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EAN : 9782330153878
224 pages
Actes Sud (18/08/2021)
4.03/5   53 notes
Résumé :
L’épopée tragicomique d’Étienne Choulier et de Stefán Meinhof – soit la vie et l’œuvre de deux linguistes anachorètes guettant l’éclair de génie et se jalousant jusqu’à un duel funeste. Deux aventuriers modernes de la langue française, qui se font la promesse d’en révéler les trésors insoupçonnés, et d’offrir à la postérité de nouvelles théories du langage, aussi inattendues qu’inoubliables.
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Critiques, Analyses et Avis (23) Voir plus Ajouter une critique
4,03

sur 53 notes
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Kittiwake
  04 octobre 2021
C'est fou ce qu'une statue exposée au centre d'un village, et habituellement plus utilisée par les pigeons qu'admirée par les passants, indifférents parce qu'accoutumés à la côtoyer, ou ignorant de sa raison d'être, peut receler de secrets enfouis propices à titiller l'imagination et la verve créative d'un auteur !
Ignorée et méconnue, et pourtant, Choulier, le modèle, eu son heure de gloire dans le village. Linguiste fantasque, il décida un jour de fuir Paris et la Sorbonne pour la province, en compagnie d'un collègue, Meinhof, afin de profiter du calme ambiant pour chercher l'idée du siècle ! Les deux hommes emménagent dans une vieille bâtisse en ruine et après quelques travaux et l'aide d'une femme de ménage , ils n'ont plus qu'à attendre l'irruption d'une étincelle de génie …
L'histoire retrace donc la vie du linguiste dans les années 30 jusqu'à l'après guerre. On pense un peu à Bouvard et Pécuchet, à ceci près que les deux héros du Mode avion sont monomaniaques et ne se dispersent donc dans des activités aussi variées qu'éphémères.
Les anecdotes comiques pullulent et il faudra arriver à la fin pour comprendre le lien de l'auteur avec cette histoire. On sourit aussi à ce clin d'oeil qui fait d'un Saussure un Choulier !

Beaucoup d'humour, une sorte de caricature (mais à peine) du milieu universitaire en mal d'inspiration, en font un roman réjouissant et original de cette rentrée.

Lien : https://kittylamouette.blogs..
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hcdahlem
  26 octobre 2021
Deux linguistes à la recherche de la gloire
Humour, érudition et belles trouvailles linguistiques. Laurent Nunez signe avec «Le mode avion» un roman autour de l'émulation et de la rivalité de deux linguistes bien décidés à passer à la postérité.
C'est une statue érigée devant la pharmacie de sa grand-mère à Fontan, petit village des Alpes-Maritimes, qui va finir par intriguer le narrateur. Elle représente Étienne Choulier, «homme de sciences qui a honoré Fontan de sa présence, de 1937 à 1955».
L'envie d'en savoir davantage sur cet illustre inconnu va lui permettre de découvrir qu'il s'agissait d'un linguiste et qu'il avait débarqué dans le village accompagné d'un confrère, Stefán Meinhof.
Les deux hommes s'étaient rencontrés à la Sorbonne et s'étaient trouvés un but commun, faire une grande découverte. Est-ce à la suite d'échecs successifs qu'ils finirent par quitter la capitale? L'histoire ne le dit pas. En revanche, les villageois se souviennent les avoir vus brûler leur bibliothèque un soir d'hiver et danser autour des flammes. À compter de ce jour, in les prit pour des fous, eux qui décidèrent d'arrêter de chercher dans les livres et de se concentrer sur eux-mêmes.
Le miracle va se produire après un énième voyage au bistrot, par une nuit noire, le 13 avril 1939. Ivre et blessé, Choulier se précipite vers son mas pour y griffonner les bases de son premier théorème avant de s'enfoncer dans le sommeil. À son réveil, il a besoin de trouver auprès de son compagnon la confirmation de sa découverte basée sur la manière de donner l'heure et plus précisément «la demande de précision chrono-linguistique». Une fois rassuré par Stefán Meinhof, il part pour Paris où il écume avec fébrilité les bibliothèques dans l'espoir de ne rien trouver qui ressemble de près ou de loin à sa découverte. Il veut avoir cette garantie avant d'adresser son article aux revues. Pendant ce temps à Fontan l'attente est aussi anxieuse que studieuse, car il fallait se montrer à la hauteur de ce complice.
C'est à la faveur de la guerre et de l'isolement de leur mas que Meinhof fera à son tour une découverte que l'on appellera «l'appel d'air linguistico-sexuel» et dont je vous laisse découvrir l'énoncé.
C'est que Laurent Nunez a construit son roman en trois parties et qu'après «les gestes barrières» et «le confinement» vient «la propagation». Et cette propagation est toute entière construite sur une petite théorie qui donne à ce roman tout son sel «il faut cacher jusqu'à la fin, jusqu'à la toute fin, le véritable centre de votre histoire». de ce point du vue, ce roman est sans doute ce qui se fait de mieux en la matière.
Ajoutons qu'à sa construction époustouflante, on admirera tout autant le style joyeusement érudit et la réflexion sur l'émulation scientifique et la paternité des découvertes. Voilà qui rapproche Laurent Nunez de Cyril Gely qui, avec le Prix nous avait proposé il y a deux ans un tout aussi somptueux roman sur ce même thème. Là où la tension dramatique primait chez Gely, c'est ici le côté joyeuse fable qui l'emporte… et nous emporte!


Lien : https://collectiondelivres.w..
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SZRAMOWO
  16 décembre 2021
Étienne Choulier et Stefan Meinhof, deux linguistes enseignants à La Sorbonne cherchent "l'idée" qui les sortira de leur routine d'enseignants et leur ouvrira les portes de la gloire.
Choulier, "était un professeur très peu impliqué, c'est dire qu'il parlait beaucoup mais qu'il ne s'exprimait guère."
Il y a chez eux du Bouvard et Pécuchet et le nom Meinhof fait penser à Louis-Lazare Zamenhof l'inventeur de l'Espéranto.
Ils s'isolent dans le sud de la France et lisent jusqu'à s'en donner la nausée, les idées des autres. Ils imaginent que cela va les entrainer à maîtriser le processus de création.
Une liste élogieuse de noms dans le domaine de la linguistique, Ferdinand de Saussure, Émile Benveniste, mais aussi des poètes comme Paul Valéry...
Très vite ils constatent qu'en s'imbibant des découvertes des autres ils ne parviennent pas à faire jaillir "l'idée" dont ils rêvent dans leur tête bien pleine et peut-être pas assez bien faite pour paraphraser Montaigne...
Aussi se demandent-ils, comment vient une idée et à quoi reconnait-on que c'est une idée nouvelle ?
Vaste sujet ! Ils partagent cette vision de l'idée qui s'impose d'elle même, sans effort intellectuel de celui qui la conçoit pourtant !
Bien avant l'ère du portable, ils inventent le mode avion mais subissent aussi ses inconvénients "Parce que plus on coupe les liens qui nous relient aux autres, et plus on pense à ces liens bêtement coupés."
Une leçon qui emprunte certainement à l'expérience personnelle de l'auteur qui ne rechigne ni à l'humour ni à la dérision.
"Un laborantin s'est il jamais lié d'amitié avec les souris de son laboratoire ?"
"Les hommes sont grands par ce qu'ils cherchent, et petits par ce qu'ils trouvent"
Comment une découverte influence-t-elle le monde ? Semble se demander les deux compères.
La vie continue en dépit de leur rage à découvrir, et ils oublient de vivre, abandonnant leurs contemporains à leurs tracas quotidiens. Tracas quotidiens qui ne peuvent passer pour un détail quand la guerre embrase l'Europe et le monde...
"(...) - cet après-midi de juin 1940 -, le grand linguiste avait été moins prolixe, la peur l'empêchant d'être poétique, et franchement il n'en avait pas mené large."
Pourront-ils encore dire avec Hölderlin "Mieux vaut se faire abeille et bâtir sa maison dans l'innocence, que régner avec les maîtres du monde, hurler avec les loups, gouverner avec les nations."
Le roman pose avec des airs de ne pas y toucher la question de la relation du chercheur avec la société et aussi celle de l'utilité sociale des intellectuels.
"Songez aux religieux byzantins, occupés à discuter du sexe des anges lorsque les troupes turques assiégeaient Constantinople."
Je découvre Laurent Nunez avec ce roman et je m'aperçois que sa façon d'écrire, son style sa faconde, sont assez loin de ce que m'en avait inspiré la plupart des critiques.
Un auteur résolument ancré dans la réalité des thématiques sociales actuelles et les traitant avec brio.
Je ne peux résister à citer quelques passages particulièrement drôles :
"Quand fond la neige, où va le blanc ?"
"(...) on trouve toujours quelqu'un, quelques semaines ou quelques mois plus tard, qui court plus vite que le dernier grand vainqueur de la dernière grand course !"
"Cette idée qu'il vient d'avoir, elle est si simple ! Si évidente ! L'obscurité devient au bout du compte son alliée : il se concentre et ne voit que cette trouvaille qui s'approche de lui.
Sa main se referme lentement sur elle."
À lire je vous dis !
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MargueriteMartin
  18 août 2021
L'ouvrage « Il nous faudrait des mots nouveaux » de Laurent Nunez est de ceux qui ne devraient pas quitter nos tables de chevets. L'ouvrir et piocher, en fin de journée, de quoi traverser une déception cuisante ou une joie envahissante, voire une sensation inexprimable, s'avère tant utile que savoureux. Oui, il nous faudrait des mots nouveaux.
Ce n'est pas un hasard si les deux héros de son roman « le mode avion », Etienne Choulier et Stefán Meinhof se passionnent jusqu'à l'obsession pour la grammaire. L'ennui que leurs collègues et étudiants suscitent à l'Université de la Sorbonne est aussi puissant que l'attraction qu'ils partagent pour la grammaire. Leur passion quasi obsessionnelle les mène à quitter Paris pour vivre en anachorètes (j'ai cherché dans le dictionnaire, oui, des mots nouveaux, un peu chaque jour, ça fait pas de mal) dans une demeure isolée d'un village de campagne, bien décidés à ne revenir au monde qu'après avoir trouvé, chacun, ensemble, de concert, un concept qui révolutionne la grammaire.
Leur isolement débute en 1937 et la mission qu'ils se sont fixée leur économisera d'assister à l'implosion du monde, tout occupés à chercher, et trouver même, les concepts qui changeront l'histoire de la langue. Leur retour à la civilisation, trouvailles en bandoulière, ne pèsera pas grand-chose face aux bouleversements provoqués par la seconde guerre mondiale. Ne comptez pas sur moi pour vous donner le moindre indice concernant leurs trouvailles.
Ce qu'en revanche je peux révéler, car j'ai eu la chance d'échanger quelques mots pas tous nouveaux avec l'auteur, c'est que le duo que forme ses héros, aussi attachant, drôle, profond, décalé et farfelu que la conversation à bâtons rompus en question (et c'est un compliment) suscitera étonnement joie et interrogations en de nombreux virages du récit.
J'ai ri, souligné des phrases, suis revenue à des paragraphes entiers, me suis promis d'y revenir, et resterai profondément attachée à eux. Comme j'ai pu être émue face à ces chercheurs, quel que soit leur domaine, qui dans leur obsession puissante diffusent une beauté enfantine par leur faculté d'émerveillement dont la majorité des grands esprits trop sérieux sont dépourvus. C'est aussi ce qui m'a plu lors de cet échange avec l'auteur : cette flamme dans le regard qui habite les êtres sensibles fascinés par les quêtes inutiles autant que par le mot, les mots, le récit, l'aventure contée.
Ces héros qui vouent leur existence à des sujets dont le monde n'a que faire me sont profondément sympathiques. Et lire un roman à la fois drôle et profond, sérieux sans se prendre au sérieux fait un bien fou.
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satsuko
  19 août 2021
C'est l'histoire de 2 chercheurs en linguistiques, Choulier et Meinhoff, deux chercheurs qui cherchent et ne trouvent pas. Dévorés d'ambition, ils s'unissent dans leur mépris des autres - tous ces autres qui n'ont rien trouvé, ceux qui ne cherchent pas, ou encore qui enseignent des théories qui datent de mille ans au moins ! -. Obnubilés par l'idée de trouver une théorie révolutionnaire dans leur domaine, ils décident de se couper du monde (le fameux "mode avion"), et se cloitrent dans une demeure dans un petit village non loin de la frontière allemande. Or nous sommes dans les années 30, puis 40, et le monde ne les attend pas pour changer...
Quand enfin les 2 compères auront chacun enfin élaboré une théorie nouvelle, ils devront de nouveau affronter le monde, le contexte de la guerre fraîchement terminée, et surtout ce que leurs patronymes, Choulier bien français, et Meinhof un peu moins, peut induire en période de libération...
C'est un livre extrêmement drôle, qui se repaît de ses personnages, ambitieux, méprisants, obsessionnels, et pourtant attachants. C'est une sorte de seuls contre tous, au départ évident, mais qui va se déliter, comme se délitent les amitiés reposant sur l'espérance de gloire et de réussite. le narrateur, que l'on devine peu à peu lié à ces protagonistes, se présente lui comme n'étant pas un écrivain, ni un journaliste, et nous régale de remarques totalement spontanées, souvent naïves, nous donne son interprétation des passages plus obscurs, ou encore s'excuse d'avoir omis telle information pour y revenir alors.
L'explication des théories des deux chercheurs donnent lieu à des passages franchement savoureux : anecdotiques, voire tirées par les cheveux, portées avec emphase par leurs auteurs, elles sont un vrai terrain de jeu pour l'auteur, tant dans leur description que dans les noms ampoulés imaginés pour les définir.
Sous cet humour tantôt tendre et tantôt corrosif, le récit parle aussi de la guerre, de la gloire, des amitiés déchues et des amours sans suite. C'est un livre à la fois joyeux et amer, agréable à lire, faussement simpliste, et difficile à lâcher. Un réel plaisir de lecture, drôle et intelligent.
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critiques presse (2)
LeMonde   07 octobre 2021
En 1935, deux savants s’isolent du monde pour repenser la linguistique. L’écrivain signe un nouveau et surprenant roman.
Lire la critique sur le site : LeMonde
Actualitte   08 juillet 2021
Tissant discrètement des parallèles avec notre époque, la mécanique du récit rend compte de la course à l'idée géniale, de ses paradoxes, de ses tourments et de ses surprises. Le plaisir à suivre les pérégrinations de ces Bouvard et Pécuchet qu'une bien haute idée de leur art a littéralement empêché de vivre ne se boude pas.
Lire la critique sur le site : Actualitte
Citations et extraits (9) Voir plus Ajouter une citation
hcdahlemhcdahlem   26 octobre 2021
(Les premières pages du livre)
La statue sur le rond-point
J’ai ma petite théorie sur les statues. Plus elles sont imposantes et moins elles en imposent. Plus leur volume est remarquable et moins on les remarque. Et puis qui prendrait du plaisir à contempler ce qui l’écrase ? En passant devant ces colosses qui n’offrent que de l’ombre, notre regard frôle le marbre ou glisse sur le bronze. Nos épaules se haussent.
On les voit mais on s’en fout.
Je l’ai vérifié cent fois à Paris, dans tous les parcs, sur toutes les places ; mais c’est pareil à Fontan. Près de la pharmacie que tenait ma grand-mère, sur un de ces ronds-points inutiles et fleuris, se dresse ainsi une énorme statue noire. À mon avis, elle fait bien cinq ou six mètres. Comptez deux mètres de plus pour le piédestal. Je l’ignorais pendant presque vingt ans, mais elle représente Étienne Choulier, “homme de sciences qui a honoré Fontan de sa présence, de 1937 à 1955”, s’il faut croire la plaque commémorative. En tout cas – comme ma théorie le prévoyait –, cela faisait des années que Choulier, gros comme une montgolfière, me regardait passer, fier, voire hautain, mais le regard calme, froid, disons même triste. (Je parle de lui, et un peu de moi.) La moustache anglaise, le nez très droit, les épaules basses. (Je parle de lui seul.) Il y a quinze jours, pour la première fois de ma vie, je l’ai regardé avec attention : son buste est penché démesurément. On dirait que sa jambe droite, en avant, lui sert d’appui. Sa jambe gauche, plus libre, a le talon levé : l’impression donnée est qu’il court ou qu’il se précipite, d’autant qu’il tient du bout des doigts une liasse de papiers. J’ai traversé la route pour voir cela de plus près ; et le vieux Pascal m’a surpris dans mes rêveries. “Tu t’intéresses à Choulier maintenant ? Je dis toujours que c’est le patron du village ! C’est en tout cas notre saint à nous, les intellos, grâce aux deux théorèmes qu’il a trouvés quand il vivait au mas Chinon.” Comme il a été mon instituteur (il y a longtemps), Pascal cherche toujours à m’impressionner… Pour moi, le mas Chinon n’a jamais été qu’un gros tas de ruines près de l’étang d’Escande, à la sortie du village… C’est là qu’un été, adolescent, j’ai embrassé une fille pour la première fois. Et quelqu’un d’important vivait donc parmi ces débris ? Pascal sourit en hochant la tête. “Personne n’a fait attention à Choulier lorsqu’il s’est installé chez nous ; c’était lui-même un ours. Mais quand ses trouvailles ont été validées par l’Académie, et avec tout ce qu’il y a eu dans les journaux, à la télé, tu te doutes bien qu’une partie de sa gloire est retombée sur le village.” Je comprends mieux : le mas s’écroulait, alors on a élevé une statue. Pascal me dit qu’ensuite le maire a même créé une bourse Choulier, pour récompenser les meilleurs élèves de Fontan. Je ne l’ai jamais eue, ni aucun de mes amis. Mais je ne suis pas rancunier (enfin un peu, comme tout le monde), et comme je suis au chômage, que cette statue trône devant la pharmacie de ma grand-mère, et que j’ai remarqué qu’on ne la remarquait pas, j’ai décidé d’enquêter sur ce fameux Étienne Choulier.
Vous allez voir: j’ai très bien fait.

2. Les deux linguistes
Première surprise : Étienne Choulier n’était pas venu seul à Fontan, dans ce vieux mas Chinon à présent démoli. Il y avait avec lui Stefán Meinhof, même si très peu de gens ont entendu parler de ce dernier. Les deux hommes s’étaient rencontrés en janvier ou février 1935, à la cantine de la Sorbonne. Je ne vais pas jouer aux romanciers et décrire ce qu’il y avait au menu, et les sauces et le goût de chaque plat, mais voici ce que j’ai appris grâce à mes recherches en bibliothèque, et grâce aux petites vieilles du village, souvent plus bavardes que les livres.
À l’époque, Choulier avait trente ans : brun, trapu, barbu, et toujours les mâchoires serrées. Ses collègues assurent qu’il vous regardait toujours droit dans les yeux, mais comme si vous n’étiez pas là. Ils savaient dès lors peu de choses sur lui. Né dans le Jura. Grands-parents ? Agriculteurs. Parents ? Instituteurs. Enfant sage, adolescent timide et dégingandé, étudiant ivre de poésie romantique. Et puis soudain : plus jeune agrégé de grammaire. Il y a des arbustes tordus ridiculement qui d’un coup crèvent le ciel. Du reste : pas marié, pas d’enfants. Pas vantard – je l’ai déjà dit ? Le professeur Choulier enseignait donc la grammaire à des étudiants chevelus, très sûrs d’eux, et bavards. Comment le leur reprocher ? Ils croyaient déjà tout savoir de la grammaire française, puisqu’ils parlaient tous parfaitement français… Très vite, Choulier avait renoncé à les sermonner et à les contredire : il se contentait de faire l’appel et de donner quelques exercices, qu’il corrigeait ensuite d’une voix morne, s’interrompant dès que la sonnerie retentissait – même en plein milieu d’une phrase. Le pluriel des verbes réfléchis ; la déshérence du subjonctif passé ; la féminisation des noms de métier : ses cours l’ennuyaient presque autant que ses étudiants.
Il aimait pourtant les agacer, les voir douter. Il avait pris l’habitude de leur parler très franchement, dès la première heure de cours : “Je serai votre professeur cette année, mais je crois que je ne peux rien faire pour vous. Absolument rien. Si vous réussissez dans vos études, ce sera soit par l’intelligence soit par l’effort. Par l’intelligence : et il faudra dès lors remercier votre cerveau et ses neurones, et donc juste la génétique, et donc juste vos parents. Par l’effort : et là il faudra juste vous remercier vous-mêmes. C’est injuste mais c’est ainsi : soit l’inné, soit l’acquis. Moi, je ne crois pas avoir ma place dans l’équation. Je ne peux absolument rien pour vous. Je ne changerai assurément rien dans vos destinées. J’attends pourtant de vous tous du calme, et beaucoup d’assiduité. Oui, il faudra venir et m’écouter toute l’année, et puis même faire ce que je vous demanderai. Ne me demandez pas pourquoi.” Dans l’amphithéâtre, les étudiants se tordaient de rire, refusant de voir la grande vérité dans la petite blague.
D’après la plupart des témoignages, Choulier était d’un naturel calme, bon vivant, à la fois craintif et poli. Très poli. Imaginez un moine sans bure. Peu coquet : il devait avoir trois chemises et deux pantalons. Frileux aussi : il avait toujours un foulard autour du cou. C’était un professeur très peu impliqué, c’est-à-dire qu’il parlait beaucoup mais qu’il ne s’exprimait guère. Comme il ne voulait la place de personne, et qu’il refusait les heures supplémentaires que l’administration voulait lui confier, les autres professeurs l’appréciaient et recherchaient sa compagnie ; mais ils le trouvaient également bizarre. Disons : saugrenu. Il était le genre de type, quand vous lui demandiez l’heure, à vous répondre impassiblement : “Il est la mort moins le quart, mais j’avance.”
Souvent, le midi, il posait son plateau de cantine très doucement, sur une des grandes tables réservées aux professeurs. Il s’asseyait dans le même silence, sans un regard pour personne ; puis il mettait les mains sur la tête. Il soupirait, marmonnant deux ou trois fois : “Je suis malade…” Et toujours – toujours ! – il y avait quelqu’un pour lui demander ce qu’il avait, pour essayer de l’aider, ce pauvre homme qui semblait si triste et si mal. Et toujours – toujours ! – Choulier relevait la tête, expliquant dans un demi-sourire : “C’est incurable hélas. J’ai une très grave maladie, horrible de nos jours : je vois le langage.” Il partait enfin dans un gros éclat de rire, qui faisait trembler son corps et avec lui tout le banc des professeurs. Et voilà, c’était tout ; mais cela lui suffisait à toujours rire un peu plus, et aux autres professeurs à toujours un peu moins le considérer.
Un jour toutefois, tandis qu’il achevait encore une fois cette blague qu’il devait par conséquent prendre très au sérieux, tandis qu’il murmurait : “Je vois le langage”, et qu’il riait déjà de lui-même comme de la tête de ses camarades de table, celui qui avait été le plus jeune agrégé de France sentit une main toucher son épaule. Un homme en costume brun était derrière lui, ni peiné ni souriant, qui lui souffla juste : “Idem.” Et comme Choulier ne semblait pas comprendre, ni ses collègues alentour, alors l’homme resté debout, après s’être mordu les lèvres, se pencha un peu pour être plus explicite : “Idem pour moi.” Le visage de Choulier demeurait perplexe, et l’autre avait donc été obligé d’ajouter : “Idem : même maladie”, tout en hochant la tête lentement, longuement, logiquement.
Choulier ne finit pas son repas ce midi-là.
Choulier venait de rencontrer Meinhof.

3. Les répétiteurs
Idem : et en effet, ces deux-là comprirent vite qu’ils se ressemblaient beaucoup. L’un avait trente ans, l’autre en avait vingt-cinq : ils n’avaient peut-être pas le même âge mais ils éprouvaient déjà, devant les êtres et la vie, exactement le même ennui. Tous deux n’attendaient de l’existence ni l’amour ni la gloire, ni même la richesse, ni même le plaisir – ni même l’absence complète de déplaisir. Ils cherchaient autre chose : et si j’ai encore un peu de mal à les comprendre, à cerner leurs personnalités, je crois qu’ils voulaient quelque chose de très simple et de très compliqué à la fois. Ils voulaient trouver.
Tous deux étaient de jeunes professeurs de grammaire, discrets, charmants, ambitieux et doués : mais par-delà le goût de l’apprentissage, la volupté de l’étude, la passion de la transmission, tous ces beaux et nobles sentiments dont leurs proches les félicitaient – et qu’ils ne ressentaient vraisemblablement pas –, ils auraient aimé découvrir quelque chose, apposer leurs deux noms sur un nouveau continent mental, déterrer un trésor philologique, construire un beau système philosophique, présenter au monde, enfin !, une théorie incroyablement neuve.
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hcdahlemhcdahlem   26 octobre 2021
Et voilà : sans livres, sans collègues, sans élèves, sans amours ni amis, sans contraintes et sans horaires, sans radio ni téléphone, sans même de boîte aux lettres, sans donc rien de ce qui aurait pu les empêcher de réfléchir autant qu’ils voulaient, Choulier et Meinhof crurent qu’ils allaient enfin réfléchir autant qu’ils le voulaient. Il n’y avait plus rien, absolument plus rien autour d’eux ! – rien que le silence pour entendre le langage… Le ciel lui-même, durant ces premiers mois de 1939, avait perdu ses longs nuages. Tout était bleu par-dessus les montagnes. Tout était vide. Et puis l’air piquait terriblement les narines, le vent mordait les visages et les cous, les écharpes demeuraient inutiles, les bonnets et les gants paraissaient vains : l’hiver ici n’a rien de l’hiver parisien. C’est une saison terriblement pure, c’est-à-dire terriblement morte, où tout semble figé dans le gel et l’ennui. Les gens hibernent alors tout autant que les animaux. Dieu lui-même semble frileux : la nuit tombe si tôt qu’on se demande certains soirs s’il a vraiment fait jour.
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fanfanouche24fanfanouche24   24 août 2021
J'AI ma petite théorie sur les statues. Plus elles sont imposantes et moins elles en imposent. Plus leur volume est remarquable et moins on les remarque. Et puis qui prendrait du plaisir à contempler ce qui l'écrase ? (p. 13)
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YANCOUYANCOU   21 août 2021
"Pour user d'une image très juste bien qu'anachronique, disons que nul ne peut demeurer très longtemps en "mode avion". Parce que plus on coupe les liens qui nous relient aux autres, et plus on pense à ces liens bêtement coupés. C'est ainsi : loin du monde, on s'imagine toujours que le monde existe, qu'il se passe plein d'histoires et de drames, mille péripéties qu'on rate injustement... Et d'un doigt déjà nerveux, comme au bord d'une asphyxie mentale dès lors que plus rien ne se respire de l'air du temps, on s'empresse de rétablir la connexion..."
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KittiwakeKittiwake   04 octobre 2021
Il y a un mot bizarre mais que j'aime bien : pronoïa. C'est le contraire de la paranoïa. C'est croire que l'univers entier conspire en votre faveur.
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A l'occasion des Correspondances de Manosque, Laurent Nunez vous présente son ouvrage "Le mode avion" aux éditions Actes Sud. Rentrée littéraire automne 2021.
Retrouvez le livre : https://www.mollat.com/livres/2549854/laurent-nunez-le-mode-avion
Note de musique : © mollat Sous-titres générés automatiquement en français par YouTube.
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