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Critique de isabellelemest


Le devoir de violence, quel choc !
Brûlot iconoclaste, objet romanesque non identifié, savant patchwork de références littéraires, à travers ce roman composite mais à la très forte unité de ton et de propos, s'exprime la rage, la révolte d'un jeune et brillant universitaire malien, Yambo Ouologuem, qui à 28 ans, en 1968, voulut dans ce livre renvoyer dos à dos la légende de la grandeur africaine et la violence de la colonisation, dont ni l'une ni l'autre ne trouvent grâce à ses yeux et lui inspirent un opus original fondé sur le dérision et la parodie, qualifiée ensuite à tort de plagiat, comme moyens de dénonciation de l'asservissement pré et postcolonial.
Il lui faut pour cela déconstruire d'abord le mythe d'une Afrique précoloniale innocente et exempte de péchés et de crimes. Grâce au pastiche hilarant et rageur de divers textes légendaires ou voulus comme tels (Bible, Coran, le Flaubert flamboyant de la Légende St Julien, Schwarz-Bart), il entonne l'histoire imaginaire de l'empire du Nakem, de ses tyrans, de ses notables, de sa traite d'esclaves en direction de l'est du continent ou de la péninsule arabique puis de celle du trafic triangulaire européen. On sent le texte pris entre le rêve d'un passé supposément glorieux, et une dérision impitoyable soulignée avec un humour féroce par des incises bibliques parodiques.
Mais dès que le récit abord la période coloniale, les sarcasmes visent les autorités françaises, fantoches caricaturaux pleins de suffisance et de bonne conscience. Se dressent face à face le roi africain usant de la ruse et de la cruauté pour résister tant bien que mal à l'occupation européenne et ses adversaires coloniaux, qui imposent par la force leur domination militaire, religieuse et culturelle.
Au milieu de cette violence se niche l'idylle de deux serfs, Kassoumi et Tambira, humbles et fidèles sujets du roi Saïf ben Isaac El Héït, dont le nom est lui-même un puzzle ironique. Car c'est à dessein que l'auteur rapproche le destin de deux peuples, juif et africain, maudits par l'histoire, à travers le sobriquet insultant de « négraille » ou de dynastie « négro-juive », dans une fantastique et ambivalente expression de honte, voire de haine, de soi. Ainsi peut également s'expliquer le pastiche du Dernier des Justes.
Les enfants du couple aux prénoms prédestinés (René Caillé ! René Descartes ! Raymond Spartacus !) pourront devenir la première génération de cadres africains, admis à poursuivre des études supérieures en France et promis au destin politique des élites fantoches de la décolonisation.
On trouve de tout dans ce roman, y compris des passages érotiques extrêmement lyriques et parfois empruntés ou adaptés (Robbe-Grillet, Maupassant), ou bien le délire halluciné d'un personnage de zombie drogué marchant vers son destin, qui touche au sublime dans un lyrisme à la Rimbaud, ou encore la traduction poétique (en prose) des ambiguïtés de la chair lorsque le héros se prostitue à Paris. Parfois on reste bouche bée devant la beauté du texte.
Ce roman est un diamant inclassable, un cri de révolte et de rage devant le drame de l‘Afrique, doublement asservie par ses élites puis par les Européens, un chef-d'oeuvre d'ironie désespérée où le sexe est une échappatoire sans doute illusoire. Ne restait donc à Yambo Ouologuem que l'écriture. Mais elle fut tuée par le scandale du plagiat, créé artificiellement d'un continent à l'autre, et qui le contraignit au silence. On comprend la fascination que ce livre emblématique a pu exercer sur M. Mbougar Sarr et tant d'autres auteurs africains.
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