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EAN : 9782070756711
700 pages
Gallimard (19/10/1999)
4.17/5   32 notes
Résumé :
Et si le XIXe siècle était la matrice de notre modernité ?

En exergue, Muray cite une phrase de Flaubert qui résume assez bien sa thèse : « La Magie croit aux transformations immédiates par la vertu des formules, exactement comme le Socialisme ».

C’est au XIXe s que se forme le socialoccultisme, ce mélange détonnant et inouï de socialisme et d’occultisme, et c’est le XXe s qui fait un triomphe éternel à cette idéologie, comme lors de l... >Voir plus
Critiques, Analyses et Avis (8) Voir plus Ajouter une critique

Le XIXème à travers les âges

Philippe Muray

(1984)

Philippe Muray entreprend l'écriture de ce livre monumental pour lutter contre « le sommeil de l'esprit critique » de son époque. Il s'agit de mesurer les liens tissés entre le socialisme et l'occultisme à travers les oeuvres littéraires et philosophiques du XIXème voire du XXème siècle donc de la modernité c'est –à-dire le «progrès » et le « positivisme ».

Muray place les origines de cette modernité en 1786, date à laquelle le cimetière des Saints-Innocents , devenu lieu de débauche, situé au coeur de Paris, est rasé par « l'esprit des Lumières », au nom de l'hygiène et pour préserver les petits enfants des images de la corruption (des corps vivants comme de celle des corps morts). Ce cimetière est transféré dans les Catacombes. C'est un spectacle particulier que tous ces morceaux de cadavres déversés dans une ancienne carrière de pierres calcaires. Ces visions de cadavres rappellent (ou se superposent avec) les scènes des romans noirs qui sont à la mode à ce moment-là (Horace Walpole et Ann Radcliffe). La conception de la mort chez les chrétiens n'est scandaleuse pour les modernes que par le fait que la mort pour eux est temporaire et en attente de la résurrection des corps et que par conséquent, elle ne réalise pas l'objectif d'unification de tous les êtres dans une même destinée. Elle n'est pas un moment que l'on respecte. Pour les catholiques, la mort n'est pas égalitaire. Les catacombes vont donc marquer le début de la fin du christianisme.

C'est à cette même époque, d'ailleurs, que sont inventés les musées, « cimetières à oeuvres d'art ».

• le dogme de la résurrection des morts des chrétiens étant jeté aux orties, les « modernes » aux idées sociales vont se précipiter vers une religion de la mort éternelle et des morts qui interpellent les vivants. C'est la fascination de l'époque pour les tables tournantes. « Peu à peu le catholicisme [est…] progressivement expulsé au profit d'une religion démocratique, instinctivement humanitaire ». La religion vraie des temps modernes est celle de « l'Harmonie totale ». le mort est désormais survalorisé, au point que l'on se met à détester l'ancienne manière d'ensevelir les défunts et que l'on décide de redonner une « virginité » aux cadavres, grâce au feu purificateur de l'incinération. On le préserve ainsi des vers et de la putréfaction.

• Au XIXème siècle, on invente le concept d'Histoire c'est-à-dire « l'étude exploratrice du passé pour comprendre l'avenir ». C'est une invention géniale qui permet de faire croire à une cohérence linéaire. On commence aussi à considérer que les masses ont toujours raison, que « le peuple ne saurait errer, [qu'] il a l'instinct, l'intelligence animale »…. Toute cette philosophie, issue de l'Illuminisme, mènera inexorablement au marxisme. le siècle se passionne pour les commémorations d'événements dont on entretient la nostalgie.

• L'illuminisme considère qu'à l'origine de tout est l'unité, que « les êtres sont plus ou moins parents dans les racines sombres des temps ». Parmi les Illuministes, on trouve Swedenborg qui influence Fourier, Rétif de la Bretonne, Bonneville, Eckartshausen... Cette philosophie a une influence considérable sur les écrivains du XIXème siècle. Soudain, on décrète que tout ce qui est vivant est cousin. Hugo écrit « bête, caillou, homme, buisson, tout vit au même titre. » Quant à Nerval, on lui doit les vers suivants :

« Respecte dans la bête un esprit agissant ;

Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;

Un mystère d'amour dans le métal repose ».

C'est donc dans la métempsychose que les valeurs socialistes prennent leur source. On en finit par conséquent définitivement avec la séparation des espèces propre au christianisme.

• L'époque (le philosophe Auguste Comte) souhaite d'ailleurs que l'église revienne à l'authenticité des débuts du christianisme « plus pauvre, plus naturel, socialiste comme l'étaient ainsi que chacun le sait, les premières communautés chrétiennes. Il est un des premiers à s'intéresser aux discours des morts et à prétendre qu'il n'y a « plus de séparation morts vivants ». Par conséquent, la nouvelle religion, celle de l'Humanité va être d'abord « une religion des ancêtres ». Pour lui, il n'y a « pas de coupure entre le positivisme scientifique » et « la religion positiviste ».

• Autre scandale qui éloigne le XIXème du catholicisme: l'église a commis l'erreur, sous Pie IX, de définir deux dogmes qui choquent : l'Immaculée conception et l'infaillibilité du pape en 1870. Avant Pie IX, Grégoire XVI avait déjà commis une première « gaffe » qui était taxée d' « indifférentisme » et qui consistait à prétendre que chaque individu était maitre de son salut et qu'il pouvait l'obtenir de la manière qui lui convenait le mieux.

• A partir de là, tout ce qui est chrétien ou catholique est rejeté, critiqué, moqué par le siècle.

• En revanche, dans cette nouvelle religion qui s'insinue, l'occulte surgit. C'est l'idée que se cache quelque chose qui aurait été connu et qui serait à retrouver pour donner du sens à sa vie. Ce quelque chose qui se cache serait une sorte de « paradis des idées » perdu. Au fond, l'idée récurrente est que toutes les religions ne font qu'une. On recherche une religion « sans obstacles », sans « sélection », sans « hiérarchie », sans « jugement de valeur ». La Bible est partout : « on ne cherche pas à la supprimer, plutôt à la découper, la corriger, l'harmoniser »

• Partout se faufile l'obsession de la justice et de l'égalité. Léon Denis, disciple d'Allan Kardec écrit : « ou les âmes à leur naissance sont égales, ou elles sont inégales, cela n'est pas douteux. Si elles sont égales, pourquoi ces aptitudes si diverses ? Si elles sont inégales, c'est que Dieu les a créées ainsi, mais alors pourquoi cette supériorité innée accordée à quelques-uns ? Cette partialité est-elle conforme à l'égal d'amour qu'il porte à toutes ses créatures ? Admettons au contraire une succession d'existences antérieures progressives et tout est expliqué »….La métempsychose est l'évidence. Papus d'ailleurs dit : « Sans la notion de réincarnation, la vie sociale est une iniquité ».

• Au XIXème, « le socialisme rencontre le juif spectre errant comme un scandale à liquider. » le juif incarne l' « argent mobile ». D'ailleurs Marx écrit : « l'époque doit s'émanciper du judaïsme, c'est-à-dire du trafic et de l'argent ». Dans cette optique, Muray considère que le nazisme a été « un marxisme non perverti ».

• La question de la place de la femme et de l'enfant est aussi au coeur du XIXème siècle. Ainsi, en 1874, Hugo prophétise : « L'homme a été le problème du XVIIIème siècle ; la femme est le problème du XIXème. Et qui dit la femme, dit l'enfant c'est-à-dire l'avenir… ». Nerval d'ailleurs « croyait comme presque tout le monde que les femmes détenaient le secret des premiers mysticismes instinctifs, les premiers druidismes sauvages, les chamanismes pétrifiants ».

• La littérature explore ces nouvelles croyances (Michelet, Renan, Hugo, Balzac, Zola, Sand, Nerval) : les « écrivains font entrer le monde dans l'histoire des idées religieuses. Et moins le monde se dit religieux et plus les écrivains sont nécessaires. Et plus les sociétés donnent l'impression de balancer leurs cultes et leurs dieux et plus les écrivains insistent sur la piété autour d'eux qui ne cesse de croître et d'embellir […] c'est par eux qu'on voit se succéder les figures du sacré moderne ». Muray reproche aux écrivains et en particulier à Victor Hugo, d'avoir « socialocculté » Shakespeare et aux critiques et commentateurs d'avoir « marxisé » Balzac, ce dont s'indignait déjà Baudelaire en son temps. En revanche, Muray met Flaubert à part « L'Education Sentimentale n'est peut-être rien d'autre que la plus formidable mise à plat jamais tentée des romans nécromans. Leur dévalorisation par le génie banalisateur de Flaubert ». Remarque originale aussi sur le fait que Flaubert aurait saisi le lien « l'homogénéité des guéridons et des barricades, ou leur surgissement synoptique » .Il est ici question des barricades de la commune, évidement.

• En outre, ce siècle cherche à abolir le mal, à domestiquer Satan pour le transformer en repenti à qui l'on peut pardonner et que l'on peut rééduquer. Muray s'interroge sur ce que l'on cherche à éliminer en éliminant Satan « Pas Satan bien sûr, mais tout ce qu'on a groupé longtemps sous ce mot-là. L'hybride, l'innommable, l'étranger, le copulant, les incubes, les succubes, l'inquiétant soupçon que l'on pourrait jouir, c'est-à-dire prendre du plaisir avec autre chose que les fils et les filles des hommes… »

• Par opposition à toutes ces thèses, Murray choisit Baudelaire, sans qui il n'aurait sans doute pas écrit ce livre. Baudelaire, en effet est du côté de l'illégitimité, de « l'enfer, l'éternité des peines, le péché aux origines. La pure doctrine catholique » contre les élucubrations sociales-occultes. Et pour Baudelaire, il n'y a pas d'unité, bien au contraire : du séparé. En effet « La crudité scandaleuse des Fleurs du Mal affirme qu'il ne peut y avoir de plaisir qu'à travers le rappel permanent, rythmé, rimé, verbalisé de ce principe de division ». Baudelaire a tout critiqué de ses contemporains : leur panthéisme, leur fascination pour la science et le progrès social, leur idéalisme égalitaire, leur rejet du péché originel, « leur culte de la Nature, leur amour du corps, de la Femme, de «l'Enfant, de la jeune Fille ». Il hait tout ce qu'aujourd'hui on qualifierait de bisounourserie et cela réjouit Muray qui choisit son camp du côté de Baudelaire, l'aphasique qui à la fin de sa vie « jette sa langue aux chiens » écoeuré par Paris, devenu son enfer.

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« Occultisme comme autre nom du socialisme ? Socialisme comme anticipation du rêve que nourrissent les occultistes ? »

La dixneuviémité du 19e siècle ne concerne pas uniquement le 19e même si elle y trouve sa pleine expansion. La dixneuviémité, c'est le caractère d'un temps « qui n'est que le rêve universel de l'Histoire », « le rêve qu'il y ait enfin une Histoire ». « le 19e siècle n'a pas d'âge, il est aussi vieux que ce rêve. de l'Egypte à aujourd'hui. Avec cette différence tout de même qu'au 19e proprement dit les rêves enfin se concrétisent. On rassemble, on réunit. Satan est réconcilié, les damnés secouent leurs chaînes, les esprits vont se mettre à table, la fête va commencer. »

Les rêves se concrétisent au 19e sous l'action conjuguée des suites des révolutions qui renversent la hiérarchie sociale, et de la perte d'autorité de l'Eglise – l'évanescence référentielle permet la rêverie. L'Église semble d'ailleurs commencer à jouer, à partir de ce moment-là, « une sorte de rôle analytique étrange », poussée vers le vide et le silence. Jusqu'alors, l'Eglise avait toujours endossé la lourde responsabilité de se faire garante de la castration symbolique. La religion, par son pragmatisme, diffère en cela des spiritualités, et quelques siècles plus tard, elle s'avèrera plus pragmatique même que la science. La religion sait reconnaître la jouissance jusque dans les recoins cachés de leur âme que les hommes ignorent. Elle sait reconnaître la pire des jouissances, celle qui se trompe sur son objet. Ainsi n'en va-t-il que partiellement de la jouissance sexuelle, qui après tout se lasse plus vite de son objet puisqu'elle peut le saisir, mais ainsi n'en va-t-il pas de la jouissance spirite que l'Église condamne fermement : interdiction de faire parler les vivants et les morts, interdiction catégorique de prétendre communiquer avec l'au-delà, interdiction de se faire colporteur des ragots de l'outre-tombe. Mais le dixneuviémiste souhaite que l'invisible lui dise quelque chose. Il le souhaite d'autant plus au dix-neuvième siècle que l'évanescence référentielle laisse chacun un peu désarçonné, un peu creux, un peu vaseux – que naît ainsi l'idée de se raccrocher à un autre monde, mais un autre monde qui soit accessible, démocratie oblige. Assez des élus qui entendent la parole divine, tout le monde veut avoir le droit à son moment occulte. C'est ça, le socialisme : le divin mis à la portée des caniches. le divin banalisé, et non le quotidien divinisé.

Au dix-neuvième siècle, le dixneuviémisme de tous les temps pense pouvoir se réaliser en vertu des progrès réalisés dans les domaines scientifique, technologique, industriel, récipiendaires des espoirs d'anéantissement heureux. le progrès nous montre la voie. Les rêves peuvent devenir réalité. Rien de pire qu'un rêve devenant réalité car, que reste-t-il une fois le rêve réalisé, le rêve chu, le rêve contredit par les lois de la gravité ? L'humanité ne le savait pas, avant que de réaliser ses rêves, avant que de s'avancer brutalement dans le Réel. Quel est le rêve de l'humanité dixneuviémiste ? La réalisation matérielle de l'Unité sur terre, l'égalité de tous dans la jouissance. La croyance en une vie paradisiaque après la mort n'existe peut-être plus, mais existe la croyance que l'homme lèguera à ses descendants des conditions de vie plus heureuses, socialistes peut-être, même, qui sait ? Voilà l'occulto-socialisme. Tous les dix-neuvième siècles de tous les temps se sont préparés sévèrement pour son avènement véritable. L'histoire de la littérature dixneuviémiste comme vous ne l'avez jamais vue… Hugo et ses tables tournantes qui ressuscite Shakespeare et des morts insuffisamment socialo-occultes de leur vivant… à rénover depuis la tombe ! le positivisme d'Auguste Comte ou le rêve d'un homme qui n'a jamais mieux forniqué avec sa vierge Clotilde que depuis le jour de sa mort... Jules Michelet et la vénération des crottes de sa jeune épouse comme compensation au manque de générosité sexuelle de cette dernière… Zola qui, après ses Rougon-Macquart, en remet une couche avec ses évangiles, ceux-ci semblant avoir inspiré quelques aveux de Hitler à Rauschning… Blavatski et ses caves putrides… George Sand et ses rêves de guérisseuse en appelant au dieu des mères et des amants (comme si ça pouvait être le même)…

Nous ne pouvons pas évoquer la dixneuviémité sans parler de ceux qui ont su démasquer sa supercherie alors qu'ils en subissaient l'ardente propagande. Baudelaire : anti-dixneuviémité officiel. Flaubert : obsessionnel de la déconstruction dixneuviémiste par l'absurde. Balzac et Claudel : réhabilitation de la figure du père et de l'éternel retour. Ils nous prouvent que vivre dans le délire n'excuse pas de l'aveuglement.

Le dix-neuvième siècle, puisqu'il est de tous temps, tendance antiréaliste idéaliste fichée en plein coeur de l'homme, se poursuit évidemment au vingtième siècle. le vingtième siècle a démarré en fanfare, obsédé par l'idée du progrès, de la fusion heureuse des âmes des vivants et des morts ici-bas, de la réhabilitation de Satan devenu sauveur et de l'élimination de tout ce qui sentait trop fort le dogme catholique arriéré et sa diabolique image du père. Conséquences : au vingtième siècle, encouragé par l'esprit dixneuviémiste de tous les temps, aidé en cela par les moyens techniques mis à sa disposition, la transgression est devenue sinon autorisée, du moins imposée, au nom d'indicateurs symboliques pervertis : après les catastrophes ontologiques du vingtième siècle, le monde ne pouvait plus que se reconstruire en déniant et ridiculisant totalement les références de l'autorité faisant noeud des discours. Ainsi donc, l'occulto-socialisme promettant joie immanente et liens renforcés n'aboutit qu'à son cauchemar : désenchantement permanent, insularisme référentiel. Des conséquences tellement antinomiques aux présupposés occulto-socialistes que l'idéologie occulto trouve d'autres responsables : l'Église, toujours, même si elle est morte, l'homme blanc non-pédé, l'ouvrier xénophobe et alcoolique, la droite très extrême, etc. Ainsi, l'occulto-socialisme se régénère-t-il de siècle en siècle, inconscient car incapable de constater qu'il s'est réalisé, qu'il se réalise toujours mais qu'il ne le sait pas, prenant toujours ses effets pour les causes regrettables d'autres épiphénomènes, ne lâchant rien sur son effroyable idéalisme haineux de la conne réalité. Qu'est-ce que l'occulto-socialisme de notre siècle ?

« Si on n'est pas capable de s'apercevoir que le phénomène s'est transféré, qu'il est passé directement du mystère ombreux d'autrefois, des obscurités et chuchotis, aux éclairages à pic des laboratoires, aux rituels techniques médicaux et aux chambres froides de la génétique. Bien sûr, nous savons que la science fait reculer sans cesse la mort. Mais ce qui est étrange c'est qu'en même temps à travers ce progrès technologique ouvrant des perspectives à l'infini, au milieu des soins désormais obsessionnels qui entourent les naissances des petits d'hommes, ce sont de nouveaux types de nécromance ou de mini-rituels funéraires sophistiqués qui font leur réapparition. Sperme des morts entreposé dans des éprouvettes. Foetus congelés comme des petites momies futuristes attendant l'utérus de remplacement qui les accueillera peut-être. Clonages permettant d'envisager en principe que dans un avenir proche le thème du double, c'est-à-dire du mort tutélaire, ne sera plus un mythe ni un simple signe, un tremblement de votre psychisme. »

Le socialo-occultisme de tous les siècles rêve de l'abolition de la différence et donc du désir qui va toujours quand même se loger ailleurs, c'est-à-dire dans les tombes, c'est-à-dire dans l'avenir, donc dans la rêverie, l'abstrait, le virtuel, l'imaginaire, la négation de l'autre réel en chair et en os qui nous barre toujours plus ou moins le chemin vers le rien. Pensée positive : cessez de fréquenter les pessimistes, les cyniques et les dépressifs qui empêchent votre Réalisation. La négativité est le remède au dixneuviémisme, mais personne n'en veut. L'optimisme inconséquent de l'homme est peut-être l'autre nom du péché originel. Philippe Muray s'emploiera à faire oeuvre de négativité tout au long de son existence pour que de tous les lieux les plus insoupçonnés de son activité, le sourire sardonique du péché originel soit révélé.


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Une petite merveille. Il y a du génie dans ces lignes. On regrettera cependant certains passages assez longuets. La pensée de Muray n'est pas linéaire et c'est très bien comme cela. En fin de compte, pour Muray, nous sommes dans un éternel retour du XIXe siècle. Nous incarnons tous des petits papes en puissance, voulant créer notre propre spiritualité en nous enorgueillissant de rendre plus belle l'Humanité - mais pas l'humain.Bien sûr, pour cela, il a fallu détruire l'ancien régime et ses aristocrates, s'acharner sur les juifs et leurs élitismes, et tenter de faire mourir une bonne fois pour toute le catholicisme et ses prêtres afin de faire triompher cet idéal... Il s'agit clairement de tout égaliser (socialiser!) afin de créer une sorte d'harmonie, de syncrétisme, de progrès pour un futur plein de bonheurs. Bien sûr, tout cela n'est qu'un écran de fumée. Écran repéré par certain esprits réellement libre, comme Baudelaire. Une prestidigitation. Voilà ce qu'est le XIXe siècle. Voilà ce que nous sommes devenus. Des morts qui dansent autour d'un idéal vide que nous appelons Modernisme. Un livre à lire et à relire, ne serais ce que pour les descriptions féroces de certains personnages comme Auguste Comte en fin de vie, Victor Hugo et ses fantomes, Baudelaire et Saint-Loup de Namur...

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Le socialisme et le spiritisme ne sont que les deux faces d'une même médaille.

Réunis, ils constituent l'idéologie globale du XIXeme siècle, la dernière idéologie possible, l'horizon indépassable de la pensée.

Telles sont (très mal résumées);les thèses de cet essai brillant, paradoxal et provocant que Philippe Muray publia en 1984 (et non 1999, qui n'est que la date de la réédition).

Pour bien le comprendre souvenez-vous de ces années -la. Les chars du plus grand empire de tous les temps stationnent en Bohême, à deux étapes de la frontière française, pour reprendre la formule du Général de Gaulle. Il guerroie en Afghanistan, le tombeau des empires, mais cela il ne le sait pas encore (d'autres l'apprendront par la suite). Mais il n'a cessé de marquer des points dans le monde. En France, Georges Marchais attend de devenir la proconsul de l'Empire. D'autant que la France est gouvernée par le Grand Illusionniste, qui a inauguré son règne en semant des roses au Panthéon, en attendant d'enterrer le socialisme et la classe ouvrière. Mais cela, on ne le savait pas. A l'Est, les vieillards qui président au Socialisme Réel meurent les uns après les autres. On célèbre leurs grandioses obsèques sur la Place Rouge devant les hiérarques survivants dans leurs gros pardessus.

Et Philippe Muray dévoile les profondes accointances entre le culte de la mort et celui des lendemains qui chantent.

Alors ? le socialisme n'a pas triomphé ? Certes. Autre chose l'a remplacé, qui n'est pas nécessairement meilleur. En France, Billancourt est tellement désespéré ( pour reprendre la formule de Sartre) qu'il en est mort. Et un des thuriféraires du nouveau paradigme le proclamera la fin de l'histoire. Il ne le sera même pas.

Mais..Muray disait bien qu'après le socialo -spiritisme, il n'y aurait rien d'autre,Pas d'idéologie de rechange. Rien que le Dernier Homme de Nietzsche dans son avatar d'Homo Festivus, auquel Muray a consacré ses dernières oeuvres. Et Festivus triomphe aujourd'hui. Nous le voyons aujourd'hui, proclamer sa résilience dans un héroïque mouvement de Menton:il "se fera un restau de moins". Un restau de moins ! le restau, graal indépassable de notre époque !

Et Muray triomphe. Il nous manque bien aujourd'hui pour nous parler de la Cancel Culture woke, dernier avatar du politiquement correct qu'il avait eu le temps de dénoncer.

Alors lisons Muray. Et nous lirons aussi une passionnante et originale histoire de la littérature du dix-neuvième siècle, pleine d'aperçus inattendus.

C'est peut-être le dernier de nos grands penseurs.

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A vrai dire, il faudrait prévoir une touche "à relire" pour certains ouvrages de Philippe Muray, comme celui-ci ou bien son Céline. La pensée y est tellement nouvelle et confondante, et méprise tellement les habitudes universitaires de la référence, de la bibliographie, de la discussion érudite ou seulement précautionneuse, qu'après la première lecture fascinée de ce livre, une seconde, attentive et calmée, devrait suivre, comme l'étude soigneuse d'une surprise.

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Citations et extraits (76) Voir plus Ajouter une citation
Le groupe, la communauté réclament une politique d'urgence, un programme de politique culturelle médicale. Faire sortir la maladie. Au besoin brutalement. Le christianisme n'en a jamais proposé tant. Rien ou presque, sinon la connaissance de cette "masse de boue qu'on pare d'un léger ornement, à cause de l'âme qui y demeure", comme chantait la voix de Bossuet du haut de la chaire, longtemps avant notre ère. La théologie ne promettait qu'une sorte de résurrection des corps à laquelle finalement on ne comprend pas grand-chose. On sait surtout ce qu'elle n'est pas et ça suffit amplement. Elle ne ressemble que de très loin à la seule résurrection que pourrait accepter le genre humain. L'intégrale, corps et organes avec les poils, l'estomac, les intestins. Ou alors l'autre, éthérée, transparente, ectoplasme, passe-muraille. Le boudin fécal ou les esprits. Le corps astral ou la pesanteur intestinale. Le périsprit ou le péristaltique. La substance intacte ou bien l'âme. Rien de ce que l'Eglise proposait. Savait-elle elle-même d'ailleurs ce qu'elle voulait? On en doute encore. On en a beaucoup discuté. Par exemple Origène, d'après ce que rapporte saint Jérome, disait qu'il y a une double erreur à ne pas commettre : celle des "amis de la chair" et celle des hérétiques. La première consiste à penser qu'on ressuscitera avec les mêmes os, la même chair, le même sang, un ventre insatiable et des oreilles, qu'on mangera et déféquera et qu'on aura des dents. La seconde est celle des hérétiques qui n'accordent le salut qu'à l'âme et qui pensent que "le Seigneur est ressuscité à la manière d'un fantôme"... C'est la conviction de Marcion, d'Apelle et de Valentin. Qui peuvent donc figurer parmi les saints patrons de l'espérance occulte. Ainsi que quelqu'un qui, dit encore saint Jérôme, porte un nom de fou puisqu'il s'appelle Mani. Ici l'illustre docteur se permet un jeu de mots superbe sur le nom de Mani rapproché de mania, folie. L'hérésie manichéenne ou monomanichéenne... Ou encore : la psychose manichéeno-dépressive... Ni fantôme ni vraiment organisme, dit le christianisme, et saint Jérome poursuit : dans chaque semence, Dieu "a inséré un certain "génie" qui contient les matière futures dans les principes de la moelle". Dans le "génie" des corps, subsistent les principes de résurrection. Car "on sème de la honte et il lèvera de la gloire, on sème de la faiblesse et il lèvera un corps spirituel", ainsi qu'il est dit dans I Co 15, 42-43. Il y aura transfiguration, mais sûrement pas répétition du même, qu'il soit opaque ou transparent.
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Le 11 mars 1862, les Goncourt visitent les Catacombes avec Flaubert et se plaignent dans leur Journal de ces "os si bien rangés, qu'ils rappellent les caves de Bercy. Il y a un ordre administratif qui ôte tout effet à cette exhibition. Il faudrait, pour la montre, des montagnes, des pêle-mêlées d'ossements et des rayons. Cela devrait montrer tout le long des voûtes immenses et se perdre en haut dans la nuit, ainsi que toutes ces têtes se perdent dans l'anonymat". Les Goncourt trouvent l'art officiel de leur époque trop mesquin. Des rayons? Des rangements? Mais justement, précisément! Naissance de l'art du grand magasin. Style grande surface et mort du petit commerce. Macchabées-design. Shopping-centers. Le Bon Marché des morts. Au Bonheur des Dames comme art de masses. Ce sont les masses de mort qui font l'Histoire, comme ne diront pas tout à fait les marxistes bientôt. Avec un côté déjà art conceptuel d'avant-garde en tant que la pratique artistique y est ouvertement absente. Et aussi bien sûr parce qu'il s'agit d'objets détournés de leur usage habituel (en l'occurrence leur valeur d'usage consistant à aller pourrir sous terre ou à s'envoler dans le feu, ou quelque chose de ce genre) pour devenir de simples représentations d'eux-mêmes. Ready-made. Bones... Hyper-ultime-réalisme de la fin des fins de tout. Architectures de l'utopie, masques nègres, magmas, placentas.
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"Représentez-vous un vaste portique circulaire, à jour. D'un pilastre à l'autre, autant d'arcades, et sous chacune est une urne qui contient les cendres. Au centre, une grande pyramide, qui fume au sommet et aux quatre coins. Immense appareil chimique, qui, sans dégoût, sans horreur, abrégeant le procédé de la nature, eût pris une nation entière, au besoin, et de l'état maladif, orageux, souillé, qu'on appelle la vie, l'eût transmise, par la flamme pure, à l'état paisible de repos définitif."
Sans dégoût, sans horreur, voilà. Sans jouissance inutile au-delà de ce plaisir que donne une réalité parfaite. Ni mal ni bien. Neutralité incinérante. Il faut entendre la précision friande de Michelet et sa délectation refroidie au moment où il revit cet épisode en l'écrivant. Où il sauve de l'oubli ce projet de chef-d'oeuvre révolutionnaire, cette mécanique chimique capable de consumer au besoin "une nation entière"... Le monument n'a pas été réalisé en 1793? Qu'aurait pensé Michelet apprenant que ce projet rejeté par les instances de la Terreur ne s'était nullement perdu et qu'on devait au contraire le retrouver amplifié et généralisé cent cinquante ans plus tard chez les spécialistes nazis de la transmutation de "nations entières" de l'état maladif de la vie à celui paisible du repos?
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Ronronnement de la répétition maniaque des vivants croyant avoir un droit au savoir illimité et devenant de plus en plus massivement et visiblement ignorants au fur et à mesure que leur religion d’auto-légitimité s’accroît et prolifère dans tous les sens. Poussés vers cette impasse d’eux-mêmes où leur orgueil va imploser, où leur absence viscérale de complexes va triompher. Où ils vont s’imaginer de plus en plus autorisés à tripoter n’importe quoi comme si ça leur appartenait. Où Bouvard et Pécuchet ne vont plus être deux mais mille et des centaines de milliers et des millions à se contempler, à se regarder, à s’aimer, à donner leur opinion sur tout ce qui passe, à souffrir aussi comme jamais dans leur éternel retour de radotage par lequel ils deviennent irrésistiblement semblables les uns aux autres tout en imaginant qu’ils cultivent des différences, qu’ils gèrent eux-mêmes leur apparence et contrôlent souverainement leur propre source… Je n’ai pas besoin d’en dire plus, il suffit d’ouvrir sa radio, d’allumer sa télévision. Le “génie” multiforme et complexe des médias n’a pas mis très longtemps à comprendre que l’avenir c’était ça : donner la parole aux auditeurs, ouvrir les canaux au public, accueillir les avis, poncifs et clichés, se pencher dessus gravement, les enregistrer, les archiver, les discuter comme s’il s’agissait à chaque fois d’une nouvelle vision bouleversante du monde, faire en somme de plus en plus comme si nous n’étions pas tous dupliqués désormais ou comme si Bouvard n’était pas le clone exact de Pécuchet et celui-ci l’ombre parfaitement copiée de son reflet…
Bouvard et Pécuchet ou la mortification obsédée de tous dans la tragédie contemporaine des dédoublements. La dépression, la crise, la terreur actuelle sur tous les fronts, l’angoisse dans les têtes, les diverses peurs modernes, post-modernes, post-post-modernes, n’ont pas d’autre origine que ce syncrétisme invisible, spontanément et innocemment planétaire, né dans la soufflerie gigantesque du 19e et poussé jusqu’à nous, agrandi, répandu, diffusé, pulvérisé, en suspension dans notre air, persistant comme notre dernière croyance possible, la solution religieuse finale de l’ère de la fin…
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Mais voilà maintenant le retournement, le coup de bourse fumant du siècle. L’opération de spéculation géniale dans un marché encore hésitant soumis à des fluctuations confuses, des timidités d’un autre age. Brusquement le Juif errant, jusque-là socialistiquement et occultement mis en accusation, condensation de nos deux superphobies, l’occulte et la sociale, obstacle à notre passion de l’Harmonie qui n’est que la face maternellement souriante de notre pulsion de meurtre contre le dysharmonique et la dissonance, le Juif errant donc est renversé en positivité. Remis sur ses pieds. Convaincu de collaborer à ce qui doit le supprimer. Lui, son errance et son malheur, mais aussi sa religion, sa langue, ses livres et sa pensée si discordante… Dans ce coup de théâtre ou cette rafle enthousiaste, quelques femmes sont les premières à l’assaut. Des féministes de l’époque. A elles revient l’honneur de ramener l’errance à sa source naturelle, c’est-à-dire à la Nature elle-même qu’elles ne peuvent pas ne pas être. La Tribune des femmes en 1834 commente ainsi l’épopée de Quinet : Ahasvérus est à la fois le symbole du prolétaire et de la femme, “et il faut pour les racheter tous deux un nouveau messie, qui ne soit plus un messie mâle et tout spirituel”… Senta dans Le Vaisseau fantôme sauvant son Hollandais par sa fidélité ! Oreille de Wagner qui pointe. Plus de Juifs, c’est-à-dire plus d’individus, plus d’élus, plus d’exceptions, plus de particuliers. A la place évidemment des catégories, des groupes, des classes, des sexes. Retour des universaux victorieux ; ils avaient été vidés de toute réalité, crevés comme des bulles au 14e siècle par Guillaume d’Occam ; ils reviennent cinq siècles après pour prendre leur revanche. Triomphe des abstractions. Début de la dictature des ensembles. Toutes les religions ont la meme origine et nous sommes tous frères et sœurs. Le cri occulte et le cri social. Où on reconnaît aisément la source d’un conflit qui n’en finira jamais. Bonne volonté ou pas, le socialisme universaliste qui veut la libération générale rencontre nécessairement son impasse en butant contre les Juifs à qui il lui faut imposer de force cette libération. Comme il se trouve que des Juifs ont abandonné au socialisme quelques principes dont celui-ci s’est nourri et comme d’autre part le sionisme en s’inspirant du socialisme s’est débarrassé du programme universaliste de celui-ci, il est presque fatal que le socialisme soit amené à vouloir réduire le particularisme juif au nom de l’intérêt général. On connaît le déroulement du feuilleton jusqu’à nos jours : de la situation des Juifs dans l’Empire soviétique de la libération décapante intégrale, aux comparaisons élégantes avec la Wehrmacht qui sautent à l’esprit de tout un chacun actuellement dès qu’apparaît à l’horizon le premier soupçon de tourelle de char israélien…
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Vidéo de Philippe Muray
Guy METTAN, La Tyrannie du Bien, petit dictionnaire de la pensée incorrecte (20 €) a paru aux Éditions des Syrtes.
Le Bien est partout. Il nous poursuit de ses assiduités. Nous traque sans pitié. Projette ses métastases jusque dans les plus intimes replis de nos vies. Il gère, manage, planifie, assiste. Il légifère, confine, vaccine, condamne, bombarde, tue. D'empire, le Bien est devenu tyrannie.
Car la quête frénétique de la vertu est devenue une obsession universelle. Elle ne se limite pas aux cercles woke et aux ONG bien-pensantes. Elle est aussi pratiquée dans les salons feutrés des conseils d'administration, les bureaux open space des managers, les antichambres inclusives des ministères, les amphithéâtres aseptisés des universités et sur les réseaux sociaux qui se sont mis en tête de censurer les manifestations supposées du mal.
Cette tyrannie, il est urgent de la dénoncer. C'est ce que se propose ce guide, qui piétine avec jubilation les plates-bandes du prêt-à-penser économiquement, culturellement et politiquement correct.
Dans la veine caustique d'un Philippe Muray, il désarme les ressorts de la softlangue, ce nouveau langage qui s'emploie à emmieller le vocabulaire et à le noyer de néologismes à consonance anglaise pour mieux répandre ses méfaits.
Il en ressort un inventaire des idées reçues qui réjouira ceux qui n'en peuvent plus des postures et des impostures, des hypocrisies et des faux-semblants engendrés par cette recherche éperdue d'un Bien qui finit par faire beaucoup de mal...
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