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Citations sur Une histoire d'amour et de ténèbres (46)

araucaria
araucaria   11 août 2017
Je suis né et j'ai grandi dans un rez-de-chaussée exigu, bas de plafond, d'environ trente mètres carrés : mes parents dormaient sur un canapé qui, une fois ouvert pour la nuit, occupait presque entièrement l'espace, d'un mur à l'autre de la chambre. De bon matin, ils l'escamotaient, dissimulaient la literie dans les ténèbres du coffre, ils rabattaient le matelas, repliaient et refermaient l'ensemble avant de le recouvrir d'une housse gris clair où ils jetaient quelques coussins orientaux brodés, effaçant les traces de la nuit. La pièce servait à la fois de chambre à coucher, de bureau, de bibliothèque, de salle à manger et de salon.
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fanfanouche24
fanfanouche24   11 août 2015
Je devinais son chagrin: mon père entretenait un rapport charnel avec les livres. Il aimait les manipuler, les palper, les caresser, les sentir. C'était une véritable obsession, il ne pouvait s'empêcher de les toucher, même si c'étaient ceux des autres. Il faut dire que, jadis, les livres étaient beaucoup plus sensuels qu'aujourd'hui: il y avait largement de quoi sentir, caresser, et toucher. certains avaient une couverture en cuir odorante, un peu rugueuse, gravée en lettres d'or, qui vous donnait la chair de poule, comme si l'on avait effleuré quelque chose d'intime et d'inaccessible qui se hérissait et frissonnait au contact des doigts. (...) Chaque livre avait son odeur propre, mystérieuse et excitante. (p. 43)
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araucaria
araucaria   23 août 2017
"Réflexion faite, les documents qui se trouvaient ou ne se trouvaient pas là-bas ont dû brûler une dizaine de fois, pendant l'occupation polonaise, celle de l'Armée rouge, puis à l'arrivée des nazis qui nous ont tous fusillés et jetés dans des fosses qu'ils ont recouvertes de sable. Ensuite, il y a eu encore Staline avec le NKVD, et Rovno est passée de main en main, comme un petit chien martyrisé par une bande de voyous : laRussie-laPologne-laRussie-l'Allemagne-laRussie. Aujourd'hui, elle n'est ni à la Pologne ni à la Russie mais à la République d'Ukraine, ou peut-être à la Biélorussie? Ou à des mafias locales? En fait, je ne sais pas à qui elle appartient aujourd'hui. Et ça m'est égal : ce qui existait a disparu et ce qui existe aujourd'hui ne sera plus d'ici quelques années.
"L'univers tout entier, si on prend du recul, ne durera pas éternellement. On dit qu'un jour le soleil s'éteindra et que le monde retournera à l'obscurité. Alors pourquoi est-ce que les hommes s'entretuent depuis le commencement de l'histoire? Quel pouvoir régnera au Cachemire ou dans la grotte de Makhpela, à Hébron, est-ce si important? Au lieu de manger la pomme de l'arbre de vie et de l'arbre de la connaissance, nous nous sommes probablement jetés sur la pomme vénéneuse de l'arbre du rishes que nous a donnée le serpent. C'est comme ça que le paradis a cessé et que cet enfer a commencé."
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araucaria
araucaria   19 août 2017
Mon grand-oncle affectionnait les dédicaces lyriques : chaque année, depuis que j'avais neuf ou dix ans, il ma faisait cadeau d'un volume de l'Encyclopédie junior où il avait écrit un jour en lettres légèrement inclinées à gauche, comme si elles reculaient d'effroi :

Au petit Amos, appliqué et talentueux
pour son jour = anniversaire
avec mes compliments du fond du coeur, qu'il grandisse
et fasse honneur à son peuple,
de la part de
son grand-oncle Yosef
Jérusalem = Talpiot, Lag Baomer 1950

En relisant cette dédicace, à plus de cinquante ans de distance, je me demande ce que mon grand-oncle Yosef savait à mon sujet, lui qui avait l'habitude de poser sa petite main froide sur ma joue avant de me demander, sa moustache blanche me souriant avec bonté, ce que j'avais lu dernièrement, si j'avais terminé l'un de ses livres, ce que les petits Israéliens étudiaient de nos jours à l'école, quels poèmes de Bialik et de Tchernichovsky je connaissais par coeur, quel personnage de la Bible j'appréciais le plus...
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araucaria
araucaria   03 septembre 2017
Ce sont donc les larmes de Strogoff qui l'ont sauvé, lui et la Russie tout entière. Mais, chez nous, les hommes ne devaient pas pleurer. Pleurer était dégradant! C'était réservé aux femmes et aux enfants. Même à cinq ans, j'avais honte de pleurer, et à huit ou neuf ans, j'avais appris à me dominer pour compter parmi les hommes. Voilà pourquoi, la nuit du 29 novembre, j'avais été si troublé de toucher les joues humides de mon père. Et c'était aussi la raison pour laquelle je n'en avais jamais parlé, ni à lui ni à personne. Et voilà que Michel Strogoff, ce héros intrépide, cet homme de fer infatigable, capable d'endurer toutes les tortures, ne pouvait retenir ses larmes en songeant à l'amour. Ce n'était pas la peur ni la douleur qui les faisaient couler, c'était l'intensité de ses sentiments.
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araucaria
araucaria   31 août 2017
Et avec une voix de ténèbres, tandis que sa main s'égarait dans mes cheveux (il n'avait pas l'habitude de me caresser), papa déclara sous ma couverture, à l'aube du 30 novembre 1947 : "Tu seras sans doute en butte à des garnements dans la rue ou à l'école. Peut-être parce que tu me ressembleras un peu. Mais désormais, du moment que nous avons un Etat à nous, on ne te malmènera plus jamais parce que tu es juif et parce que les Juifs sont comme ceci et comme cela. Plus jamais, non. A partir de maintenant, c'est fini. Pour toujours."
A moitié endormi, j'étendis le bras pour toucher son visage, juste au-dessous de son haut front, et soudain, à la place de ses lunettes, je sentis des larmes. De toute ma vie, ni avant ni après cette nuit, pas même à la mort de ma mère, je n'ai vu mon père pleurer. En fait, je ne l'avais pas vu cette nuit-là non plus. Il faisait trop sombre. Seule ma main gauche l'avait "vu".
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Melpomene125
Melpomene125   19 décembre 2016
Les pires conflits entre les individus ou entre les peuples opposent souvent des opprimés. C'est une idée romanesque largement répandue que d'imaginer que les persécutés se serrent les coudes et agissent comme un seul homme pour combattre le tyran despotique. En réalité, deux enfants martyrs ne sont pas forcément solidaires et leur destin commun ne les rapproche pas nécessairement. Souvent, ils ne se considèrent pas comme compagnons d'infortune, mais chacun voit en l'autre l'image terrifiante de leur bourreau commun.
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fanfanouche24
fanfanouche24   11 août 2015
Le plus beau jour de ma vie-je devais avoir six ans-fut celui où papa me fit un peu de place sur l'une des étagères pour y ranger mes livres. (...)
C'était un rite de passage, une cérémonie initiatique: celui dont les livres tiennent debout n'est plus un enfant, c'est déjà un homme. J'étais comme mon père. Mes livres tenaient droit. (p.44)
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araucaria
araucaria   21 août 2017
A bord de l'Italia où ils effectuèrent la traversée Trieste-Haïfa, ils se firent photographier avec le capitaine dont le nom, inscrit en marge du cliché, était Benyamino Umberto Steindler. Ca ne s'invente pas.
Au port d'Haïfa, comme le rapporte la légende familiale, les attendait un médecin en blouse blanche (ou était-ce un infirmier?) qui, sur l'ordre du gouvernement mandataire britannique, aspergeait les arrivants de désinfectant. Quand vint son tour, dit-on, grand-père Alexandre, furieux, s'empara de l'ustensile et arrosa l'arroseur : voilà comment l'on traite un homme qui ose se comporter avec nous ici, dans notre patrie, comme si nous étions encore en diaspora. Pendant deux mille ans, nous nous sommes laissés conduire à l'abattoir comme un troupeau sans défense. Mais ici, dans notre pays, il n'y aura pas de nouvel exil, nous ne le permettrons pas. Notre honneur ne sera pas bafoué.
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araucaria
araucaria   05 septembre 2017
Winseburg-en-Ohio me révéla le monde de Tchekhov bien avant que j'en apprenne l'existence : il n'était plus question de Dostoïvesski, Kafka, Knut Hamsun, Hemingway ou Yigal Mossensohn. Plus de femmes mystérieuses sur des ponts ou d'hommes au col relevé, dans des bars remplis de fumée.
Ce livre me fit l'effet d'une révolution de Copernic inversée. Alors que, contrairement à la croyance de l'époque, Copernic avait découvert que notre monde n'était pas le centre le l'univers, mais l'une des planètes du système solaire, Sherwood Anderson m'ouvrit les yeux et me poussa à écrire sur ce qui m'entourait. Grâce à lui, je compris brusquement que le monde de l'écrit ne tournait pas autour de Milan ou de Londres, mais autour de la main qui écrivait, là où elle était : le centre de l'univers est là où vous vous trouvez.
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