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EAN : 9782378803476
255 pages
L' Iconoclaste (09/03/2023)
4.24/5   155 notes
Résumé :
L'amour fusionnel entre un fils et sa mère.
Lorsqu'elle accouche de son premier enfant, la mère de Mathieu Persan s'exclame : « Il ne doit plus jamais rien m'arriver.» Dorénavant, elle vivra à travers ses enfants, se dévouant à eux corps et âme. Mathieu sera le troisième, le petit dernier, le plus drôle, le plus fusionnel aussi. Il grandit, devient père de deux enfants, mais lorsque sa mère atteint l'âge de la retraite, elle lui annonce l'arrivée d'un invité ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (43) Voir plus Ajouter une critique
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«Quand la mort frappe, la vie fait son baroud d'honneur»

Dans ce premier roman très touchant Mathieu Persan rend hommage à sa mère, emportée par un cancer à 68 ans. Une évocation bouleversante, pleine de tendresse et d'humour.

«Nous marchions donc, mon père, au milieu, escorté par ses fils, mon frère et moi, d'un pas rapide et franc. Maman est morte au moment où nous passions devant le Toutou Shop, dont le petit chiot vert lumineux qui lui servait d'enseigne tremblotait légèrement.» La première scène du roman qui a du reste inspiré l'auteur-illustrateur pour la couverture de son livre, en donne bien le ton. À l'aide de jolies descriptions teintées d'humour, le narrateur va raconter le combat de sa mère face à la maladie, le jour où elle est morte et ceux qui ont suivi avant de revenir sur sa vie et celle de la famille.
Si le titre peut paraître énigmatique, il résume à lui tout seul ce que fut cette mère-louve, s'exclamant à la naissance de son premier fils «Il ne doit plus rien m'arriver» et scellant ainsi sa conduite à tenir. Désormais, elle sera là exclusivement pour ses enfants et mettra en parenthèse toute autre ambition. Elle était pourtant une brillante scientifique, mais n'hésitera pas à mettre sa carrière entre parenthèses pour jouer à fond son rôle de mère, aimante et dévouée, accueillante et attentive. Si l'auteur en fait un portrait plein de tendresse, il raconte aussi avec pudeur son combat contre la maladie et les derniers jours d'une vie qui s'est définitivement arrêtée trop vite, laissant mari et enfant totalement désorientés.
Les jours qui suivent le décès forment sans aucun doute la pièce-maîtresse de cette tragi-comédie. Car la peine et la perte confèrent aux hommes de la famille une sorte d'hypersensibilité qui les rend attentifs à de détails incongrus, à des paroles maladroites, à des conseils qui dans ce contexte sont totalement absurdes. Cela nous vaut des éclats de rire libérateurs, soulageant une très forte douleur. L'employé de la société d'assurances, celui des pompes funèbres ou encore les ouvriers chargés de sceller la tombe avec leur drôle de machine qui couine devenant, sans qu'ils s'en rendent compte, de formidables acteurs comiques. Car «c'est quand la mort frappe que la vie fait son baroud d'honneur.»
On retrouve dans ce premier roman les mêmes qualités que dans un autre premier roman, celui d'Anne Pauly qui avait rendu en 2019 avec Avant que j'oublie un hommage à son père disparu avec cette même tonalité aussi émouvante que drôle et mettait, elle aussi, le doigt sur tous ces détails absurdes qui suivent le décès.
Mathieu Persan a indéniablement trouvé un style, un ton, qui accroche le lecteur dès les premières pages. Il réussit le tour de force de rendre réjouissante l'épreuve du deuil et, ce faisant, donne aussi à son livre un prix inestimable, puisqu'il aidera tous ceux qui sont frappés par un deuil, à les accompagner et à les soulager dans leur malheur. Quand vous l'aurez lu, je gage que vous aurez comme moi l'envie de le retrouver bien vite dans de nouvelles aventures.

Lien : https://collectiondelivres.w..
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Mathieu Persan nous livre un récit d'une profonde intimité, celui de sa maman, victime d'un cancer. Elle a quitté la vie a 68 ans, laissant derrière elle une vie faite de difficultés mais aussi de soulagements. Son mari est un homme profondément aimant qui s'est toujours fait la promesse de ne jamais la faire pleurer. Promesse tenue. Ses parents viennent de loin, leur appartement avec moulures, cheminée et vue sur le donjon de Vincennes a été leur graal pour tenir au chaud leurs 3 enfants.

Cette mère est la figure maternelle par excellence qui a toujours chéri ses enfants, ouvert sa porte aux autres, les dîners étaient animés, pourvu que la vie s'infiltre partout. On peut dire qu'elle a vécu à travers ses enfants, non pas sans raison.

Mathieu Persan et sa plume lumineuse racontent la mort, les formalités qui l'accompagnent et auxquelles personne n'est préparé. Il raconte le deuil et l'étendu d'une possible vie après mais pas sans sa mère, toujours quelque part. J'y ai vu, dans ses mots, un hommage somptueux à sa mère. J'ai ressenti les différentes émotions par lesquelles l'auteur est passé pendant son deuil, notamment cette colère fracassante de constater que dans le métro, ligne 1, pour rentrer à la maison après avoir établi le décès de sa mère, la vie continue pour les autres passagers, que le stoïcisme demeure entre ses rames de métro, comme si aucun tremblement de coeur n'avait eu lieu.

Dans cette histoire qui est celle de sa famille, Mathieu Persan utilise un humour parfaitement dosé sur des sujets pourtant graves et la sensibilité qui pétille entre ses lignes a achevé de m'émouvoir. &#xNaN

« Mais en miroir de cette liberté il y a le vertige de se rendre compte que la mort, on n'y connaît rien, alors qu'elle demeure la seule certitude de notre vie. »
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SUBLIME & ÉMOUVANT 💫 Coup de ❤️

"Il ne doit plus jamais rien m'arriver". Cette phrase est celle que la mère de l'auteur, Mathieu Persan s'est exclamée suite à la naissance de son premier enfant. Désormais, sa vie sera consacrée à ceux qu'elle a mis au monde alors qu'ils n'avaient rien demandé. Elle fera en sorte qu'ils soient les plus heureux possible et Mathieu sera le troisième de la fratrie. Une vie paisible jusqu'à l'arrivée d'un invité indésiré... le cancer.

Ce roman c'est des souvenirs d'enfance, un combat maternel à armes et chances inégales, le néant qu'il faut affronter et la joie de vivre qu'il faut peut à peu retrouver...

Ce roman c'est une pépite absolue. Une plume magnifique qui m'a offert une farandole d'émotions. Malgré le sujet triste à pleurer, l'auteur réussit le pari de nous livrer une histoire particulièrement lumineuse, et de nous faire sourire à de nombreuses reprises tant certaines scènes sont cocasses.

"En miroir de cette liberté il y a le vertige de se rendre compte que la mort, on n'y connaît rien, alors qu'elle demeure la seule certitude de notre vie."
C'est vrai ça, puisqu'elle est inévitable, pourquoi ne nous donne t-on pas davantage les armes pour l'affronter?

Une plume magnifique qui nous raconte l'avant mais aussi l'après. Que faire face au vide de l'absence quand l'être cher n'est plus? À travers ces pages, avec une sensibilité sans pareille, c'est un hommage sublime qui nous est livré. Beaucoup de tendresse et de pudeur. le rire qui l'emporte face à la douleur. Quand la vie reprend ses droits avec cet amour fusionnel qui borde le coeur, en guise de souvenir. ✨️

"Maman allait démontrer que si la vie entraîne inévitablement la mort, la réciproque est aussi vraie. Qu'au-delà de la mort, elle allait faire naître des moments de vie, des souvenirs, des histoires qui traverseraient le temps."

Poignant et intense, un premier roman magistral que je ne suis pas prête d'oublier !
Je recommande, immensément. ❤️

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Après deux ans de combat, avec des hauts, des bas, des rires, des doutes, des cris, des souffrances, le cancer a gagné. Il a mis chaos cette femme forte, courageuse, qui aimait blaguer, et qui prenait soin des siens. A 68 ans, son corps a lâché, laissant derrière elle une famille qui oscille entre sourires et larmes…

Le premier roman de Mathieu Persan offre une rare émotion. Il a su trouver les mots parfait, la mélodie singulière, le ton juste, pour évoquer la perte d'une mère. Tout en pudeur, avec des pointes d'humour, il tisse le lien indestructible qui illumine cette famille.

Autour de cette femme qui vient de disparaître, ce sont des souvenirs, et le livre d'une vie qui s'ouvre à nos yeux embués. C'est la chaleur d'un été, l'odeur d'un plat cuisiné, tous les exercices de mathématique épluchés, les vacances en camping… C'est aussi cette femme, ce pilier, qui ne vit que pour eux, pour les rendre heureux.

Rien de triste, de pathétique, de tragique, dans ces pages. C'est juste de l'amour, de la lumière, une douce chaleur.

Et puis cette façon parfaitement réussie d'envelopper la mort par la vie, et d'accepter que la vie, parfois, grandisse sur un vide, un silence, une absence…
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Une histoire sobre, un recueillement.
Le départ d'une personne chère à l'auteur, celui de sa mère.
Un condensé de sentiments profonds, un exutoire certainement de coucher des mots sur une personne chère à son coeur.
Des mots justes, des réflexions, les derniers instants face à la maladie du cancer. Combien de temps encore …
Une bien belle famille décrite avec beaucoup d'humour…. Quand les paroles sont trop dures à dire, il l'évoque par une pirouette, par des comparaisons souvent drôles.

L'enterrement, la préparation, les détails, les questions du conseiller funéraire ou maître de cérémonie !
Mathieu Persan nous offre un cadeau unique, très personnel. Et pourtant, à bien des détails, on retrouve certaines situations ou ressenties dans notre propre vie.

Je suis un grand fan de ce graphiste qui illustre des couvertures de romans, des affiches et ses points de vue sur le monde, font toujours mouche !
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critiques presse (1)
Liberation
20 juin 2023
Mathieu Persan raconte l’histoire du cancer et de la mort de sa mère. Du lourd donc, mais si l’on ouvre d’abord le livre avec circonspection, il est vrai que l’on commence assez vite à sourire, d’abord un peu, puis presque en permanence.
Lire la critique sur le site : Liberation
Citations et extraits (45) Voir plus Ajouter une citation
Et la douleur, dans tout ça ? Oh, elle viendra. Elle est patiente, il faut lui laisser le temps. Elle viendra quand le temps coulera à nouveau de son flux régulier. Après les pompes funèbres, les banques, les assurances, les notaires et les papiers. Quand on sera redevenu une pierre poreuse, qu’elle se sera insinuée dans les fissures et qu’un beau jour d’hiver elle fera se fendre l’armure, d’un coup, sans crier gare. Elle sera là dans les joies, dans les bonnes nouvelles, dans ces moments de partage qu’on ne peut plus partager. Elle viendra dans un texto qu’on commence presque à rédiger pour demander comment ça va. Elle s’invitera aux anniversaires qu’on ne fêtera presque plus. Elle nous surprendra des années après, en tombant sur une de ses amies qu’on aura pas vue depuis longtemps. Alors on réalisera qu’on ne connaîtra jamais maman vieille, parée d’une chevelure argentée. Que jamais on ne verra poindre la lumière de ses yeux derrière des paupières tombantes marquées par le passage élégant du temps. Oui, elle viendra la douleur, mais pour l’heure, elle ne va pas gâcher la fête.
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En entrant dans le bureau de l’oncologue, j’ai tout de suite compris pourquoi elle plaisait à ma mère. Petite femme sèche, les yeux bleus perçants, le menton pointu, les cheveux tirés. On se sentait tout de suite pris en charge, presque rassuré devant son professionnalisme militaire. Et puis maman avait l’habitude ; elle en avait vu passer, des gamins, pendant toute sa carrière de prof. Elle savait immédiatement déceler l’intelligence dans les yeux de ses interlocuteurs. Maman m’avait dit :
– L’autre médecin, le grand ponte, je ne l’aime pas du tout. Il s’écoute parler et il est trop bien habillé pour être honnête. Il a toujours le sourire, on dirait un homme politique en campagne. Et puis il a beau être spécialiste, il a toujours l’air d’oublier que le cancer, c’est moi qui l’ai et pas lui. Alors qu’elle, tu verras, elle est brillante, et au moins elle dit les choses clairement.
– Ah bon ? Tu lui as déjà demandé les choses clairement ?
– Ah non ! Mais si je le fais, je sais qu’elle sera claire et précise. C’est carré avec elle, elle va pas essayer de m’emberlificoter.
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(Les premières pages du livre)
Il était quatre heures quarante sur l’avenue de Paris. Nos talons frappaient le trottoir à des rythmes différents mais nous marchions comme un seul homme. Mise à part notre présence incongrue à cette heure si tardive, rien ne venait troubler le calme de cette douce nuit de printemps.
On nous aurait vus, de dos, sur cette avenue déserte, on aurait eu envie de composer une toile à la Hopper. Au premier plan, trois silhouettes sombres, bien distinctes, dans la nuit tout juste claire. La première, grande, maigre, une cigarette au bout des doigts, se tient à gauche. La suivante, au milieu, plus petite, est voûtée mais sa tête est bien relevée. Enfin, la troisième, plus massive, ferme le rang. Les arbres le long de la chaussée, dont les jeunes feuilles reflètent le clair de lune, contrastent avec l’enseigne lumineuse de la station-service qui diffuse un halo froid sur les personnages. Devant ce tableau on imaginerait aisément les pas qui résonnent, se réverbérant de chaque côté de l’avenue sur les façades dépareillées, comme dans un vaste décor de cinéma. Au loin, à l’arrière-plan, au-delà de l’avenue du Trône dont on distinguerait l’une des colonnes, serait esquissée l’empreinte noire de la tour Eiffel.

Nous marchions donc, mon père, au milieu, escorté par ses fils, mon frère et moi, d’un pas rapide et franc.

Maman est morte au moment où nous passions devant le Toutou Shop, dont le petit chiot vert lumineux qui lui servait d’enseigne tremblotait légèrement.

Cette enseigne, elle fait partie de mes plus lointains souvenirs. La ville scintillante, la lumière orange des réverbères, les phares jaune vif des voitures, une légère pluie froide, un soir de novembre sans doute, le son des roues en caoutchouc de ma poussette sur le bitume humide, les pas pressés et réguliers de ma mère, et l’enseigne du magasin de toilettage canin. Cet affreux petit chien a vu défiler l’histoire de notre famille depuis toujours. Il a vu mes parents se rendre à pied à l’hôpital un jour d’automne 1978. Il les a vus rentrer, avec moi dans un grand landau, quelques jours plus tard. Il a vu mon grand-père venir nous rendre visite depuis la rue des Haies, dans le XXe arrondissement, avec des bonbons cachés dans les poches, il nous a vus partir, à chaque début de vacances scolaires, entassés dans le combi Volkswagen, il a vu ma mère tenir par la main ses premiers petits-enfants, il les a vus grandir et la lâcher pour courir devant.
Puis il a vu maman de plus en plus fréquemment. De sa hauteur, idéalement situé entre la maison, l’hôpital et la pharmacie, il l’a vue diminuer, reprendre des forces et s’affaiblir à nouveau. La dernière fois qu’elle est passée devant lui, c’était la veille de notre marche nocturne, allongée dans une ambulance.
Cette enseigne, elle n’a jamais semblé subir les outrages du temps. Ni la pluie, ni les tempêtes, ni les canicules n’ont eu raison d’elle. Elle est comme un point fixe de l’espace-temps. Comme si ce dernier se courbait, s’enroulait, et tournait autour de ce petit clébard lumineux, nous poussant tous inexorablement vers l’avenir. Comme si le Toutou Shop était l’alpha et l’oméga, le début et le commencement de toute chose. Comme si l’univers entier s’était construit autour de la boutique de toilettage canin depuis des milliards d’années et que la flèche du temps avait été décochée depuis l’arrière-boutique. Et ce soir-là, cette saloperie de yorkshire vert nous a regardés avec un petit air narquois, comme pour nous dire que depuis le début il connaissait déjà la fin. T’aurais pas pu nous prévenir ? Aboyer rien qu’une fois ? Ça nous aurait fait une sacrément bonne histoire à raconter, et les bonnes histoires, c’est important.

Quelques dizaines de minutes avant de nous retrouver devant le chien vert, au beau milieu de la nuit, mon téléphone m’avait réveillé en sursaut. Une jeune femme à la voix douce et posée m’avait conseillé de me rendre à l’hôpital rapidement.
– La tension de votre maman baisse très vite. Je pense que vous devriez venir si vous le pouvez.
J’avais enfilé mon pantalon, j’étais descendu d’un étage pour réveiller mon père et mon frère, et nous étions partis vers l’hôpital qui se trouvait à un petit quart d’heure à pied.
À cette époque, je vivais avec ma femme et mes deux filles de presque 7 et 5 ans au-dessus de chez mes parents. Parti de rien ou presque, ce couple de profs de maths avait acheté à Vincennes un vaste appartement en ruine dont personne ne voulait. L’agent immobilier leur avait dit : « J’aurais bien quelque chose, mais franchement, je n’ose même pas vous le montrer », et mes parents avaient insisté.
Lors de leur première visite, en 1976, les vitres étaient cassées, un grand lit défait et souillé accueillait un pigeon mort et une mousse de poussière de plusieurs centimètres recouvrait le parquet massif de ce bel appartement familial. Ils s’étaient tout de suite projetés, impressionnés par les moulures, les cheminées et la vue sur le donjon du château de Vincennes. Ils y avaient surtout vu l’espace, la fin du camping avec deux enfants dans un trente mètres carrés le long du RER, et un champ des possibles, dont je faisais partie. Ma mère, presque honteuse, s’était demandé si ce n’était pas trop pour eux.
Mes parents avaient ouvert les fenêtres, chassé les fantômes, et ils en avaient fait le lieu où j’ai vécu la plus grande partie de ma vie. Celui qui s’appellera toujours « la maison » malgré les changements de moquette et de papier peint.
Quelques années plus tard, à la mort de la voisine, ils avaient racheté l’appartement du dessus afin que chacun de leurs trois enfants puisse avoir sa chambre. Ce grand appartement a protégé notre famille au complet pendant une vingtaine d’années, la porte toujours grande ouverte sur le monde et les gens de passage. Puis nous, les enfants, nous sommes partis les uns après les autres.
Ma mère, en fine stratège, décida de refermer l’escalier intérieur et de revenir au plan initial, avec un appartement au cinquième étage séparé. Elle réussit alors à rapatrier ma sœur et ses enfants, presque sous son toit. Il ne fallait jamais sous-estimer la détermination de maman. Neuf ans après, ma sœur est partie à Bordeaux et nous avons pris le relais, ma femme et moi, avec nos deux filles. Mon ancienne chambre est devenue notre salon. Je revenais aux sources après une dizaine d’années à Paris à quelques stations de métro – je suis un grand aventurier – et ne me lassais pas de la vue sur le donjon, qui m’avait manqué. Une vie simple et globalement heureuse jusqu’à l’arrivée d’un invité surprise : le cancer de maman.

Ça a commencé dans son bas-ventre. Une multiplication de cellules qui semblait anarchique. De mitose en mitose, une forme a commencé à se dessiner. Une grosse protubérance, puis de petites excroissances sont apparues et un battement rapide s’est fait entendre. C’était il y a bien longtemps et cet amas de cellules, c’était moi. Flottant dans l’utérus de maman, au chaud, grandissant en paix, protégé du monde par le liquide amniotique.
Ça a commencé au même endroit, presque quarante ans plus tard. Une multiplication rapide de cellules, incontrôlée. De semaine en semaine, aucune forme précise ne s’est dessinée et aucun battement ne s’est fait entendre. Seule une masse, ferme et insensible, semblait pousser sous la peau de maman. À l’endroit même où la vie avait éclos, maman couvait la mort.
Elle l’avait remarquée depuis longtemps. Ça grossissait de mois en mois, mais il y avait tant d’autres raisons de s’inquiéter. Pas le temps pour ça. Trois enfants, huit petits-enfants, un mari, le champ des drames possibles était si vaste que maman aurait sans doute trouvé égoïste de s’occuper de son petit problème. Rhumes, varicelles, grippes, accidents de la route, problèmes de couples, sans compter l’état du monde, l’avenir, la place en crèche du petit, le réchauffement climatique, la montée des extrêmes, ce qu’on va faire à dîner le soir, tout était prétexte à ce que maman se remplisse intégralement de nos petits soucis quotidiens – mais aussi de nos joies – afin de s’oublier tout à fait.
Jusqu’à ce qu’un jour, elle finisse par parler à mon père de cette induration qu’elle sentait dans son bas-ventre. Mon père est sans doute l’homme le plus optimiste que j’aie jamais connu. Un optimisme qui peut confiner à l’aveuglement, quand la réalité se montre un peu moins belle que ses prédictions.
Ma mère disait souvent : « Papa, quand quelque chose l’embête, il lui suffit de dire tout fort que ça n’arrivera pas et il en est convaincu. »
Je n’ai jamais su si son optimisme forcené était un trait de caractère inné, ou s’il était dû au fait qu’il avait connu la guerre, l’angoisse, l’exil, après son départ d’Alger, en 1962, caché sous un tas de valises, dans le coffre d’une voiture.
Toujours est-il qu’en matière de santé mon père avait cette capacité à prendre le problème en main, et à se dire, comme dans les films américains : « Tout ira bien. » Et si le drame arrivait, il en restait sonné, mais entier et debout.

Ils s’étaient donc rendus chez le médecin de famille, Bernard, qui était aussi un ami. Bernard avait la particularité de rire fréquemment et sans raison apparente, à gorge déployée. C’était un rire qui démarrait dans les graves et montait très haut dans les aigus, où il oscillait légèrement, avant de finir sur un râle guttural du meilleur effet. Un rire qui inspirait la galéjade, la grosse déconne, la fin de soirée ; un rire qui passait sans difficulté à travers la porte de son cabinet pour se répandre dans la salle d’attente à l’ambiance feutrée et solennelle où patientaient les malades.
Bernard avait tâté, Bernard avait palpé, Bernard n’avait pas ri. Il avait appelé un confrère pour que maman puisse faire une biopsie.
– C’est juste une biopsie de contrôle. Il s’agit sans doute d’un kyste bénin, inutile de s’inquiéter, m’a dit mon père au téléphone.
Ma mère, elle, tenait le rôle qu’elle aimait le moins : le cent
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J’ai vu mes parents faire le deuil des leurs et j’ai appris. J’ai appris que face à la mort, on fait comme on peut, avec ce qu’on a. J’ai vu que le deuil était autant une histoire de vie que de mort.
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Et la douleur, dans tout ça ? Oh, elle viendra.
Elle est patiente, il faut lui laisser le temps. Elle viendra quand le temps coulera à nouveau de son flux régulier. Après les pompes funèbres, les banques, les assurances, les notaires et les papiers.
Quand on sera redevenu une pierre poreuse, qu'elle se sera insinuée dans les fissures et qu'un beau jour d'hiver elle fera se fendre l'armure, d'un coup, sans crier gare. Elle sera là dans les joies, dans les bonnes nouvelles, dans ces moments de partage qu'on ne peut plus partager. Elle viendra dans un texto qu'on commence presque à rédiger pour demander comment ça va. Elle s'invitera aux anniversaires qu'on ne fêtera presque plus.
Elle nous surprendra des années après, en tombant sur une de ses amies qu'on n'aura pas vue depuis longtemps. Alors on réalisera qu'on ne connaîtra jamais maman vieille, parée d'une chevelure argentée. Que jamais on ne verra poindre la lumière de ses yeux derrière des paupières tombantes marquées par le passage élégant du temps.
Oui, elle viendra la douleur, mais pour l'heure, elle ne va pas gâcher la fête. 
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Vidéo de Mathieu Persan
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