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Jean-Claude Capèle (Traducteur)
EAN : 9782253053507
246 pages
Le Livre de Poche (03/05/1990)
4.24/5   120 notes
Résumé :

" La belle Esther, l'épouse de Mordechai Meisl, s'éveilla dans sa maison de la place des Trois-Fontaines. La lumière du soleil matinal tombait sur son visage et donnait à ses cheveux des reflets rougeâtres... C'était un rêve ! murmura-t-elle. Et nuit après nuit, c'est toujours le même ! Quel beau rêve ! Mais, loué soit le Créateur, ce n'est qu'un rêve. " Roman des amours irréelles, roma... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (22) Voir plus Ajouter une critique
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Comme beaucoup, j'ai l'habitude de me montrer injuste envers les nouvelles. Pour celles qui m'ont intéressé, je regrette qu'elles n'aient pas été mieux développées ; quant aux autres, c'est sûr, elles auraient gagné à se voir écourtées... Mais avec ce recueil de Leo Perutz, un petit miracle se produit : quatorze nouvelles dont les intrigues oscillent entre les contes de Canterbury ou le Décaméron et les récits fantastiques d'époque romantique, et aucune qui ne paraisse trop brève ou trop longue. Parmi les multiples secrets qu'elles renferment, il en est un qui explique cela. D'une nouvelle à l'autre, nous retrouvons les mêmes personnages dont les destins s'entrelacent dans cette Prague de la Renaissance que l'auteur fait revivre devant nous, avec ses misères et ses fulgurances. Ils nous sont racontés par fragments d'un chapitre à l'autre, dans un ordre savant. C'est finalement un véritable roman composé de récits emboîtés les uns dans les autres qui se révèle, éclairé par le mystère de l'amour rêvé entre Rodolphe II et la belle Esther.
Leo Perutz est un écrivain qui a vécu la fin de l'Autriche-Hongrie, il puise son inspiration dans l'histoire de la Bohème et les légendes juives pour dépeindre les rapports compliqués des habitants du ghetto avec les gens de la ville et du château, artisans, marchands, nobliaux, courtisans, serviteurs zélés ou intrigants et, au-dessus de tous, Rodolphe II, roi de Bohème, souverain du Saint-Empire romain germanique, prince fantasque, tourmenté, amoureux des arts, toujours endetté et qui n'assume pas sa tâche, laissant le royaume aux mains de sa suite. On croise tour à tour Kepler dans un rôle d'astrologue qui le désespère, Wallenstein à l'aube de sa carrière militaire, des musiciens de rue, des voleurs malchanceux, des chiens qui parlent, un bouffon expert en fourberies, un peintre qui ne dessine ni les saints ni les personnes respectables, un grand rabbin qui emploie son art magique contre son gré, un alchimiste désolé de ne pouvoir transformer le plomb en or. Mais il est pourtant un véritable alchimiste dans le quartier juif et il se nomme Mordechai Meisl. Banquier, prêteur sur gages, c'est lui le personnage central du livre, capable par les affaires de créer l'or ou l'argent à partir de rien. C'est chez lui que le roi vient clandestinement renflouer ses finances, ce roi dont il ne sait pas qu'il est son rival amoureux et dont il finira par se venger.
Tout au long du livre, on découvre avec fascination les pratiques magiques de la communauté juive. Même si la religion judaïque proscrit la sorcellerie au même titre que sa soeur chrétienne, ce ne sont pas seulement des diableries à exorciser que l'on y rencontre, mais tout un cortège de fantômes, esprits, anges, démons, qui forment un monde surnaturel, le grand rabbin connaît les sortilèges et formules à prononcer afin de les appeler ou les renvoyer, la kabbale n'est jamais loin. Ces croyances mystiques sur fond d'amour et de mort forment la substance du livre. En raison d'un sort jeté par le grand rabbin sous le pont de pierre, Rodolphe et Esther s'aiment dans leurs songes alors qu'ils ne se sont aperçus qu'une seule fois. Cela suffit à provoquer la colère du dieu terrible d'Israël qui envoie la peste aux âmes de la cité juive pour les punir de cet adultère, car oui, "Nuit après nuit, l'empereur rêvait qu'il tenait dans ses bras sa bien-aimée, la belle juive, et nuit après nuit, Esther, la femme de Mordechai Meisl, rêvait qu'elle était dans les bras de l'empereur."
Verbe subtil, atmosphère fantasmatique, tendresse et humour d'Europe centrale… une fois refermé, ce livre sans prétention mais au charme envoutant nous laisse parcourir encore longtemps les places et ruelles tortueuses de Prague à travers le dédale des pensées baroques de ses habitants d'autrefois.
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PAR L'AMOUR D'UNE ROSE ET D'UN ROMARIN.

Certains textes, qu'ils soient courts ou qu'ils soient longs, parviennent de temps à autre à laisser le lecteur pantois, béat d'admiration et d'émotion, exsangue. Tout juste en a-t-on achevé la dernière page, les dernières lignes, les ultimes mots qu'on a de suite envie de les reprendre, autant parce qu'ils vous ont plu, qu'ils vous ont embarqué vers d'autres rivages jusqu'alors méconnus, étranges, indociles - admirateur de Pessoa, on peine à s'abstenir d'une "intranquilité", tant on peut trouver d'équivalence entre l'attachement du portugais pour Lisbonne et de Perutz pour Prague, même si ce ne fut, finalement, que la ville de son enfance et de ses souvenirs -. On referme ce bref et dense ouvrage en se demandant, diable ! comment il est possible de composer un tel morceau de littérature, de rêve et d'humanité tout à la fois. On songe aussi, plus ou moins, à s'arracher les cheveux tant la tâche semble ardue, pour ne pas dire impossible, de tout en dire sans trop en révéler, de bien en dire, sans trop en oublier. Il est cependant temps de se lancer, et on nous pardonnera si c'est bien imparfait. Car voilà le type même d'oeuvre "irrésumable", ô! combien complexe sous des atours presque anecdotiques, qui emmène très loin sur les terres de l'imaginaire et du sens. Tâchons de ne pas trop mal faire :

La nuit sous le pont de pierre est donc un roman relativement bref (deux-cent quarante-sept pages en édition poche), composé d'une suite de récits - la dénomination "nouvelle", bien que souvent employée pour ces "chapitres" qui peinent tout autant à en être d'un point de vue des règles romanesques classiques, nous semble relever de l'erreur syntaxique ou de la trompeuse facilité contextuelle. Nous essaierons de voir plus loin pourquoi -, quatorze textes tous titrés pour être précis et suivis d'un épilogue censé nous donner la clé de l'ensemble. Celui-ci porte pourtant en lui presque autant de questions que de réponses à cet intrigant jeu de piste dans lequel le romancier de langue allemande Léo Perutz revient abondamment, avec un amour profond, beaucoup de tendresse, son lot d'humour décalé et un imaginaire débridé à ses propres racines pragoises et juives.

Dès le premier récit, nous voila plongé en plein cœur de cette cité juive de Prague (aujourd'hui presque totalement reconstruite, mais l'auteur pu la découvrir, enfant, avant sa destruction pour cause d'insalubrité notoire). Nous sommes avalés des les premières lignes par ce XVIIème siècle baroque, sous la domination excentrique de l'empereur des Romains et Roi de Hongrie et de Bohème, Rodolphe II. Mais Perutz nous accompagne d'abord auprès de ce petit peuple des juifs de la capitale, plus précisément à la rencontre de deux bateleurs traînant tout autant leurs traditions séculaires, leur art de vivre et de penser, leur foi, leur musique que leur récurrente misère vagabonde. Voilà donc les grandiloquents, drolatiques et désappointant Koppel-Bär et Jäckele-Narr qui, se promenant aux abords du cimetière, se lamentent de la perte de ceux qu'ils ont connus - tout particulièrement une jeune fille innocente et délicieuse, fille d'un artisan - des suites de cette horreur que fut la peste. Nos deux compères finissent par pénétrer dans "le jardin des morts" (Perutz, à la manière de ce vocable parfois ampoulé de l'époque, aime à imager, par petites touches discrètes, les mots les plus simples et crus), à la recherche - il faut bien vivre - de quelque piécette déposée là qui par une veuve qui par un père qui par un ami, en témoignage d'amitié et d'amour. Mais surtout, parce que le grand Rabbin leur a confié une mission terrible et sacrée. Or, on ne dérange pas impunément les morts ! C'est ainsi qu'ils vont voir Fleurette, la jeune demoiselle qu'ils appréciaient, nimbée de lumière et servant de lien entre les hommes et le prince des ténèbres, eux-mêmes, les artistes, étant les intercesseurs pour le monde des vivants. Ils vont lui poser la question pour laquelle ils sont venus déranger le repos éternel des chers disparus : connaitre la raison véritable de cette malédiction qui emporte le peuple élu de Dieu.

En quelques pages, tout ou presque est posé de ce qui fait l'essence même de ce roman si particulier et envoûtant : une ambiance, se situant entre le roman historique (Perutz était féru d'histoire), une certaine bouffonnerie douce et folle à la fois, le conte fantastique parfois gothique et la fable ésotérique ; des lieux : la cité juive qui était alors sise au pied des murs du château de Prague, le château, la rivière Vltava et son fameux pont de pierre ; des personnages : ces deux musiciens itinérants, le fameux Grand Rabbin Leow, celui-là même auquel l'histoire attribue la naissance du Golem, la belle Esther qui ne sera d'ailleurs jamais réellement incarnée, son époux l'usurier Mordechaï Meisl, l'un des représentants les plus célèbres de la communauté juive de l'époque, le plus riche indéniablement, qui fit rénover intégralement ce quartier déjà très largement insalubre et labyrinthique en ces temps lointains. Rodolphe II n'est encore qu'à peine évoqué mais on sent déjà un peu son ombre tutélaire planer au dessus de la ville.
Au fil des histoires, on va croiser une foule de personnages, des puissants et des gens de rien, tous guettés par la mort, par la folie ou la déréliction. La nouvelle Un Pichet d'eau-de-vie montre ainsi à nouveau nos deux musiciens pauvres, se disputant le pichet eau-de-vie que l'un des deux a dérobé lors d'une cérémonie. Ils sont à nouveau dans le cimetière, le jour où les fantômes des morts de l'année passée viennent appeler les morts de l'année à venir. Après toute une litanie de disparus dont les deux compères commentent les faits et gestes passés, Jäckele-Narr entend son nom ! Ainsi, la légende, les traditions et le rêve se mêlent à l'histoire contée tout aussi bien qu'à l'histoire telle qu'elle fut en un basculement permanent de la réalité. Pareillement, lorsque l'empereur succombe à la beauté d'Esther, l'épouse du riche usurier Meisl, le rabbin Loew use d'un charme pour que les amoureux ne puisse se rencontrent qu'en rêve. Cet amour traverse d'ailleurs tout le roman, il en est l'une des clés essentielles à défaut d'en être la seule. Il conte l'union impossible entre deux cultures, entre deux classes sociales inconciliables, dans une union pourtant radieuse, magique, purement onirique et puissamment transcendante que symbolisent la rose (attribuée à Rodolphe) et le romarin (qui représente Esther) enlacés, la nuit, sous le Pont de Pierre (cette "nouvelle" titre du roman est positionné à l'exact mitan de l'ouvrage, puisqu'elle en est la septième), ce symbole de Prague, en une histoire d'amour finalement tragique puisqu'elle condamne Esther à la mort : C'est elle qui a accompli le "péché de Moab", un adultère se positionnant au-dessus des règles et des lois, du mariage et de la tradition, au-dessus de la vie dans une certaine mesure, bien qu'il n'ait physiquement consisté qu'en deux brefs regards au court d'un bref instant... Mais des rêves, des rêves, des rêves, d'une inquiétante beauté magique.

On va encore croiser tout un peuple d'artisans, juifs ou chrétiens, de serviteurs zélés de l'empereur prenant leur mission parfois tant à cœur qu'on en finit par se demander s'ils ne dirigent pas réellement ce monarque perdu dans ses désirs, dans sa folie douce-amère de possessions artistiques ou de découverte alchimique, tel cet intrigant le valet de chambre de l'empereur, Philippe Lang. On y retrouve le grand astronome Johannes Kepler - dans l'ombre posthume de Tycho Brahé -, qui, parce que sa femme est malade et que lui-même a faim, va devoir produire des thèmes astraux dont il réfute pourtant tout sérieux scientifique. On rencontre ce grand personnage historique, incontournable pour qui visite Prague, l'archiduc guerrier Albrecht de Wallenstein, mais aussi l'alchimiste Jacobus van Delle et son ami Brouza, le fou, tous deux à la recherche de cette fameuse pierre philosophale pour laquelle Rodolphe, ce roi excentrique, dépensier et démesuré, dilapidera le trésor impérial presque autant que pour la constitution de sa fameuse "Kunstkammer" (un cabinet de curiosité relevant du musée privé) connue jusqu'à ce jour par ses catalogues complets. On y croise enfin cet ange, implacable et bouleversant, qui, se souvenant d'une femme disparue à l'aube du monde, laisse perler des larmes. Des larmes d'hommes...

Peu à peu, le lecteur se sent pris au piège de ce roman dédaléen dont on voit bien qu'il est constitué d'un vaste puzzle, mais qui vous entourloupe sans cesse, qui vous embarque sur tel rivage tandis que vous aviez la sensation d'en approcher un autre. Ainsi l'ordre chronologique n'est-il jamais respecté, idem pour tâcher d'y trouver une impossible succession dans les aventures des personnages rémanents. Pourtant, on se laisse prendre à la contemplation active de cette galerie de portraits, d'histoires inspirée de faits réels ou parfaitement inventés, les uns comblant les autres et inversement ! Bien sûr, il y a quelque chose là-dedans de ce "réalisme magique" dont on qualifiera l'oeuvre à venir du grand écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez. Sans hésitation pourra-t-on aussi songer à l'oeuvre d'un Jorge Luis Borges qui ne cachait d'ailleurs pas son admiration sans borne pour l'autrichien. Bien évidemment, il n'échappera pas au lecteur attentif que Léo Perutz se joue de nous et de la réalité comme purent le faire par la suite un Raymond Queneau, un Italo Calvino ou un Georges Perec. A y bien réfléchir, Léo Perutz n'est d'ailleurs pas si éloigné que cela de plusieurs règles développées un peu plus tard par l'OULIPO. Bien évidemment, La nuit sous le pont de pierre n'est pas un texte oulipien à proprement parler. Ce serait idiot de l'exprimer ainsi et parfaitement anachronique. Cependant, bien des points communs renvoient à ce mouvement littéraire. Ainsi, Perutz avait une formation de mathématicien (spécialisé en calcul des probabilités !) : nombre d'oulipiens ne cachent pas leur fascination pour la matière. L'oulipien Jacques Roubaud n'est-il d'ailleurs pas poète & mathématicien ? le roman présente par ailleurs une succession d'énigmes dans lesquelles sont distillées les indices d'un genre de méta-énigme : c'est encore incroyablement oulipien comme manière de pratiquer. On a par ailleurs le portrait en creux (et très amoureux) d'une ville, de sa vie trépidante procédant par étages, où l'on passe d'un lieu (quartier, maison, palais, pièce d'habitation, échoppe, etc) à un autre sans logique apparente mais pas sans lien. L'un des plus grands romans de l'Oulipo ne fonctionne-t-il pas sur ce modèle : La Vie mode d'emploi de Georges Pérec ? Enfin, ce grand oeuvre - comme on l'exprime en alchimie - procède d'une intention délibérée de l'auteur de suivre un cheminement narratif parfaitement inconnu et grandement novateur en matière romanesque.
Il y a du puzzle dans ce texte. Il y a ainsi toute une série de contraintes que Perutz semble s'être imposé à lui-même dans la composition - son grand oeuvre comme on l'exprimerait en alchimie - de cet ouvrage tout à la fois sombre et lumineux. Il y a encore cette manière si particulière, "évitante", de procéder pour raconter cette histoire belle comme un matin de printemps, la rencontre entre ce Romarin et cette Rose, plus forte que la vie, qui naît d'un simple regard et meurt chimériquement au-delà de l'existence, qui est pourtant à la fois ancrée en elle et bien au-dessus.
Par ailleurs, Perutz, qui ne mésestimait pas l'humour, fut-il grinçant ou même noir, semble ainsi agir avec son lecteur comme dans la parabole du sage et du fou : il met en avant, montre du doigt, toute une théorie de personnages, de détails, d'historiettes plus ou moins importants - le doigt du sage - que lecteur, un peu fou, découvre, admire, fasciné, tandis que c'est pourtant une toute autre lune qu'il essaie de nous montrer (il faut admettre que l'auteur fait tout, avec génie, pour qu'on ne regarde pas tellement plus loin que ce qui explose sous notre regard immédiat, nous perdant à l'intérieur d'une foule de détails rocambolesques au sein desquels il en répand quelques autres sans rapport immédiat, à la manière d'un petit Poucet génésiaque...). Pourtant, de page en page, il ne cesse de nous dire que l'amour est le plus puissant, le plus incroyable, le plus magique - au sens fort - des sentiments. Il ne cesse de nous faire entendre que seuls l'art et les artistes sont en mesure d'intercéder entre rêve et réalité, entre monde du dessus et monde du dessous, entre matérialisme et spiritualité, que la musique est un puissant médium, le plus puissant peut-être, entre imaginaire et vérité sensible. Il nous rappelle sans cesse - et dès la première histoire - que la mort rôde où que l'on se tourne et l'on ne saurait d'ailleurs oublier qu'il vient de là, ce grand écrivain, de ce petit monde des juifs d'Europe centrale qui ont payé un si lourd tribu à la mort abjecte et industrielle, qu'il rappelle ainsi la grande menace de la persécution, de l'antisémitisme. Comme l'oublier puisque les pires craintes se sont réalisées, ce texte ayant été écrit après la Shoah. Le titre de la première nouvelle en devient d'ailleurs hautement symbolique : La Peste dans la cité juive...

Il y a encore la déclaration d'amour incroyable d'un auteur au crépuscule de sa vie à cette ville immémoriale, qui plonge au plus profond de ses souvenirs adolescents pour nous la dépeindre. Voici ce qu'il en exprime, dans son épilogue : « Vers le début du siècle, alors que j'avais quinze ans et que je fréquentais le lycée, je vis la cité juive de Prague pour la dernière fois. Bien sûr, elle ne portait plus ce nom depuis longtemps : on l'appelait Josephstadt. Et elle reste dans mon souvenir telle que je la vis alors : de vieilles maisons blotties les unes contre les autres, des maisons au dernier stade de délabrement, avec des sailles et des ajouts qui encombraient les ruelles étroites, venelles tortueuses dans le dédale desquelles il m'arrivait de me perdre sans espoir lorsque je n'y prenais pas garde. Des passages obscures, des cours sombres, des brèches dans les murs, des voûtes, telles des cavernes où des brocanteurs vendaient leur marchandise, des puits et des citernes dont l'eau était contaminée par la maladie pragoise, le typhus - et dans les moindres recoins, à tous les carrefours, un tripot où se retrouvait la pègre de Prague. Oui je connaissais bien la vieille cité juive... »

Mais surtout - et pour le coup, on en revient strictement au pur génie, à la "patte", à l'originalité démiurgique de Leo Perutz - il y a une grâce infinie, une poésie certes qualifiable de baroque dans cette oeuvre (il ne serait sans doute pas vain de chercher aussi du côté de ce que fut, artistiquement, le mouvement baroque ainsi que la fameuse contre-réforme qu'il l'accompagne. Là aussi, en choisissant obstinément cette période, Perutz nous en dit beaucoup, l'air de rien. Sans oublier l'omniprésence du judaïsme et de la kabbale, bien entendu, et qui pose mille autres questions, renvoie à mille autres pistes), avec cette succession de noms de lieux inconnaissables, ces généalogies improbables qui font soudainement penser à quelque présentation inouïe de personnages tirés d'un roman de J.R.R. Tolkien ainsi que le suggère très judicieusement Jean-Philippe Depotte ; il y a encore ces phrases courtes, successives, presque sèches auxquelles va soudainement en succéder une plus ample, et belle, et ensorcelante, une de ces phrases se faisant tour à tour douce et poétique, sombre et violente. Une poésie du style, du verbe, de l'image infiniment puissante, insinuante (rien de tape à l’œil dans tout cela, malgré les innombrables fausses pistes en la matière) dont le but ultime est de servir, avec cette immense tendresse (qui se fait parfois terriblement mordante) que l'on retrouve de texte en texte, cette humanité grandement imparfaite mais tellement émouvante, pour ces personnages toujours plus ou moins hors du commun et pourtant tellement proches dans leur exotisme. Il y a quelque chose en tout cela qui vous rend immédiatement proche et connaissable ce petit monde pourtant si lointain, dans l'espace et le temps, induisant subtilement de cette nostalgie des âges perdus.
Cet art, Leo Perutz le dominait à la perfection en cette année 1953 et pour son ultime chef-d'oeuvre (Le Judas de Léonard est postérieur mais posthume), c'est un présent d'essence quasiment divine qu'il laisse derrière lui en témoignage de son humanité profonde. Une lecture qui vous gagne, lentement, prodigieusement, comme l'écoulement d'une large et profonde rivière - la pragoise rivière Vltava ? -, mais qui ne vous lâche plus jamais une fois que vous y avez goûté.
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J'avais poste a l'epoque un billet sur ce livre et je me souviens l'avoir traite de magistral. Je recidive après une relecture et je suppose que je vais me repeter, parce que, oui, il reste pour moi magistral.


Un roman qui se deguise en recueil de nouvelles ou chaque nouvelle se suffit a elle-meme, et ce n'est que quand on est bien avance dans la lecture qu'on s'apercoit qu'elles forment un tout coherent, que ce sont les pieces eparses d'un puzzle, ou l'auteur melange pieces reelles et pieces fantastiques. En plus, l'ironie est presente partout dans les marges (j'ai trouve ca tres Europe Centrale), et pour compliquer le puzzle il y a un jeu constant entre diverses versions de la meme histoire. le tout formule de facon captivante, sans points morts, en un style dynamique a souhait: magistral!


Perutz nous transporte a Prague, au debut du 17e siècle. A la cour de l'excentrique empereur Rodolphe II, ce passionne d'art et de sciences qui delaissait la politique (et la politique lui rendait cela au centuple). Dans son entourage nous croiserons le grand astronome Kepler, le belliqueux condottiere Wallenstein, qui s'illustra pendant la guerre de trente ans, et beaucoup d'autres personnages qui furent un temps reels. Mais Perutz nous promene aussi dans les ruelles du quartier juif, dominees par la mythique figure du rabbin Loew (celui qui aurait cree le golem, donnant vie a une poupee d'argile). Dans ces differents decors d'une meme realite, dans ce theatre, il met en scene des amours interdits, entre l'empereur Boheme et la belle Esther, epouse du financier juif Mordechai Meisl, qui ne peuvent se realiser qu'en reve, mais n'ont pas moins pour cela des consequences fatales pour toute la ville. Un reve cree par le kabbaliste Loew, et sitot reprouve par Dieu. Mais Dieu est a Prague, et Prague est une ville de reve…


Chaque nouvelle (chaque chapitre) est une histoire racontee au narrateur (quand il etait gosse) par son precepteur, Jakob Meisl, un etudiant en medicine fauche, qui, comme son nom l'indique, descend du financier. Des contes ou s'entrelacent des personnages et des faits historiques avec de vieilles legendes juives. Des contes par lesquels il entend temoigner d'une Histoire plus vraie que L Histoire des livres de classe, ou le cote magique, fantastique, rend mieux compte de la realite humaine. Parce que pour lui la litterature, orale ou ecrite, aide mieux que L Histoire savante a comprendre le passe, a se l'assimiler. (Memoire contre Histoire, un vieux dilemme juif, que Yosef Hayim Yerushalmi avait brillamment eclaire dans "Zakhor").


C'est vers la fin de sa vie que Perutz se tourne vers ces legendes. Juif ne a Prague, qui a etudie et vecu a Vienne jusqu'en 1938, quand il est force de s'exiler en Palestine, il a deja ecrit nombre de romans fantastiques qui ont eu un relatif succes a l'epoque. Non acclimate, ignore dans cette Palestine qui deviendra l'etat d'Israel, il cesse de publier sinon d'ecrire jusque dans les annees 50. En fait il avait ebauche un premier chapitre de ce livre des les annees 20, qu'il avait titre "La peste a Prague", mais l'avait laisse murir jusqu'en 1953, date de la sortie de la nuit sous le pont de pierre. C'est l'epoque ou il voyage beaucoup en Autriche, pour skier, pour retrouver sa langue natale, pour respirer un air qui lui est cher, malgre ce que cette Autriche lui a fait subir par le passé. Et c'est dans un de ces voyages qu'il mourra, a Bad Ischl, en 1957. Ironie du sort? Voeu (non exprime) exauce?


La nuit sous le pont de pierre, son dernier opus, est un opus magnum. Je me rappelle que je lui avais octroye cinq etoiles, bien qu'alors j'en etais tres radin. Aujourd'hui cela va de soi. Je l'avais emporte avec moi dans mon ile deserte; il pourra continuer a me tenir compagnie dans ma solitude.
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À Prague en cette fin du XVIe siècle l'empereur Rodolphe II est tourmenté. Il est au bord de la faillite et certains voudraient voir à sa place un roi de religion reformé. Et loin de prendre les décisions indispensables Rodolphe laisse ses gens tenter de régler les problèmes à sa place, préférant aimer la belle Esther. L'épouse de Mordechai Meisl, un juif alchimiste que le commerce d'argent a rendu riche au point, dit-on, qu'il financerait la passion dispendieuse du roi pour les tableaux et les pièces rares.
Quatorze nouvelles pour peindre le monde grouillant d'une Prague où se côtoient marginaux et bouffons, astrologues et alchimistes, chrétiens et juifs, courtisans avides autour d'un roi chancelant obsédé par des amours aussi irréelles que fantasmées. Une Bohème à la croisée des chemins que l'écrivain autrichien Leo Perutz restitue dans une suite de tableaux qui, entre vieilles légendes juives et réalité historique, forme un tout fascinant.

Merci Dandine.
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Le dernier roman publié du vivant de l'auteur, il a connu une longue gestation. Commencé en 1924 en Autriche, il n'a été terminé qu'en 1951, et publié en 1953. Il faut noter qu'après son départ de l'Autriche pour la Palestine en 1928, après l'Anschluss, Perutz a arrêté l'écriture, et il est revenu à son métier d'origine, celui d'actuaire. Après la fin de la seconde guerre, il partageait son temps entre le proche Orient et Vienne, où il n'était plus toutefois qu'un écrivain bien oublié.

La nuit sous un pont de pierre se déroule à Prague, la ville où est né Perutz, ville qui faisait encore partie de l'empire austro-hongrois qui vivait ses dernières heures. C'est un livre à la structure savamment élaborée : quatorze récits, suivis d'un épilogue, récits qui se répondent, dans lesquels nous retrouvons des personnages qui reviennent ; si certains paraissent pouvoir se suffire à eux-mêmes, il y a néanmoins, à chaque fois, au moins des éléments, des indices, indispensables au lecteur pour saisir la trame principale. Les deux figures essentielles sont l'empereur Rodolphe II et Mordechai Meisl, un riche juif. Les deux lieux centraux du récit sont le château où demeure l'empereur et le ghetto juif où vit Meisl. le roman se déroule sur cinquante ans entre 1571 et 1621, et l'épilogue vers 1900. Les récits ne suivent pas un ordre chronologique, il y a des retours en arrière, des sauts importants dans le futur. Et certains récits ne peuvent pas être datés avec précision. C'est donc une sorte de puzzle que le lecteur doit reconstituer, en essayant de trouver à chaque fois les éléments signifiants, essentiels. En dehors d'un aspect évident de roman historique ( l'effondrement du royaume de Bohême), le livre présente aussi des éléments fantastiques, surnaturels, en particulier par l'entremise du grand rabbin Loew.

Il y a bien sûr le charme de Prague, une Prague en partie disparue, mais il ne faut pas penser que Leo Perutz dans ce livre à la forme atypique, qu'il a mis si longtemps à écrire, et qui est le dernier paru de son vivant, s'abandonne aux douceurs de la nostalgie et du souvenir. Ses thématiques et sa vision du monde n'ont pas changées. Les personnages sont aliénés par le passé dont ils n'arrivent pas à se libérer, ce qui bloque leur présent : Jakob Meisl, le dernier descendant de la famille de Mordechai n'a pas fait le deuil de la fortune disparue de son lointain parent : il collecte les souvenirs de cette époque en espérant rentrer en possession de l'or envolé plutôt que de vivre sa vie. Les personnages historiques, tels qu'ils nous apparaissent, sont impuissants et ne peuvent influer sur le cours de l'histoire. Même l'empereur. le désastre final, le déclenchement de la guerre de Trente Ans ne signe pas l'échec d'un grand dessein, mais est le résultat d'une vacuité politique, d'une désertion du pouvoir lié à la poursuites d'intérêts individuels, de chaque protagoniste, chacun à son niveau. Chacun y participe à sa manière, sans le vouloir réellement, par aveuglement et par un soucis de son intérêt individuel, à très court terme. L'histoire ne progresse pas, elle piétine, tourne en rond, au gré de petits appétits médiocres des hommes. Les mêmes malheurs sont donc toujours à redouter de nouveau. Une fatalité est inscrite dans la nature humaine, et provoque un tragique dans des existences sans grandeur.

Cela semble bien sombre, et c'est pourtant un livre magnifique, touchant dans ses personnages, troublant dans ce qu'il raconte, qui ne manque pas d'humour et de second degré, merveilleusement écrit et construit. Mais d'une redoutable lucidité, sans les douces consolations fallacieuses d'une rédemption, et surtout d'une possibilités pour les hommes d'arriver à maîtriser leur destin.
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Citations et extraits (24) Voir plus Ajouter une citation
Les bruits qui lui parvenaient du Fossé aux Cerfs, le bruissement des feuilles mortes poussées par le vent, le bourdonnement des papillons de nuit, le murmure des frondaisons des arbres, le chant nocturne des grenouilles et des crapauds, tous ces bruits le troublaient et augmentaient son agitation. Puis, vers une heure, il fut accablé par les cauchemars et les spectres nocturnes.
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Derrière le pont de la Moldau, près de l'île, ils se retrouvèrent au milieu d'un groupe de juifs que l'on conduisait sous haute surveillance, afin qu'aucun ne pût s'échapper, à l'église Sainte Marie-sous-la-Chaîne. Ils devaient y écouter le sermon pour les juifs qu'un père jésuite prononçait en lange hébraïque afin de les convaincre de se faire baptiser. Ils marchaient comme des ivrognes, car, pour éviter d'entendre le sermon, tous avaient eu recours à une méthode ancienne et éprouvée : ils avaient veillé pendant deux jours et deux nuits, et se trouvaient dans un tel état d'épuisement qu'ils s'endormiraient certainement dès qu'ils prendraient place dans l'église.
"Des juifs ici, des juifs là, des juifs de-ci, des juifs de-là, des juifs partout, maugréa Kaplir. Ils pullulent à ce point qu'ils seront bientôt plus nombreux dans ce pays que les chrétiens.
- Dieu, dans Sa toute-puissance, en décidera", dit Zaruba qui commençait à s'irriter de ce que son nouveau parent ne sût parler de rien d'autre que de son saindoux, de ses œufs et des juifs.
"Leur nombre et leur richesse, poursuivit celui-ci, n'est à mes yeux qu'un signe bien triste qui montre que Dieu est courroucé contre nous autres chrétiens."
Zaruba reprit cette idée et la développa.
"Puisque ce sont des infidèles, dit-il, Dieu se sert peut-être d'eux comme d'un miroir qu'il nous tend pour notre amendement et notre illumination.
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- Tu n'es jamais satisfait de rien ! soupira Koppel-Bär, et il poursuivit son chemin aux côtés de Jäckele-Narr. «Quand je suis avec toi, tu m'envoies au diable, et si je m'en vais, tu m'ordonne de rester où je suis. Quand je suis assis, tu me dis que je paresse. Quand je cours, il parait que j'use mes souliers. Quand d'aventure je me tais, tu me demandes si je suis muet, mais s'il m'arrive de parler tu ne manques pas de te fâcher. Si j'ai de la soie, tu veux du coutil, si j'ai de la bière, c'est "du lait!" que tu cries. Quand j'ai du boudin, tu veux des oignons, et quand je vais bien, tu restes grognon. J'apporte des œufs, tu veux du gigot, si je fais du feu, tu cries...»
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Mordechaï Meisl se disait que gagner de l'or était une entreprise pénible et souvent bien vaine pour les autres ; nombreux étaient ceux qui y vouaient le vie et la perdait dans cette entreprise. Pour lui, en revanche, cela n'avait jamais été qu'un jeu. Sa vie durant, l'or l'avait poursuivi, courtisé et adulé, revenant toujours lorsqu'il le rejetait. Parfois il était las de tant de chance, et même l'or devenait pour lui un objet de crainte. L'or le harcelait, voulait lui appartenir et ne servir personne d'autre que lui, et quand il lui appartenait, il ne restait plus dans les caisses et les coffres, mais parcourait le monde à son service, comme son valet. Oui, l'or l'aimait, il s'était soumis à lui. Mais que ferait-il, que provoquerait-il le jour où il le laisserait derrière lui, seul au monde, sans entrave, sans sa main pour le dompter ?
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- Dans les heures sombres de la journée, quand les troubles du temps pèsent sur moi comme un cauchemar; dit l'empereur, et que le monde s'adonne autour de moi à l'infidélité, à la perfidie et à la trahison, alors mes pensées volent vers toi, tu es ma consolation. Tu n'es que clarté. Quand je suis auprès de toi il me semble que je comprends le cours du monde, que je serais capable de percer à jour la perfidie et le mensonge et de plonger mon regard au plus profond du cœur de la trahison. Parfois, je t'appelle, je me sens perdu, tout seul, ma voix s'élève et t'appelle, mais personne ne l'entend, et toi, tu ne viens pas. Pourquoi ne viens-tu pas ? Qu'est-ce qui te retient quand je t'appelle ? Qu'est-ce qui t'entrave ?

Il n'obtint pas de réponse.
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Vidéo de Leo Perutz
En 2018, Libretto fête ses 20 ans ! Une bonne occasion pour revenir avec son Directeur éditorial sur l'histoire de cette maison d'édition emblématique. Dans cette vidéo, il nous fait (re)découvrir les littératures de l'imaginaire à travers une sélection de titres incontournables.
0:37 Melmoth, de Charles R. Mathurin 1:15 Vathek, de William Beckford 1:38 Le Cavalier suédois, de Leo Perutz 2:20 La Source au bout du monde, de William Morris 3:12 Feuillets de cuivre, de Fabien Clavel 4:23 Les Aventures du chevalier Jaufré
Site dédié pour les 20 ans de Libretto : https://libretto20ans.fr/
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