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Critique de SZRAMOWO


SZRAMOWO
  22 août 2016
Dernier volet de mon triptyque sur l'Algérie autrefois, le livre de Michèle Perret, Terre du vent, dans lequel la narratrice nous parler d'un monde qui n'existe plus.
Moi aussi, comme Michèle Perret, je viens de ce monde qui n'existe plus, qui n'existe plus que dans mes souvenirs, j'allais dire dans nos souvenirs, tant ceux de Michèle Perret, à des années de distance, me rappelle les miens.
Le prologue pose le décor. Un pays dont les quatre populations ont forgé la culture de la narratrice, quatre populations qui se sont enfuies un jour d'été, dans la colère, le ressentiment, la peur, la désillusion. Volonté d'abandonner ce qui a constitué l'essentiel de leur vie, en ne laissant rien à ceux qui vont rester, qui vont s'approprier des choses mais pas de leurs âmes.
Ce flot de colère est comme les oueds algériens, une fois passé il laissera la terre pure comme elle l'était avant leur passage.
« Terre des ombres, terre du vent, terre prêtée le temps d'un songe… »
Un songe, l'Algérie était un songe.
Nous retrouvons la petite fille bleue, celle qui a rêvé et qui veut encore nous parler de son rêve, de ses souvenirs qu'elle ne retrouve plus lorsqu'elle retourne à Saint Antoine – son pays imaginaire -. Après l'orage.
Beaucoup a été écrit et dit sur l' Algérie, ce territoire francais entre 1830 et 1962 devenu indépendant dans la douleur, l'oubli, le mépris, la haine.
Beaucoup a été écrit et dit en méconnaissance de cause.
Terre du vent n'est pas dans le registre du politique ou du rationnel. Il raconte les souvenirs d'une enfant : ce qu'elle a perçu de la réalité, sa réalité qui, comme une autre, a le droit d'être, d'exister, de hurler ce qu'elle veut. Une réalité que personne n'a le droit de nier.
Témoignages souvent rejetés au motif de leur analyse politique pauvre.
Il ne s'agit pas ici de nier le droit du peuple algérien à disposer de lui même, simplement de témoigner, sans vouloir donner de leçons, sur ce que fut ce pays avant que ne l'emporte le vent de l'histoire.
L'histoire de Choune commence, elle, vers 1940 dans le plaine de la Mekerra.
Choune, sa jeune soeur Cerise, Mouchka – qui n'est pas Russe – et la Néna, sont confiées à la garde de Mado, qui se définit elle même par un « je ne suis pas une domestique, je suis une gardienne d'enfants. »
Choune et Mouchka, les grandes, savent pourtant que les Bergasco, les parents de Mado et Néna, sont pauvres, une famille « indigente » comme on disait alors.
Cette société a ses règles, ses hiérarchies, avec lesquelles s'accommodent les différents groupes :
« Et comme les Francais « de souche » se pensaient bien plus haut dans l'échelle sociale que les Espagnols naturalisés, qui écrasaient les émigrés Espagnols de fraiche date, les Fabre méprisaient les Hortez qui méprisaient les Bergasco, lesquels, dans leur dénuement, se sentaient supérieurs à Ben Mansour, malgré l'allure de seigneur du gardien. »
C'est pourtant le vocabulaire des pauvres que les enfants utilisent dans leurs jeux : Bagali, cacafouilla, carrico, vinga que vinga, chacail, cacharoulo, tire un pet y mata dos, balek balek, fissa !,

Mado Bergasco utilise l'arme des pauvres pour oublier sa position sociale : l'humour, l'ironie, le détournement :
Le beau Lilou passe son temps à s'imaginer faire troucou-troucou avec les belles dames, madame avale-graisse, l'épicière, madame Bitou, la femme du notaire, Mardochée le vieux, sont les héros d'histoires crues aux « sous entendus grivois » que Choune comprenait « à la mine de Mado ».
Mais Choune préfère hanter le jardin des ombres en compagnie de Majda la folle et de ses avatars, des chiens sauvages qui vous suivent dans la nuit et disparaissent mystérieusement.
Le pays de son enfance n'est-il pas le plus beau pays au monde ? Pour s'en assurer, Choune « a elle aussi gravé ses initiales et la date de l'année, pour mettre, elle aussi, sa marque dans ce lieu enchanté, et pour que les trembles, toujours, se souviennent d'elle. »
La guerre 1939-1945 brouille les cartes. Elle permet aux Algériens de combattre, leur ouvre des portes qui se referment aussitôt l'armistice signé.
« Déjà une autre guerre couvait mais personne, pas même Lakdar, ne le savait encore... »
Roman intimiste servie par une belle écriture, tantôt légère tantôt poignante, jamais complaisante, « Terre du vent » ne vous laissera pas insensible et peut-être vous aidera-t-il à mieux comprendre ce pays imaginaire et rempli d'illusions que les hommes ont détruit par leur volonté.

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