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Critiques sur Noir Histoire d'une couleur (15)
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Alzie
  13 avril 2014
Modernité toute "post-newtonienne" pour la couverture sombre et élégante de ce livre, deuxième d'une série qui compte aussi le bleu et le vert qui vient de paraître. Michel Pastoureau raconte ici l'histoire sociale d'une couleur : le noir. L'étude est chronologique et circonscrite à l'Europe occidentale depuis l'antiquité jusqu'au XXe siècle. Cinq grandes parties se partagent le livre, subdivisées elles-mêmes en chapitres assez courts très illustrés qui reflètent les tendances essentielles d'une période particulière. Iconographie et texte restent toujours en parfaite symbiose dans cette composition très lisible qui s'allie le savoir-faire italien d'une impression de qualité magnifiant l'image et faisant respirer le texte.

Michel Pastoureau rappelle en préface que cet ouvrage n'est qu'une partie infime de quarante années de recherches consacrées à l'histoire des couleurs. Faire revivre deux mille cinq cents ans de l'histoire de l'une d'elles relève plutôt d'une gageure que ni lui, ni son éditeur, n'ont craint. L'analyse porte sur les conditions historiques, socio-économiques, religieuses ou culturelles qui ont déterminé la plus ou moins grande visibilité du noir dans la société européenne, sur la période précitée. Il s'appuie sur des sources documentaires très diverses et multidisciplinaires en soulignant la difficulté et de leur choix et de leur interprétation. Parler du noir l'amène évidemment à parler aussi de toutes les autres couleurs sans lesquelles il n'existe pas.

Deux découvertes majeures concernant l'histoire du noir sont exposées au coeur de l'ouvrage : la découverte du caractère mobile d'imprimerie au XVe siècle et celle du spectre lumineux par Newton en 1665-1666. Evénements clé à partir desquels on saisit mieux ce qui s'est joué dans la perception du noir pendant la longue période étudiée. D'abord Newton : sa découverte intervient au XVIIe siècle dans un contexte de puritanisme et d'intolérance religieuse où le noir omniprésent s'oppose à la couleur, symbole de corruption. Son traité sur l'optique ne paraîtra qu'en 1704 : le noir ne fait pas partie de la description du spectre (violet, indigo, bleu, vert, jaune, orangé, rouge), et est exclu de l'ordre des couleurs qui prévalait fortement jusqu'alors depuis Aristote. La couleur noire acquiert donc avec Newton un nouveau statut, elle devient une "non couleur". Avant Newton, le noir était une couleur "à part entière" chargée d'une puissante dimension symbolique, oscillant selon les périodes entre une perception positive, historiquement plus rare, ou négative. Après Newton, ayant quitté l'ordre traditionnel des couleurs, le noir est symboliquement investi d'une nouvelle mission, esthétique, que la découverte de l'imprimerie lui confère et renforce par la diffusion de plus en plus large d'images imprimées en noir et blanc dont la vision contrastée s'imposera pour longtemps, jusqu'au XXe siècle, dans les mentalités.

Pour revenir à la chronologie, la permanence d'un trio noir-blanc-rouge dans les anciennes civilisations mésopotamienne, égyptienne ou gréco-latine, attestée par l'archéologie, perdure jusqu'au haut Moyen Age. Bien en amont, de telles traces colorées ont aussi été retrouvées dans les grottes ornées du Paléolithique. L'ambivalence symbolique du noir lui vient des mythologies gréco-latines essentiellement, quand le noir des ténèbres originelles était aussi source de vie. La théologie chrétienne, du Xe au XIIIe siècle, va l'opposer au blanc son contraire. Le noir version négative, devient avec le rouge la couleur de Satan et de son cortège de démons, couleur de la mort et du deuil par extension, mais, demeure la couleur positive de l'humilité monastique qu'il partage avec le blanc. Tout un courant moralisateur parcourt le Moyen Age qui renforce la perception négative du noir et l'art roman contribue aussi pour sa part à la diabolisation du noir pour plusieurs siècles. Les textes canoniques ou apocryphes, les manuscrits en témoignent, tandis que l'enluminure s'illustre au contraire pour son goût des couleurs éclatantes. Le développement rapide de l'héraldique, au cours du XIIe siècle, transforme le statut du noir, il se banalise au contact du bleu, du jaune et du vert qui enrichissent de plus en plus le décor des blasons.

La mode non plus n'est pas en reste sur le sujet quand il s'agit de contourner les lois somptuaires par exemple (apparues avant 1300 elles énoncent, pour la corporation des teinturiers, la liste des couleurs prescrites ou interdites pour les vêtements) ou prendre à contre-pied une époque : c'est par le vêtement et par l'Italie, à la fin du XIVe siècle, que le noir couleur du diable, retrouve ses lettres de noblesse pour devenir la couleur positive, à la mode chez les princes et les classes fortunées grâce aux progrès de la teinturerie (on ne parvient à fabriquer des étoffes vraiment noires qu'à cette date, à partir de la noix de galle trop coûteuse jusqu'alors). Elle le restera tout au long du XVe siècle. Plus tard, au XVIe siècle, l'émergence du protestantisme impose sa vision chromophobe dans nombre de domaines de la vie sociale: culte, vêtement, habitat, arts et artisanat, le trio noir-gris-blanc s'impose. En revanche le noir est banni au siècle des lumières où l'on célèbre les couleurs dans l'aristocratie et la bourgeoisie naissante ; mais par un nouveau mouvement de balancier, il revient en force au XIXe, chéri par toute l'école romantique, en peinture, littérature, théâtre ou poésie et au XXe consacré par les arts, la photographie, le cinéma, le design ou la mode.

Les croyances, superstitions et préjugés issus du contexte culturel, et dont la liste n'en finirait pas, ne sont pas les derniers à entretenir un ordre chromatique plus discutable : bestiaire diabolique des animaux noirs : ours, corbeau ou sanglier ; peau sombre, cheveux roux ou nimbe noir : les attributs de Judas souvent représentés ; peau claire si le chrétien est bon, peau noire pour la "mauvaiseté" ; noir pour les sorcières et démons qui revisitent le XVIIe siècle en force comme le démontrent les minutes des jugements de procès pour affaires de sorcellerie qui se sont multipliés entre 1550 et 1660 et deviennent un sujet de choix pour éditeurs de traités en démonologie et burinistes chevronnés de l'estampe imprimée en noir et blanc. Les catégories sociales du noir se font jour pour être dépréciées : les teinturiers, les charbonniers et les typographes plus tard. L'exotisme est une qualité concédée à la peau noire (la reine de Saba ou le mage Balthazar à partir du XIVe siècle) dans un premier temps. Conception qui perdure jusqu'à la fin du XVIIIe siècle mais qui au tournant du XIXe siècle, malgré la première abolition de l'esclavage en 1794, se mue insidieusement en marque d'infamie avec le développement du commerce triangulaire qui va aller s'accentuant.

Passionnant. L'intérêt de cet ouvrage, outre celui déjà mentionné plus haut qui concerne la forme, est évidemment sa grande richesse documentaire et l'extrême lisibilité de son propos (Voir la bibliographie très riche en fin d'ouvrage). Une approche transdisciplinaire vraiment attractive qui permet de très belles réjouissances visuelles et intellectuelles. Curiosités vraiment satisfaites de ce côté là. Dans la dernière partie cependant : "Toutes les couleurs du noir" (XVIIIe au XXIe siècle) la forte symbolique du noir illustrée par la mode, le design, les arts graphiques et plastiques, le cinéma et la photo, le sport etc., aurait peut-être supporté le complément d'une image venue d'ailleurs. L'astrophysique nous ayant habitué à ses trous noirs, nul doute que notre imaginaire ne revisite déjà à notre insu la symbolique ancienne du noir des origines. Le "noir univers" constellé de milliards de lucioles d'une image satellite aurait été un écho intéressant au grand taureau de Lascaux ornant le début du livre. Mais ce n'est qu'un tout petit regret très personnel.


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Bazart
  16 mai 2013
Michel Pastoureau est un historien qui a la singularité de se spécialiser dans l'étude des couleurs et a écrit de nombreux écrits sur l'histoire des couleurs, des animaux et des symboles. J'ai testé ce noir par hasard mais j'aurais pu très bien pu lire son bleu, histoire d'une couleur qui est un de ses essais les plus célèbres.
Pour l'auteur, il ne faut jamais négliger l'importance d'une couleur, dont l'étude est très importante pour nous raconter une société. Bref, cet essai, parfois pointu nous instruit énormément et notamment sur les différentes évolutions que ce symbole a pu prendre au fil des siècles. Ardu mais assez passionnant!!!
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mouette_liseuse
  23 septembre 2014
Après "Bleu : histoire d'une couleur", voici "Noir : histoire d'une couleur". L'histoire est passionnante quand elle se limite au noir, sa symbolique et son utilisation, mais si on a lu d'autres livres de Pastoureau, cela devient beaucoup moins intéressant spécialement quand il fait des détours vers d'autres couleurs. Ainsi les lecteurs du "Bleu" y retrouveront des paragraphes entiers tirés de ce livre. Un conseil, ne pas lire ce livre juste après avoir lu l'autre.
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Aelinel
  30 mai 2020
En conclusion, l'ouvrage de Michel Pastoureau sur l'Histoire de la couleur noire s'est révélé être aussi passionnant que les autres. Fluide, bien écrit, solide d'un point de vue scientifique, synthétique, vous avez un petit condensé de connaissances faciles à appréhender. Je ne peux donc que vous conseiller sa lecture. Après le bleu, le vert et le noir, je m'attellerai à la couleur rouge.

Pour découvrir ma chronique en entier, rendez-vous directement sur mon blog :
Lien : https://labibliothequedaelin..
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vincentf
  23 août 2015
Faire l'histoire d'une couleur, c'est en même temps faire l'histoire des mentalités, celle de la mode, celle de la science et - j'en oublie - celle de la religion. le noir, dans le système des couleurs, a une place très particulière. Tout d'abord, est-il une couleur? Michel Pastoureau montre que cette question a obtenu des réponses diverses au cours de l'histoire, que le noir fut au départ la couleur fondamentale, tout étant issu des ténèbres. Ensuite, il semble être devenu une couleur parmi d'autres, associée au mal mais pas seulement. Il fut porté en signe de richesse par les nobles au temps où les fourrures de zibelines étaient les plus chères, puis adopté par tous ceux qui voulaient se donner l'air sérieux. Quand échappe-t-il à nouveau au monde des couleurs? Lorsque Newton ne le voit pas dans le spectre des couleurs. le noir et blanc commencent alors à s'opposer à la couleur, au point qu'il semble que jadis on vivait en noir et blanc… Aujourd'hui, le noir a retrouvé sa normalité . On le voit partout mais sans qu'il ne choque. On ne s'habille même plus toujours de noir aux enterrements.
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lenoute
  02 septembre 2019
L'histoire d'une couleur qui n'en est pas une mais qui l'est devenue grâce ou à cause du langage des gens. Ce livre léger se lit facilement.
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mjaubrycoin
  11 décembre 2017
L'historien des couleursMichel Pastoureau fait preuve d'une érudition sans faille et d'un sens du récit remarquable pour passionner une fois de plus son lecteur en racontant, comme le véritable conteur qu'il est, l'histoire d'une couleur : le noir.
Lecture de circonstances en ce week-end de décembre, car Noir c'est noir , comme le chantait Vous-savez-Qui...
Couleur de la mort et du chaos, le noir évoque incontestablement le Diable et la malédiction, mais il peut être aussi synonyme d'élégance et de sobriété, voire se trouver associé à une friponne lubricité ...
Il faut savourer chaque page de ce texte pour comprendre qu'au fil des époques et des civilisations, la couleur a pu être chargée d'une symbolique différente et que les références contemporaines sont le fruit d'une longue évolution.
Le texte est précis, savant mais également passionnant, et il se lit avec gourmandise. Quand un auteur parvient à susciter l'intérêt du lecteur et le pousse à s'instruire, alors là vraiment, on peut lui tirer notre chapeau !
Merci infiniment Mr Pastoureau pour votre délicieuse faconde, votre amabilité constante et votre intérêt persistant pour l'histoire des couleurs qui n'a pas fini de ravir vos lecteurs.
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MarcusMauss
  17 avril 2020
Il y quelques années j'ai lu Bleu de Michel Pastoureau et j'avais adoré . L'idée de traiter une couleur comme un personnage historique était très originale.
Quand j'ai appris que Pastoureau avait écrit sur d'autres couleurs j'ai hésité de peur d'être déçu. Je n'ai pas hésité trop longtemps, et heureusement car j'ai trouvé Noir même mieux que Bleu. Là où le bleu n'a connu qu'une lente mais certaine ascension dans l'échelle des couleurs préférees, pour le noir c'est les montagnes russes: un temps on l'aime, un peu plus tard on le laisse de côté. Parfois l'on considère que ce n'est même pas une couleur du tout. Merci monsieur Newton!
Pastoureau indique que dès avant notre ère il n'y avait pas un seul noir, mais deux: le magnifique et brillant, ater en Latin, et le mat et peu estimé, niger. On pourrait dire que le noir est bipolaire de naissance, et tout au long du livre on retrouve chaque fois ces deux aspects: le ciel noir magnifique et le lugubre noir des ténèbres, le noir de la mort et le magnifique noir des vêtements très chers.
Comme un guide historique Pastoureau nous montre le noir dans tous ses aspects et dans tous les temps: le corbeau qui impressionne Romains et Germains, le Diable et Satan, le noir lumineux de Rembrandt, le sable héraldique, l'encre de l'imprimerie, le drapeau anarchiste, la petite robe de Chanel, la T-Ford et j'en passe.
Le noir n'a pas toujours été présent sur le jeu d'échecs, et une fois présent il ne se battait pas toujours contre les blancs. L'usage des couleurs, d'une couleur, c'est aussi souvent une histoire d'idéologie, comme Pastoureau le répète. La traite des Noirs en est un autre exemple. Ou les chemises noires nazies.
Donc, fascinant! Et la bonne nouvelle: dans les Histoires d'une couleur, il y aussi Rouge, Jaune et Vert...
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lehibook
  30 décembre 2019
Une touche sur la palette de Pastoureau . le noir à première vue n'est pas sympa du tout , puritain , morbide, affreusement manichéen côté obscur ! Mais si l'on pense cinéma et photo , où si l'aime Soulages , il nous offre un autre visage. C'est tout l'art de ce remarquable historien que de nous dévoiler les facettes d'une couleur dans toutes les époques et tous les champs de la culture européenne . Et de nous faire prendre conscience de la prégnance des stéréotypes de couleur sur notre esprit. Très belle iconographie.
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Laureneb
  13 mai 2018
Le récit historique de notre perception de la couleur noire, avec des sources littéraires, artistiques, mais aussi techniques ou religieuses. Une couleur associée au diable, à la sobriété, à l'imprimerie... Une lecture enrichissante et passionnante.
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