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Cécile Arnaud (Traducteur)
EAN : 9791037106254
208 pages
La Table ronde (03/02/2022)
4.14/5   35 notes
Résumé :
Une tempête de neige paralyse l’Irlande du Nord et la Grande Bretagne à la veille de Noël. Tous les avions sont cloués au sol, mais pour Tom et Lorna, il est hors de question de laisser leur fils seul grippé dans son logement d’étudiant à Sunderland, en Angleterre. Thermos, sandwichs, sac de couchage, il charge sa voiture, vérifie qu’il a les billets pour la traversée du ferry, et assez de CD pour la longue route qui l’attend. Rien en revanche ne peut le préparer au... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (17) Voir plus Ajouter une critique
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Bookycooky
  27 janvier 2022
Irlande du nord, Belfast.
Tom est photographe, marié à Lorna. Ils ont deux enfants, Luke et Lilly. Luke est étudiant en Angleterre, à Sunderland.
On approche Noël. La neige a bloqué routes et aéroports. Luke est malade et seul et n'arrive pas à rentrer à la maison. le père va chercher son fils en voiture.
Un voyage au coeur de l'hiver, un voyage au coeur de la vie, de sa propre vie,
Dans ma profession , beaucoup de photos de mariage, de fêtes de famille ou d'autres occasions festives, que des beaux couples heureux, des visages souriants figés sur l'image. Des photos qui promettent le bonheur éternel, même en cas de tragédie…..
Luke , « …je ne l'ai pas étreint, car on y va jamais aussi loin »….
La photo en noir et blanc avec ma mère, père absent….
« Ce sera le premier Noël donc ce ne sera pas facile…. »???…
Et dans le fond la voix persistante de Daniel…Daniel ? « M'as-tu jamais dit que tu m'aimais ? ». Il apparaît, il disparaît, il est partout…
Le titre de la v.o. est «  Travelling to a strange land », strange traduit en français par « inconnu » ici n'est pas exacte. le passage dans le livre « I'm travelling in a strange land. The world outside the car is snowbound, utterly changed – so much snow that everywhere looks deeply buried. » correspond au voyage de Tom dans un pays sous la neige où tout a été enseveli. L'image de cette vue sans repères , étrange, se double d'une autre, nouvelle, visuelle uniquement à travers le rêve de l'imagination, impossible à décrire avec les mots. Cette nouvelle image d'un monde étrange est son monde intérieur qui se déroule à travers ce voyage blanc. Il peine à l'atteindre car ses sens sont figés, congelés. Et Daniel ? Fait-il part de ce monde intérieur ou est-il enfermé à l'extérieur ? La neige a tout recouvert, mais lui il n'est plus sûr s'il peut continuer à LE tenir recouvert . Il a peur de ne pas avoir assez de force intérieur pour continuer à LE maintenir caché et peur de LE révéler malgré lui, au mauvais moment à sa femme. Il aimerait tellement être enseveli lui-même sous cette neige et tout oublier…..ou au contraire ne vaudrait-il pas mieux pour lui d'ensevelir ses erreurs, ses regrets et tout ce qui est nocif en lui auquel il a laissé libre cours ?

Un livre qui semble simple comme histoire, psychologiquement complexe, dont la trame se dévoile très lentement. David Park arrive à coucher sur papier des sensations qu'on éprouve naturellement mais restent dans l'inconscient . Et même si on en prend conscience, on ne les prend que rarement en considération bien qu'elles sont des facteurs déterminants de nos humeurs, nos états d'âme, des conditions psychiques malheureusement non éphémères.
Waouh ! Un texte poignant , très dense mais très explicite, d'une prose cristalline et précise sur les relations familiales complexes, la mémoire, les regrets et l'amour. Un auteur irlandais découvert encore une fois grâce à Laurence ( @diablotin0), merci.
J'ai adoré !

« Things are more complicated than choosing between what I think is right and what I don't know is wrong. »
Les choses sont plus compliquées que choisir entre ce que je pense que c'est juste et ce que je ne sais pas que c'est mal.
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dannso
  21 juin 2022
J'ai beaucoup aimé ce voyage. Je me suis assise à coté de cet homme et je l'ai écouté. Il m'a profondément émue par son désarroi, son sentiment de culpabilité, sa volonté de rédemption, son désir de sauver sa famille qui est passée récemment par une épreuve dont je ne vous livrerai pas le détail.
Tom part seul au volant. le pays est bloqué par la neige, les aéroports fermés, et il est impossible d'abandonner son fils malade dans son université pour les vacances de Noël. Alors , malgré les routes enneigées, la tempête qui menace, les conseils de prudence des autorités, il part pour un long périple de Belfast à Sunderland.
La musique l'accompagne, parfois recouverte par la voix de Daniel, qui résonne dans sa tête, a moins qu'il ne soit venu un instant s'asseoir à coté de lui.
Dans cette solitude amplifiée par la blancheur monotone du paysage, et le peu de trafic sur la route, Tom revoit des moments clés de sa vie, et peu à peu on comprend quel est ce drame qui a secoué cette famille.
Le voyage de Tom est autant dans ce paysage d'hiver, vers son fils malade, qu'intérieur. Il se révèle peu à peu, au lecteur, un homme faillible, qui a fait ce qu'il a pu, et qui a échoué à éviter le pire. Il n'en est que plus attachant. Ce récit m'a emportée, envoûtée, aidé en cela par l'écriture si belle de l'auteur.
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LaBiblidOnee
  20 février 2022
Montez en voiture, démarrez le moteur pour dégivrer le pare-brise, mettez le chauffage à fond et puis lancez cette chanson : https://www.youtube.com/watch?v=lpcsThJEgWM. Vous êtes prêts pour ce road trip sous la neige, seul avec vos pensées et celles du narrateur… Il fait vraiment très froid, les routes sont gelées à tel point qu'à chaque montée vous craignez de redescendre en glissant. La neige n'arrête pas de tomber, le brouillard et la tempête font rage qui empêchent les avions de décoller, glacent et embrouillent les pensées noires du narrateur qui se trouve seul face à elles dans ce blanc immaculé. Photographie en noir et blanc d'un esprit errant.

Le narrateur est photographe. Et pendant qu'il brave les éléments pour aller chercher son fils coincé chez lui avec la grippe trois jours avant Noël, ce sont les clichés de sa propre vie qui défilent. Sa femme restée avec leur petite dernière à la maison, préparant Noël en faisant griller les marshmallow dans la cheminée ; son fils à qui il n'arrive pas à dire qu'il l'aime… Et puis le fantôme de cet autre fils, arraché, à qui la culpabilité ressentie par le père fait exprimer beaucoup de reproches. « Je ne sais pas ce que nous allons faire à propos de Daniel. Fait-il partie de notre monde intérieur ou est-il enfermé dehors ? »

« Continuez sur l'A75. Au rond-point, prenez la deuxième sortie. » Daniel, en train de lui reprocher de ne jamais lui avoir dit qu'il l'aimait. Daniel, mutique, dont il n'a pas réussi à percer la carapace. Daniel, en colère et jaloux de la relation de ses parents avec celui qui reste, et celle qui l'a remplacé. Quand et comment ont commencé ses problèmes ? Des clichés fantômes, plus vrais que nature. Et sa voix qui dit les maux qui tuent, sa façon de disparaître tout de suite après, comme l'instant meurt après la photo. Comme chaque instant, quand on y pense. L'un après l'autre, ils s'égrènent, se fixent, disparaissent. Et jamais ne reviennent.

« Tu racontes des conneries, lui dis-je encore une fois, même s'il n'est plus là, et sans me rendre compte que je crie. Des conneries. Et je frappe le volant avec mes paumes puis sursaute quand j'appuie par mégarde sur le klaxon. »

David Park nous offre le récit d'un homme qui, en allant chercher son deuxième fils fils, part à la rencontre du premier. « Le monde à l'extérieur de ma voiture est couvert de neige, complètement transformé - tant de neige que tout paraît enseveli » Comme la vie à l'intérieur du narrateur, recouverte d'un glaçage de culpabilité, de peine et de colère, dont il sait devoir sortir mais sans savoir comment. Mais cette année il a promis d'essayer encore plus fort de passer un joyeux Noël « avec l'espoir que, même dans l'obscurité hivernale, ces quelques jours les conduiront peut-être dans un endroit où ils pourront retrouver la joie. »

Alors voilà ce que nous allons faire avec lui : continuer d'avancer, de petite lumière en petite joie jusqu'à ce que, peut-être, la tempête arrête de faire rage dans son coeur, et que le brouillard s'apaise dans sa tête. En attendant, voici un beau voyage dans ses nuits blanches. Merci Bookycooky pour la découverte !
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diablotin0
  23 janvier 2022
Voilà un voyage d'Irlande du Nord à Sunderland en Angleterre que je n'oublierai pas. Je ne l'ai pas fait seule ce voyage mais avec Tom qui va chercher, pour fêter Noël en famille, son fils Luke qui est seul et malade dans son appartement étudiant.
Ce voyage est l'occasion rêvée pour Tom de penser à Daniel, son autre fils. Il nous fait partager son introspection, entrecoupée par le présent et la voix de la jeune femme, sortie du GPS, qui lui indique la route pour rejoindre son fils Luke.
Nous reprenons alors contact avec le paysage enneigé et les appels de sa femme Lorna ou encore avec les appels téléphoniques brefs qu'il passe à Luke pour s'assurer de sa santé et l'avertir de son avancée.
Ce voyage n'est pas paisible, les souvenirs sont douloureux et parasitent le trajet. " J'ouvre une fois encore la vitre de la voiture et je laisse le monde me souffler au visage, pour tenter d'éteindre la brûlure de la honte et de la colère."
Ce que ressent Tom, nous leur ressentons, ce qu'il voit, nous le voyons car David Park, l'auteur, décrit avec brio tout le cheminement physique et moral de Tom à qui on s'attache dès les premières pages.
Cet attachement ne fait que grandir au fil du roman.
Oui, Tom, je suis vraiment séduite par votre belle âme et aucune honte ne doit venir l'entâcher !...
Sans la masse critique, je serais sans doute passée à côté de ce voyage en territoire inconnu. Je remercie donc encore plus fortement Babelio et les éditions de la Table Ronde qui m'ont permis de faire ce voyage que je n'oublierai pas. C'est un véritable coup de coeur.
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jlvlivres
  10 février 2022
Onzième livre de David Park, « Voyage en Territoire Inconnu » (2022, La Table Ronde, 208 p.) traduit par Cécile Arnaud de « Travelling in a Strange Land ». Mais c'est seulement le premier livre traduit, ce qui est dommage. Irlandais de Belfast, commence une carrière dans l'enseignement, après des études à Queen's University. Un premier roman « The Healing » en 1992, qui remporte le « Authors' Club First Novel Award ». Puis un autre ouvrage « The Big Snow » en 2002, recueil de 5 histoires de neige durant l'hiver 1963, un des pires hivers d'Irlande. Puis « The Light of Amsterdam » en 2012.
On est à la veille de Noël en Irlande « Ce sera le premier Noël donc ce ne sera pas facile ». Il neige sur la grande Bretagne et l'Irlande du Nord. Plus de transports aériens. Pas question pour Tom et Lorna de laisser leur fils Luke seul, avec une forte grippe, dans sa chambre de Sunderland, à côté de Newcastle en Angleterre. Départ en voiture avec force thermos, sandwich, couvertures, sac de couchage, billets du ferry de Lane à Cairn Ryan (2 heures de traversée en temps ordinaire). En route pour le territoire inconnu. de Belfast à Sunderland (240 miles). Les routes sont peu dégagées, glissantes. « Je voyage dans un pays étranger. le monde à l'extérieur de la voiture est enneigé, complètement changé - tellement de neige que partout parait profondément enfoui ».
Les errances, quasi touristiques, mais surtout psychologiques, d'un père, seul dans sa voiture, qui gamberge sur sa famille, son fils surtout, mais aussi sa femme Lorna et sa fille Lilly. Un autre fils Daniel, que l'on découvre petit à petit. Comme c'est d'une écriture récente, il y a un GPS à bord. Mais Tom juge qu'il peut faire seul. Reste le territoire inconnu, où tout est blanc. Il y a la musique aussi (avec une playlist en fin de volume).
Ce roman, véritable road-movie, en cercle fermé, l'intérieur de la voiture, avec un extérieur quasi inexistant, blanc et inchangé, sans aucun repère, est prétexte au voyage intérieur. Véritable introspection de la vie d'avant, avec les relations du couple, avec les enfants. En fait le scénario tient en 5 lignes « Notre fils Luke est bloqué à Sunderland à trois jours de Noël et l'aéroport de Newcastle est fermé. Il est à l'université et vit dans une maison édouardienne délabrée et délabrée dont cinq autres étudiants ont tous décampé pour les vacances. Il est donc seul et il ne va pas bien. Ce qui l'afflige n'est pas tout à fait clair d'après ses appels téléphoniques, mais il a une température et des symptômes qui suggèrent une grippe ». Il s'agit d'en tirer au moins 5 chapitres. Bon, un sur la vie et les enfants « le fruit de mes reins, c'est ainsi qu'ils appellent ton enfant, donc ce sera la moisson de ma vie »
Un autre sur sa vie et son métier de photographe. « Alors, de quoi ai-je envie de prendre des photos ? C'est difficile à mettre en mots, mais je suppose le moment qui se trouve juste sous la surface des choses, ou un aperçu du familier sous un angle différent ». Un autre sur la conduite « Et élever un enfant, ce n'est pas comme conduire cette voiture où j'ai la voix pour me guider et, malgré la neige, les traces des autres voitures à suivre, des signaux pour me dire quand m'arrêter et quand partir, des avertissements sur d'éventuels dangers ». Et puis, quand on a épuisé les sujets, reste le temps qu'il fait. « Oui, les journaux avaient raison : la neige était générale sur toute l'Irlande. Il tombait doucement sur le marais d'Allen et, plus à l'ouest, tombait doucement dans les sombres vagues mutineuses de Shannon ». Et comme on est en Irlande, un petit détour chez les morts. « Il tombait aussi sur chaque partie du cimetière solitaire où Michael Furey était enterré. Il gisait en épaisseur sur les croix tordues et les pierres tombales, sur les lances de la petite porte, sur les épines stériles. Son âme s'évanouit lentement lorsqu'il entendit la neige tomber faiblement à travers l'univers et tomber faiblement, comme la descente de leur dernière fin, sur tous les vivants et les morts ».
Reprenons le roman, cette fois dans le désordre. Les Morts tout d'abord. Une longue généalogie éditoriale irlandaise. Commencée avec Saint Brendan (484-578) et son étonnant voyage en mer. Cela aboutira au texte irlandais « Immram Brain Maic Febail ocus a echtra andso sis » (La navigation de Bran, fils de Febal et ses aventures ci-après), La plus ancienne version complète de ce texte apparaît vers l'an 900. C'est le récit de la navigation dans le Sidh des celtes, sorte de Paradis qui désigne l'Autre Monde. Bran, dont le nom signifie corbeau, est le fils de Febal. Alors qu'il se dort, il entend un chant étrange, dont la voix lui vante les délices d'« Emain Ablach » (la Terre des Pommiers), une île au milieu de l'océan. le symbole des pommiers est synonyme d'éternité. Il est le seul à entendre ce chant, venu, il n'en doute pas du « Sidh » (l'Autre Monde). Il part avec « trois fois neuf » compagnons. Sur la mer, « Manannan Mac Lir », le dieu souverain du Sidh, le guide et l'entraine. A la première île où ils abordent tous ses habitants ne font que rire. le marin qui y débarque est aussitôt prit d'un fou rire et refuse de remonter à bord. Puis ils abordent à « Tir na mBân » (l'Ile des Femmes). La reine de l'ile lance un bout à Bran pour faire échouer bateau, et tous débarquent. Chacun dispose alors d'une femme, toutes étant jeunes et très belles, la reine naturellement échoie à Bran. Ils vivent alors un certain temps, baignant dans une félicité totale. Mais…..nostalgie oblige, ils décident de rentrer. Tout comme Ulysse revenant à Ithaque, personne ne les reconnaît au retour, et eux-mêmes ne reconnaissent personne. le premier qui descend à terre se transforme en un tas de cendres. Bran reprend alors la mer pour une navigation sans fin. C'est « Ulysse » revu par Eugène Sue et son « Juif Errant ». Comme quoi James Joyce n'a rien inventé. L'histoire légèrement modifiée de « Ulysse et Polyphème sont dans un bateau. / Polyphème perd son monocle et tombe à l'eau. / Qui est ce qui reste ? ».
Même scénario, mais avec plus de personnages dans « Les Trois Policiers » Flann O'Brien. « Quand on arrive au bout du livre, on réalise que le héros ou personnage principal […] est mort tout au long du livre et que toutes les histoires étranges ou horribles qui lui sont arrivées ont eu lieu dans une sorte d'enfer qui a été sa récompense pour son meurtre ». C'était à prévoir. Erwin Schrödinger est né, et mort, à Vienne (1887-1961). Mais entre 1940-1945, et même jusqu'en 1956, il a vécu à Dublin, où il était directeur de l'école de physique théorique au Dublin Institute for Advanced Studies. C'est là qu'il a travaillé sur la décohérence en mécanique quantique. Pour cela, il fait intervenir un chat dans une pièce dont on ne peut savoir s'il est simultanément mort ou vivant. Pauvre chat qui risque d'être empoisonné s'il observe la désintégration d'un atome. Pour cette expérience Einstein préconisait l'utilisation d'un baril de poudre, à la place du chat bientôt empoisonné. L'utilisation d'un rat est de loin préférable, confirmant le principe de l'ennui comme un rat mort.
Le chat d'Alice est un chat du Cheshire, (donc anglais). Il est représenté avec un grand sourire. Ce dernier peut apparaître et disparaître selon sa volonté, en totalité ou seulement par parties, ne laissant apparaitre que son sourire. Alice admet avoir « souvent vu un chat sans sourire mais jamais un sourire sans chat ». C'était en 1865, avec un chat anglais.
On connait moins le chien de James Joyce, qui lui aussi est mort et vivant. Cela se passe dans « Ulysse » au chapitre 3. C'était en 1922. Dans le chapitre 2, qui le précède, Stephen fait un long cours sur l'histoire et la vie du Christ avec Jésus marchant sur les eaux. Episode qui n'est limité ni dans le temps ni dans l'espace. Pour Stephen « l'Histoire est un cauchemar dont j'essaye de me réveiller ». Puis il cite la mort de César, et la probabilité qu'il aurait eu d'être ou ne pas être poignardé. Dieu devient « un cri sans la rue ». Puis Stephen quitte l'école pour la plage de Sandymount dans le chapitre 3. Et là il voit « La charogne boursouflée d‘un chien semblant s'abandonner sur le goémon » mais dix lignes plus loin il voit aussi « Un point, chien bien en vie, bientôt en vue, coupant la courbe de la plage ». C'est relativement plus fort (et plus précoce) que le chat de Schrödinger.
James Joyce va naturellement, tout d'abord dynamiter « l'Odyssée » en en mélangeant l'ordre des différents chants. La rencontre de Bloom avec Hadès a lieu au chapitre 6, intitulé justement « Hadès ». Bloom est alors en position sociale inconfortable vis-à-vis des autres passagers de la voiture à cheval qui les emmène depuis la maison du mort à Sandymount, au sud de Dublin jusqu'au Glasnevin Cemetary au nord de Dublin où sera enterré Paddy Dignam. le trajet se fait en avec Jack Power, Simon Dedalus le père de Stephen (qui représente Joyce), et Martin Cunningham. La rencontre entre Simon et Stephen est donc une rencontre père-fils, et non comme Enée et Anchise une rencontre fils-père. La rencontre Simon-Stephen a eu lieu dans le chapitre 3 « Protée » dans lequel Stephen s'interroge sur son père alors qu'il rend visite à son oncle Richie.
Ce trajet n'est pas sans rappeler celui de Seamus Heaney dans « Route 101 ». Malgré l'inconfort du véhicule qui se traduit par « des miettes de pains de dessous ses cuisses », le trajet se poursuit avec la traversée, non pas du Styx, mais du « Crossguns bridge : le Canal Royal » ainsi que des autres rivières (Liffrey, Grand Canal, Canal Dodler) soit en tout les quatre fleuves des Enfers. A l'arrivée au cimetière, le cortège croise différents enterrements, ou discutent de différentes morts récentes, jeune enfant, suicides, accidents. Exactement comme Ulysse rencontre les morts récents (, les héros ayant eu une mort violente ou provoquée). Il est peut-être hardi de faire le lien entre le rameau d'or, nécessaire à passer le Styx et « le savon collé à son papier [que Bloom] transfère de sa poche revolver à la poche intérieure de son veston ». Par contre il y a l'épisode du « florin d'argent », soit « un shilling huit de trop » que « [l'on remet] au batelier, en échange de la vie de [son] fils » qui rappelle l'obole à Charon.
Seamus Heaney n'est pas en reste, à en juger par sa phrase célèbre poème « Whatever You Say, Say Nothing » publié dans « North » (1975, Farrar, Straus and Giroux, 65 p.). « Is there a life before death? That's chalked up / In Ballymurphy. Competence with pain, / Coherent miseries, a bite and sup, / We hug our little destiny again ». (Y a-t-il une vie avant la mort ? On l'avait écrit à la craie / à Ballymurphy. Compétence avec la douleur, / Misères cohérentes, une bouchée et une soupe, / On empoigne à nouveau notre petit destin). Plus adéquat est son poème « A dog was crying tonight in Wicklow also » paru dans « The Spirit Level » (1996, Faber and Faber, 96 p.)
Il y a surtout le livre de Máirtín Ó Cadhain, et sa spécificité littéraire « Cré na Cille » (édition originale en 1949, réédité en 2009, Clo Iar-Chonnachta Teo, 364 p.). Et c'est comme cela que je l'ai découvert. Une annonce dans la revue « Granta ». Avec deux traductions en anglais, l'une « The Dirty Dust » (2015, Yale Margellos, New Haven, 310 p.) traduit par Alan Titley, et l'autre « Graveyard Clay » (2016, Yale Margellos, New Haven, 368 p.) traduit par Liam Mac Con Iomaire et Tim Robinson. Déjà curieux que la même maison d'édition traduise le même livre à deux ans d'intervalle. C'est un livre qui repose (en paix) essentiellement sur des dialogues, ou plutôt de discussions entre personnages. En effet, et Titley le rappelle dans sa préface « In The Dirty Dust everyone is dead » (dans « Cre na Cille » tout le monde est mort). Bon début pour un livre dans lequel on est censé avoir une histoire ou des discussions. le fait intéressant est que dans ces dialogues, la réponse est rarement au sujet de ce qui vient d'être dit, et c'est ce qui en fait le sel. D'ailleurs, il est recommandé, lors de la lecture du texte, de s'imprégner des différents thèmes abordés par chacun des personnages, avec chacun ses obsessions, pour ensuite s'affranchir du fil de la conversation pour retrouver les personnes.
Bon, on a survolé les morts, il reste à subir la neige. Il faut alors partir pour ces pays dont Voltaire définissait l'intérêt économique. « Quelques arpents de neige » qualifient ainsi la Nouvelle-France. C'est non seulement l'Acadie et les provinces maritimes du nord est du Canada, mais tout le territoire qui englobe la Louisiane, Basse et Haute (le pays des Illinois), et les Pays d'en Haut (tout autour des Grands Lacs). Dans cet environnement, lire « le Poids de la Neige » (2018, Les Editions de l'Observatoire, 256 p.), sorti initialement un peu plus tôt (2013, La Peuplade, 312 p.) de Christian Guay-Poliquin. A vrai dire, il vaut mieux commencer par le premier roman, ce que je n'ai pas fait. « le Fil des Kilomètres » (2013, La Peuplade, 230 p.), distribué en France (2015, Phébus, 192 p.). C'est le périple d'un mécanicien qui prend la route pour traverser le Canada d'Ouest en Est pour aller au chevet de son père qu'il n'a pas vu depuis une dizaine d'années. Commence alors une longue errance en voiture. Plus il va vers l'Est et plus cela empire, comme si la panne d'électricité durait déjà depuis longtemps. Essence de plus en plus rare. Deux auto-stoppeurs, un homme, volubile et suspect, et une femme, silencieuse et mystérieuse. Dans le rétroviseur apparaît l'ombre de la Bête. En fait c'est le mythe du minotaure revisité à la mode canadienne.
Avec en prime, le mythe d'Icare et le retour du Fils Prodige, pour qui sait lire et non point s'arrêter à la traditionnelle « road movie ». « le poids de la neige », c'est la suite, après 4736 km, et un accident alors qu'il était presque arrivé. Deux jambes fracturées, assommé par les antidouleurs, plus de notion du temps. Et de plus, il a perdu le goût de la parole. « La plupart du temps, je rêvais qu'on me tenait au sol et que quelqu'un me coupait les jambes. À coups de hache. Et ce n'était pas un cauchemar ». Un huis clos dans une même pièce. Recueilli par le vieux Matthias qui s'occupe de lui et de sa rééducation. En échange, Matthias partira au printemps dans un convoi, pour la métropole. « Tu es mon obstacle, mon contretemps. Et mon billet de retour ». Seuls dans leur cabane, naufragés dans l'hiver canadien « vingt mille lieues sous l'hiver ». Sous la neige qui n'arrête pas de tomber et de tout ensevelir. « Quand on regarde par la fenêtre, on dirait qu'on est en pleine mer. Partout, le vent a soulevé d'immenses lames de neige qui se sont figées au moment même où elles allaient déferler sur nous ». Bref un roman où il ne se passe pas grand-chose. A moins que cela ne soit une évolution intérieure. « Pour survivre, ils devaient affronter ensemble le froid, la faim et l'ennui. Ainsi, ils avaient très vite compris que la tâche la plus importante était sans contredit celle de raconter des histoires ». Donc, il faut chercher autre chose qui conditionne le huis clos, sachant que le « road movie » qui régissait le précédent livre ne peut plus avoir lieu. Jambes brisées obligent.
Ce sera donc un « road movie » à l'intérieur de la véranda, la seule pièce encore habitable de la cabane en ruine. le tout encerclé par la neige qui continue à tomber, témoins les épaisseurs chiffrées en tête de chapitre. Roman immobile donc ? Sûrement pas dans la mesure où les premières pages regorgent de références au mouvement. Ce ne sont que geste, mobilité, bouger, se déplacer. Et pourtant la référence temporelle, toute « notion du temps » n'a plus cours. « Je crois que nous avons passé le solstice. Dans le ciel, la course du soleil est encore très brève, mais les journées rallongent sans qu'on s'en aperçoive. le Nouvel An aussi doit être derrière. Je ne sais trop. Ça n'a plus vraiment d'importance. Ça fait longtemps que j'ai perdu la notion du temps. Et le goût de la parole. Personne ne peut résister au silence, enchaîné à des jambes cassées, un hiver, dans un village sans électricité ». Tout s'est arrêté autour du narrateur. « Je suis cloué au lit, les jambes immobilisées dans des attelles […] Et je ne suis plus maître de mon destin ». Cette immobilité et incapacité de bouger modifient tout naturellement son rapport au temps, mais le travail est encore long pour y arriver.
Et quand il n'y a plus rien à décrire, s'en référer aux puissances divines. « Mile après mile. Faire le voyage qui semble aussi important que tout ce que j'ai jamais fait depuis Daniel et dont j'ai commencé à croire qu'il pourrait changer les choses d'une manière ou d'une autre si je réussis, même remettre les choses dans un ancien équilibre avant que les assiettes ne s'inclinent et tout est tombé de travers ». Retour sur sa vie de couple, puis de parent. « D'une manière ou d'une autre, Lorna et moi sommes restés ensemble. Et je suis reconnaissant pour cela, j'ai peur de faire quoi que ce soit qui nous mettrait en danger, donc je dois réfléchir à ce voyage mais je ne sais pas si le monde monochrome que je traverse rend cela plus facile ou plus difficile. Les choses sont plus compliquées que de choisir entre ce que je pense être juste et ce que je ne sais pas être faux ».
Et si on allait voir ce qu'il y a sous la neige. Traduit en langage vernaculaire, allons chercher dans les profondeurs de la vie. « La neige cache tout mais je ne sais pas si je peux continuer à couvrir ce qui pour le moment est caché et je ne suis pas toujours une personne forte à l'intérieur donc j'ai peur que comme un dégel soudain je le laisse sortir quand elle est ne s'y attend pas et quand ce n'est pas le bon moment pour le publier ».
Et Dieu dans tout cela ? « J'arrive maintenant, Luke, et si Dieu tient vraiment le compte, qu'il enregistre que je vais continuer mon voyage jusqu'à ce que j'entende enfin la voix qui m'a amené en toute sécurité ici, disant : "Tu as atteint ta destination.' le monde se refroidit. Je commence à soulever le wigwam mais quelque chose me dit que je dois le laisser, que c'est là qu'il appartient, et j'espère que Lilly finira par comprendre, comprendre que son père l'a laissé ici pour les sans-abris, pour chaque âme dans besoin d'abri et, alors que le soleil se couche enfin sur ce monde enneigé, pour tout compagnon de route, perdu comme lui dans un pays étranger ».
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critiques presse (2)
LeFigaro   04 mai 2022
En pleine tempête de neige, un père quitte Belfast en voiture pour ramener son fils d'Angleterre. Un voyage de tous les dangers.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
LaCroix   07 février 2022
Sur des routes couvertes de neige, un père en quête de rédemption part chercher son fils. Le Nord-Irlandais David Park éblouit par la délicatesse infinie de ce portrait d’un homme meurtri.
Lire la critique sur le site : LaCroix
Citations et extraits (39) Voir plus Ajouter une citation
BookycookyBookycooky   26 janvier 2022
So I suddenly understand that biology and genes don’t actually bestow a connection, that whatever finally exists is only through what has been made with these same hands that grip the wheel and not just by a name on a birth certificate.
J’ai soudain compris que biologie et gênes ne sont en fin de compte à la source d’aucun liens affectifs, ce qui existe est uniquement ce qui a été conçu avec ces mêmes mains qui tiennent le volant et rien à voir avec un nom écrit sur l’acte de naissance.
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diablotin0diablotin0   23 janvier 2022
(...) j'envie ceux qui peuvent négocier les moments clés de la vie, souvent liés à un deuil ou à une perte quelconque, en puisant du réconfort dans la foi. C'est vrai que dans ces circonstances, n'importe quel soutien, même temporaire,est bon à prendre (...)
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MELANYAMELANYA   26 janvier 2022
C’est une ville entourée de montagnes et installée à l’embouchure du fleuve. Elle est bâtie pour une bonne part sur huit mètres de sleech – ce mélange de douche argile grise, de vase et de sable fin -, d’où la nécessité, aux siècles passés, de planter des forêts de pilotis.
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MELANYAMELANYA   28 janvier 2022
Je rebrousse chemin, retourne à la voiture et, comme elle a l'air de frémir d'impatience, je lu dis qu'elle n'aura que quelques minutes de plus à attendre.
Quelques minutes avant deparcourir la dernière partie du voyage et de retrouver mon fils
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MELANYAMELANYA   21 janvier 2022
Le photographe doit posséder et garder en lui un peu de la réceptivité de l’enfant qui regarde le monde pour la première fois ou du voyageur qui arrive dans un pays étranger.
Bill Brandt.
Epigraphe.
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