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Yvonne Davet (Traducteur)
EAN : 9782264030382
293 pages
10-18 (14/12/1999)
4.23/5   515 notes
Résumé :
La guerre d'Espagne à laquelle Orwell participa en 1937 marque un point décisif de la trajectoire du grand écrivain anglais. Engagé dans les milices du Parti ouvrier d'unification marxiste (POUM), le futur auteur de 1984 connaît la Catalogne au moment où le souffle révolutionnaire abolit toutes les barrières de classe. La mise hors la loi du POUM par les communistes lui fait prendre en horreur le « jeu politique » des méthodes staliniennes qui exigeait le sacrifice... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (46) Voir plus Ajouter une critique
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« Hommage à la Catalogne », paru en 1938, retrace l'engagement de George Orwell pendant une partie de la guerre d'Espagne, entre décembre 1936 et l'automne 1937 au sein du POUM, le parti ouvrier d'unification marxiste.

Si le contenu diffère, ce livre essentiel dans l'oeuvre de l'auteur de 1984 rappelle « Dans la dèche à la Londres et à Paris » paru quelques années plus tôt, où Orwell revenait sur ses pérégrinations au coeur de la pauvreté des deux capitales encore marquées par la crise de 1929. le texte mêle en effet un reportage au plus près du quotidien, des réflexions sur le vif explicitant la signification de la lutte protéiforme que se livrent les différents protagonistes, ainsi qu'une analyse plus approfondie, proposée en annexe dans la traduction française, dans laquelle l'auteur nous propose un examen éclairant d'une guerre méconnue qui annonçait le conflit mondial à venir.

Les premiers mois passés par Orwell sur le front d'Aragon, dans la région de Saragosse, évoquent « une drôle de guerre » entre les milices du POUM et les troupes fascistes. Au coeur d'un conflit atone, où chacun tient sa position sans difficulté et où les blessures les plus fréquentes proviennent d'une maladresse ou d'une arme obsolète, les combats se font rares.

L'auteur découvre la camaraderie joyeuse et désordonnée des milices espagnoles, et entrevoit la possibilité d'un avènement du socialisme, dans cette « armée » où les grades ont été supprimés, où les soldes sont les mêmes pour tous, et où le mot « camarade » n'est pas une mascarade, mais témoigne de la fraternité sincère qui unit les miliciens révolutionnaires. Bref, Orwell découvre que la réalisation de l'utopie socialiste, abolissant les privilèges bourgeois et établissant une égalité objective entre les hommes, est possible, même si la suite des évènements le fera déchanter.

Et pourtant. le récit nous narre surtout le quotidien épouvantable d'une milice peu armée et mal formée, dont le ravitaillement laisse à désirer. L'immersion dans les « tranchées » tenues par les révolutionnaires, raconte la misère absolue des miliciens qui doivent affronter la rigueur de l'hiver, l'inconfort, l'odeur de latrines qui flotte dans l'air, la saleté omniprésente et les poux. On est loin de la guerre épique dans laquelle l'auteur s'imaginait s'être engagé. La souffrance endurée par les miliciens tient moins aux quelques escarmouches avec les fascistes, qu'aux conditions extrêmement difficiles d'un quotidien où même les cigarettes viennent à manquer. En l'absence d'une artillerie décente, de mitrailleuses, de fusils convenables, de soldats bien formés, toute tentative de percer les lignes ennemis s'apparente à du suicide.

Le soldat Orwell est tout à la fois courageux et peu désireux de tuer son prochain. Il participe vaillamment à quelques tentatives d'avancée en territoire ennemi, essuie le feu adverse, riposte, lance quelques grenades improbables, et combat même au corps à corps. Avec une forme de candeur et de noblesse qui n'appartiennent qu'à lui, l'auteur avoue ne pas savoir s'il a tué ou non un fasciste lors de ces quelques moments de combats intenses qui viennent briser la monotonie de la vie dans les tranchées.

Après plusieurs mois éprouvants passés au front, Orwell peut enfin regagner Barcelone en mai 1937 où l'attend son épouse pour profiter d'un repos bien mérité. Las, c'est alors que se déclenche une « guerre » de barricades au coeur de la ville mettant au prise les anarchistes, le gouvernement, le POUM et les communistes qui tirent les ficelles depuis Moscou. Ce conflit fratricide tourne à l'épuration lorsque les membres du POUM sont accusés d'être à l'origine des troubles et de jouer le rôle de cinquième colonne trotskiste. Il s'agit, comme le montre très bien l'auteur, d'une basse manoeuvre de Moscou qui joue sa partition en éliminant un mouvement authentiquement révolutionnaire, qui dessert la realpolitik soviétique.

Orwell sera gravement blessé lors de son retour au front, soigné dans des conditions rocambolesques, démobilisé, et rentrera tant bien que mal en Angleterre, quittant une guerre étrange qui lui laissera un goût amer et lui ôtera ses dernières illusions relatives à la manipulation médiatique du conflit espagnol.

La sincérité du récit en forme de reportage qui constitue la trame narrative, les réflexions « à chaud » de l'auteur, autant d'incises qui préfigurent les liens hypertexte que l'on trouve sur la toile, ainsi que l'exposé plus approfondi proposé en annexe, font d'« Hommage à la Catalogne » un livre essentiel. Dans une langue ciselée et parfois poétique, l'ouvrage fournit tout à la fois une description d'une honnêteté stupéfiante de l'expérience de l'auteur sur le front, ainsi que des clés d'analyse indispensables pour saisir la complexité d'une guerre civile manipulée par des puissances étrangères.

Aussi paradoxal que celui puisse paraître de prime abord, le parti communiste soviétique a en réalité sciemment contribué à l'échec du mouvement révolutionnaire espagnol, et à la disparition du POUM, qui, avec les anarchistes était à la pointe du combat. Pour nous permettre de comprendre le rôle anti-révolutionnaire joué par les Russes, Orwell rappelle qu'en 1936, l'Union Soviétique était alliée à la France, « un pays capitaliste et impérialiste » qui voyait d'un mauvais oeil le succès éventuel de la révolution espagnole et l'instauration d'un régime authentiquement socialiste. Les communistes soviétiques ont ainsi joué un double jeu trouble, en livrant des armes au gouvernement anti-franquiste, tout en faisant disparaitre les franges les plus radicales tels que le POUM ou les anarchistes. La longue annexe consacrée au mouvement des barricades de mai 1937 à Barcelone explicite avec force détails, le rôle décisif joué par l'intelligentsia soviétique.

« Au cas où je ne vous l'aurais pas déjà dit précédemment au cours de ce livre, je vais vous dire à présent ceci : méfiez-vous de ma partialité, des erreurs sur les faits que j'ai pu commettre, et de la déformation qu'entraîne forcément le fait de n'avoir vu qu'un coin des évènements. Et méfiez-vous exactement des mêmes choses en lisant n'importe quel autre livre sur la guerre d'Espagne ».

Cette phrase rappelle à quel point Orwell était à la recherche de la Vérité, et se méfiait des potentielles erreurs d'appréciation de sa propre interprétation. L'auteur de 1984, le roman qui annonce la mort de la Vérité (le fameux « 2+2=5 »), était tout le contraire d'un subjectiviste. Sa participation à la guerre d'Espagne lui a ouvert les yeux sur les possibilités infinies de manipulations qu'offrait un conflit aussi complexe. « Hommage à la Catalogne » est sa manière aussi magistrale que touchante de rendre justice à ses valeureux compagnons d'armes en rétablissant enfin une Vérité trop souvent dévoyée par les médias inféodés de l'époque.
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Un livre mythique d'un auteur mythique, offrant une plongée dans le mythe des brigades internationales… Ca fait beaucoup de mythes d'un coup tout ça. Plus prosaïquement, on découvre à quel point l'espoir faisait vivre les républicains espagnols… Et à quel point ils étaient divisés et mal commandés.

Épris d'idéalisme, ils venaient des quatre coins du monde combattre le fascisme, et faire triompher la liberté… Mais les combats qu'Orwell eut l'occasion de voire de plus près furent ceux qui opposèrent communistes et anarchistes à Barcelone, en mai 1937. Ils venaient venger les fusillés de Badajoz… Mais ce furent les balles des leurs qui tuèrent leurs deux grands leaders, Andreu Nin et Durruti. La France et l'Angleterre refusaient de vendre des armes… Mais c'étaient les communistes qui refusaient d'approvisionner en munitions les brigades anarchistes.

A la vérité, ce qu'on réalise en lisant les lignes d'Orwell, c'est que chacun poursuivait un but différent. Les uns étaient là pour faire triompher l'anarchie. D'autres le soviétisme. D'autres le trotskisme. D'autres encore le marxisme non partisan. Mais au fond, personne n'était là pour la deuxième république espagnol, un régime totalement à bout de souffle, trahi par ses alliés extérieurs, incapable de rétablir l'ordre sur un territoire sur lequel il n'avait en fait qu'un très vague contrôle, et totalement dépourvu d'autorité face aux milices politiques dont dépendait sa survie.

Si on y ajoute un manque total d'organisation et un commandement militaire visiblement à la ramasse et planifiant ses offensives à la Nivelle – vague après vague d'hommes faces aux mitrailleuses et aux barbelés – on a du mal à voir comment les républicains auraient pu gagner la guerre, même sans la Légion Condor et la supériorité d'équipement en face... Et plus grave encore, on réalise qu'une victoire républicaine n'aurait pas ramenée la paix, chaque faction républicaine jouant un jeu de dupe, et aucune n'ayant d'avantage net sur une autre.

Oeuvre cassant in fine plus de mythes qu'il n'en construit, ‘Hommage à la Catalogne' n'en reste pas moins un chant à la liberté, et à une cause qui fut trahie, dévoyée, corrompue, mais pour laquelle moururent des milliers d'hommes.
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S'il y a un livre à lire sur la guerre d'Espagne, c'est bien celui-là. Il a la force du témoignage et il emporte l'adhésion par l'intensité des convictions . Bien sûr; cette histoire est ancienne au regard des jeunes générations mais les idées , surtout les idées généreuses, perdurent et je ne saurais trop encourager les esprits curieux à se plonger dans cet "hommage" qui est toujours actuel .
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Formidable témoignage historique de Georges Orwell pour celles et ceux qui cherchent à élargir leur connaissance de la guerre d'Espagne.
Georges Orwell arrive à Barcelone en 1936 afin de couvrir les évènements qui s'y déroulent. Imprégné de son idéal révolutionnaire, il intègre les forces du POUM (Parti Ouvrier d'Unification Marxiste) afin de combattre le fascisme qui gangrène l'Europe.
C'est dans un style particulièrement précis, minutieux, journalistique, qu'il va restituer les combats du front qui se situent principalement en Catalogne L'atmosphère y est très bien rendue : la camaraderie, les modes d'expression qui se modifient, le désir d'une société plus égalitaire, le sommeil, la faim. J'ai rit, par moment, lorsqu'il fait part, en citoyen anglais, de sa stupéfaction devant les attitudes typiquement latines de ses camarades.
Cette précision caractérisera son écriture lorsqu'il reviendra à Barcelone et qu'il participera aux évènements de mai 1937. Il décrira les combats de rue avec réalisme et un besoin impérieux d'authenticité : cela se ressent. le lecteur éprouvera cette tension, ce climat de méfiance et participera aux affrontements tant l'écriture se veut au plus près de la réalité.
Ce conflit, miné par les divisions politiques, sera pour Georges Orwell, l'heure de la confrontation de son idéal avec le réel et il pourra s'approprier la citation de Paolo Coelho « L'ennemi n'est pas celui qui te fait face, l'épée à la main. C'est celui qui est à côté de toi le poignard dans le dos ».
Fort heureusement, au début du livre figure la liste et la signification de tous les sigles des protagonistes. J'avoue m'y être souvent reportée. J'ai aussi visionné un documentaire d'Arte afin de ne pas m'égarer et de mieux cerner les enjeux de cette guerre.
Pour faire suite à mes échanges avec notre ami de Babelio « Sethbos », J'envisage, par la suite, de lire « La Guerre d'Espagne » d'Antony Beevor et malheureusement, j'ai voulu regardé « Land and Freedom » mais il n'y a pas de version française ni sous titrée en français. Sniff !!!!
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Le grand mérite de ce livre est, à mon sens, double.
En premier lieu, il offre un témoignage direct et frais (écrit moins d'un an après les faits qu'il rapporte et donc avant la fin de cette terrible guerre civile) d'un combattant, infiniment plus objectif et passionnant que ceux des observateurs dont on voit bien, dans la dernière partie du livre, qu'ils étaient grossièrement manipulés, certains de bonne foi d'autres de leur plein gré.
Sa description du front de l'Aragon devant la ville de Huesca, sur lequel il ne se passe pas grand-chose avant qu'il ne soit grièvement blessé, il le précise lui-même, vaut par la force de son vécu d'une guerre de tranchée (l'impréparation, la jeunesse des brigadistes et leurs illusions, le manque d'armes, de nourriture, de couvertures, le froid, la faim, les rats, les poux) mais ne doit pas laisser croire que cette guerre ne fut que de position. Quelques semaines après sa blessure, le front d'Aragon deviendra lui-aussi très meurtrier lors de l'attaque de Huesca. Il n'oublie pas de décrire l'effroyable misère des paysans aragonais ainsi que leurs outils antédiluviens car, s'il a pris les armes et accepté de mettre sa vie en danger, c'est d'abord en raison de sa conscience sociale. C'est un homme de gauche sincère et courageux qui est venu pour affronter le fascisme. Il ne sait pas encore que c'est le stalinisme qui, pour reprendre une expression qui fit florès dans les années trente, sera tout proche de lui planter un couteau dans le dos.
En second lieu, il démythifie la guerre d'Espagne, et cela dès 1937. Commençons par préciser, puisque c'est lui qui le dit, et contrairement à ce qu'on peut lire ici ou là, qu'Orwell ne s'est pas engagé dans les Brigades internationales mais dans celles du P.O.U.M. C'était un parti communiste antistalinien prônant une révolution prolétarienne mondiale de type anarcho-syndicaliste. le terme d'anarcho-syndicaliste, qui qualifie aussi le syndicat C.N.T, désigne des organisations dont le but était d'instaurer en Espagne un communisme libertaire, aux antipodes du centralisme (auquel il m'est impossible d'accoler l'adjectif démocratique dont la doctrine léniniste l'avait pourtant affublé) de l'URSS de 1936 qui, il faut l'avoir en mémoire comme l'indique Orwell, était la seule à fournir des armes à la République. Il n'était pas venu pour la République mais pour la Révolution.
Laissons le parler : « Ce qui avait eu lieu en Espagne, en réalité, ce n'était pas simplement une guerre civile, mais le commencement d'une révolution. C'est ce fait-là que la presse antifasciste à l'étranger avait pris tout spécialement à tâche de camoufler. Elle avait rétréci l'événement aux limites d'une lutte « fascisme contre démocratie » et en avait dissimulé, autant que possible, l'aspect révolutionnaire. En Angleterre, où la presse est plus centralisée et le public plus facilement abusé que partout ailleurs, deux versions seulement de la guerre d'Espagne avaient pu être publiées : la version de la droite selon laquelle il s'agissait de patriotes chrétiens luttant contre des bolcheviks dégoûtants de sang ; et la version de gauche selon laquelle il s'agissait de républicains bien élevés réprimant une rébellion militaire. La vérité a été soigneusement dissimulée ». Sa version de l'élimination sanglante par les communistes et leurs alliés soviétiques des milices et organisations anarchistes à Barcelone en mai 1937 a, depuis, été largement validée par les historiens. le rôle de la presse, docile diffuseuse de la propagande des staliniens, est bien mis en lumière, ce qui ne signifie pas en valeur. Si le Daily Worker (le journal du PC anglais) a droit à une page entière* sur sa collaboration aux mensonges répandus par les staliniens sur le compte du P.O.U.M (en substance, le parti était non seulement trotskyste mais surtout allié des fascistes italiens et allemands, donc de Franco), justifiant ainsi l'élimination physique de milliers de ses membres, la presse « mainstream » n'est pas plus épargnée.
« Certains des journaux étrangers antifascistes s'abaissèrent même jusqu'au mensonge pitoyable de prétendre qu'on n'attaquait les églises que lorsqu'elles servaient de forteresses aux fascistes. En réalité les églises furent saccagées partout, comme de juste, parce qu'on avait bien compris que l'Eglise espagnole était partie intégrante dans la combine capitaliste. En l'espace de six mois en Espagne, je n'ai vu que deux églises intactes, et jusqu'aux environs de juillet 1937 aucune église, à l'exception de deux ou trois temples protestants de Madrid, ne reçut l'autorisation de rouvrir et de célébrer les offices ».
On ne peut qu'apprécier la clairvoyance et l'honnêteté intellectuelle d'un homme libre et sincère qui va, à plusieurs reprises, jusqu'à écrire à ses lecteurs « méfiez-vous de ma partialité, des erreurs sur les faits que j'ai pu commettre, et de la déformation qu'entraîne forcément le fait de n'avoir vu qu'un coin des événements. Et méfiez-vous exactement des mêmes choses en lisant n'importe quel autre livre sur la guerre d'Espagne ».
J'ai la conviction que les événements de mai 1937 à Barcelone, relatés avec beaucoup d'émotion et d'amertume (il y a perdu des amis et a failli lui-aussi y laisser la vie, non pas à cause de l'ennemi ce qui faisait partie des risques de la guerre mais par ceux de son camp dont il pensait être le camarade à défaut d'être l'ami) ont fortement contribué à sa vision développée dans 1984. Quand certains intellectuels, comme Czeslaw Milosz, ayant eu à pâtir du régime stalinien saluèrent «l'étonnante intuition orwellienne des mécanismes politiques et psychologiques du totalitarisme quand bien même Orwell ne l'a pas connu », ils oubliaient qu'il les avait fréquentés d'un peu trop près à Barcelone.
* p 274 dans la version 10/18, les noms des rédacteurs sont cités et les extraits les plus incisifs de leurs articles également. Je plains sincèrement leurs actuels descendants s'ils le laissent aller à lire ces très vilaines pages ou si on vient à les leur rappeler.
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Citations et extraits (87) Voir plus Ajouter une citation
Cela faisait une dizaine de jours que j'étais de retour au front lorsque cela arriva . L'ensemble des impressions et sensations que l'on éprouve , lorsqu'on est atteint par une balle , offre de l’intérêt et je crois que cela vaut la peine d'être décrit en détail . Ce fut à l'angle du parapet , à cinq heures du matin . C'était toujours là une heure dangereuse parce que nous avions le lever du jour dans le dos , et si notre tête venait à dépasser du parapet , elle se profilait très nettement sur le ciel . J'étais en train de parler aux sentinelles en vue de la relève de la garde . Soudain , au beau milieu d'une phrase , je sentis .... c'était très difficile à décrire ce que je sentis , bien que j'en conserve un souvenir très vif et très net .
Généralement parlant , j'eus l'impression d'être au centre d'une explosion . Il me sembla y avoir tout autour de moi un grand claquement et un éclair aveuglant , et je ressentis une secousse terrible - pas une douleur , seulement une violente commotion , comme celle que l'on reçoit d'une borne électrique , et en même temps la sensation d'une faiblesse extrême , le sentiment de m'être ratatiné sur le coup , d'avoir été réduit à rien . Les sacs de terre en face de moi s'enfuirent à l'infini . J'imagine que l'on doit éprouver à peu près la même chose lorsqu'on est foudroyé . Je compris immédiatement que j'étais touché , mais à cause du claquement et de l'éclair , je crus que c'était un fusil tout près de moi dont le coup , parti accidentellement , m'avait atteint . Tout cela se passa en moins d'une seconde . L'instant d'après , mes genoux fléchirent et me voilà tombant et donnant violemment de la tête contre le sol , mais , à mon soulagement , sans que cela me fit mal . Je me sentais engourdi , hébété , j'avais conscience d'être grièvement blessé , mais je ne ressentais aucune douleur , au sens courant du mot .
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Dans notre secteur, il ne se passait pas grand-chose. A deux cents mètres sur notre droite, là où les fascistes se trouvaient sur une éminence de terrain plus élevée, leurs canardeurs descendirent quelques-uns de nos camarades. A deux cents mètres sur notre gauche, au pont sur la rivière, une sorte de duel se poursuivait entre les mortiers fascistes et les hommes qui étaient en train de monter une barricade en béton en travers du pont. Ces satanés petits obus arrivaient en sifflant, bing-crac, bing-crac!, faisant un vacarme doublement diabolique quand ils atterrissaient sur la route asphaltée. A cent mètres de là, vous étiez parfaitement en sécurité et pouviez contempler à votre aise les colonne de terre et de fumée noire qui jaillissaient comme des arbres magiques.
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Et puis ce fut l'Angleterre -l'Angleterre du Sud, probablement le plus onctueux paysage du monde. Il est difficile quand vous faites ce trajet, particulièrement quand vous vous remettez paisiblement du mal de mer, le derrière flatté par les coussins de peluche d'un compartiment de train-paquebot, de croire que réellement il se passe quelque chose quelque part. Des tremblements de terre au Japon, des famines en Chine, des révolutions au Mexique ? Ne vous en faites pas; le lait sera sur le seuil demain matin, le New Statesman paraîtra vendredi. Ici, c'était toujours l'Angleterre que j'avais connue dans mon enfance : des talus de voie ferrée enfouis sous l'exubérance des fleurs sauvages, des prairies profondes où de grands et luisants chevaux broutent et méditent, de lents cours d'eau frangés de saules, les vertes rondeurs des ormes, les pieds-d'alouette dans les jardins des villas - et puis ce fut la morne immensité paisible des environs de Londres, les berges du fleuve boueux, les rues familières, les affiches parlant de matches de cricket et de noces royales, les hommes en chapeau melon, les pigeons de Trafalgar Square, les autobus rouges, les agents de police bleus - tout cela plongé dans le profond, profond, profond sommeil d'Angleterre, dont parfois j'ai peur que nous ne nous réveillions qu'arrachés à lui par le rugissement des bombes.
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Sur le moment, nous pûmes bien jurer et sacrer violemment, mais nous nous rendîmes compte après coup que nous avions pris contact avec quelque chose de singulier et de précieux. Nous avions fait partie d’une communauté où l’espoir était plus normal que l’indifférence et le scepticisme, où le mot « camarade » signifiait camaraderie et non, comme dans la plupart des pays, connivence pour faire des blagues. Nous avions respiré l’air de l’égalité.
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Tout pour moi est étroitement lié à des visions, des odeurs, des sons que les mots sont impuissants à rendre : l'odeur des tranchées, les levers du jour sur des horizons immenses dans les montagnes, le claquement glacé des balles, le rugissement et la lueur des bombes; la pure et froide lumière des matins à Barcelone, et le bruit des bottes dans les cours de quartier, en décembre, au temps où les gens croyaient encore à la révolution; et les queues aux portes des magasins d'alimentation, et les drapeaux rouge et noir, et les visages des miliciens espagnols; surtout les visages des miliciens - d'hommes que j'ai connus au front et qui sont à présent dispersés et Dieu sait où, les uns tués dans la bataille, d'autres mutilés, certains en prison; la plupart d'entre eux, je l'espère, encore sains et saufs. Bonne chance à eux tous ! J'espère qu'ils gagneront leur guerre et chasseront d'Espagne tous les étrangers, les Allemands, les Russes et les Italiens.
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