d’insoutenables supplices, pour le plaisir. On a pris plaisir à découper vivantes les victimes, à éventrer les femmes, à arracher le fœtus. Et ce plaisir, il m’est impossible de le pardonner, il est toujours devant moi comme un ricanement immonde.
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Vidéo de Scholastique Mukasonga
Ce dimanche 7 avril 2024 marque les 30 ans du dernier génocide du XXe siècle, celui des Tutsi au Rwanda. le pays a-t-il achevé sa reconstruction après l'horreur ? Comment se passe la cohabitation entre les victimes et leurs bourreaux, en grande partie sortis de prison depuis quelques années ?
Pour en parler et analyser la situation, Guillaume Erner reçoit : Hélène Dumas, historienne, chargée de recherches au CNRS au Centre d'études sociologiques et politiques Raymond Aron. Scholastique Mukasonga, écrivaine rwandaise. Dominique Célis, écrivaine belgo-rwandaise.
Visuel de la vignette : Alexis Huguet / AFP
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