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EAN : 9782072958588
176 pages
Gallimard (01/09/2022)
3.4/5   325 notes
Résumé :
Nageurs et nageuses de cette piscine que tous appellent "là en bas" ne se connaissent qu'à travers leurs routines et petites manies, et les longueurs, encore, encore. Ils y viennent à heure fixe pour se libérer des fardeaux de "là-haut". Alice, tout spécialement, trouve un grand réconfort dans sa ligne de nage. Et puis un jour, une fissure apparaît au fond, dans le grand bain, en préfigurant d'autres, celles de son cerveau. Pour elle, l'inéluctable fermeture résonne... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (103) Voir plus Ajouter une critique
3,4

sur 325 notes
Le plongeon prometteur a bien failli se transformer en un plat mémorable. La déviation de la ligne de nage aurait pu m'apparaitre comme un pas de côté intéressant, ce fut une brasse à contre-courant laborieuse.

L'allégorie pourtant avait tout pour me plaire. Julie Otsuka se base sur les sensations des nageurs de piscine, les passionnés de l'eau chlorée, qui suivent obstinément dans ce lieu clos et protégé, aux règles immuables, à la température toujours constante, leur ligne de nage selon leurs habitudes et leurs niveaux, pour analyser ce qui se produit lorsque des failles apparaissent au fond de la piscine.
Peur, angoisse, incompréhension, fuite pour certains, paranoïa, complotisme, acceptation, voire accueil bienveillant, les réactions de nos personnages sont variés, un brin exagérés frôlant par moment le burlesque (mais c'est une allégorie n'arrêtais-je pas de me dire en moi-même). Jusqu'à la multiplication des fissures qui sonne le clap de fin. La piscine ferme. Mort de l'activité, de la passion devrait-on dire, pour les personnes du quartier dont cette Alice, vieille dame qui n'a déjà plus toute sa tête. le début de la fin pour elle, les fissures se propageant désormais dans son cerveau, à l'origine d'une démence qui la conduira tout droit dans un institut pour personnes âgées dépendantes.
Avec froideur et un certain cynisme, l'auteure nous raconte cet autre milieu dans lequel il faut rester dans sa ligne de nage, à savoir prendre ses médicaments à heures fixes, respecter les horaires de repas, manger ce qui nous est donné, éteindre pour dormir à heures fixes, avoir toujours la télévision allumée la journée, ne pas faire de vagues, sous peine d'octroi de sédatifs vous rendant enfin conformes aux exigences de cette piscine mouroir. Si l'allégorie peut paraitre intéressante, je l'ai trouvé quelque peu artificielle, tel un exercice de style poussif n'allant pas de soi.

Le ton est froid, tranchant, nerveux et nous comprenons peu à peu que Julie Otsaka parle de sa propre mère et surtout de sa culpabilité de ne pas avoir été présente lorsqu'elle allait encore bien, de l'avoir délaissée, d'avoir fermé la porte. C'est sa honte qui transpire derrière ce ton, ton qui m'a mise extrêmement mal à l'aise mais qui se comprend tant elle semble vouloir à la fois faire un devoir de mémoire vis-à-vis de sa mère, tout en désirant faire mention de sa culpabilité. «Tu lui a tourné le dos. Tu es devenue silencieuse, immobile, comme un animal. Tu lui as brisé le coeur et tu as écrit. Et maintenant à présent que tu es enfin de retour, c'est trop tard ».

De ce fait, elle dévoile dans un style clinique et glacial les dernières années de la vie de sa mère dans cet institut, de longs passages dans lesquels l'institut nommé Bellavista, semble informer sa patiente au sujet de son état :
«Il y aura – si vous avez de la chance – des jours entiers à passer. Peut-être finirez-vous comme Miriam, chambre 11, par marcher inlassablement dans les couloirs pendant des heures -Quelqu'un a vu ma brosse ? - Ou votre pas ralentira jusqu'à ce que vous trainiez les pieds d'un rythme régulier. Peut-être déciderez-vous de rester devant la fenêtre tous les après-midi après le déjeuner le temps de digérer, à regarder défiler les voitures (un des passe-temps préférés de beaucoup de nos résidents masculins). – Impossible qu'il s'arrête au feu ! – En règle générale, vous devez vous attendre à passer approximativement 32% de vos heures de veille à ne rien faire, 36% de votre temps de veille à ne faire presque rien, et le reste de votre temps libre à participer à des groupes d'activité modérée tels que le Cercle d'activité (optionnel mais tout à fait recommandé), le Jeu de quête (obligatoire), Attention à attention, des exercices cérébraux ainsi que la version gratuite de la machine à mémoire Souvenons-nous ».

Tout le livre est marqué par cette écriture énumérative, descriptive, des listes à la Prévert pour décrire les habitudes, les raisons, les conséquences, les interrogations, les règles. Une écriture qui ne permet pas l'empathie, qui ne laisse pas place à l'émotion. Si à chaque début de chapitre, ce style peut faire sourire et être agréable, il est de plus non dénoué d'humour, au bout de quelques pages cela devient quelque peu indigeste et répétitif.

« Là-haut, il y a des incendies, des alertes à la pollution, des sécheresses bibliques, des bourrages papier, des grèves des profs, des insurrections, des révolutions, des journées caniculaires qui semblent ne pas avoir de fin (Un « dôme de chaleur » s'installe de manière permanente sur toute la côte Ouest), mais là en bas, à la piscine, règne toujours la température confortable de vingt-sept degrés. le taux d'humidité est de soixante-cinq pour cent. La visibilité est bonne. Les couloirs de nage, calmes et en ordre. Les horaires, bien que limités, sont adaptés à nos besoins… ».

Les derniers chapitres du livre cependant sauvent l'ensemble et m'ont émue. le tout dernier chapitre notamment. le tout dernier paragraphe surtout. le ton froid laisse place aux souvenirs, aux relations entre cette mère et sa fille, à la place délicate du père face à la maladie de sa femme. Là seulement, dans ces derniers mots, je fus enfin réellement touchée…A se demander si tout ce qui précède est une sorte d'exutoire qui aurait permis à Julie Otsaka de renouer avec la mémoire maternelle. Espérons-le.

Je remercie Babelio et les éditions Gallimard pour cette Masse Critique privilégiée qui m'aura permis de replonger dans l'univers de Julie Otsaka que je n'avais pas relu depuis son très beau livre "Certaines n'avaient jamais vu la mer".
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J'ai aimé les précédents romans de Julie Otsuka, Quand l'empereur était un dieu et Certaines n'avaient jamais vu la mer. C'est donc emplie d'un optimiste allant que j'ai ouvert La Ligne de nage … que je referme assez dépitée de n'avoir point adhéré à son propos et surtout à sa forme.

Cela commence plutôt bien avec une étude amusante du quotidien d'une communauté hétéroclite de nageurs qui se côtoient dans une piscine souterraine, chaque membre ayant ses rituels, ses motivations à venir nager, microcosme de la société américaine tant les profils sont. Julie fait un choix narratif osé, celui du « nous » narratif des nageurs qui se croisent, se chamaillent, se fréquentent, unis par leur dévotion à la natation et leur désir de fuir le monde d'en haut.

Et puis une fissure apparait au fond de la piscine, inexpliquée, situation donnant lieu à des réactions au surréalisme loufoque. Et puis la piscine ferme selon le principe de précaution. du « nous » foisonnant, émerge une nageuse, particulièrement touchée par cette rupture du quotidien : Alice, retraitée, qui est atteinte de la maladie de Pick, premier stade, maladie neurodégénérative proche d'Alzheimer, elle qui oubliait peut-être la combinaison de son casier mais jamais les gestes rassurants et apaisants de la natation.

Dans la deuxième partie, le ton change très abruptement. Finie la comédie sociale presque acidulée, direction l'EHPAD où vit désormais Alice. le ton se fait acerbe et sarcastique pour raconter la nouvelle vie d'Alice. Un nouveau choeur antique « nous » apparaît, la voix des oppresseurs, celle malfaisante et sadique de l'institution médicale qui illustre violemment la cruauté de la sénilité en énumérant notamment toutes les choses qu'Alice ne pourra plus faire et tout ce dont elle ne se souviendra plus jamais.

Je suis pas parvenue à trouver le liant entre ses deux parties totalement disjointes. Sans doute l'EHPAD est-il le contrepoint cauchemardesque du monde de liberté totale qu'était la piscine pour Alice. Sans doute les deux lieux gomment-ils toute différence sociale, les nageurs et les malades étant tous traités de la même façon. Mais ces réflexions n'ont pas suffi à assembler ces deux récits mal accouplés.

Ce qui m'a dérangé également, c'est le peu de place que fait Julie Otsuka au lecteur. Si l'écriture est audacieuse, forte et assumée avec ses blocs de texte à peine texturés par des italiques ou des tirets, la litanie des répétitions et des listes a obscurci ma lecture. Je ne sentais pas à ma place comme si le texte n'avait pas de destinataire, comme s'il était juste écrit par l'autrice pour l'autrice, comme un exutoire rageur à sa souffrance ( on comprend vite que Julie Otsuka parle ici de sa propre mère et que le personnage de la fille est son double.)

Au final, je me suis sentie seulement conviée dans les dernières pages qui elles offrent de la chair et du coeur en partage au lecteur. Cette fois, l'autrice recentre son texte sur la relation spécifique entre une mère et une fille, sur les regrets d'une vie, sur ses incompréhensions, et là, j'ai été enfin touchée.
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Ce roman aurait pu être deux nouvelles. le seul lien entre ces deux parties c'est Alice. Première partie : description de nages de différents personnages, puis des pages à n'en plus finir sur une fissure au fond de la piscine. Que vont devenir ces pauvres nageurs quand la grande baignoire va fermer ? Deuxième partie la perte de mémoire de Alice racontée par sa fille.
Ce livre a été d'un grand ennui pour moi, je n'arrivais pas à m'accrocher ni à l'histoire, ni aux personnages, ni au style. À peine fermé et déjà oublié.
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Je n'avais rien lu sur ce roman avant de le commencer, et la thématique m'a donc surprise.
Ou comment intéresser les lecteurs en parlant de...piscine...
Et c'est avec la description de ce monde « d'en bas » en opposition avec la vie réelle, en haut, que l'auteur nous accroche.
Les rites, les règles, les apparences, tout est différent à la piscine, les différences sociales ne se voient plus, ne restent que les nageurs, rapides ou pas, assidus ou non, qui respectent tous les mêmes codes.
Ces longueurs sont leur soupape à tous pour affronter la vie réelle.
Parmi eux, Alice.
Mais un jour une fissure apparaît au fond de la piscine, et c'est une partie de leur vie qui va changer.
Celle d'Alice notamment qui a aussi une fissure en elle, qui perd peu à peu le sens du réel et va devoir intégrer une institution.


L'auteur reprend la figure de style qu'elle avait utilisée dans « Certaines n'avaient jamais vu la mer », faite de « litanies », sorte de catalogue à la Prévert qui s'étire à l'infini.
Cela donne un effet hypnotique au récit qui n'est pas déplaisant au début mais dont le systématisme m'a, je l'avoue, lassée.
Pourtant la seconde partie, complètement différente, et qui met en scène Alice dans son institution ainsi que sa fille et son mari, dans les rôle difficiles d'accompagnants, apporte son lot d'émotions.
Un livre déconcertant donc, sur lequel il m'est difficile d'avoir un avis tranché, tant certaines parties m'ont amusée, d'autres agacée d'autres émue, et dont j'aurais bien du mal à conseiller la lecture...
Les avis sur Babelio sont aussi très partagés...
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A part son beau titre, ma lecture du nouveau roman de Julie Otsuka "La ligne de nage" a fait Plouf dans la piscine ! Pourtant, j'avais bien aimé "Certaines n'avaient jamais vu la mer" et j'étais motivée pour cette raison par ce livre de la rentrée littéraire, encensé.
Je suis invitée par Babelio à rencontrer l'autrice et suis bien gênée parce que je n'ai pas aimé ce roman qui n'a ni queue ni tête. C'est bien dommage car l'idée de la métaphore de la piscine comme ligne de vie qui peut se fissurer était bonne sauf que cela ne fonctionne pas du tout.
Dans les deux premiers chapitres il y a des descriptions de nageurs et nageuses sans qu'aucun ne soit incarné. Si certains propos sont justes mais pas très originaux comme La piscine est le nirvana ou Il n'y a plus de frontières entre le corps et l'eau, j'ai l'impression que Julie Otsuka veut en parler de façon universelle sans légitimité : toutes les piscines n'ont pas de larges couloirs numérotés de Un à Huit par exemple et surtout je suis surprise que l'autrice considère que les nageurs forment une communauté. C'est sans doute vrai dans les clubs mais en général, quand on pratique la natation en individuel on n'a pas vraiment le temps d'échanger surtout quand on y va sur l'heure du déjeuner si on travaille et que l'on n'a pas beaucoup de temps. D'ailleurs, la communauté décrite pratique quasi-quotidiennement, ce qui me semble exagéré parce que rare mais peut-être qu'aux États-Unis c'est le cas.
Et puis, cette façon de caricaturer les nageurs occasionnels ou de se moquer des surveillants de baignade est agaçante.
C'est dans cette piscine en sous-sol que l'on fait la connaissance d'Alice, une vieille dame qui perd la mémoire, on n'en sait pas beaucoup plus. Déjà, cela sonne faux puisqu'elle rencontre la narratrice à la pharmacie et qu'elle lui dit A bientôt à la piscine ! Ce qui est peu probable pour une personne qui oublie.
Je suis d'accord avec le fait de se sentir soi-même en nageant mais pas d'avoir l'impression d'avoir gâché sa vie quand la piscine ferme parce qu'il n'y a pas d'explication aux fissures qui apparaissent au fond de la piscine, sans fuites d'eau, mais inquiétantes.
Cette métaphore permet de faire un bon, subitement, dans un établissement où Alice doit séjourner suite à une maladie qui ressemble à Alzheimer (et de changer le point de vue de la narration).
Je sais bien que l'on est au États-Unis mais c'est le genre de description qui me met en colère. L'établissement ressemble à une prison comme si cela ne pouvait pas être autrement. Je m'érige en faux contre cette critique systématique des Ehpad alors que la plupart font un travail formidable et nécessaire, et je parle d'expérience.
On sent dans ce roman le poids de la culpabilité de la narratrice, fille d'Alice. Je me demande quel est le rôle de la famille dans ce cas, le soutien au père qui doit accompagner sa femme et les solutions possibles pour l'aider à vivre de façon apaisée.
J'ai l'impression que ce livre sert uniquement d'exutoire à Julie Otsuka face à la tristesse de la perte de sa mère (vous me direz c'est déjà pas mal). En tant que lectrice, je trouve que le texte flotte, ce qui est gênant compte-tenu du sujet.


Challenge Riquiqui 2022
Challenge Multi-défis 2022
Challenge ABC 2022-2023
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critiques presse (6)
Culturebox
12 avril 2023
Alice, une vieille dame, vient nager chaque jour dans une piscine dont le fond laisse peu à peu apparaître des fissures. On comprend que la piscine n'est pas seule à se fissurer.
Lire la critique sur le site : Culturebox
Culturebox
06 octobre 2022
Dans un texte allégorique, Julie Otsuka aborde avec une grande justesse la question de la vieillesse, la perte de la mémoire, et la difficile question de sa prise en charge par la société. Elle montre aussi comment bizarrement, dans ces moments de perte, parfois même quand les mots ont complètement disparu, les liens relâchés avec les proches tout au long de la vie peuvent dans un dernier sursaut se resserrer, et les choses se remettre en place juste avant le grand départ. Que faire de ces moments éphémères, de cette dernière longueur autorisée ? C'est ce que raconte ce très beau roman mélancolique mais heureux, déployé comme une litanie dans une langue métaphorique saturée de vitalité.
Lire la critique sur le site : Culturebox
LeMonde
03 octobre 2022
Il est vrai que le rire habite La ­Ligne de nage, son nouveau roman. Subtilement, telle une musique de fond dont on perçoit parfois la mélopée lointaine, lorsqu’une éclaircie le ­permet.
Lire la critique sur le site : LeMonde
LeFigaro
15 septembre 2022
Dans une piscine aux États-Unis, des nageurs sont confrontés à un inquiétant phénomène. Parmi eux, Alice, une femme fragile qui perd la mémoire. Fascinant.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
Culturebox
05 septembre 2022
La romancière américaine d'origine japonaise explore la fin de vie et la perte de mémoire dans un roman mélancolique mais heureux.
Lire la critique sur le site : Culturebox
LePoint
30 août 2022
On a rarement lu un tel récit, au cours duquel le trompe-l'œil initial dévoile soudain des abîmes inattendus. Durant le premier tiers du livre, on croit suivre le cours d'une allégorie à la Kafka, où la piscine d'une grande cité jouerait le rôle d'un microcosme de l'humaine condition.
Lire la critique sur le site : LePoint
Citations et extraits (49) Voir plus Ajouter une citation
Le choc de l'eau − il n'y a rien de comparable à cela sur terre. Le frais liquide clair qui glisse sur chaque centimètre de notre peau. Échapper temporairement à la gravité terrestre. Ce miracle qui fait que nous flottons lorsque nous filons à la surface bleue et miroitante de la piscine, sans que rien nous ralentisse. "C'est comme si on volait." Le plaisir pur d'être en mouvement. La disparition de tout besoin. "Je suis libre." Soudain vous planez. À la dérive. Plongée dans l'extase. L'euphorie. Dans un bonheur qui vous ravit, telle une transe. Et si vous nagez assez longtemps, vous ne savez plus où finit votre corps et où commence l'eau, la frontière s'estompe entre vous et le monde. "C'est le nirvana."
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La piscine est profondément enfoncée sous terre, dans un vaste espace caverneux à plusieurs mètres sous les rues de notre ville. Certains d'entre nous viennent ici parce qu'ils sont blessés et cherchent à guérir. Nous avons des problèmes de dos, d'affaissement du pied, d'anxiété, de rêves brisés, d'anhédonie, de mélancolie, bref, les maux habituels qu'on rencontre là-haut. D'autres travaillent pour l'université toute proche et préfèrent prendre leur pause-déjeuner là en bas, dans l'eau, loin du rude regard de nos pairs et de nos écrans. Certains encore se réfugient ici pour fuir, ne serait-ce qu'une heure, un mariage décevant. Beaucoup d'entre nous vivent dans le quartier, et aiment simplement nager.
(incipit)
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Ce que nous perdons en ciel et en horizon, nous le gagnons en tranquillité, car l'une des meilleures choses que nous procure la piscine, c'est le bref répit loin du fracas du monde de là-haut : taille-haies, coupe-bordures, klaxons, nez mouchés, gorges raclées, pages tournées, cette incessante musique qu'on entend partout, où qu'on aille - chez le dentiste, à la pharmacie, dans l'ascenseur qui vous emmène consulter cet audiologiste à propos de ce sifflement étrange dans vos oreilles.
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Nous sommes les premiers à admettre que la vie, là en bas, a ses revers. Ainsi par exemple, l’intimité n’existe pas. Et il y a très peu de variété. Je nage le dos dans la ligne trois tous les jours depuis des années. Et à l’exception du manuel des adhérents, cahier à spirale rangé derrière deux barres énergétiques à moitié mangées, au fond d’un tiroir du bureau de l’administrateur de la piscine, pas assez de livres. On n’y trouve ni esplanade, ni horizon, ni sieste, ni ciel – c’est cela le plus triste. Mais nous nous hâtons de souligner qu’on n’y trouve pas non plus de méduses, de courants, de coups de soleil, d’éclairs, d’Internet, d’insanités, de voyous, et surtout, c’est le mieux, pas de chaussures. Ce que nous perdons en ciel et en horizon, nous le gagnons en tranquillité, car l’une des meilleures choses que nous procure la piscine, c’est le bref répit loin du fracas du monde de là-haut : taille-haies, coupe-bordures, klaxons, nez mouchés, gorges raclées, pages tournées, cette incessante musique qu’on entend partout, où qu’on aille – chez la dentiste, à la pharmacie, dans l’ascenseur qui vous emmène consulter cet audiologiste à propos de ce sifflement étrange dans vos oreilles. Je vous en prie, docteur, débarrassez-moi de ce truc ! À l’instant où vous mettez la tête dans l’eau, tous ces bruits disparaissent. Vous n’entendez plus que celui, rassurant, de votre respiration, le battement rythmé de vos pieds, les éclaboussures assourdies de votre voisin qui s’éloigne dans la ligne d’à côté, et de temps à autre, les mesures éthérées d’un refrain qui flotte, tel un rêve brumeux, dans l’air épais aux senteurs de chlore : eh bien, c’est Alice qui fredonne Dancing on the Ceiling en enfilant son bonnet blanc à fleurs. The world is lyrical because a miracle… Mais la plupart du temps, il n’y a que vous et vos pensées, tandis que vous glissez à travers l’eau claire et fraîche.
(pp.27-28)
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Dans la « vraie vie », là-haut, nous sommes petits joueurs, gros mangeurs, promeneurs de chiens, époux suiveurs, poètes mineurs, jumelles, véganes, travestis, tricoteuses compulsives (Allez, encore un rang), syllogomanes clandestins, « Maman », nous sommes un créateur de mode de second ordre, une bonne sœur, un sans-papiers, une Danoise, un flic, un comédien qui vient de jouer un flic à la télé (« agent Mahoney »), un gagnant à la loterie de la carte verte, une double nominée pour le titre de Prof de l’Année, un joueur de go de niveau national, trois types prénommés George (George le médecin spécialiste du pied, George le neveu du financier disgracié, George le boxeur amateur des Golden Gloves, catégorie welter), deux Rose (Rose, et l’Autre Rose), une Ida, une Alice, un dénommé personne (Ne faites pas attention à moi), un ancien du SDS, deux repris de justice, des valides, des drogués, des amers, des périmés, des batailleurs, des malchanceux (Je crois que je viens de me séroconvertir), nous sommes au crépuscule d’une terne carrière dans l’immobilier, au beau milieu d’une procédure de divorce qui n’en finit pas (Ça fait sept ans), à la fleur de l’âge, stérile, dans l’ornière, en mission, en rémission, à notre troisième semaine de chimio, dans un profond et incessant désespoir émotionnel (on ne s'y habitue jamais), pourtant là en-bas, à la piscine, l’ornière, en mission, en rémission, à notre troisième semaine de chimio, dans un profond et incessant désespoir émotionnel (On ne s’y habitue jamais), pourtant là en bas, à la piscine, nous n’appartenons plus qu’à l’une de ces trois catégories : les rapides, les moyens et les lents.
(p.15)
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