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ISBN : 2070733165
Éditeur : Gallimard (02/04/1993)

Note moyenne : 3.75/5 (sur 692 notes)
Résumé :
Il y a dans ce livre deux textes simplement alternés; il pourrait presque sembler qu'ils n'ont rien en commun, mais ils sont pourtant inextricablement enchevêtrés, comme si aucun d'eux ne pouvait exister seul, somme si de leur rencontre seule, de cette lumière lointaine qu'ils jettent l'un sur l'autre, pouvait se révéler ce qui n'est jamais tout à fait dit dans l'un, jamais tout à fait dit dans l'autre, mais seulement dans leur fragile intersection.

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Critiques, Analyses et Avis (51) Voir plus Ajouter une critique
ClaireG
  02 février 2016
W - VV - Double V
Deux histoires croisées, tressées par endroits, qui ne se rejoignent qu'à la subtile intersection des deux V. L'une autobiographique, l'autre inventée.
La première est la vie quotidienne de Georges Perec au cours de la Deuxième Guerre mondiale. Elle ne présente comme aventure remarquable "que" le fait d'être élevé par sa tante et celui de ne jamais revoir ses parents. Il se fie tant bien que mal à des photos, à des souvenirs imprécis ou imaginés, à des recoupements d'après guerre. C'est minutieux et volontaire.
La deuxième, fictive, décrit un camp idéal pour athlètes olympiques. Idéal ?? Au fil des chapitres (un sur deux pour chaque narration), on n'y croit plus, le malaise s'installe. Les athlètes ont été acheminés sur l'île W, au large de la Terre de Feu, formés, forcés, écrasés pour devenir les meilleurs aux Jeux. Ils ne quitteront jamais l'île. Ils s'y reproduisent au terme d'une Atlantiade mensuelle (les plus forts ayant le droit de violer la cinquantaine de femmes qui bénéficient de 200 m d'avance sur le peloton). le goût de Perec pour les nombres est ici bien pesé : 4 villages, 22 disciplines, les 2 meilleurs de chaque discipline, soit 176 hommes aux instincts débridés, qui ne respectent qu'une règle, celle de gagner à tout prix.
FORTIUS ALTIUS CIVIUS. Pierre de Coubertin a dû se retourner dans sa tombe.
Mais, bien sûr, c'est une fiction ! Ramenée à l"époque réelle, entre 1942 et 1945, elle prend des allures plus explicites et chaque mot sonne comme un glas.
Bien des années plus tard, Georges Perec découvre le livre de David Rousset "L'univers concentrationnaire", prix Renaudot 1946 et il en cite un paragraphe à la dernière page. Terrible.
Toute la prouesse de l'auteur se révèle au compte-gouttes dans une sorte de détachement né d'une profonde souffrance. Assez exceptionnel dans sa construction.

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Labyrinthiques
  13 octobre 2011
« Cette brume insen­sée où s'agitent des ombres,
Com­ment pourrais-je l'éclaircir ?
Ray­mond Que­neau », p.11
Il est des livres qui, après les avoir refer­més, les avoir ran­gés sage­ment sur le rayon de votre biblio­thèque, vous laissent tran­quille, indemne, neutre : ce sont par­fois de bons livres, vous pou­vez y avoir passé un bon moment, avoir vécu de grandes émotions… oui mais voilà, vous repre­nez la route de la vie et déjà l'empreinte de ces livres s'efface et un beau jour, sans s'en rendre compte, le livre retourne dans l'oubli.
W ou le sou­ve­nir d'enfance de George Perec, je le sais, ne sera pas pour moi de ces livres-là. Ce livre ne m'a pas laissé indemne, bien au contraire il m'a ren­con­tré, tou­ché, tri­turé, ému (à tel point qu'il m'a vrai­ment été dif­fi­cile de rédi­ger ce billet)… nous nous sépa­rons — eh oui j'ai appris qu'on ne pou­vait pas rési­der dans le livre, juste s'y abri­ter un ins­tant – et cha­cun se sépare avec une trace de l'autre. Alté­rés, le livre et le lecteur.
Main­te­nant j'aimerais en par­ler, mais com­ment ? Com­ment en par­ler sans en révé­ler l'essentiel secret. Cet essen­tiel qu'il faut décou­vrir par soi-même au cours de la lec­ture, ce secret qui est l'intersection cen­trale du livre et qui par défi­ni­tion est intra­dui­sible, intrans­mis­sible. J'ai du me résoudre moi aussi à outre­pas­ser cette apo­rie, cet indi­cible pour venir vous en par­ler un peu.
* * *
« “Je n'ai pas de sou­ve­nirs d'enfance” : je posais cette affir­ma­tion avec assu­rance, avec presque une sorte de défi. L'on n'avait pas à m'interroger sur cette ques­tion. Elle n'était pas ins­crite à mon pro­gramme. J'en étais dis­pensé : une autre his­toire, la Grande, avec sa grande hache, avait déjà répondu à ma place : la guerre, les camps. » p.17
W ou le sou­ve­nir d'enfance est un roman que l'on peut ran­ger, mal­gré son titre étrange, dans le rayon des auto­bio­gra­phies. Et c'est vrai, à mon sens, que ce récit est une des plus belles auto­bio­gra­phies que j'ai pu lire. Enfin ! Une auto­bio­gra­phie… Je ne trouve pas ce terme exact, il y a bien quelque chose comme un récit qui retrace sa vie, mais ce n'est pas, à pro­pre­ment parlé, le motif prin­ci­pal du livre.
Ce livre est plu­tôt le dif­fi­cile et pudique che­mi­ne­ment d'un sou­ve­nir qui se dévoile, qui perce la dou­leur qui le cache, qui voit le jour comme un nou­veau né. Un sou­ve­nir comme une dou­leur sur laquelle on ne peut pas mettre de mots et qu'il faut accou­cher, cou­cher, par d'habiles détours, par une dis­tance assu­mée et maî­tri­sée, par des rac­cour­cis qui n'en sont pas (ces rac­cour­cis que l'on emprunte pour ral­lon­ger le temps, soit que l'on prenne plai­sir au voyage, soit que l'on n'est pas pressé d'arriver à son terme et d'y retrou­ver ce qui nous y attend).
(Je vou­drais ouvrir une paren­thèse sur ce genre qu'est l'(auto)biographie. A priori, c'est un genre qui m'intéresse peu, non que je ne dés­in­té­resse de la vie des écri­vains ou des per­son­nages célèbres, mais je trouve sou­vent ces livres mal­adroits, mal écrits, trop sou­vent jour­na­lis­tiques : on suit le récit, chro­no­lo­gique ou non, d'un JE nar­cis­sique à tra­vers les méandres de sa propre his­toire. L'auteur, sou­vent, essaye d'y ins­crire les événe­ments, les influences qui ont inflé­chit les orien­ta­tions de sa vie, de trans­mettre ses ensei­gne­ments de la vie aux­quels il est dif­fi­cile d'adhérer, par­fois on y trouve de la pudeur, sou­vent peu de dis­tance. Ces chutes dans le ruis­seau : sans doute de la faute à Rousseau.
A mon sens ceux qui réus­sissent leur auto­bio­gra­phie (heu­reu­se­ment il y en a quand même) sont ceux qui ont com­prit que gra­phie vou­lait dire écrire et non lire. Écrire, décons­truire, ima­gi­ner, sa propre his­toire plu­tôt que de la lire, de la construire. L'auteur écrit. le lec­teur lit. Ça peut paraître une tri­viale lapa­lis­sade mais songez-y en lisant la pro­chaine oeuvre autobiographique.)
Avec W ou le sou­ve­nir d'enfance Perec ne fait pas une simple lec­ture de sa propre vie mais écrit ou réécrit véri­ta­ble­ment une his­toire. Il écrit son his­toire avec pour maté­riaux deux trames nar­ra­tives tota­le­ment enche­vê­trées, l'une fic­tive, l'autre bio­gra­phique. Ces deux his­toires enche­vê­trées sont elle-même divi­sées en deux récits (dif­fé­rence de tem­po­ra­lité, chan­ge­ment de mode nar­ra­tif avec la dis­pa­ri­tion de Win­ck­ler dans la seconde par­tie) qui sont eux-mêmes par­fois scin­dés en deux par un habile jeu de ren­vois de notes en fin de cha­pitre… tout ceci donne un peu l'effet de pou­pées gigognes, ou de pelures d'oignon qu'il fau­drait enle­ver une à une pour arri­ver à l'essentiel. Tout cela pour retar­der, pour ralen­tir la nar­ra­tion, pour en signi­fier la rébel­lion obstinée.
L'histoire fic­tive, je n'en dis que deux mots ici. Elle est à l'origine ima­gi­née par Perec enfant et réin­ves­tit par Perec écri­vant sa bio­gra­phie. Elle se divise en deux par­ties sépa­rées par cette rupture : « (…) ».
La pre­mière par­tie com­mence comme une enquête poli­cière, avec un nar­ra­teur, un por­teur d'énigme, une dis­pa­ri­tion et se finit sur la soli­tude du nar­ra­teur face à l'énigme : « Mais c'était une ques­tion, désor­mais, à laquelle je pou­vais seul répondre… » à laquelle répondent des points de sus­pen­sion «(…)». Ellipse, dis­pa­ri­tion ? Quoiqu'il en soit le nar­ra­teur dis­pa­raît. La seconde his­toire se pour­suit dans une île qui a donné son nom au roman « W ». Dans cette île : on assiste à la des­crip­tion d'une société entiè­re­ment tour­née vers un Olym­pisme poussé à son extrême limite. Ne vou­lant pas trop déflo­rer le roman, je don­ne­rais juste un équi­va­lent ciné­ma­to­gra­phique : on “dirait” que ça com­mence comme Les Dieux du Stade de Leni Rie­fens­tahl et que ça glisse len­te­ment, comme un très long fondu enchainé, sur Nuit et brouillard d'Alain Resnais. le fondu tombe alors comme une trouée dans le brouillard et l'horreur que l'on sen­tait poindre alors sur­gît. Je donne cette mal­adroite com­pa­rai­son pour mettre en évidence le glis­se­ment esthé­tique et sty­lis­tique de cette fic­tion. le ton y est péremp­toire, on y parle règle­ment, orga­ni­sa­tion, com­pé­ti­tion, châ­ti­ment… nulle place pour le doute ici, tout y est univoque.
Entre ces cha­pitres fic­tifs, s'insèrent ceux qui montrent Perec dans sa petite enfance… Sou­ve­nirs recons­truits le plus sou­vent à par­tir de pho­tos, d'éléments épars, des bribes de sou­ve­nirs dont il doute au fur et à mesure qu'il les fait remon­ter à la sur­face. Il y a une réti­cence visible à énon­cer les phrase. Cepen­dant au milieu de ces détails qui essayent de refaire sur­face, figurent deux textes très courts, écrits quinze ans plus tôt, qui retracent briè­ve­ment la vie et la mort de ses parents. Ces deux textes qui pour­raient être une manière un peu bru­tale d'énoncer le sou­ve­nir de la mort de ses parents sont, là encore, ralen­tis, hachés par les 26 ren­vois situés à la fin du cha­pitre (com­men­taires a pos­te­riori, extrait de journal…)
Ces deux his­toires, comme deux tableaux for­mant un dip­tyque, on les découvre comme si Perec sou­le­vait len­te­ment, au fil du livre, le drap qui les recouvre, mon­trant ici ou là un détail qui répond à un autre dans l'autre tableau, ici une ques­tion, là une réponse. Perec à son habi­tude par­sème son récit de détails, de signes, de sym­boles (comme l'explication du W fic­tif par la croix, le X qui sous sa plume se trans­forme en cru­ci­fix, en croix gam­mée et en XX chez Cha­plin dans lequel on aper­çoit, comme flouté, le W), de réfé­rences (de tête par exemple Mel­ville avec Moby Dick et Bart­leby), de digres­sions, etc.. Cet essai­mage de détails, cet écla­te­ment du sens pro­voque un effet de dis­tan­cia­tion, de pudeur assu­mée… Ce voile, cette brume masque évidem­ment la dis­pa­ri­tion essen­tielle du dip­tyque. A la fin, ce dévoi­le­ment s'accélère sur la der­nière par­tie et Perec, d'un coup sec, dévoile le dip­tyque dans les toutes der­nières pages (qu'il ne faut vrai­ment pas lire avant la fin).
Au final ce pro­cédé, cette jux­ta­po­si­tion entre le réel et le fic­tif, le recons­truit et le décons­truit, entre la mémoire et l'imagination, chaque par­tie impri­mant légè­re­ment sur l'autre, en fili­grane, comme des pho­tos qui auraient été sur­im­pri­mées, ce pro­cédé per­met à Perec de dépas­ser son apo­rie : dire l'indicible, la dou­leur, l'imprononçable, l'horreur, et mieux que cela, la trans­mettre au lecteur.
Lien : http://www.labyrinthiques.ne..
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Herve-Lionel
  20 avril 2014
N°743 – Avril 2014.
W ou le souvenir d'enfanceGeorges PEREC – Denoël. (1975)

D'emblée, ce récit a quelque chose de déconcertant. Il se présente sous la forme de deux textes, l'un autobiographique et l'autre fictif. L'effet recherché est sans doute celui du miroir né de l'alternance ou d'un enchevêtrement complémentaire entre les deux, un peu comme si ce qu'il n'était pas dit dans l'un(où que l'auteur ne pouvait écrire de sa propre biographie ) l'était dans l'autre, avec cependant une certaine pudeur et aussi une certaine volonté d'expliquer les choses comme l'indique l'exergue de Raymond Queneau [« Cette brume insen­sée où s'agitent des ombres, com­ment pourrais-je l'éclaircir ? »].
Assez bizarrement, quand il débute l'autobiographie, Perec écrit « Je n'ai pas de souvenirs d'enfance ». Il va pourtant, à travers les réminiscences nées de quelques photos jaunies et quelques bribes de mémoire, nous décrire ce qu'elle a été. Il naît le 7 mars 1936 à Paris et ses parents sont des juifs polonais immigrés (Peretz) dont le père, qu'il n'a pratiquement pas connu, meurt sous l'uniforme au début de la guerre en 1940. Pour le sauver, sa mère l'envoie avec la Croix-Rouge à Villars de Lans en zone libre où il est baptisé et son nom francisé (Perec). Il est ballotté de familles en établissements et de cela il ne garde que peu de souvenirs. Il ne reverra plus sa mère puisqu'elle meurt à Auschwitz. le thème de la disparition de ses proches hantera donc ce récit et avec lui la douleur de leur absence. « W » est une histoire de son enfance « la vie exclusivement préoccupée par le sport sur un îlot de la Terre de Feu »,une sorte de société qui vit selon les valeurs olympiques. Quand il évoque son enfance, brisée par l'absence de ses parents, cette dernière est symbolisée par la lettre « E » à qui est dédié ce livre [on se souvient que Perec a écrit aussi un autre roman, « La disparition », d'où cette lettre est complètement absente et qui apparaît deux fois dans son nom pourtant court. Cette disparition de ses parents est ressentie par lui comme une suprême injustice.
La fiction est présentée sous forme d'enquête policière (le W apparaît sous la forme d'un nom de la ville où le narrateur, Gaspard Winckler, se rend au début et qui est aussi le nom d'un autre homme qui a disparu) et qui se poursuit par une autre histoire qui se déroule dans une île, « W » (située au bout du monde). Ce territoire comporte quatre villages, sorte de phalanstères organisés, hiérarchisés qui abritent une société pratiquant les valeurs olympiques du sport, une sorte d'idéal avec des rituels compliqués, très codifiés et parfois même inattendus voire surréalistes pour les « Athlètes », autant dire une certaine notion du bonheur inexistante dans son enfance, peut-être aussi un modèle éducatif dont l'absence de ses parents l'a privé. Je note que dans cette collectivité, peut-être utopique, il semble exister des liens internes assez forts que Perec n'a pas connus dans son enfance, tiraillé qu'il a été entre différents membres de sa parentèle.
Petit à petit, l'auteur pourtant dévoile ces ombres comme on soulève une couverture qui recouvre quelque chose. Il le fait comme à son habitude, à coup de références personnelles (Bartleby, Moby Dick de Herman Melville, la fuite, la vengeance, le bien et le mal) et d'un détail à mes yeux significatif. W est « le » souvenir d'enfance alors qu'on pourrait s'attendre à voir ce nom au pluriel. Perec se livre à une démonstration un peu forcée à partir de cette lettre qui, manipulée physiquement devient un X, symbole de l'inconnu mathématique et judiciaire, signe aussi de l'ablation, mais également une croix de Saint André, symbole de mort. Si on la double, c'est le signe qui apparaît sur la casquette de Charlie Chaplin dans le film « le dictateur », si on en prolonge les segments, elle devient une « croix gammée » et redessiné, ce « W » originel se transforme en une étoile de David. Cette lettre est donc omniprésente et devient la marque indélébile de cette enfance assassinée. D'ailleurs tout au long de l'autobiographie, Perec fait allusion aux Allemands, à la guerre, à la peur d'être lui aussi l'objet d'un emprisonnement et d'une déportation. Il fait une discrète allusion aux camps qu'il découvre mais seulement à la fin du récit, note un parallèle étonnant entre les camps de concentration et la vie sur l'île W et remarque enfin que la dictature de Pinochet a installé des camps de déportation dans les îles de la Terre de Feu. Il avait d'ailleurs, au cours du récit consacré à la vie sur W, insisté sur la cruauté et l'humiliation voire l'inhumanité de certaines scènes.
Ces digressions ne sont pas destinées à égarer le lecteur mais bien au contraire à lui tenir la main dans ce récit volontairement labyrinthique. Il y a quelque chose de révélateur dans cette technique où s'entremêlent la fiction et la réalité, la construction et la déconstruction, la mémoire et l'imaginaire. Personnellement j'y vois une tentative de traduire une douleur ressentie par l'écrivain qu'il tente d'exprimer sans pour autant pouvoir y parvenir laissant son lecteur face au « non-dit ». Cela me rappelle les derniers mots écrits de Romain Gary avant son suicide « Je me suis enfin exprimé complètement ».
Ce livre n'est pas un roman au sens classique, il veut nous délivrer un message bien plus important que ce qu'une fiction ordinaire est censée exprimer, à la fois texte intime et pathétique, acte volontaire pour que l'oubli qui fait tant partie de notre vie ne recouvre pas trop vite celle des autres que nous avons aimés et qui nous ont quittés [« J'écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j'ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps auprès de leur corps ; j'écris parce qu'ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l'écriture ; l'écriture est le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie »] . C'est ici son rôle rendu à l'écriture comme acte de la mémoire mais aussi l'occasion unique pour celui qui tient le stylo de construire, à travers les souvenirs intimes de son enfance rien d'autre que sa propre vie ; autant dire une véritable thérapie ! Léon-Paul Fargue exprime cela quelque part avec une grande économie de mots :« On ne guérit jamais de son enfance ». 
J'avoue que cette lecture m'a laissé à la fois dubitatif et surtout bouleversé, comme si Perec, une nouvelle fois et au-delà des mots, m'invitait à comprendre autre chose qu'une simple histoire. Je suis peut-être passé à côté du message mais j'ai éprouvé le besoin de formaliser ici, et sans aucune prétention, mon sentiment de simple lecteur.

©Hervé GAUTIER – Avril 2014 - http://hervegautier.e-monsite.com
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madameduberry
  01 février 2014
Ce livre, qui en contient deux, est comme la reliure de tous les livres de Perec. L'image du W est d'ailleurs évocatrice d'un double livre ouvert.
Chacun de ces deux livres est l'envers, ou le miroir de l'autre. le récit de l'uchronie est une fiction écrite par Perec lorsqu'il était enfant. C'est la production d'un savoir qui ne se sait pas, sur l'existence et le fonctionnement des camps de concentration, à travers la description d'un pays imaginaire où tous les échanges sont règlés par le sport, au moyen de la maîtrise de tous les corps par un impératif de compétition. L'horreur voilée est présente, ainsi que la perte d'identité puisque le héros arrive dans l'île sous un nom qui n'est pas le sien
L'autre livre contenu dans W est l'enquête minutieuse présentée par l'auteur sur les images qui ont soutenu sa propre identité: photos, récits familiaux, dits et contredits sur les personnes à l'origine de son existence, leur absence et leur disparition.
Ce livre n'est pas une déconstruction, mais l'aboutissement d'une déconstruction telle qu'elle s'est opérée en deux temps dans le travail que Perec a opéré sur lui. C'est la mise à jour de l'édifice, de plusieurs vies au prix de la démolition des échaffaudages qui les masquaient. Faire apparaître le vide central, en faire le tour et le border par l'écriture, c'est le travail littéraire qui accompagne le travail psychique. Au centre de l'existence de Perec, la disparition de ses parents, encore plus forte de n'être pas dite, encore plus étrange de n'être pas comprise car non symbolisée, cette non symbolisation se manifestant dans la tentative littéraire enfantine de Perec, qui se construit, par le roman, une histoire familiale qui ne peut pas se dire. Elle apparaît aussi dans la fugue de Perec enfant, disparition temporaire dont il ne put, à l'époque, rien dire. Cette non symbolisation de l'absence qui est magistralement exprimée par la suppression, dans La Disparition, d'une lettre essentielle dans la langue française, et qui figure doublement dans le nom de Perec. L'autobiographie littéraire peut prendre bien des figures, Perec en signe un des fleurons. Il nous dit sans le dire que l'essentiel réside dans ce qui n'est pas dit.
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Walktapus
  04 juin 2015
Deux récits entretissés. le premier, autobiographique, est la recherche émouvante des souvenirs d'enfance de l'auteur, né en 1936. le second, romancé, mène à la description clinique d'une société entièrement vouée à l'idéal olympique. Avec énormément de pudeur, Perec se sert de ces deux histoires imperceptiblement liées, pour réussir à dire l'indicible.
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Citations et extraits (45) Voir plus Ajouter une citation
hberkanehberkane   02 janvier 2015
C'est de cette époque que datent les premières lectures dont je me souvienne. Couché à plat ventre sur mon lit, je dévorais les livres que mon cousin Henri me donnait à lire. (...) Le troisième livre était Vingt ans après, dont mon souvenir exagère à l'excès l'impression qu'il me fit, peut-être parce que c'est le seul de ces trois livres que j'ai relu depuis et qu'il m'arrive encore aujourd'hui de relire : il me semble que je connaissais ce livre par coeur et que j'en avais assimilé tellement de détails que le relire consistait seulement à vérifier qu'ils étaient bien à leur place : les coins de vermeil de la table de Mazarin, la lettre de Porthos restée depuis quinze ans dans la poche d'un vieux justaucorps de d'Artagnan, la tétragone d'Aramis en son couvent, la trousse à outils de Grimaud grâce à laquelle on découvre que les tonneaux ne sont pas pleins de bière mais de poudre, le papier d'Arménie que d'Artagnan fait brûler dans l'oreille de son cheval, la manière dont Porthos, qui a encore un bon poignet (gros, je crois bien, comme une côtelette de mouton), transforme des pincettes de cheminée en tire-bouchon, le livre d'images que regarde le jeune Louis XIV lorsque d'Artagnan vient le chercher pour lui faire quitter Paris, Planchet réfugié chez la logeuse de d'Artagnan et parlant flamand pour faire croire qu'il est son frère, le paysan charriant du bois et indiquant à d'Artagnan, dans un français impeccable, la direction du château de La Fère, l'inflexible haine de Mordaunt demandant à Cromwell le droit de remplacer le bourreau enlevé par les Mousquetaires, et cent autres épisodes, pans entiers de l'histoire ou simples tournures de phrase dont il me semble, non seulement que je les ai toujours connus, mais plus encore, à la limite, qu'ils m'ont presque servi d'histoire : source d'une mémoire inépuisable, d'un ressassement, d'une certitude : les mots étaient à leur place, les livres racontaient des histoires ; on pouvait suivre ; on pouvait relire, et, relisant, retrouver, magnifiée par la certitude qu'on avait de les retrouver, l'impression qu'on avait d'abord éprouvée : ce plaisir ne s'est jamais tari : je lis peu, mais je relis sans cesse, Flaubert et Jules Verne, Roussel et Kafka, Leiris et Queneau ; je relis les livres que j'aime et j'aime les livres que je relis, et chaque fois avec la même jouissance, que je relise vingt pages, trois chapitres ou le livre entier : celle d'une complicité, d'une connivence, ou plus encore, au-delà, celle d'une parenté enfin retrouvée.
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PetitebijouPetitebijou   18 avril 2011
Je ne sais pas si je n'ai rien à dire, je sais que je ne dis rien ; je ne sais pas si ce que j'aurais à dire n'est pas dit parce qu'il est l'indicible (l'indicible n'est pas tapi dans l'écriture, il est ce qui l'a bien avant déclenchée) ; je sais que ce que je dis est blanc, est neutre, est signe une fois pour toutes d'un anéantissement une fois pour toutes.
C'est cela que je dis, c'est cela que j'écris et c'est cela seulement qui se trouve dans les mots que je trace, et dans les lignes que ces mots dessinent, et dans les blancs que laisse apparaître l'intervalle entre ces lignes : j'aurai beau traquer mes lapsus (par exemple, j'avais écrit "j'ai commis", au lieu de "j'ai fait", à propos des fautes de transcription dans le nom de ma mère), ou rêvasser pendant deux heures sur la longueur de la capote de mon papa, ou chercher dans mes phrases, pour évidemment les trouver aussitôt, les résonances mignonnes de l'Oedipe ou de la castration, je ne retrouverai jamais, dans mon ressassement même, que l'ultime reflet d'une parole absente à l'écriture, le scandale de leur silence et de mon silence : je n'écris pas pour dire que je n'ai rien à dire. J'écris : j'écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j'ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j'écris parce qu'ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l'écriture : leur souvenir est mort à l'écriture ; l'écriture est le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie.
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ClaireGClaireG   02 février 2016
La vie de l'Athlète W n'est qu'un effort acharné, incessant, la poursuite exténuante et vaine de cet instant illusoire où le triomphe pourra apporter le repos. Combien de centaines, combien de milliers d'heures écrasantes pour une seconde de sérénité, une seconde de calme ? Combien de semaines, combien de mois d'épuisement pour une heure de détente ?

p. 217
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mandarine43mandarine43   08 août 2011
[ Incipit ]

I

J'ai longtemps hésité avant d'entreprendre le récit de mon voyage à W. Je m'y résous aujourd'hui, poussé par une nécessité impérieuse, persuadé que les événements dont j'ai été le témoin doivent être révélés et mis en lumière. Je ne me suis pas dissimulé les scrupules - j'allais dire, je ne sais pourquoi, les prétextes - qui semblaient s'opposer à une publication. Longtemps j'ai voulu garder le secret sur ce que j'avais vu ; il ne m'appartenait pas de divulguer quoi que ce soit sur la mission que l'on m'avait confiée, d'abord parce que, peut-être, cette mission ne fut pas accomplie - mais qui aurait pu la mener à bien ? - ensuite parce que celui qui me la confia a, lui aussi, disparu.
Longtemps je demeurai indécis. Lentement j'oubliais les incertaines péripéties de ce voyage. Mais mes rêves se peuplaient de ces villes fantômes, de ces courses sanglantes dont je croyais encore entendre les mille clameurs, de ces oriflammes déployées que le vent de la mer lacérait. L'incompréhension, l'horreur et la fascination se confondaient dans ces souvenirs sans fond.
Longtemps j'ai cherché les traces de mon histoire, consulté des cartes et des annuaires, des monceaux d'archives. Je n'ai rien trouvé et il me semblait parfois que j'avais rêvé, qu'il n'y avait eu qu'un inoubliable cauchemar.
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LydiaBLydiaB   03 décembre 2010
Il y a deux mondes, celui des Maîtres et celui des esclaves. Les Maîtres sont inaccessibles et les esclaves s’entre-déchirent. Mais même cela, l’Athlète W ne le sait pas. Il préfère croire à son Étoile. Il attend que la chance lui sourit. Un jour, les Dieux seront avec lui, il sortira le bon numéro, il sera celui que le hasard élira pour amener jusqu’au brûloir central la Flamme olympique, ce qui, lui donnant le grade de Photophore officiel, le dispensera à jamais de toute corvée, lui assurera, en principe, une protection permanente. Et il semble bien que toute son énergie soit consacrée à cette seule attente, à ce seul espoir d’un miracle misérable qui lui permettra d’échapper aux coups, au fouet, à l’humiliation, à la peur. L’un des traits ultimes de la société W est que l’on y interroge sans cesse le destin : avec de la mie de pain longtemps pétrie, les Sportifs se fabriquent des osselets, des petits dés. Ils interprètent le passage des oiseaux, la forme des nuages, des flaques, la chute des feuilles. Ils collectionnent des talismans : une pointe de la chaussure d’un Champion Olympique, un ongle de pendu. Des jeux de cartes ou de tarots circulent dans les chambrées : la chance décide du partage des paillasses, des rations et des corvées. Tout un système de paris clandestins, que l’Administration contrôle en sous-main par l’intermédiaire de ses petits officiels, accompagne les Compétitions. Celui qui donne dans l’ordre, les numéros matricules des trois premiers d’une Épreuve olympique a droit à tous leurs privilèges ; celui qui les donne dans le désordre est invité à partager leur repas de triomphe.
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