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Critique de outofzebra


outofzebra
16 octobre 2014
Selon Frédéric Beigbeder, critique et romancier en vue,  l'autodérision est l'ingrédient indispensable d'une bonne autobiographie. On évite ainsi d'infliger au lecteur un examen de conscience pénible.
La force d'ouvrages tels que les « Confessions » de Rousseau, le « Candide » de Voltaire, ou encore « Mort à crédit » de Louis-Ferdinand Céline, tient de fait largement à la capacité d'autodérision de leurs auteurs (y compris Rousseau, bien qu'il soit plus réputé pour son style ou ses idées morales).
« Carnation » est le récit des illusions et désillusions sentimentales d'un jeune dessinateur, Xavier Mussat, demeurant à Angoulême après y avoir fait ses études, puis entamant une carrière dans le dessin-animé (sous la houlette de Michel Ocelot/Kirikou). Pas ou peu d'autodérision dans ce récit autobiographique, cependant l'auteur évite l'écueil de l'auto-complaisance. Il a le mérite de suggérer que la conjugaison amoureuse de deux âmes un peu paumées est sans issue autre que fatale ; et de rappeler aussi cette vieille analogie qui remonte à l'Antiquité, entre les amours humains et la prédation ou la chasse (indiquée par l'arc et les flèches d'Eros), en se représentant d'emblée, dès les premières pages de ce récit qui en compte 250, sous l'apparence d'un vautour. Le lecteur est ainsi incité à se poser la question : - Quelle sorte de prédateur sexuel suis-je ?, de façon utile en des temps où, pour le besoin de la consommation, les publicitaires martèlent et forgent du matin au soir une idée de la liberté comme la satisfaction de l'instinct ou de la passion, afin d'augmenter les recettes.
Cette figure du vautour, sur laquelle l'auteur aurait été mieux inspiré de se concentrer afin de lui donner une tournure plus poétique, est une figure baudelairienne particulièrement moderne. Contrairement au tigre ou au lion, le vautour humain, dévoreur de charognes et non de proies vives, peut plus facilement se bercer de l'illusion de l'amour ; en effet, il ne tue pas lui-même ses proies, mais se nourrit des restes. Les femmes, autour desquelles X. Mussat tourne, ont toutes eu le coeur brisé par quelque jeune fauve.
La patience dont fait preuve Xavier Mussat, doté d'un physique plutôt ingrat, à l'égard de jeunes femmes belles et désirables qui ne consentent que de guerre lasse à le laisser entrer dans leur lit, prouve à ses yeux qu'il les aime et ne se contente pas de les convoiter. X. Mussat se comporte comme un bon Samaritain du sexe. Mais les vautours ne font-ils pas que se délecter des restes laissés par les tigres ?
Cette peinture des moeurs de jeunes gens assez réfractaires à la société de consommation, tout en étant paradoxalement obsédés par des questions sentimentales, est psychologiquement ou sociologiquement intéressante alors que la société française se divise sur des questions d'ordre sentimental sur fond de manoeuvres politiciennes. Consciemment ou pas, X. Mussat illustre le propos du contempteur le plus radical de la culture moderne, Nietzsche, qui décrit celle-ci imprégnée de moraline judéo-chrétienne masochiste. L'expression de « bon samaritain du sexe » rend bien l'idée développée par ce philosophe ultra-conservateur d'un dieu passé dans les moeurs, complètement absorbé par la morale, à la fois invisible et omniprésent, la morale occidentale chrétienne s'avérant un facteur de mystification des relations sociales catastrophique. La place grandissante prise par la fiction ou l'onirisme dans l'art moderne trahit aussi cet excès de sentimentalisme religieux.
La connotation macabre du duo amoureux central que forment Xavier et Sylvia, jeune Briochine mi-allumeuse, mi-allumée, est renforcée par un dessin plutôt atone.
L'amour humain est tout aussi improbable que l'existence de dieu, et ces deux preuves sont liées. C'est là le point positif de « Carnation » et la morale qu'on peut en retirer. En détruisant les preuves de cet amour, qui prenait la forme d'un érotisme bizarrement altruiste, X. Mussat atteint une sorte d'athéisme amoureux, garant d'une plus grande indépendance vis-à-vis d'une société très largement régentée par le principe de « l'attrape-couillon ».
Lien : http://fanzine.hautetfort.co..
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