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EAN : 9782070382880
143 pages
Éditeur : Gallimard (03/10/1990)

Note moyenne : 4.02/5 (sur 320 notes)
Résumé :
"Tu as vingt-cinq ans et vingt-neuf dents, trois chemises et huit chaussettes, quelques livres que tu ne lis plus, quelques disques que tu n'écoutes plus. Tu n'as pas envie de te souvenir d'autre chose, ni de ta famille, ni de tes études, ni de tes amours, ni de tes amis, ni de tes vacances, ni de tes projets. Tu as voyagé et tu n'as rien rapporté de tes voyages. Tu es assis et tu ne veux qu'attendre, attendre seulement jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à attendre ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (31) Voir plus Ajouter une critique
Merik
  02 janvier 2019
« Un homme qui dort » décrit par le menu une non existence, la tentative de négation d'une vie par un homme à qui le narrateur s'adresse directement en lui disant tu, un étudiant de 25 ans pour qui tout commence dans ce récit par le refus de se rendre à un examen. Mais d'après mes rapides soupçons (confirmés par la 4ème de couv' elle-même), le narrateur s'adresserait à lui-même, dans un monologue schizophrène et sans aucune altérité, en l'absence de dialogues cela va de soi. La boucle est donc bouclée en ce qui concerne les personnages (1+1=1), dans une 'figure de style' finalement bien sentie. Sinon, tout semble être passé au crible le long de ses 150 pages qui peuvent paraître longues : les pensées, les actions, l'environnement, le quotidien, les promenades. De détails en... détails, de gouttes d'eau qui fuitent du robinet en striures au plafond de la chambre que le héros examine, le temps semble prendre l'essor d'un élastique infatigable qui revient inlassablement à sa position de départ. Sauf à la fin, où le narrateur prend conscience de la vacuité de son entreprise, comme dans une démonstration par l'absurde.
Au final le récit me semble très réussi, perché quelque part entre exercice de style et entreprise métaphysique, dans une adéquation entre fond et forme. De là à dire que cela m'a plu, il faudrait pour cela aimer la sensation de malaise amer et glauque qu'il m'a laissé en bouche.
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torpedo
  09 avril 2018
Un Homme qui dort. Ce livre de Perec m'a dans un premier temps complètement déroutée. Pas de chapitres, mais des paragraphes espacés de zones blanches plus ou moins longues. le tutoiement. L'emploi du présent de l'indicatif. le personnage principal dont on ne connaît jamais le nom. le titre du livre.
Un étudiant, qui vit dans une petite chambre à Paris, refuse un matin de se lever et de se présenter à un examen. Tout le livre découle de ce premier acte. Nous assistons lentement à la mise entre parenthèse de sa vie, la vacuité des instants, un repli sur lui-même et le refus de fréquenter les autres, la description de comportements répétitifs. Grâce à des séries d'accumulations, Pérec nous fait toucher du doigt le mal être qui s'apparente probablement à la dépression.
Tout le génie de l'auteur est bien présent ici. A partir de cette trame, qui peut se suffire à elle-même, Perec renvoie en permanence à d'autres oeuvres qui s'enchâssent de façon spontanée. du grand art.
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Herve-Lionel
  23 avril 2014
N°744 – Avril 2014.
UN HOMME QUI DORTGeorges PEREC – Denoël. (1967)

Le personnage central de ce roman est un homme qui s'éveille. Il n'a pas de nom et l'auteur s'adresse à lui en le tutoyant. Est-ce parce qu'il le connaît ou peut-être parce que cet auteur s'adresse à lui-même un peu comme ces solitaires qui soliloquent sans cesse et s'interpellent eux-mêmes ? C'est un étudiant sans importance qui habite une mansarde minable de cinq mètres carrés sans confort, sous les toits et qui décroche de plus en plus des études. Non seulement il ne va pas en cours, a abandonné tout idée de diplôme et de réussite mais il se laisse aller physiquement et moralement, ne se lave même plus, ne quitte sa chambre qu'à la nuit pour roder dans les rues désertes ou pour les gestes élémentaires de la vie. de l'extérieur, il ne perçoit plus que les ombres portées qui se dessinent sur le plafond de son galetas et les bruits étouffés de la rue. Il ne rencontre plus personne, a tourné le dos à ses copains, ne vit plus et ne veut pas de la vie qui se résume pour lui à « une bassine en matière plastique rose où croupissent six chaussettes ». Quelque chose s'est brisé en lui et il n'est pas vraiment de ces philosophes qui s'interrogent à perte de vue sur le sens de l'existence, il laisse les problèmes métaphysiques aux autres.
A vingt cinq ans, c'est un marginal qui s'est inscrit en faculté pour ne pas participer à ce monde, faire partie de cette société qu'il veut ignorer. Il a oublié (où peut-être ne les a t-il jamais connus) la fougue de la jeunesse et l'enthousiasme qui dit-on caractérise cet âge et fait qu'on veut conquérir le monde et réformer la société, il n'a même plus ni repaires, ni souvenirs, ni espoirs, ni amours, ni passé ni avenir et quand il rentre chez ses parents, des retraités qui vivent à la campagne, dans l'Yonne, il ne partage avec eux plus rien que le silence, un lien de parenté qui se distend de plus en plus et peut-être aussi un maigre pécule qu'ils lui allouent pour préparer sa vie. Comme eux il est vieux mais cette vieillesse est d'une autre nature. Eux ont fait leur parcours sur terre et lui refuse de le sien, son itinéraire est déjà tout tracé vers la mort et l'hospice de vieillards. Cette absence de dialogue se traduit par l'éloignement, lui à Paris où il est censé étudier et eux ailleurs, loin de lui, autant dire dans un autre monde. Chez eux il s'isole volontiers en forêt pour regarder les arbres qui le fascinent, peut-être simplement parce qu'ils sont muets. Dans la Capitale, il mène une vie végétative, volontairement coupée du monde. Il est ce piéton qui arpente les rues et dont les gestes habituels et répétitifs sont dérisoires. Pourtant, il suffirait qu'il accepte de correspondre au stéréotype de celui qui fait ce qu'on attend de lui, docilement, qu'il fasse partie de ces oubliés de la société dont on attend rien qu'une obéissance servile et un dévouement de tous les jours, qu'il endosse ce costume du citoyen ordinaire. A ceux-là on donne des miettes sous forme de décorations, de flatteries illusoires, de distinctions hypocrites qui ne sont que de la poudre aux yeux mais qu'ils apprécient. Lui, au contraire ne veut être que « la pièce manquante du puzzle », celui qui n'écoute pas les conseils et marche sans se retourner vers son néant quotidien. Autour de lui le monde s'agite mais il n'en a cure. Il est transparent, sans importance, invisible, limpide et sa vie ne tient qu'en quelques mots, il est« comme une goutte d'eau qui perle au robinet d'un poste d'eau sur un palier, comme six chaussettes trempées dans une bassine en matière plastique rose, comme une mouche ou comme une huître, comme une vache, comme un escargot, comme un enfant ou comme un vieillard, comme un rat ».
A la fois indifférent, inaccessible et solitaire, il marche dans la ville comme dans un labyrinthe, hantant les bars et les squares sans presque s'en rendre compte et le métro est pour lui un souterrain incertain. Ses actions sont limitées, mesquines, sans importance et surtout il néglige l'étude. Tout chez lui est illusoire et sans intérêt. Il se sent persécuté, paranoïaque et le sommeil, ce basculement dans le néant, finit par le gagner et avec lui la perte du sens du réel et même une sorte de dédoublement de lui-même. Son angoisse est réelle, il refuse de réagir, n'offre aucune prise aux événements extérieurs et semble se complaire dans cette situation pas vraiment constructive. C'est aussi un sommeil éveillé, un sorte d'état semi-comateux où il fait des gestes automatiques uniquement destinés à survivre presque comme un ectoplasme, comme un fantôme transparent. La fin laisse entrevoir une espérance possible
Pourtant cette attitude n'est pas nouvelle pour lui et ne résulte pas d'une soudaine prise de conscience ; il a toujours été comme cela, dépressif, défaitiste, indolent, à cause peut-être de l'âge de ses parents. Pourtant il ne semble pas y avoir de ressemblance avec eux. Ils ont fait leurs parcours dans cette vie et espèrent bien que leur fils fera le sien. Ils lui permettent même de faire des études pour que sa vie soit meilleure. Pourtant il n'a pas le même état d'esprit à cause peut-être du fossé des générations, des références qui ne sont pas les mêmes ou à cause des temps qui changent un peu trop vite. Peut-être aussi doit-il cet état déprimé à un lointain aïeul ? La roulette de la génétique a de ces mystères !
C'est un texte déprimant comme l'est la vie de ce jeune homme mais pourtant éminemment poétique. Je connais mal le parcours de Perec. Je ne sais pas si ce texte est autobiographique (il l'a écrit avant son adhésion à l'OULIPO), mais un livre qui est aussi un univers douloureux est souvent porté pendant de nombreuses années avant que les mots ne viennent. Son enfance a été chaotique et il a peut-être été cet étudiant paumé. C'est peut-être aussi une simple fiction (encore que ce livre ne porte pas la mention « roman ») mais je m'y retrouve un peu, il est vrai avec quelques dizaines d'années de recul. J'ai bien dû, moi aussi, avant d'entrer dans la vie active, ressentir les mêmes affres, connaître les mêmes angoisses face à une vie qui semblait vouloir se dérober devant moi. Mes réaction n'ont certes pas été semblables mais il y avait quelque chose de cette errance, dans ces questions sur l'avenir, dans cette perte de repaires qui m'a fait apprécier ce texte


©Hervé GAUTIER – Avril 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
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MarianneL
  25 avril 2014
Le détachement du monde d’un jeune homme, ou comment écrire pour dissoudre le réel.
En épigraphe à «Un homme qui dort», publié en 1967 juste après «Les choses», on peut lire cet extrait des Méditations sur le péché de Franz Kafka :
«Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra devant toi.»
Alors qu’il doit aller passer un examen un matin, un jeune homme, un étudiant sans nom, ne se lève tout simplement pas. À partir de ce geste, ou de cette absence de geste, il se détache du monde, devient indifférent à ce monde qu’il ne reconnaît plus ; il veut tout accomplir sans y accorder ni la moindre valeur ou la moindre émotion, comme si chaque action - manger, s’habiller - n’avait plus qu’une visée fonctionnelle, comme si chaque geste devait être neutre, minimal. Et d’ailleurs il ne parle presque plus, sauf pour exprimer le strict nécessaire.
«La ténacité, l’initiative, le coup d’éclat, le triomphe tracent le chemin trop limpide d’une vie trop modèle, dessinent les sacro-saintes images de la lutte pour la vie. Les pieux mensonges qui bercent les rêves de tous ceux qui piétinent et s’embourbent, les illusions perdues des milliers de laissés-pour-compte, ceux qui sont arrivés trop tard, ceux qui ont posé leur valise sur le trottoir et se sont assis dessus pour s’éponger le front. Mais tu n’as plus besoin d’excuses, de regrets, de nostalgies. Tu ne rejettes rien, tu ne refuses rien. Tu as cessé d’avancer, mais c’est que tu n’avançais pas, tu ne repars pas, tu es arrivé, tu ne vois pas ce que tu irais faire plus loin : il a suffi, il a presque suffi, un jour de mai où il faisait trop chaud, de l’inopportune conjonction d’un texte dont tu avais perdu le fil, d’un bol de Nescafé au goût soudain trop amer, et d’une bassine de matière plastique rose remplie d’une eau noirâtre où flottaient six chaussettes, pour que quelque chose se casse, s’altère, se défasse, et qu’apparaisse au grand jour – mais le jour n’est jamais grand dans la chambre de bonne de la rue Saint-Honoré – cette vérité décevante, triste et ridicule comme un bonnet d’âne, lourde comme un dictionnaire Gaffiot : tu n’as pas envie de poursuivre, ni de te défendre, ni d’attaquer.»
Immobile lorsqu’il est à l’intérieur, dans sa chambre de bonne, il dort énormément, fixe la bassine rose dans laquelle trempent ses chaussettes et écoute son voisin à travers la cloison. Quand il sort dans la ville, deuxième lieu du récit, cet extérieur n’a pas plus de sens, et ses marches sans but en ville ne semblent pas davantage rattachées à la réalité que ce lieu insulaire qu’est sa chambre de bonne. Animé de mouvements mécaniques lorsqu’il marche dans les rues sans but, il est le plus souvent seul, silencieux, décroché du réel. Même la lecture du journal, qu’il fait quotidiennement et méthodiquement, sans sauter une seule ligne, a perdu tout son sens.
Dans cette vie de retrait, ses sens s’exacerbent : il regarde fixement les arbres et les rues, toutes ces choses qui n’ont plus de sens. Il est fasciné par son propre détachement qui ne débouche sur rien, un chemin sans issue.
Quel est le sens de la dissolution de ce héros apathique, cousin de Bartleby ou d’Oblomov, de cette tentative d’épuisement d’une vie où il ne se passe rien ? Est-ce le récit d’une résistance ou d’une dépression ? L’écriture de Perec, aux phrases répétitives en forme de litanie, au lieu de donner vie à une réalité nous en détache et fascine. Ce récit au ton neutre, rapidement hypnotique, comme il est rédigé à la deuxième personne, inclut le lecteur – toi -, tout autant que l’auteur et le protagoniste, dans cette indifférenciation qui touche les lieux, le passage du temps et les êtres.
Roman hors de la réalité, hors du temps, il semble que cet «Homme qui dort» ne prendra jamais une ride.
«Un homme qui dort» fut adapté en long métrage au cinéma en 1974 par Georges Perec et Bernard Queysanne.
Retrouvez cette note de lecture, et toutes celles de Charybde 2 et 7 sur leur blog ici :
https://charybde2.wordpress.com/2015/09/05/note-de-lecture-un-homme-qui-dort-georges-perec/
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Myriam3
  11 août 2018
"Un homme qui dort tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des années et des mondes." Proust. Ainsi se termine A la Recherche du Temps Perdu.
Ainsi commence Perec. Un jeune étudiant de 25 ans, son âge à l'époque de l'écriture, dont on ne sert rien se laisse aller à ne pas aller aux examens de sociologie: le réveil sonne, il ne se lève pas. Pourtant il est prêt, il a étudié, il a préparé ses vêtements la veille. Il imagine son double courir pour être à l'heure, entrer dans la salle, pendant que lui reste allongé. Il n'éprouve pas de soulagement, il ne se sent pas rebelle, il ne s'inquiète pas non plus. Il reste là, c'est tout.
Commence une longue période où il va s'entraîner à l'indifférence, disparaître au monde, être là tout simplement mais sans émotions ni sensations.
Ca ressemble à une dépression, à un grands mal-être, mais on ne sait rien du pourquoi ni du comment: c'est un instant de vie.
Un peu comme Proust, Perec s'attache aux infimes détails que perçoit un regard affûté habitué à une même pièce des semaines de suite, les ombres, les traces, les plis, ce que l'obscurité crée. Il tente l'objectivité avant tout, comme un recul de lui-même et ça crée un sentiment de malaise: peut-on s'attacher à ce personnage qui est presque mort?
Perec est un auteur que j'aime beaucoup, notamment parce que dans ses tentations d'une écriture neutre, ressort finalement toute une sensibilité refoulée.
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Citations et extraits (88) Voir plus Ajouter une citation
Marti94Marti94   06 mai 2021
Tu t'es arrêté de parler et seul le silence t'a répondu. Mais ces mots, ces milliers, ces millions de mots qui se sont arrêtés dans ta gorge, les mots sans suite, les cris de joie, les mots d'amour, les rires idiots, quand donc les retrouveras-tu?
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Marti94Marti94   06 mai 2021
Tu regardes le plafond et tu en découvres les fissures, les écailles, les tâches, les reliefs. Tu n'as envie de voir personne, ni de parler, ni de penser, ni de sortir, ni de bouger.
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Marti94Marti94   06 mai 2021
Tu t'assieds, Jambes ballantes, au-dessus de la Seine, pendant des heures à regarder l'inappréciable remous que creuse l'arche d'un pont.
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torpedotorpedo   09 avril 2018
Nulle malédiction ne pèse sur tes épaules. Tu es un monstre, peut-être, mais pas un monstre des Enfers. Tu n'as pas besoin de te tordre, de hurler. Nulle épreuve ne t'attend, nul rocher de Sisyphe, nulle coupe ne te sera tendue pour t'être aussitôt refusée, nul corbeau n'en veut à tes globes oculaires, nul vautour ne s'est vu infliger l'indigeste pensum de venir te boulotter le foie, matin, midi et soir. Tu n'as pas à te traîner devant tes juges, criant grâce, implorant pitié. Nul ne te condamne et tu n'as pas commis de faute. Nul ne te regarde pour aussitôt se détourner de toi avec horreur.

Le temps, qui veille à tout, a donné la solution malgré toi.
Le temps, qui connaît la réponse, a continué de couler.

C'est un jour comme celui-ci, un peu plus tard, un peu plus tôt, que tout recommence, que tout commence, que tout continue.

Cesse de parler comme un homme qui rêve.
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mandarine43mandarine43   08 août 2011
[ Incipit ]

Dès que tu fermes les yeux, l'aventure du sommeil commence. À la pénombre connue de la chambre, volume obscur coupé par des détails, où ta mémoire identifie sans peine les chemins que tu as mille fois parcourus, les retraçant à partir du carré opaque de la fenêtre, ressuscitant le lavabo à partir d'un reflet, l'étagère à partir de l'ombre un peu plus claire d'un livre, précisant la masse plus noire des vêtements suspendus, succède, au bout d'un certain temps, un espace à deux dimensions, comme un tableau sans limites sûres qui ferait un très petit angle avec le plan de tes yeux, comme s'il reposait, pas tout à fait perpendiculairement, sur l'arête de ton nez, tableau qui, d'abord, peut te sembler uniformément gris, ou plutôt neutre, sans couleurs ni formes, mais qui, assez vite sans doute, se trouve posséder au moins deux propriétés : la première est qu'il s'assombrit plus ou moins selon que tu fermes plus ou moins fortement tes paupières, comme si, plus précisément, la contraction exercée sur la barre de tes sourcils lorsque tu fermes les yeux avait pour effet de modifier l'incinaison du plan par rapport à ton corps, comme si la barre de tes sourcils en formait la charnière, et, par conséquent, bien que cette conséquence n'ait pas l'air démontrable sinon par l'évidence, de modifier la densité, ou la qualité, de l'obscurité que tu perçois ; la seconde est que la surface de cet espace n'est pas du tout régulière, ou plus précisément, que la distribution, la répartition de l'obscurité ne se fait pas d'une manière homogène : la zone supérieure est manifestement plus sombre, la zone inférieure, qui te semble la plus proche, bien que déjà, évidemment, les notions de proche et lointain, haut et bas, devant et derrière, aient cessé d'être tout à fait précises, est, d'une part, beaucoup plus grise, c'est-à-dire non pas beaucoup plus neutre comme tu commences par le croire, mais bel et bien beaucoup plus blanche, et d'autre part contient, ou supporte, une, deux, ou plusieurs sortes de sacs, de capsules, un peu l'idée que tu te fais d'une glande lacrymale, par exemple, à bords minces et ciliés, et à l'intérieur desquels tremblent, s'agitent, se tordent des éclairs très très blancs, parfois très minces, comme de très fines zébrures, parfois beaucoup plus gros, presque gras, comme des vers.
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Vidéo de Georges Perec
À bicyclette sur scène, Sami Frey égrène les souvenirs d'après-guerre de Georges Perec. Il sublime tous ces petits riens du quotidien qui allègent et font le charme d'une époque, un baume après les traumatismes historiques qui les ont frappés de plein fouet.
Cette adaptation théâtrale culte de « Je me souviens » de Georges Perec par Sami Frey s'est tenue en 1989 au théâtre Mogador à Paris. Elle a fait l'objet d'une captation sonore exclusive, immortalisée pour La Bibliothèque des voix.
Pour fêter les 40 ans de la collection, les éditions des femmes-Antoinette Fouque rééditent cet enregistrement d'anthologie.
Musique : Gavin Bryars.
Le texte imprimé a paru en 1978 aux éditions Hachette. Il est disponible aux éditions Fayard (2010, 2013).
Mise en espace sonore : Paul Bergel.
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