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Gilles Paris (Autre)
EAN : 9782081500945
220 pages
Flammarion (27/01/2021)
3.98/5   64 notes
Résumé :
"Les cliniques spécialisées, je connais. Je m'y suis frotté comme on s'arrache la peau, à vif. Les hôpitaux psychiatriques sont pleins de gens qui ont baissé les bras, qui fument une cigarette sur un banc, le regard vide, les épaules tombantes. J'ai été un parmi eux."

Une dépression ne ressemble pas à une autre. Gilles Paris est tombé huit fois et, huit fois, s'est relevé. Dans ce récit où il ne s'épargne pas, l'auteur tente de comprendre l'origine d... >Voir plus
Que lire après Certains coeurs lâchent pour trois fois rienVoir plus
Critiques, Analyses et Avis (41) Voir plus Ajouter une critique
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Certains coeurs lâchent pour trois fois rien - Gilles Paris - Récit - Éditions J'ai Lu - Lu en septembre/octobre 20223.

Le titre parle bien du coeur de Gilles qui a des ratés, il a bien manqué s'arrêter définitivement lors d'une énième tentative de suicide. Gilles est dépressif.

Au moment où il écrit son livre, c'est sa huitième dépression, ce n'est pas rien.
Une mélancolie qui le tenaille depuis plus de trente ans écrit-il : "La mélancolie prend toute la place. Elle étire ses pattes visqueuses dans mon corps qui s'engourdit à sa merci" page 21

Gilles cherche le pourquoi de cet état, plusieurs facteurs peuvent entrer en jeu. Alors, Gilles écrit, il écrit avec des personnages fictifs mais c'est bien de lui qu'il parle dans ses livres, il a écrit six romans adultes, deux romans jeunesse, une nouvelle et trois ouvrages collectifs.

Gilles passe beaucoup de temps dans les HP, il s'efforce de s'en sortir. Il y a Laurent, l'amour de sa vie qui le soutient mais la dépression, c'est aussi une immense solitude, un face à face avec soi-même, une souffrance que l'on veut supprimer à n'importe quel prix même par la mort, ce qui semble être l'ultime chemin vers la paix de l'esprit.

Une image revient sans cesse dans la tête de Gilles, celle de son père lui répétant "Tu ne vaux rien. Tu ne feras jamais rien de ta vie. Tu es une merde" page 192. Il faut dire qu'à force de taper sur un clou, il s'enfonce. (je sais de quoi je parle) et là, Gilles sans doute fragile de nature, a fini par craquer.

Et pourtant, non, Gilles n'est pas un bon à rien, il est courageux, il lutte, il a une belle carrière, mais... les paroles de son père l'ont "tué"

Je pense que seul(e)s ceux et celles qui ont connu une telle souffrance peuvent comprendre qu'on en vient à vouloir s'en aller.

L'auteur, dans son récit de trente années de lutte, ne s'attendrit pas sur lui-même, il raconte sa descente en enfer et ses remontées en dents de scie, des faits, pas de pathos.

Ce n'est pas un livre facile à lire certes, mais le sujet m'intéressait, j'étais curieuse de savoir comment Gilles allait( et s'il allait) s'en sortir, je voulais connaître son combat et sa renaissance.

A l'heure où je poste ma chronique, j'espère que Gilles a enfin retrouvé sinon la paix, la force de garder la tête haute et qu'il a compris qu'il est quelqu'un de bien et d'appréciable.


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De la trentaine à aujourd'hui, soit sur un intervalle de quelque trente ans, l'auteur a surmonté huit dépressions et survécu à une dizaine de tentatives de suicide. Il revient dans ce livre sur ce parcours de vie accidenté, laissant entrevoir quelques pistes d'explication dans son histoire familiale, marquée notamment par le divorce de ses parents et la violence de son père, mais surtout nous donnant à percevoir la terrible lutte qu'il lui a fallu mener, chaque fois, pour s'arracher des ténèbres et retrouver la lumière.


Ce récit n'est pas une autobiographie et n'entre pas dans le détail de ce qui, chez Gilles Paris, a pu lui faire perdre l'équilibre de façon si persistante. le but n'est pas tant ici d'expliquer les causes, que de faire comprendre, avec la plus grande pudeur et le minimum de bribes de vie personnelle, la réalité de ce trouble revenu régulièrement empêcher le cours de sa vie. Bien sûr, l'on ne peut que rester pétrifié devant tant de souffrance, alors que le texte laisse entrevoir les années folles d'une jeunesse brûlée par les deux bouts, dans l'ivresse du sexe et de la drogue, le vertige d'une vie noctambule débridée débouchant au petit matin sur une solitude hagarde et glauque, puis, à trente-trois ans, l'effondrement, total et incommensurable, le premier séjour en hôpital psychiatrique, le combat de titan pour revenir des abysses, et les rechutes, désespérantes et interminables, étalées sur trois décennies.


De loin, la vie de Gilles Paris ressemble à une succession d'extinctions brutales de la lumière, chaque fois suivies d'une longue et pénible réémergence du néant, des passages de «vie sans magie et sans couleurs» dont il parvient à s'extirper comme à l'issue d'un combat de boxe. Que dire de son courage et de celui de Laurent, son conjoint, pour garder malgré tout le cap d'une vie commune et de la réussite professionnelle, puisque ces épreuves n'ont au final pas empêché l'auteur de mener une carrière dans l'édition et de connaître le succès littéraire avec ses huit romans. Si l'écriture n'a pas pour lui de vertu thérapeutique, nul doute qu'elle s'est nourrie, inconsciemment ou non, de cette vie en forme de montagnes russes, et de l'extrême sensibilité de cet homme brutalisé par la maladie jusqu'au plus profond de son être.


Mes appréhensions initiales face à la thématique très sombre de ce livre se sont évaporées dès les premiers mots, incisifs et bien tournés. Sobre, sincère et courageuse, cette mise à nu ne peut que toucher le lecteur et le faire s'interroger sur les sidérants mystères de notre fonctionnement psychique.

Lien : https://leslecturesdecanneti..
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Gilles et sa soeur ont grandi auprès d'un père volage et d'une mère dépressive, subissant son sort. Si dans un premier temps le père, ne doutant pas une seconde de son pouvoir, essaie de rendre son fils complice de ses adultères, leurs rapports vont vite se détériorer quand il officialise une liaison, quittant le domicile familial, laissant une épouse incapable de se gérer seule qui multiplie les menaces de suicide auprès de ses enfants. Geneviève, la soeur, préfèrera la fuite et prendra le large dès que possible en gardant un lien avec ses parents. Gilles va se noyer dans l'alcool, la drogue, le sexe, tout en ayant un bon boulot.

Une bagarre sanglante avec son père qui le laisse pour mort, va être le détonateur de la première dépression. Huit dépressions en trente ans. Gilles est un survivant.

Il nous raconte les descentes en enfer, les hospitalisations, les dures remontées vers la vie, la vie avec ses semblables dans les services de psychiatrie, comment il a conservé son travail, sa rencontre avec Laurent son mari, les retrouvailles avec sa soeur.

Sa mère décédée, son père sénile, il peut enfin libérer sa parole, son témoignage, sa vie. Si, dans tous ces romans, il a laissé une touche, une toute petite part de cette vie, là, il ouvre les vannes et se libère de ce poids porté depuis toujours.

D'un ton lucide, humble, authentique mais aussi avec beaucoup de sensibilité, il se livre et nous livre son récit où la vie n'est jamais loin même au fond du gouffre.

Le livre commence par une lettre au père, tellement touchante, tellement libératrice, de celles qui vous serrent le coeur même si vous n'êtes pas concerné.

Je voulais lire ce témoignage après avoir entendu Gilles raconter son histoire. Il a ce sourire d'un gamin espiègle et cette souffrance inexorable au fond des yeux, ce regard qui dit la victoire sur l'enfance, malgré tout.
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«Même les gens normaux ont droit au bonheur»

Huit livres et autant de dépressions. Gilles Paris raconte une vie rongée par ce mal insidieux et comment il a pu s'en sortir. Autour de ses amis, ses amours et ses emmerdes transparait aussi un message d'espoir.

Au sein d'une maison d'édition, les attachés de presse sont des travailleurs de l'ombre. Quand leur travail paie et qu'un auteur est mis en avant, c'est évidemment parce que l'auteur a du talent et quand le livre ne trouve pas de couverture médiatique, c'est forcément que l'attaché de presse a failli. Si le cas de Gilles Paris est un peu à part, ce n'est pas tant qu'il a plusieurs décennies d'expérience dans le métier, mais parce qu'il est également auteur, avec huit livres à son actif dont le désormais célèbre Autobiographie d'une courgette, adapté au cinéma en 2016 par Claude Barras sous le titre Ma vie de Courgette. Dans les prochains mois suivront une adaptation au théâtre ainsi qu'une bande dessinée (dessins de Camille K et scénario d'Ingrid Chabbert). Il peut par conséquent porter un regard sur les deux aspects du métier. Toutefois, ce n'est pas l'aspect central de son récit. Avec honnêteté et sans filtre, il nous raconte les huit dépressions successives dont il a été victime. Un mal insidieux qui a bien failli l'emporter, car il a quelquefois accompagné sa chute d'une tentative de suicide. Et entendre alors le médecin lui expliquer que «Certains coeurs lâchent pour trois fois rien». le sien a résisté, si bien qu'il peut aujourd'hui témoigner.
Raconter que la première fois qu'il a été laissé pour mort, cela n'avait rien à voir avec une dépression mais aux coups portés par son père. Une violence physique qui a été précédée d'une violence morale puisque régulièrement, il lui répétait qu'il n'arriverait jamais à rien, qu'il n'était qu'une merde. Une phrase devenue comme un mantra, une relation toxique sur laquelle il peut enfin mettre des mots: «Je me suis tu pendant des années. Je n'ai pas cherché à me libérer auprès d'un psychologue, d'un ami, encore moins de ma famille. Je me suis défoncé, abusant de cocaïne et de vodka, j'ai frôlé le bord des abîmes, reconnu si peu le visage verdâtre dans le miroir. Accroupi au-dessus du siège des toilettes, toutes couleurs aspirées, j'ai reniflé la mort, serrant le poing, froissé comme des feuilles sèches éparses que le vent emporte.»
Gilles Paris raconte les folles années de sa jeunesse, les addictions à la drogue et au sexe, la parenthèse avec Pascaline, le seule femme qu'il ait jamais aimée, les nuits à danser et les amants qui s'accumulent jusqu'à ces matins glauques où on se sent seul, triste, perdu. La première dépression arrive en 1992, elle sera suivie de sept autres, entrecoupées par des périodes durant lesquelles l'attaché de presse fera du bon travail, notamment pour les éditions Plon, servira d'homme à tout faire de Françoise Sagan, écrira des livres et rencontrera Laurent, l'homme qui va partager sa vie, l'apaiser, le secourir. Tout semble aller bien. «Je suis heureux avec Laurent. J'ai écrit un livre qui a du succès. J'ai un chouette appartement, un travail que j'aime. J'ai enfin trouvé mon équilibre». Mais ce bonheur sera de courte durée. La nouvelle dépression qui s'amorce «restera la plus inexplicable de toutes, et la plus rude. Elle va durer deux ans».
Comme toutes les dépressions qui vont suivre, elle va s'accompagner d'un séjour en hôpital psychiatrique. Les pages sur ces établissements sont aussi éclairantes que glaçantes. Elles dépeignent «la vie sans magie et sans couleurs». Alors Gilles Paris, comme Hippolyte, son personnage dans Inventer les couleurs, crée les couleurs là où elles n'existent pas. Il écrit. «L'écriture n'est pas une thérapie pour moi, elle est ma vie, en dehors des dépressions. Quand on aime autant la fiction que je l'aime, on en injecte dans sa vie pour la rendre moins cruelle.» le paradoxe veut pourtant qu'après chaque livre une nouvelle dépression suive. Si bien qu'après la parution de Au pays des kangourous il s'imagine que ses livres sont en partie responsables de ses dépressions. «Après chaque lancement, je rechute. C'est systématique. Laurent, toujours pratique, me conseille d'arrêter d'écrire. Autant mourir.»
On remerciera l'auteur de son éclairage sincère et sans fioritures. En le suivant, on comprend combien ce mal est complexe, parce qu'en grande partie inexplicable. Et on se prend à espérer que la bête est enfin terrassée.


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Ce livre parle du sujet de la dépression, une maladie qui touche de nombreuses personnes dans le monde et que l'auteur connait bien. Il se dévoile un peu plus dans ce livre sur son combat, sur ses interrogations, sur l'après écriture d'un livre. Il indique dès le début que ce livre n'est pas autobiographique mais qu'il délivre des « éclats de vie pour mieux comprendre les méandres de la dépression ».
Je savais dès le départ que ce livre n'allait pas être facile pour moi à lire (comme pour l'auteur de l'écrire) mais je voulais le faire pour avoir le ressenti, la vision d'une personne qui arrive à poser des mots sur cette maladie, qui maitrise l'exercice de l'écriture. Même si certaines choses ont fait écho chez moi, je suis tout à fait d'accord avec les messages qu'il veut faire passer : que deux dépressions ne sont pas identiques, qu'il faut des soins, un travail sur soi pour combattre « cette bête », se pardonner et surtout qu'il est possible d'en guérir dans certains cas. Que le lecteur se rassure, le livre n'est pas tout noir, on termine le livre vers une lueur d'espoir, on peut gagner ce combat et ses épreuves peuvent rendre plus fort, plus empathique comme il le dit et que l'on sait certainement mieux apprécier les petits bonheurs simples de la vie quand on va bien ou du moins mieux qu'une autre personne. J'ai également trouvé qu'il rendait avec ce livre, une belle preuve d'amour à Laurent.
Pour finir j'ai juste envie de dire merci à Gilles Paris pour ce livre.
Parution le 27 janvier 2021
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critiques presse (2)
LeSoir
09 avril 2021
"Certains cœurs lâchent pour trois fois rien » raconte les huit dépressions de l’auteur. Et ses huit retours à la vie. Fort et lumineux.
Lire la critique sur le site : LeSoir
LePoint
18 février 2021
L’écrivain Gilles Paris revient sur les plus grandes joies (mais aussi sur les plus profondes peines) de sa vie dans son dernier ouvrage.
Lire la critique sur le site : LePoint
Citations et extraits (47) Voir plus Ajouter une citation
INCIPIT
AVERTISSEMENT
Ce livre n’est pas une autobiographie, mais des éclats de vie pour mieux comprendre les méandres de la dépression. Je n’ai pas vraiment cherché non plus à en trouver les causes. Elles sont multiples et sinueuses. S’en approcher, c’est s’en éloigner en même temps. Deux dépressions ont peu de choses en commun. Tenter de les cerner comme les chiens en meute traquent le gibier à la chasse serait une erreur. La bête a souvent le dernier mot, avant qu’on puisse la terrasser par sa propre volonté et le traitement médical adéquat. Je suppose que ma vie ressemble plus au dernier chapitre dans ses moments les plus exaltants, mais je ne peux nier ces trente années de combat que j’ai voulues sans fard. Soit la moitié de ma vie à réfléchir aussi à tout ce que mon père m’a fait ou pas, emmêlant le fil de ces années sombres. Comme le souvenir intact d’une photographie que je n’ai pas cherché à embellir, ni à modifier pour mieux émouvoir. Plutôt que de diriger la mémoire à mon avantage, je me suis abstenu d’en parler. Entre deux dépressions, j’ai eu la chance de vivre normalement et de supporter la menace d’une épée de Damoclès. Je suis heureux de la vie que j’ai menée, elle ressemble à celle de milliers d’autres personnes. Il vient une heure où chacun doit affronter ses démons pour mieux s’en libérer. J’aime être un parmi tous. Un anonyme dans la foule. Un inconnu célèbre que personne ne reconnaît. Je me suis défendu contre la bête, pas question d’être dominé par elle. Entrez dans ma vie, comme on entre dans une danse.
Lettre au père
Je te tutoie encore. C’est tout ce que j’ai en tête, quand ma vie, entre tes mains, s’est réduite au silence. Je ne commencerai pas cette lettre par « Cher papa », rien de toi ne m’est cher. Ces deux syllabes, pa-pa, se répètent comme un refus. Si au moins j’avais pu, pas à pas, me rapprocher de toi. J’entends juste une négation : pas de papa. Le vide abyssal où je tombe depuis soixante et un hivers.
Je me relève l’été, j’aime la chaleur sur mon corps, la mer qui m’avale, ma peau qui brunit. Je ne connais rien de tes étés à toi, juste une chaise longue sur un carré de pelouse verte où tu lis l’un de mes livres qui ne t’est pas dédicacé, et ne le sera jamais. Plus rien ne nous lie, si ce n’est cette photo envoyée par ta femme sur mon portable, où tu essaies sûrement de me dire que tu t’intéresses à moi, quand rien de toi ne me soucie en retour. Tu as pris du ventre avec les années, je m’évertue à le perdre à chaque dépression, comme le poids trop lourd de notre histoire.
Maman me prend pour toi depuis que tu es parti. Plus de quarante ans déjà. Les conversations se terminent mal entre elle et moi, un dialogue de sourds qui laisse ses empreintes et ne règle aucun compte. Je ne te ressemble pas, pourtant. J’ai choisi d’être écrivain alors que tous les mots de la terre nous séparent. J’aime les hommes. Toi, ta nouvelle famille.
Je suis devenu attaché de presse, par hasard, pour communiquer, puisqu’avec toi il n’en est rien. Je n’ai pas de haine à ton égard, cela ressemblerait trop à de l’amour. J’aime te savoir loin : je n’ai pas peur de te croiser quand je marche au hasard des rues. Je n’ai rien de toi, ni ton adresse postale, ni ton portable, ni d’anciennes photographies, toutes jetées, brûlées ou disparues. Je t’imagine avec tes cheveux gris épars, tes petites veines éclatées comme un trop-plein de colère, agacé comme autrefois quand tu me regardais sans me voir, les mots sautant de ta bouche comme des balles qui ne m’ont pas tué. Tu as essayé pourtant, ta colère l’emportant sur la raison.
Je n’avais pas vingt ans et tu t’es comporté comme un salaud dans mon premier appartement, rue Eugène-Manuel. Tes poings sur moi, tes coups de pied dans mon ventre, dans ma tête. Ce jour-là, une personne dont j’ignore tout m’a porté sur son épaule et déposé dans un hôpital. Je l’aurais aimé, cet inconnu qui passait devant mes fenêtres et m’a sauvé.
On ne m’a pas appris à te rendre la pareille. Ni toi, ni personne. C’est peut-être ce que je suis en train de faire avec cette lettre. J’aurais dû réagir avant, t’en coller une. Je t’ai laissé me faire mal. L’extérieur ce n’est rien, la peau cicatrise. Mais en dedans, rien ne me réparera.
Je danse dans les rues quand personne ne me regarde. J’essaie de rendre ma vie plus insouciante, et tu n’y es pas le bienvenu.
La vie n’est pas une voie romaine.
Dans mes cauchemars tu me frappes encore, jamais satisfait, moi non plus puisque je te laisse me cogner sans réagir, comme une règle interdite. Les médecins ne s’intéressent alors qu’à mes angines, aussi blanches que la poudre que j’inhale la nuit. Je me suis tu pendant des années. Je n’ai pas cherché à me libérer auprès d’un psychologue, d’un ami, encore moins de ma famille. Je me suis défoncé, abusant de cocaïne et de vodka, j’ai frôlé le bord des abîmes, reconnu si peu le visage verdâtre dans le miroir. Accroupi au-dessus du siège des toilettes, toutes couleurs aspirées, j’ai reniflé la mort, serrant le poing, froissé comme des feuilles sèches éparses que le vent emporte. Je me déprécie à ce jeu. Je te donne raison. Je me brûle, je me fais mal, j’écrase des cigarettes dans la paume de ma main, sans souffrir, car tout ce que je retiens, c’est cette blessure inguérissable que tu m’as faite. Elle revient comme un boomerang et cogne à ma tempe. Parce que je n’ai pas réagi, parce que je n’ai pas osé lever la main sur toi, je pensais m’être condamné à aimer le mal, à le chercher la nuit comme un fauve, ne sachant plus comment conjuguer le verbe « aimer ».
Quand je tombe la première fois, je t’appelle. Nous ne nous sommes pas vus depuis quatorze ans. Je me souviens de nos pas dans les allées du parc, de la brume en hiver. La lumière se fait rare, le froid, lui, te ressemble, il s’insinue. En sortant de cette clinique, je viens te voir dans ta maison, près de Vichy. Tu me cognes plus fort en niant ce qui s’est passé chez moi. Je crois un moment en perdre la raison. Cela me hante encore. J’aurais tout inventé. Un écrivain-né. Un écrivain mort-né.
Une année plus tard, tu reconnais tes torts. J’aurais dû te frapper. En finir. Mais je suis juste cette écorce qui protège l’arbre. Seuls les mots dansent entre mes doigts. Fra-Gilles, et fort à la fois. J’encaisse, je prends les coups, j’esquive, je tombe, je me relève chaque fois. J’aime, je donne tout, je suis excessif, je ne sais rien faire à moitié. Je me tiens en équilibre sur les frises des falaises. J’ai peur du vide, j’ai peur de moi. J’ai dix ans, plus de soixante ans, bientôt cent ans. Tout ce que tu as laissé derrière toi s’est étiolé. Maman, ma sœur et moi tenons presque debout, c’est un miracle. Toi, tu as ta nouvelle famille avec Évelyne devenue Laura, et Marie-Diane, une deuxième sœur, ma demi- rien du tout. Elle nous traite de dingues, ma sœur Geneviève et moi. Elle n’a pas tort en ce qui me concerne. Les cliniques spécialisées, je connais. Je m’y suis frotté comme on s’arrache la peau, à vif. J’y ai séjourné après avoir avalé trop de pilules, des blanches, des roses, avec un peu de whisky ou de Martini rouge. Que la fête commence ! J’y ai connu toutes sortes de vies, des vies en marge, ou brisées, j’ai appris que lorsque la roue tourne, ce n’est pas toujours pour avancer. Les hôpitaux psychiatriques sont pleins de gens qui ont baissé les bras, qui fument une cigarette sur un banc, le regard vide, les épaules tombantes. J’ai été un parmi eux. J’ai fréquenté des dizaines d’hôpitaux, à Paris, en banlieue et à Montpellier, où tu n’es plus jamais venu me voir. Je ne t’ai appelé que la première fois.
Pour pardonner, il faut commencer par soi-même. Je l’ai fait en me réveillant, des électrodes sur la poitrine, survivant au pire. L’hiver 2016, un médecin m’a dit doucement que j’avais eu de la chance. « Certains cœurs lâchent pour trois fois rien. » La douceur me fait toujours réfléchir. Avec ce que je tenais au creux de ma paume, quelqu’un d’autre y serait resté. Toi ?
J’ai publié huit livres. Chacun est une réponse à ta violence, à ton absence, à ces mots entrés en moi comme un glaive, juste avant que je perde conscience, du sang plein la bouche. Tu ne vaux rien. Tu ne feras jamais rien de ta vie. Tu es une merde. Parfois, je le pense vraiment. Je me détruis, je m’isole, je suis incapable d’amour, incapable de donner. Tu gagnes, un instant.
J’aspire les endorphines de mes leçons de sport, comme je me penchais autrefois sur les lunettes des toilettes. Cristaux blancs et pluie cinglant mon visage. Rien ne me retient, ni la neige, ni la bourrasque, ni le froid qui me gèle les doigts. Je suis un warrior. Quand je boxe, la cible te ressemble, j’essaye de rattraper le temps perdu.
Je me suis marié pour conjurer le mauvais sort. J’ai épousé Laurent. Vingt ans de vie commune et d’hôpitaux psychiatriques. Parfois, Laurent en a assez, il ne supporte plus ma tête trop pleine, le cendrier débordant, mon regard qui n’en est plus un, mais il reste auprès de moi, et nous t’oublions dans ta maison où je ne me rappelle rien. Ni la couleur de tes canapés où nous avons à peine parlé, ni celle de tes yeux : je ne les ai pas assez regardés.
Un ami cher m’a demandé de t’écrire cette lettre. Toi qui n’en as jamais eu, ni reçu un seul mot de moi. Une boîte de Pandore que j’ouvre sans peur. Je ne crains plus rien de toi. Tu dois être vieux maintenant, auprès de ta femme, de ta fille, à peindre des tableaux surgis de la pénombre de tes rêves, après ce métier d’architecte que tu as tenté, en vain, de m’enseigner. Déjà, tout ce qui venait de toi ne m’intéressait pas. Peut-être que tu ne peins plus. Tu attends juste que ton heure vienne.
Je ne suis pas obligé de t’aimer. Je l’ai compris depuis peu. Pas plus moi que toi, d’ailleurs. Ni ma mère qui finit ses jours dans une maison de retraite. Quand on me demande le livre que je préfère parmi ceux que j’ai écrits, je réponds invariablement : « Demanderait-on à un père lequel de ses enfants il préfère ? » Ma sœur a t
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Antidépresseurs, neuroleptiques et somnifères m’enfoncent dans un sommeil sans rêves. Parfois, au lever, tout revient comme un cauchemar. Bien sûr, ce pourrait être pire. Je pourrais être paralysé, me battre contre un cancer ou le Sida. C’est souvent ce que mes proches me rappellent. Autant m’enfoncer la tête sous l’eau. C’est oublier combien le dépressif culpabilise en permanence.
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Une fois la bête enfuie, la tristesse demeure, elle s’accroche au regard. Aux habitudes quotidiennes. Elle m’imprègne comme une transpiration permanente, sensation désagréable d’être en marge de mes proches et de la vie en général.
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L'écriture n'est pas une thérapie pour moi, elle est ma vie, en dehors des dépressions. Quand on aime autant la fiction que je l'aime, on en injecte dans sa vie pour la rendre moins cruelle. Dans L'Été des lucioles, je fais dire à Victor: «La vie sans magie, c’est juste la vie.» Dans Inventer les couleurs, Hippolyte dit: «Il faut inventer les couleurs là où elles n'existent pas.» Que serait en effet la vie sans magie et sans couleurs? Un établissement psychiatrique. p. 170
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Je sais combien le regret, la jalousie, la colère, la vengeance, la mauvaise foi peuvent me retourner. Je n’imagine jamais que le monde puisse être foncièrement mauvais. Le mien est un miroir imaginaire où se reflète la bonté des gens que j’aime. Avoir de l’empathie, c’est voir l’autre comme il est et cesser de l’imaginer comme un personnage de roman.
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Videos de Gilles Paris (38) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Gilles Paris
Interview de Gilles Paris par Patsy Monsoon pour parler de son nouveau roman Les 7 vies de Melle Belle Kaplan paru chez Plon.
D'autres interviews d'auteurs par Patsy sur la page youtube officielle : @patsymonsoonofficiel
#patsyfaitdesinterviews
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