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EAN : 9782070302482
170 pages
Gallimard (28/01/1970)
4.18/5   118 notes
Résumé :
«Par la pensée analogique et symbolique, par l'illumination lointaine de l'image médiatrice, et par le jeu de ses correspondances, sur mille chaînes de réactions et d'associations étrangères, par la grâce enfin d'un langage où se transmet le mouvement même de l'Être, le poète s'investit d'une surréalité qui ne peut être celle de la science. Est-il chez l'homme plus saisissante dialectique et qui de l'homme engage plus ? Lorsque les philosophes eux-mêmes désertent le... >Voir plus
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Amers ressemble aux flamboyances d'un conte antique. Amers c'est un navire livré aux forces de la nature. Saint-John Perse est plus qu'un poète, c'est un marin, c'est un navigateur, il broie les flots avec ses vers.
Ici ce sont des forces telluriques qui se décuplent pour nous déployer dans un songe.
Il est possible de se laisser étonner, bousculer, désarçonner... D'ailleurs n'est-ce pas le propos de la poésie ?
Amers, c'est la mer bien sûr. Aux premières vagues qui nous assaillent, c'est une ode à l'élément marin. Mais dans l'impatience des mots se détache brusquement autre chose. Derrière le navire bousculé par les océans, c'est l'aventure humaine qui se révèle au premier plan du paysage. C'est l'amour et ses voyages éperdus.
« Amants, Ô tard venus parmi les marbres et les bronzes, dans l'allongement des premiers feux du soir,
Amants qui vous taisiez au sein des foules étrangères,
Vous témoignerez aussi ce soir en l'honneur de la Mer. »
C'est grand, c'est puissant, c'est démesuré, mais il faut se saisir alors de cette vague qui emporte tout et s'y arrimer solidement au risque de rester au bord du rivage.
Amers, c'est un chant, c'est une incantation, ce sont des choeurs qui jaillissent dans la lumière boréale. Cette poésie peut nous éblouir, elle peut nous aveugler, elle peut nous brûler. Comme l'amour et ses rivages. La poésie de Saint-John Perse, c'est le cri d'une poulie.
Il faut entrer lentement dans ce texte abrupte aux premières approches, mais qui s'offre et s'ouvre peu à peu comme une offrande, comme une promesse, comme un tangage érotique.
D'ailleurs l'amour, la mer, la mort sont des mots si proches...
« Tu es là, mon amour, et je n'ai lieu qu'en toi. J'élèverai vers toi la source de mon être, et t'ouvrirai ma nuit de femme, plus claire que ta nuit d'homme ; et la grandeur en moi d'aimer t'enseignera peut-être la grâce d'être aimé. »
Ceux qui la contemplent savent que la mer recèle dans sa houle et ses reflets d'étranges inspirations féériques.
« Toi, l'homme avide me dévêts : maître plus calme qu'à son bord le maître du navire. Et tant de toile se défait, il n'est plus femme d'agréée. S'ouvre l'Été, qui vit de mer. Et mon coeur t'ouvre femme plus fraîche que l'eau verte : semence et sève de douceur, l'acide avec le lait mêlé, le sel avec le sang très vif, et l'or et l'iode, et la saveur aussi du cuivre et son principe d'amertume - toute la mer en moi portée comme dans l'urne maternelle... »
En lisant Amers il m'est venu dans la bouche ce goût de sel sur les paupières, ce goût de désir qui gonfle sous la peau, ce goût charnel qui appelle dans les yeux le reflet et la houle de l'autre.
Amers, c'est une voix étrange que nous devons apprivoiser car elle ne nous est pas spontanément familière. Elle entre peu à peu dans les interstices de notre corps. Elle nous étreint, elle nous chavire. Elle entre en nous comme une vrille... Elle ne nous quitte plus, longtemps après avoir quitté le paysage de ce texte.
« Et comme nous courions à la promesse de nos songes, sur un très haut versant de terre rouge chargé d'offrandes et d'aumaille, et comme nous foulions la terre rouge du sacrifice, parée de pampres et d'épices, tel un front de bélier sous les crépines d'or et sous les ganses, nous avons vu monter au loin cette autre face de nos songes : la chose sainte à son étiage, la Mer, étrange, là, et qui veillait sa veille d'Étrangère - inconciliable, et singulière, et à jamais inappariée - la Mer errante prise au piège de son aberration. »
Et nous, nous sommes pris au piège de cette beauté dans la nasse des mots.
Un texte à lire à haute voix devant votre océan préféré.
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Mon premier contact avec Amers a été...houleux! Un professeur emballé et sans doute visionnaire avait essayé de nous faire partager son enthousiasme à l'époque où seul comptait Oceano Nox de Victor Hugo..Fiasco total!

Puis, lentement, de même que se déploie la lame qu'on voit d'abord gonfler comme le cou orgueilleux du paon , puis ondoyer comme les anneaux de l'anaconda, puis exploser dans un fracas d'écume blanche,le verset hypnotique du grand poète marin agit sur nous, sa prose savante se fait oublier avec ses arrière-plans sémantiques complexes et ses images à double-fond, - et son rythme lent et dansant qui sait si bien dire la mer m'a emportée...

Amers est pour moi encore plus beau que Vents.

Quand je pense à la mer -et c'est presque tous les jours, tant elle me hante, tant elle me manque, tant elle me chante son chant profond - ce sont ces versets-là qui me viennent à la bouche, avec un goût salé d'huître fraîche et des odeurs de varech dans le souffle du vent..

Mettez contre votre oreille ce merveilleux bi-valve de Saint John Perse et écoutez le bruit immémorial de la mer en marche:

"Ainsi la Mer vint elle à nous dans son grand âge et dans ses grands plissements hercyniens - toute la mer à son affront de mer, d'un seul tenant et d'une seule tranche !
Et comme un peuple jusqu'à nous dont la langue est nouvelle, et comme une langue jusqu'à nous dont la phrase est nouvelle, menant à ses tables d'airain ses commandements suprêmes,
Par ses grands soulèvements d'humeur et grandes intumescences du langage, par grands reliefs d'images et versants d'ombres lumineuses, courant à ses splendeurs massives d'un très beau style périodique, et telle, en ses grands feux d'écailles et d'éclairs, qu'au sein des meutes héroîques,
La Mer mouvante et qui chemine au glissements de ses grands muscles errants, la Mer gluante au glissement de plèvre, et toute à son afflux de mer, s'en vint à nous sur ses anneaux de pithon noir,
Très grande chose en marche vers le soir et vers la transgression divine..."
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Amers 1957
Saint John Perse (1887-1975)
Lauréat du prix Nobel de littérature 1960

Ah l'énorme poète, encore un injustement un peu oublié, né à Pointe-à-Pitre en 1887. Je savais que j'allais encore en pêcher un comme ça qui mériterait aujourd'hui d'être presque réhabilité, tant son talent fut salué par Nobel, tant notre pauvre culture française institutionnelle se distingue par son absence et se saborde par une voie d'eau sous nos yeux dramatique et coupable. Bientôt on va dire que c'est Poutine qui nous empêche..

"Ainsi la mer vint-elle à nous dans son grand âge et dans ses grands plissements hernyciens -toute la mer à son affront de mer, d'un seul tenant et d'une seule tranche ! .........................
La Mer mouvante et qui chemine au glissement de ses grands muscles errants, la Mer gluante au glissement de plèvre, et toute à son affux de mer, s'en vint à nous sur ses anneaux de python noir .."

Naître à Pointe-à-Pitre en 1887 pour un fils de riche planteur, et naître on ne sait où pour un fils de rien qui sniffe de l'ether à vingt ans au pied du buste en bronze massif de Félix Eboué sur la place de la Victoire à deux pas du port que j'ai vu dans les années 1990, impuissant, me disant toujours que c'est d'une tristesse affligeante qu'un jeune homme se refuse la vie à vingt ans, alors qu'elle vient de commencer ; il ne connaîtra pas au bout peut-être d'une jeunesse malheureuse la vie à laquelle il avait droit ! Si on ne naît pas rebelle avec ça, on le devient !

Ce Pointe-à-Pitre là qui faisait fuir les américains qui se faisaient détrousser par les voyoux locaux renforcés d'haïtiens et de dominiquais quand ce n'était pas des lynchages exercés sur eux. Deux générations n'auront pas suffi à résorber le fléau qui fait tâche d'huile aujourd'hui, puisque la métropole se fout déjà pour elle.

Si, il y a quand même une histoire pour le fils de riche planteur né à Pointe-à-Pitre, même si l'homme tombe un peu dans l'oubli quand le mien est certainement mort depuis sans aucune histoire -et même si je commettais l'impudence de le formuler ainsi, il est hautement probable que le crack qui n'existait pas encore alors en Guadeloupe le rattrapât, le happât comme des milliers de jeunes antillais à la dérive qui n'avaient pas le sou, de jeunes totalement innocents dont l'issue ne fut pas hypothétique ; peut-être que Félix Eboué était né pour ceux-là.. Certainement diront certains !



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Challenge Nobel 2013/2014

Ce recueil de poème où l'écriture de Saint-John Perse est unique en son genre et il ne nous laisse pas indifférent. Je ne peux pas dire que j'ai adoré et je ne peux pas dire que j'ai détesté. Certains passages m'ont captivé par leurs forces descriptives et la rythmique qu'il impose à ses vers, mais d'autres n'ont pas retenu mon attention.
Saint-John Perse a mis une dizaine d'années pour écrire Amers qui évoque essentiellement le milieu maritime. D'ailleurs le premier et dernier mot c'est le mot "mer".


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Ô Amers, Ode à la Mer,
Pourquoi ne chantes-tu point l'Amour aux Sirènes et aux Poissons ?
Saint-John, pourquoi ne plonges-tu point à la rencontre des récifs coralliens ?
Étonnamment peu nombreuses sont dans ton recueil et récit les méduses. Dès lors, comment pourrions-nous être, nous lecteurs, pétrifiés ?
Quelques rougets du couchant, pourtant, et le "congre salace du désir", "congre royal" sortent des eaux d'Amères. Aussi la sirène De Nerval, narval ou licorne des mers, qui sens "l'eau verte et le récif, [...] la vierge et le varech". Celle qui est "l'idole de cuivre vierge, en forme de poisson, que l'on enduit de miel de roche ou de falaise".
Il apparaît à la novice que le choeur antique, à la facture classique, oscille entre l'apollinien et le dionysiaque, chante certes la Mer mais encore l'Amour et la Mort, l'Amour du Cantique des Cantiques, la Mort et ses Rites.
Les Initiés reconnaîtront l'Alchimie du Verbe, le symbolisme de Mallarmé dans la Forme, le surréalisme à venir, l'hermétisme & l'ésotérisme (voir le champ lexical plus qu'abondant du rituel et du sacrifice).
À la fin, malgré tout le vocabulaire se rapportant à ce qui se voit à la surface de la Mer ("Etroits sont les vaisseaux"), on revient avec amertume sur ce qu'on a lu et on se demande ce qui se cache en eau profonde, là où la lumière n'est pas, et on s'interroge encore, rétrospectivement, sur les éclats de lumière qui se reflètent sur l'eau.

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Citations et extraits (66) Voir plus Ajouter une citation
… Innombrable l'image, et le mètre prodigue. Mais l'heure vient aussi de ramener le Chœur au circuit de la strophe.
Gratitude du Chœur au pas de l'Ode souveraine. Et la récitation reprise en l'honneur de la Mer.
Le Récitant fait face encore à l'étendue des Eaux. Il voit, immensément, la Mer aux mille fronces
Comme la tunique infiniment plissée du dieu aux mains des filles de sanctuaires,
Ou, sur les pentes d'herbe pauvre, aux mains des filles de pêcheurs, l'ample filet de mer de la communauté.
Et maille à maille se répète l'immense trame prosodique – la Mer elle-même, sur sa page, comme un récitatif sacré :

*

« … Mer de Baal, Mer de Mammon, Mer de tout âge et de tout nom ; ô Mer d'ailleurs et de toujours, ô Mer promesse du plus long jour, et Celle qui passe toute promesse, étant promesse d'Étrangère ; Mer innombrable du récit, ô Mer prolixité sans nom !

« En toi mouvante, nous mouvant, nous te disons Mer innommable : muable et meuble dans ses mues, immuable et même dans sa masse ; diversité dans le principe et parité de l'Être, véracité dans le mensonge et trahison dans le message ; toute présence et toute absence, toute patience et tout refus – absence, présence ; ordre et démence – licence !...
Ô Mer fulguration durable, face frappée du singulier éclat ! Miroir offert à l'Outre-songe et Mer ouverte à l'Outre-mer, comme la Cymbale impair au loin appariée ! Blessure ouverte au flanc terrestre pour l'intrusion sacrée, déchirement de notre nuit et resplendissement de l'autre – pierre du seuil lavée d'amour et lieu terrible de la désécration !

« (Imminence, ô péril ! Et l'embrasement au loin porté comme aux déserts de l'insoumission ; et la passion au loin portée comme aux épouses inappelées d'un autre lit... Contrée des Grands, heure des Grands – la pénultième, et puis l'ultime, et celle même que voici, infiniment durable sous l'éclair!)

« Ô multiple et contraire ! Ô Mer plénière de l'alliance et de la mésentente ! Toi la mesure et toi la démesure, toi la violence et toi la mansuétude ; la pureté dans l'impureté et dans l'obscénité – anarchique et légale, illicite et complice, démence !... et quelle et quelle, et quelle encore, imprévisible ?

« L'incorporelle et très-réelle, imprescriptible ; l'irrécusable et l'indéniable et l'inappropriable ; inhabitable, fréquentable ; immémoriale et mémorable – et quelle et quelle, et quelle encore, inqualifiable ? L'insaisissable et l'incessible, l'irréprochable irréprochable, et celle encore que voici : Mer innocence du Solstice, ô Mer comme le vin des Rois !...

« Ah ! Celle toujours qui nous fut là et qui toujours nous sera là, honorée de la rive et de sa révérence : conciliatrice et médiatrice, institutrice de nos lois – Mer du mécène et du mendiant, de l'émissaire et du marchand. Et Celle encore que l'on sait : assistée de nos greffes, assise entre nos prêtres et nos juges qui donnent leurs règles en distiques – et Celle encore qu'interrogent les fondateurs de ligues maritimes, les grands fédérateurs de peuples pacifiques et conducteurs de jeunes hommes vers leurs épouses d'autres rives,

« Celle-là même qui voient en songe les garnisaires aux frontières, et les sculpteurs d'insignes sur les bornes d'empire ; les entrepositaires de marchandises aux portes du désert et pourvoyeurs de numéraire en monnaie de coquille ; le régicide en fuite dans les sables et l'extradé qu'on reconduit sur les routes de neige ; et les gardiens d'esclaves dans les mines adossés à leurs dogues, les chevriers roulés dans leurs haillons de cuir et le bouvier porteur de sel parmi les bêtes orientées ; ceux qui s'en vont à la glandée parmi les chênes prophétiques, ceux-là qui vivent en forêt pour les travaux de boissellerie, et les chercheurs de bois coudé pour les construction d'étraves ; les grands aveugles à nos portes au temps venu des feuilles mortes, et les potiers qui peignent, dans les cours, les vagues en boucles noires sur l'argile des coupes, les assembleurs de voiles pour les temples et les tailleurs de toiles maritimes sous le rempart des villes, et vous aussi, derrière vos portes de bronze, commentateurs nocturnes des plus vieux textes de ce monde, et l'annaliste, sous sa lampe, prêtant l'oreille à la rumeur lointaine des peuples et de leurs langues immortelles, comme l'Aboyeur des morts au bord des fosses funéraires ; les voyageurs en pays haut nantis de lettres officielles, ceux qui cheminent en litière parmi la houle des moissons ou les forêts pavées de pierre du Roi dément ; et les porteurs de perle rouge dans la nuit, errant avec l'Octobre sur les grandes voies retentissantes de l'histoire des armes ; les capitaines à la chaîne parmi la foule du triomphe, les magistrats élus aux soirs d'émeute sur les bornes et les tribuns haussés sur les grandes place méridiennes ; l'amante au torse de l'amant comme à l'autel des naufragés, et le héros qu'enchaîne au loin le lit de magicienne, et l'étranger parmi nos roses qu'endort un bruit de mer dans le jardin d'abeille de l’hôtesse – et c'est midi – brise légère – le philosophe sommeille dans son vaisseau d'argile, le juge sur son entablement de pierre à figure de proue, et les pontifes sur leur siège en forme de nacelle... »

*

Indicible, ô promesse ! Vers toi la fièvre et le tourment !

Les peuples tirent sur leur chaînes à ton seul nom de mer, les bêtes tirent sur leur corde à ton seul goût d'herbages et de plantes amères, et l'homme appréhendé de mort s'enquiert encore sur son lit de la montée du flot, le cavalier perdu dans les guérets se tourne encore sur sa selle en quête de ton gîte, et dans le ciel aussi s'assemblent vers ton erre les nuées de filles de ton lit.

Allez et descellez la pierre close des fontaine, là où les sources vers la mer méditent la route de leur choix. Qu'on tranche aussi le lien, l'assise et le pivot ! Trop de rocs à l'arrêt, trop de grands arbres à l'entrave, ivres de gravitation, s'immobilisent encore à ton orient de mer, comme des bêtes que l'on trait.

Ou que la flamme elle-même, dévalant, dans une explosion croissante de fruits de bois, d'écailles, et d'escarres, mène à son fouet de flamme la harde folle des vivants ! Jusqu'à ton lieu d'asile, ô Mer, et tes autels d'airain sans marches ni balustres ! Serrant du même trait le Maître et la servante, le Riche et l’indigent, le Pince et tous ses hôtes avec les filles de l'intendant, et toute la faune aussi , familière ou sacrée, la hure et le pelage, la corne et le sabot, et l'étalon sauvage avec la biche au rameau d'or...

(Et du pénate ni du lare que nul ne songe à se charger ; ni de l'aïeul aveugle, fondateur de la caste. Derrière nous n'est point l’épouse de sel, mais devant nous l'outrance et la luxure. Et l'homme chassé, de pierre en pierre, jusqu'au dernier éperon de schiste ou de basalte, se penche sur la mer antique, et voit, dans un éclat de siècles ardoisés, l'immense vulve convulsive aux mille crêtes ruisselantes, comme l'entraille divine elle-même un instant mise à nu.)

*

… Vers toi l'Épouse universelle au sein de la congrégation des eaux, vers toi l'Épouse licencieuse dans l'abondance de ses sources et le haut flux de sa maturité, toute la terre elle-même ruisselante descend les gorges de l'amour : toute la terre antique, ta réponse, infiniment donnée – et de si loin longuement, et de si loin, si lente modulée – et nous-mêmes avec elle, à grand renfort de peuple et piétinement de foule, dans nos habits de fête et nos tissus légers, comme la récitation finale hors de la strophe et de l'épode, et de ce même pas de danse, ô foule ! Qui vers la mer puissante et large, et de mer ivre, mène la terre docile et grave, et terre ivre...

Affluence, ô faveur !... Et le navigateur sous voiles qui peine à l'entrée des détroits, s'approchant tour à tour de l'une et l'autre côte, voit sur le rives alternées les hommes et femmes de deux races, avec leurs bêtes tachetées, comme des rassemblements d'otages à la limite de la terre – ou bien les pâtres, à grands pas, qui marchent encore sur les pentes, à la façon d'acteurs antiques agitant leurs bâtons.

Et sur la mer prochaine vont les grandes serres de labour du resserrement des eaux. Et au delà s'ouvre la Mer étrangère, au sortir des détroits, qui n'est plus mer de tâcheron, mais seuil majeur du plus grand Orbe et seuil insigne du plus grand Âge, où le pilote est congédié – Mer ouverture du monde interdit, sur l'autre face de nos songes, ah ! Comme l'outrepas du songe, et le songe même qu'on n'osa !...
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Tu es là, mon amour, et je n'ai lieu qu'en toi. J'élèverai vers toi la source de mon être, et t'ouvrirai ma nuit de femme, plus claire que ta nuit d'homme ; et la grandeur en moi d'aimer t'enseignera peut-être la grâce d'être aimé. Licence alors aux jeux du corps ! Offrande, offrande, et faveur d'être ! La nuit t'ouvre une femme : son corps, ses havres, son rivage ; et sa nuit antérieure où gît toute mémoire. L'amour en fasse son repaire !
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Fierté de l'homme en marche sous sa charge d'éternité ! Fierté de l'homme en marche sous son fardeau d'humanité, quand pour lui s'ouvre un humanisme nouveau, d'universalité réelle et d'intégralité psychique... Fidèle à son office, qui est l'approfondissement même du mystère de l'homme, la poésie moderne s'engage dans une entreprise dont la poursuite intéresse la pleine intégration de l'homme. Il n'est rien de pythique dans une telle poésie. Rien non plus de purement esthétique. Elle n'est point art d'embaumeur ni de décorateur. Elle n'élève point des perles de culture, ne trafique point de simulacres ni d'emblèmes, et d'aucune fête musicale elle ne saurait se contenter. Elle s'allie, dans ses voies, la beauté, suprême alliance, mais n'en fait point sa fin ni sa seule pâture. Se refusant à dissocier l'art de la vie, ni de l'amour la connaissance, elle est action, elle est passion, elle est puissance, et novation toujours qui déplace les bornes. L'amour est son foyer, l'insoumission sa loi, et son lieu est partout, dans l'anticipation. Elle ne se veut jamais absence ni refus.
Elle n'attend rien pourtant des avantages du siècle. Attachée à son propre destin, et libre de toute idéologie, elle se connaît égale à la vie même, qui n'a d'elle-même à justifier. Et c'est d'une même étreinte, comme une seule grande strophe vivante, qu'elle embrasse au présent tout le passé et l'avenir, l'humain avec le surhumain, et tout l'espace planétaire avec l'espace universel. L'obscurité qu'on lui reproche ne tient pas à sa nature proche, qui est d'éclairer, mais à la nuit même qu'elle explore, et qu'elle se doit d'explorer : celle de l'âme elle-même et du mystère où baigne l'être humain.

[In "Poésie", discours d'allocution au banquet Nobel de 1960]
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IV
1
«... Plaintes de femme sur l'arène, râles de femme dans la nuit ne sont que roucoulements d'orage en fuite sur les eaux. Ramiers d'orage et de falaises, et cœur qui brise sur les sables, qu'il est de mer encore dans le bonheur en larmes de l'amante !... Toi l'Oppresseur et qui nous foules, comme couvée de cailles et coulées d'ailes migratrices, nous diras-tu qui nous assemble ?
« Mer à ma voix mêlée et mer en moi toujours mêlée, amour, amour, qui parle haut sur les brisants et les coraux, laisserez-vous mesure et grâce au corps de femme trop amante ?... Plainte de femme et pressurée, plainte de femme et non blessée... étends, ô Maître, mon supplice ; étire, ô Maître, mon délice ! Quelle tendre bête harponnée fut, plus aimante, châtiée ?
« Femme suis-je, et mortelle, en toute chair où n'est l'Amant. Pour nous le dur attelage en marche sur les eaux. Qu'il nous piétine du sabot, et nous meurtrisse du rostre, et du timon bosselé de bronze qu'il nous heurte !... Et l'Amante tient l'Amant comme un peuple de rustres, et l'Amant tient l'Amante comme une mêlée d'astres. Et mon corps s'ouvre sans décence à l'Étalon du sacre, comme la mer elle-même aux saillies de la foudre.
« Ô Mer levée contre la mort ! Qu'il est d'amour en marche par le monde à la rencontre de ta horde ! Une marche par le monde à la rencontre de ta horde ! Une seule vague sur son cric !... Et toi le Maître, et qui commandes, tu sais l'usage de nos armes. Et l'amour seul tient en arrêt, tient sur sa tige menaçante ; la haute vague courbe et lisse à gorge peinte de naja.
« Nulle flûte d'Asie, enflant l'ampoule de sa course, n'apaiserait le monstre dilaté. Mais langue à langue, et souffle à souffle, haletante ! La face ruisselante et l’œil rongé d'acide, celle qui soutient seule l'ardente controverse, l'Amante hérissée, et qui recule et s'arque et qui fait front, émet son sifflement d'amante et de prêtresse...
« Frapperas-tu, hampe divine ? – Faveur du monstre, mon sursis ! Et plus stridente, l'impatience !... La mort à tête biseautée, l'amour à tête carénée, darde sa langue très fréquente. L'Incessante est son nom ; l'innocence son heure. Entends vivre la mort et son cri de cigale...
« Tu frapperas, promesse ! – Plus prompte, ô Maître, ta réponse, et ton intimation plus forte § Parle plus haut, despote ! Et plus assidûment m'assaille : l'irritation est à son comble ! Quête plus loin, Congre royal : ainsi l'éclair en mer cherche la gaine du navire...
« Tu as frappé, foudre divine ! – Qui pousse en moi ce très grand cri de femme sevré ?... Ô splendeur ! Ô tristesse ! Et très haut peigne d'Immortelle coiffant l'écume radieuse ! Et tout ce comble, et qui s'écroule, herse d'or !... J'ai cru hanter la fable même et l'interdit.
« Toi, dieu mon hôte, qui fus là, garde vivante en moi l'hélice de ton viol. Et nous ravisse aussi ce très long cri de l'âme non criée !... La Mort éblouissante et vaine s'en va, du pas des mimes, honorer d'autres lits. Et la Mer étrangère, ensemencée d'écume, engendre au loin sur d'autres rives ses chevaux de parade...
« Ces larmes, mon amour, n'étaient point larmes de mortelle. »
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INVOCATION – 3

Poésie pour accompagner la marche d'une récitation en l'honneur de la Mer.
Poésie pour assister le chant d'une marche au pourtour de la Mer.
Comme l'entreprise du tour d'autel et la gravitation du chœur au circuit de la strophe.

Et c'est un chant de mer comme il n'en fut jamais chanté, et c'est la Mer en nous qui le chantera :
La Mer, en nous portée, jusqu'à la satiété du souffle et la péroraison du souffle,
La Mer, en nous, portant son bruit soyeux du large et toute sa grande fraîcheur d'aubaine par le monde.

Poésie pour apaiser la fièvre d'une veille au périple de mer. Poésie pour mieux vivre notre veille au délice de mer.
Et c'est un songe en mer comme il n'en fut jamais songé, et c'est la Mer en nous qui le songera :
La Mer, en nous tissée, jusqu'à ses ronceraies d'abîme, la Mer, en nous, tissant ses grandes heures de lumière et ses grandes pistes de ténèbres –

Toute licence, toute naissance et toute résipiscence, la Mer ! la Mer ! à son afflux de mer,
Dans l'affluence de ses bulles et la sagesse infuse de son lait, ah ! dans l'ébullition sacrée de ses voyelles -les saintes filles ! les saintes filles ! –
La Mer elle-même tout écume, comme Sibylle en fleurs sur sa chaise de fer...

(Amers – 1957)
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