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EAN : 9782369145080
224 pages
Éditeur : Libretto (18/10/2018)
4/5   380 notes
Résumé :
A propos du livre ...

"Ils s'étaient tenus cachés tout le jour et, à présent qu'il faisait nuit, ils traversaient une forêt de pins clairsemés. Les deux hommes, qui avaient de bonnes raisons d'éviter les rencontres, devaient veiller à ne pas être vus. L'un était un vagabond, un maraudeur de foire réchappé du gibet, l'autre était un déserteur."

Leo Perutz considérait Le Cavalier suédois comme son roman le plus réussi. Le plus angoissant ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (57) Voir plus Ajouter une critique
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ODP31
  04 septembre 2019
Les éditions Libretto possèdent le don de rappeler à l'ordre la postérité quand cette dernière, tête en l'air… du temps, abandonne l'oeuvre de certains auteurs importants à la poussière.
Ecrits il y quarante ans ou il y a un peu plus d'un siècle, je ne me lasse pas de découvrir les romans de Wilkie Collins, Vladimir Bartol, Max Aub, Erskine Childers, Robert Margerit ou Robert Penn Warren.
Leo Perutz, « le Kafka aventureux » selon Borges, appartient à cette confrérie prestigieuse dont il faut absolument momifier les mots sur du papier pour qu'ils traversent les siècles.
Né à Prague en 1882, de langue allemande, Leo Perutz s'est installé à Vienne. Blessé grièvement durant la première guerre mondiale, il a ensuite fui l'Anschluss en 1938 pour la Palestine. Il est revenu en Autriche en 1953 et y est mort quatre ans plus tard, dans un relatif anonymat.
le Cavalier Suédois, son chef d'oeuvre, écrit entre 1928 et 1936, est comme tous les grands romans, impossible à cadenasser dans un seul genre littéraire. Roman d'aventure, Roman historique, Roman d'amour, Roman fantastique, conte philosophique, manifeste politique contre les inégalités et l'hégémonisme. Une oeuvre "gigogne".
Le récit s'articule autour d'une imposture. Il nous transporte au début du XVIII ème siècle en Silésie, lorsque le jeune roi de Suède, Charles XII veut soumettre l'Europe Centrale et Orientale.
Dans les frimas de l'hiver et dans une campagne enneigée, un jeune noble, Christian von Tornefeld, parti pour rejoindre l'armée suédoise, en quête de gloire et de prestige, se réfugie dans un moulin pour se protéger du froid. Il est accompagné d'un voleur de grand chemin, plutôt de "petit sentier", surnommé Piège-à-poule. Les deux hommes ont en commun d'être pourchassés, l'un pour désertion, l'autre pour ses larcins.
Le moulin est hanté par son meunier, chasseur de têtes chargé d'alimenter les mines d'un Prince-Evêque, en forçats de travail et âmes égarées. L'offre ne fait pas rêver les deux fuyards quand on apprend que le Prince Evêque est surnommé « l'ambassadeur du diable » et qu'une légende raconte que son recruteur est un être maléfique, plus mort que vivant, qui se serait pendu quelques années plus tôt.
Profitant de la pédanterie et de la lâcheté du jeune noble, le voleur lui propose un pacte et les deux hommes échangent leur destin. Par couardise et naïveté, le jeune noble rejoint les forges de l'Evêché et Piège-à-poule endosse l'identité du noble Suédois.
Le roman suit les aventures du voleur qui va profiter de l'aubaine de cette noblesse inespérée. le « von » ouvre des perspectives. Pour faire fortune et venger son infortune, à la tête d'une poignée de brigands, il va multiplier les sacrilèges en pillant les églises, s'emparant d'objets du culte et de reliquaires.
Devenu riche, il va conquérir la jeune fille promise à Christian von Tornefeld et en tombera follement amoureux. Elle l'épouse, croyant avoir affaire au noble cousin.
Mais les beaux jours sont comptés et le Cavalier Suédois va être rattrapé par son passé.
Je vous rassure. Il ne s'agit pas du scénario d'un film de cape et d'épée avec Jean Marais.
Ici, les personnages ne sont pas binaires, il n'y a pas les gentils d'un côté et les méchants de l'autre. le voleur sans scrupule et plutôt détestable du début évolue en bon père de famille, prêt aux plus grands sacrifices. Il ne recherche aucune absolution mais il acquiert une noblesse de coeur digne du titre qu'il a usurpé.
Les questions de l'identité et du jeu des apparences sont au coeur de l'ouvrage. Hitchcock aurait adoré en faire un film, même sans blonde platine à l'affiche. Les histoires de doubles et d'usurpateurs ne manquent pas mais Leo Perutz échappe à la tentation du manichéisme. Sur le sujet, je trouve qu'il prolonge et approfondit à sa manière et de façon très subtile les questionnements de Stevenson dans « L'Etrange cas du docteur Jekyll et de M.Hyde ».
Si le récit est haletant, les passages les plus réussis à mes yeux sont ceux qui expriment l'amour unissant Le Cavalier suédois à sa petite fille. Ils sont d'une poésie incroyable pour un roman de ce genre et le petit soupçon de fantastique distillé avec parcimonie permet à l'auteur d'envelopper le récit d'un voile mystérieux qui ensorcelle le lecteur sans déshumaniser les personnages.
Ce roman ne fait que 200 pages mais ses mots pèseront dans ma mémoire .
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Erik35
  20 juin 2017
FATALITAS !
«La fatalité, c'est ce que nous voulons» affirmait sans l'ombre d'une hésitation le romancier et essayiste bourguignon Romain Rolland. Si le héros malheureux du roman le Cavalier suédois eût sans aucun doute rejeté de toutes ses forces - de toute son âme - une telle allégation, son créateur, l'écrivain pragois de langue allemande Leo Perutz, ne l'aurait certainement pas déniée.
De quoi s'agit-il donc ici ? Par l'entremise d'un prologue, un narrateur anonyme se substitue brutalement à une mémorialiste, enchâssant ainsi l'histoire qu'il va nous conter à l'intérieur de la sienne, procédant ainsi dès les première pages à ce qui fera l'un des thèmes majeurs du texte : l'imposture. Et il entame ainsi son propos :
«C'est l'histoire de deux hommes, lesquels se rencontrèrent dans une grange, un jour de l'hiver 1701 où il gelait à pierre fendre. Ils y scellèrent un pacte d'amitié. Après quoi tous deux cheminèrent de compagnie, sur la route qui va d'Opole jusqu'à la frontière de Pologne, à travers les campagnes enneigées de Silésie.»
Le décors est ainsi succinctement planté, mais il y manque tout de même quelques détails d'importance. Ainsi, notre premier larron, le jeune Christian von Tornefeld, noble suédois de petite extraction, est en fuite et recherché pour désertion après avoir giflé son supérieur qui avait proféré quelque malheureuse parole à l'encontre du Roi Charles XII de Suède dont il souhaite rejoindre les troupes afin de s'y faire une réputation, un prénom (son aïeul sauva la vie à un précédent Roi de Suède), mais sans y laisser trop de plumes, notre jeune homme étant aussi pédant et prétentieux, même dans l'affliction, qu'il est pusillanime. Le second n'a ni nom ni prénom, tout juste un sobriquet : Piège-à-Poule ! C'est un voleur misérable et sans envergure, vivotant de petits larcins, recherché cependant par les Dragons afin de le mener au gibet - punition fort fâcheuse et généralement définitive qui attend aussi le jeune freluquet -, et qui s'est résolu à abandonner sa liberté pour mener une vie de forçat consentant dans les mines du Prince-Évêque local, surnommé «l'ambassadeur du Diable». Le diable, d'ailleurs, n'est jamais bien éloigné de notre histoire ébouriffante, les pas de nos deux fuyards croisant celui d'un meunier des plus funestes et mystérieux, réputé suicidé, qui s'annonce plus simplement comme le recruteur de l'évêque et qui mettrait bien la main pour son maître sur ce chapardeur, étique mais bien bâti. Le jeune homme de son côté, s'accrochant à cette idée fixe de rejoindre les troupes de son roi, s'aperçoit qu'ils sont proches des terres de son riche parrain, père de la jeune fille à laquelle il avait jadis promis le mariage. Cependant, aussi arrogant que peu courageux, il missionne son compagnon de fortune afin qu'il demande aide, or et vêtements à ce noble de province. Mal lui en prend car, accomplissant parfaitement sa mission, Piège-à-Poule va apprendre que l'ancien maître est mort, que les gens de ferme, de l'intendant au plus simple des valets de basse-cour, profitent abondamment de la situation pour ruiner cette anciennement riche demeure, qu'un vieux bougre de bouffi nobliau local, usurier et avare, contribue à ruiner par toute une série de prêts à taux honteux, acculant la jeune et candide héritière à sa perte (dans l'espoir avoué de la pousser au mariage) et que le jeune freluquet que le filou a promit d'aider est toujours dans le cœur de la belle.
L'idée, fatale, peut naître : par tous les moyens possibles, il prendra la place du jouvenceau, rachètera les terres du château, éconduira tous les profiteurs du dernier manant au gros seigneur, se fera aimer de la charmante héritière et l'épousera. Mais demeure toutefois un problème majeur... C'est qu'il n'est pas Christian von Tornefeld ! C'est avec un art consommé de la rouerie, d'une intelligence et d'une vivacité certaine, d'un sens profond de l'auto-justification de ses actes - les bons comme les mauvais - que notre indigent va parvenir à ses fins, réussissant par ruse à envoyer le (vrai) cavalier suédois dans les mines de l'enfer, s'enrichissant en accomplissant un genre de vol auquel nul n'avait songé avant lui - par crainte de la punition divine - à savoir le cambriolage des biens précieux, statues dorées, ciboires d'argent et autres reliquaires présents dans le saint des saints des églises de la région. Il sauvera ainsi la belle ingénue des griffes de son Harpagon, l'épousant et lui donnant dans la foulée une fille, qu'il adore comme sa vie, et sans doute bien plus encore. Mais la destinée veille. La fatalité ne peut laisser celui s'étant substitué à un autre vieillir tranquillement et mourir, satisfait, dans son lit entouré des siens. Et la chute est aussi fracassante, diabolique, irréversible que l'élévation fut rapide et évidente. Le lecteur le pressent dès l'émergence de l'idée machiavélique mais il espère tout de même jusqu'au bout une rémission... pour services rendus !
Il ne faut que quelques pages pour se laisser totalement embarquer par le Cavalier suédois dont l'auteur lui-même estimait que c'était sa meilleure réussite, son oeuvre la mieux accomplie. En fait d'accomplissement, c'est effectivement une pure merveille.
Qu'on en juge un peu : L'ouvrage peut se lire comme un pur roman picaresque - ce personnage de Piège-à-poule en est une espèce de parangon, un miséreux magnifique, un indigent rusé comme goupil et, s'il n'a pas froid aux yeux, si sa morale personnelle n'est pas dans les clous habituels, ses méfaits semblent assez rapidement aussi justifiables que les actes d'une immoralité insupportable, toute légale, que mène le bal des hypocrites, ces nobles ou ces prélats qui sont à la fois les maîtres, les diseurs de loi et les exploiteurs de ce monde sans pitié ni honneur véritable (il est évident que la description de Leo Perutz de ce monde supposément ancien n'est en rien gratuite). En un mot comme en cent, on fini très rapidement par s'y attacher à cet archétype de déclassé, même si l'on peine à oublier totalement la faute originelle. On est indéniablement dans la lignée de ces romans ébouriffants comme le Diable boiteux de Velez de Guevara, le Paysan parvenu du français Marivaux ou encore du fabuleux Manuscrit trouvé à Saragosse de Jan Potocki (que l'on peut aussi classer dans le genre "gothique").
Si le Cavalier suédois n'est pas à proprement parler un roman historique, les rappels incessants à ce que fut "La Grande Guerre du Nord" au début du XVIIIème, mettant aux prises, pour aller très vite, la Russie et ses alliés polonais, Danois ainsi que certains états allemands contre l'Empire Suédois hégémonique de l'époque donne une saveur, une couleur qui plaira assurément aux amateurs du genre.
Roman pour partie fantastique aussi, il semble parfois faire un hommage discret mais appuyé aux romans gothiques allemands du début du XIXème. N'y croise-t-on pas un meunier maléfique, ancien suicidé, dont on ne sait s'il dit vrai lorsqu'il affirme avoir été sauvé in extremis de son acte maudit de Dieu, mais qui, depuis, est redevable à l'évêque de ce sauvetage, cherchant et trouvant sans fin de futurs hommes de charge promis à une vie infernale ? Leo Perutz est bien top malin lui-même pour sombrer dans un fantastique de pacotille, qui s'exhiberait avec force magie ou autres manifestations d'épouvante inutiles, grotesques. Son fantastique à lui est presque crédible. Il laisse au lecteur la possibilité de croire à la présence physique réelle, directe ainsi que le jeune gentilhomme conçoit l'apparition tranquille de ce valet supposé des enfers par d'aucuns. Tandis que c'est l'homme perdu, à l'existence déjà riche d'expérience mais sans verni culturel et qui ne cache pourtant pas une foi à géométrie très variable, qui s'avérera le plus superstitieux ou, selon l'interprétation qu'on en veut, le plus ouvert à la présence des incarnations d'un autre monde. Pour autant, c'est le jeune prétentieux qui apparaîtra le plus crédule des deux hommes aux yeux du lecteur, et pour son plus grand malheur.
Roman métaphysique, enfin - n'oublions pas que Leo Perutz était juif, dans un monde, la Mittel Europa de l'entre-deux guerres, où l'on entendait gronder ce Léviathan bien vivant, monstrueux de l'Allemagne Nazie (la première publication de ce texte date de 1936) -, qui nous parle de destin, de faute, de fatalité, du rachat de l'ignominie par toutes les souffrances possibles jusqu'à la mort expiatrice (thème chrétien s'il en est mais Perutz n'était-il pas à la rédaction d'un ultime texte intitulé le Judas de Léonard, signe que ce thème revêt une importance capitale tout au long de son oeuvre ?), de la tragédie ontologique de l'homme (du moins dans l'univers perutzien) confronté à un dilemme, à un paradoxe éternel et insoluble, d'être à la fois maître de son libre-arbitre et entièrement à la merci de l'omnipotence divine.
Accessoirement sans doute, mais certainement pas en vain, c'est enfin une histoire d'amour tragique ainsi qu'un magnifique témoignage d'amour d'un père pour son enfant. Ceci est très loin d'en être le thème essentiel, mais c'est un aspect suffisamment peu présent ailleurs, dans la littérature dite "classique" pour se permettre de le signaler.
Cette multiplicité de niveaux de lecture et de sujets, du roman d'aventure picaresques complètement échevelé et jubilatoire à la réflexion la plus profonde sur le sens de l'existence humaine et ses ressorts, porte indéniablement ce roman très haut au panthéon des ouvrages incontournables du XXème siècle. Celui que Jorge-Luis Borges surnommait le "Kafka aventureux" est un maître du style, de la forme, du suspense dont la lecture est d'un dépaysement grisant, salutaire, d'une vivacité inouï, d'un rythme trépident et sauvage. C'est plein de révérences et pourtant parfaitement original. C'est d'une absolue évidence de lecture et pourtant d'une complexité d'analyse impressionnante, mais sans la moindre lourdeur. On ne s'y ennuie tellement pas le moindre instant (ce qui est finalement plus rare qu'il y parait, même avec certains "grands" livres) qu'à peine est-il refermé... On en redemande !
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dbacquet
  12 avril 2020
Au début du XVIII siècle, en Silésie, deux compagnons d'infortune lient leur destin et tentent d'échapper au gibet, à la faim et au froid, et errent sur les routes. L'un est un voleur, piège-à-poules, l'autre, un jeune déserteur, un gentilhomme d'origine suédoise, Christian von Tornefeld. Ils trouvent refuge dans un moulin où un repas est servi... leur hôte est le fantôme d'un meunier qui s'est pendu. Celui-ci, afin de s'acquitter d'une dette, sert de roulier, une fois l'an, pour un évêque, un terrible despote, dont les forges sont comparées à l'enfer. C'est Tornefeld qui y sera conduit à la place du voleur. Piège-à-poules usurpe l'identité de son compagnon ainsi qu'un puissant arcane, un parchemin consacré, parvient à la fortune en devenant capitaine de brigands, puis en épousant la cousine de Tornefeld dont il gère le domaine. Mais le passé ne risque-t-il pas de resurgir? Léo Perutz nous offre un roman riche en péripéties, au style truculent, un roman picaresque en Europe centrale.
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Arakasi
  08 novembre 2013
Par une froide nuit de blizzard de 1701, deux hommes cheminent en direction de la frontière séparant la Pologne de la Suède. le premier est un voleur, un pauvre hère si dégouté de sa vie de misère qu'il a pris la résolution de s'engager dans les forges du Prince-archevêque, véritable enfer sur terre et refuge de tous les repris de justice du pays. le second est un nobliau suédois ayant déserté les armées de Pologne pour rejoindre les forces du roi de Suède. Bien qu'ils n'aient rien en commun, la neige et la faim les ont réunis pour quelques heures et le sort s'apprête à leur jouer un bien mauvais tour : dans un moulin abandonné et hanté par le fantôme de son meunier suicidé, leurs deux destins vont bifurquer, empruntant des voies dramatiques et inattendues... Huit ans plus tard durant un hiver fort semblable à celui-ci, une fillette est visitée chaque nuit par le spectre de son père, un noble propriétaire pourtant parti guerroyer à des centaines de kilomètres de là. Quels liens, quelle toile de mensonges, d'intrigues et de traquenards habilement tramés unissent par-delà les années ces deux curieux événements ? C'est ce que « le Cavalier Suédois » de Leo Perutz nous invite à découvrir.
On m'avait tant vanté ce roman que je n'ai pu m'empêcher de grommeler dans ma barbe en l'ouvrant pour la première fois : « Toi, mon gars, t'as intérêt à tenir tes promesses… » Béni soit le sieur Perutz, il a amplement répondu à mes attentes et je sors de cette lecture tout à fait enchantée ! Roman historique savamment saupoudré de fantastique, « le Cavalier Suédois » est une oeuvre pleine de charme et de mystère, dotée en sus d'une intrigue remarquablement construite, de celle qui nous mène du début à la fin par le bout du nez et ceci pour notre plus grand plaisir. L'histoire est délicieusement prenante, le style simple et poétique à la fois, le personnage principal attachant (malgré une moralité souvent déficiente et un très très gros complexe social), les dialogues spirituels et finement écrits, l'atmosphère mélancolique et envoutante… La présence du merveilleux est particulièrement bien dosée, imprégnant tout le récit sans jamais que celui-ci ne verse dans le fantastique pur et dur. Pour ne rien gâcher, les thématiques abordées ne manquent pas d'intérêt et de profondeur : impuissance des hommes face à la destinée, usurpation d'identité, culpabilité et quête de rédemption, ravages du désir et de la jalousie...
En conclusion, une belle fable, poétique et intrigante à souhait ! J'ai noté qu'une adaptation BD avait été réalisée par l'illustrateur Jean-Pierre Mourey et peut-être me laisserai-je tenter, mais ce sera après avoir parcouru le reste du l'oeuvre du sieur Perutz. « le Marquis de Bolibar » me tente particulièrement – les guerres napoléoniennes : miam miam !
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JLM56
  18 juillet 2012
Gilbert Millet et Alain Delbe
Lire Leo Perutz
Leo Perutz est né à Prague, dans l'Empire austro-hongrois, le 2 novembre 1882. Comme Franz Kafka, né un an plus tard dans la même ville, il est un juif d'expression allemande. En 1901, sa famille s'installe à Vienne où il achève ses études de mathématiques. Il se spécialise dans les statistiques et travaillera dans une société d'assurances. En 1911, il s'attelle à son premier roman, La Troisième balle, publié en 1915. Cette même année, mobilisé sur le front de l'Est, dans l'armée autrichienne, il est grièvement blessé. Il écrit alors, en collaboration avec Paul Frank, le Miracle du Manguier (1916). Les deux hommes composeront un autre roman, initialement scénario de film, le Cosaque et le rossignol (1927).
En 1918, Leo Perutz épouse Ida Weil, fille d'un médecin viennois. En 1920 paraît son premier chef-d'oeuvre, le Marquis de Bolibar. Suivent le Maître du jugement dernier (1923) et Turlupin (1924). En 1928, Où roules-tu, petite pomme ? paraît en feuilleton dans le " Berliner Illustrierten Zeitung ". le succès de Leo Perutz connaît son apogée mais Ida meurt, le lendemain de la naissance de leur troisième enfant, Felix.
En 1933, Hitler s'empare du pouvoir. Leo Perutz publie La Neige de Saint-Pierre, un roman sur la manipulation politique, aussitôt interdit en Allemagne. En 1935, l'écrivain épouse Grete Humburger. Un an plus tard paraît Le Cavalier suédois, oeuvre majeure sur laquelle il travaillait depuis 1928. le roman est, cette fois encore, interdit en Allemagne. Au moment de l'Anschluss, l'annexion de l'Autriche par Hitler en 1938, Leo Perutz s'enfuit. Il gagne Venise puis Haïfa, avant de s'installer à Tel Aviv. Jorge Luis Borges a découvert son talent et l'a fait traduire en Argentine mais l'exil et la guerre correspondent pour Perutz à une chute dans l'oubli. Il ne revient en Autriche qu'en 1950. Il prend alors l'habitude d'y séjourner pendant l'été, passant le reste de l'année en Israël, état qui vient de naître. La Nuit sous le Pont de Pierre, roman qui met en scène la communauté juive de Prague, paraît en 1953. Leo Perutz meut le 25 août 1957 à Bad Ischl, en Autriche. le Judas de Leonard connaît une publication posthume, en 1959.
Lire Perutz apporte le plaisir du divertissement, la plupart de ses romans proposant des aventures riches en rebondissements situées dans un cadre historique. Son oeuvre apporte également la réflexion, chaque texte interrogeant la nature humaine à travers, le plus souvent, la question de l'identité. L'amateur d'un fantastique classique, loin des dérives sanguinolentes auxquelles l'Amérique nous a habitués, est également séduit, le basculement de l'ordre du monde étant une constante de l'oeuvre de Perutz.
Le lecteur éclairé se réjouit aussi de la résonance avec les grands créateurs de l'âge d'or de la littérature allemande d'Europe centrale. Leo Perutz peint, le plus souvent, un monde à l'agonie. On pense à La Marche de Radetzky de Joseph Roth, fresque sur le déclin de l'empire autrichien, à L'Homme sans qualité que Musil qualifiait de roman de " l'effondrement d'une culture ", au désenchantement qui se dégage des oeuvres d'Arthur Schnitzler. A travers le personnage de Léonard de Vinci dans le Judas de Léonard, à travers la quête tragique du talent par les personnages du Maître du jugement dernier, Leo Perutz s'interroge sur l'art. On songe à La Mort de Virgile d'Hermann Broch, autre insertion dans un cadre historique d'une réflexion métaphysique sur la création et la mort. Et lorsque Perutz écrit, dans le Maître du jugement dernier : " Une révolte contre le destin et l'irrémédiable ! Mais n'est-ce pas là - vu avec plus de recul - depuis toujours l'origine de toute forme d'art. ", Stefan Zweig n'est pas loin. Quant au rapprochement avec Kafka, il tient à l'utilisation du fantastique au service d'une vision pessimiste de la société, machine à broyer les individus. Si les univers sont différents, Perutz ouvrant sur les espaces et l'histoire alors que Kafka enferme ses personnages dans des décors contemporains aux limites étroites, impossible de ne pas voir dans bien des personnages tragiques de Perutz des pendants de Joseph K., le héros du Procès de Kafka, mis en accusation et exécuté pour un crime qu'il ignore.
La troisième balle
Die dritte Kugel - Roman - 1915 - Livre de Poche 3128.
Au début du XVIème siècle, Charles Quint charge Cortez de conquérir le Nouveau Monde. Qu'importe la brutalité qu'il y déploiera, pourvu qu'il rapporte le trésor des Indiens, l'or qui financera la guerre en Europe et surtout permettra d'écraser la Réforme. Grumbach, un noble allemand banni en ces terres pour avoir justement adhéré aux idées luthériennes, jure de s'opposer à ce pillage. Il n'a pour cela qu'une arquebuse et trois balles : une pour Cortez, une pour le duc de Mendoza, son demi-frère et rival, une pour le bourreau. Mais une malédiction lancée sur ces mêmes balles...
Avec ce que l'on tient en général pour des défauts, Perutz réussit à faire de son premier roman, publié en 1915, un livre flamboyant. Certes on y trouve déjà les grands thèmes perutziens comme le pessimisme, l'illusion du libre arbitre (rarement le thème de l'homme floué par l'histoire a donné des pages plus fortes que celles du dernier chapitre) ou de la fiabilité de la mémoire (qui défaille dans l'amnésie, se focalise dans l'idée fixe de la vengeance). Mais, avec ses personnages de forts en gueule, de va-t-en guerre qui virevoltent d'un extrême à l'autre de toutes les émotions, l'auteur ne s'embarrasse pas de crédibilité ni de finesse psychologique. Comme le diable et les fantômes se mêlent à eux, on devine que la vérité historique n'est pas non plus son souci. Décrire les Aztèques comme " un peuple de moines, de danseurs et d'enfants ", qui " ont coutume de recouvrir les parois de leurs habitations de tapis et de tentures " devait déjà faire sourire quand le livre est paru. Pourtant, quel récit extraordinaire ! On a l'impression de suivre une de ces épopées telles que, à l'époque, seuls les théâtres de marionnettes, spécialité de Prague, devaient encore oser les jouer. On s'étonne qu'un tel livre ait été écrit au début du XXème siècle (d'autant que l'injure fréquente de bouffon lui donne une modernité que Perutz n'avait sûrement pas prévue). Quelle exubérance ! Quel plaisir d'écrire ! C'est clair : Perutz s'amuse, Perutz jubile, et le lecteur n'a qu'à se laisser porter par son style pour rire, frémir, trembler et pleurer avec lui. Amateurs de littérature dépressive et étriqués de l'imaginaire, s'abstenir.
Le Marquis de Bolibar
Des Marques de Bolibar - Roman - 1920 - Livre de Poche 3236.
1812. L'Espagne se soulève contre Napoléon, avec le soutien des Anglais. Deux régiments allemands, alliés des Français, sont pris dans cette tourmente. Retranchés dans la ville de Las Bisbal, cernés par la guérilla et les Britanniques, ils craignent la révolte des habitants de la ville. Un espion a révélé que le déclenchement de l'émeute serait donné par un certain marquis de Bolibar. Trois signaux sont attendus de lui. Lorsque le mystérieux marquis est arrêté, sous l'apparence d'un muletier, puis exécuté, la confiance devrait revenir. Il n'en est rien. L'ombre du mort règne sur la ville. Une atmosphère de maléfice…
Au sortir de la Première guerre mondiale, avec ce sens du décalage qui lui est propre, Leo Perutz décrit une autre boucherie, celle des guerres napoléoniennes. Il lie cette propension des hommes à s'entretuer au thème de l'Antéchrist. Il le lie également à la question de l'identité. Que viennent faire ces Allemands dans un conflit entre la France et l'Angleterre, par Espagnols interposés ? Mais surtout, qui est le personnage principal, ce marquis de Bolibar qui semble pouvoir changer de visage ?
La force du fantastique de Leo Perutz vient de l'arrière-plan historique, le début du XIXème siècle où se situe l'action mais surtout le XXème, sous-entendu, cette Europe qui sort d'un conflit mondial et se prépare aux horreurs du second, à l'extermination du peuple juif. Qui sont ces hommes pour lesquels l'autre n'est qu'un ennemi, une menace qu'il faut détruire ? La dernière scène du roman, celle où le narrateur, le lieutenant Jochberg, se regarde dans un miroir, constitue, au même titre qu'une scène semblable dans le Cas étrange du Docteur Jekyll et de Mister Hyde de Robert Louis Stevenson, un morceau d'anthologie sur le thème de la bête qui sommeille en nous. S'y ajoute un basculement de l'intrigue si exceptionnel qu'il invite le lecteur à revenir, pour son plus grand plaisir, au début du roman. Une oeuvre exceptionnelle.
Le Maître du Jugement dernier
Der Meister des Jüngsten Tages - Roman - 1923 - Livre de Poche 3173.
Le baron Gottfried von Yosch est appelé à remplacer, lors d'une soirée chez l'acteur Eugen Bischoff, un musicien indisponible. Étrange soirée… D'une part, le baron, ancien amant de Dina, l'épouse du comédien, se résigne mal à la rupture qu'elle lui a imposée. D'autre part, les amis d'Eugen Bischoff s'ingénient à lui dissimuler que sa carrière est sur le déclin et que la banque où il avait placé toutes ses économies vient de faire faillite. Aussi, lorsque l'acteur se suicide, après le concert, se trouve-t-il des gens pour penser que le baron, jaloux, l'y a poussé en lui révélant les mauvaises nouvelles. Mais bientôt, le roman bascule.
Gottfried von Yosch peine à se souvenir de ce qu'il a fait juste avant le suicide et se demande si ses accusateurs n'ont pas raison. Dans un premier temps, une enquête policière est proposée. Aidé d'un ingénieur tenace, le baron cherche à démontrer que la mort d'Eugen Bischoff a été provoqué par celui qui a poussé au suicide deux jeunes gens dont le cas est évoqué par la presse. Puis l'irrationnel s'installe. le Maître du jugement dernier est un parfait exemple des subtilités du fantastique. La première partie du roman ancre l'intrigue dans le réel, multipliant les notations réalistes. Une atmosphère d'angoisse est toutefois présente. Lorsqu'il joue le trio en si majeur de Brahms, le narrateur pense à " …la voix d'une âme égarée, la voix d'un coeur étreint par l'angoisse et qui monte pour exprimer sa souffrance. " Sous le monde apparent s'en dissimule un autre, celui de la mort, où les personnages vont entrer. On se souvient alors de la " Préface en guise de postface " : " le porche des temps s'ouvrit silencieusement. Aucun d'entre nous ne savait où ce chemin nous conduirait, et il me semble aujourd'hui que nous avons avancé à tâtons, pas à pas, dans un long couloir obscur au bout duquel nous attendait un monstre qui brandissait un gourdin… " Un monstre tapi au fond de nos désirs.
Seigneur, ayez pitié de moi !
Herr erbarme dich meiner - Nouvelles - 1907-1929 - Albin Michel.
Sept nouvelles. Autant de sorts qui basculent. " La Naissance de l'Antéchrist " est analysé, à la page 46, par Cornélia Michelis-Masloch. Les autres textes développent des thèmes semblables. Les personnages sont autrichiens, tchèques, russes, français, hongrois, italiens. Les décors, les époques varient. L'ironie du destin frappe avec autant de rigueur. le malheur peut venir d'une identité sur laquelle on se trompe ou que l'on a cachée, d'un geste malheureux, d'un passé qui ressurgit. le personnage de la première nouvelle, un officier russe, est surnommé " Seigneur, ayez pitié de moi ". Leo Perutz ajoute : " …je pense que nous tous, qui vivons et luttons, pourrions porter ce nom. "
Une autre caractéristique de ces nouvelles est de présenter des personnages d'une pièce, figés dans un trait de caractère, une fidélité à des valeurs, une folie. Confronté au redoutable Felix Dzerjinski, chef de la Tchéka, police politique soviétique, l'officier russe de " Seigneur, ayez pitié de moi " refuse de trahir le Tzar. Dans " Une simple pression sur le bouton ", un homme récuse le spiritisme. Un cordonnier est hanté par l'Antéchrist, un baron obsédé par la Lune qu'il rend responsable des malheurs de sa famille, une femme gravement malade ne pense qu'au pistolet qui pourrait mettre fin à ses jours. A chaque fois ou presque, la mort est au rendez-vous. Elle ne frappe jamais comme on l'attendrait, tant est grand l'art de Leo Perutz de faire basculer une intrigue…
Turlupin
Turlupin - Roman - 1924 - Fayard.
Aucune monotonie avec Perutz. D'un livre à l'autre, la surprise est assurée tant son imagination, son style, sont capables de diversité. Avec Turlupin, écrit en 1923, le lecteur croit aborder un roman historique. L'ouverture est savante. Citations à l'appui, elle plante le décor : la France de 1642. Richelieu veut en finir avec la noblesse, des complots se trament, c'est à qui frappera le premier... Perutz domine son sujet et l'on comprend qu'un Borges, maître de l'érudition fantastique, admirât notre auteur. Mais la trop belle aisance, voire la désinvolture (existait-il un " vainqueur de Rocroi " en 1642 ?) montre vite que L Histoire, celle de France ici, n'est qu'un prétexte pour dresser le portrait de Turlupin, brave commis barbier et perruquier, ancien enfant trouvé que seule tourmente la crainte d'être dénoncé à Dieu pour son manque de charité envers les mendiants. Aussi veille-t-il à toujours leur donner quelque chose. Personne n'est parfait et qui ne pardonnerait un défaut dont la conséquence est finalement la générosité ? Mais nous sommes dans un roman de Perutz et ce ridicule grain de sable...
Tandis que Turlupin est introduit dans la société des Grands du Royaume, le lecteur se retrouve en plein récit comique. On rit devant les embarras du héros à s'inventer des histoires de famille, à comprendre ce qu'est la " danse de Toulouse " ou à se trouver un remplaçant pour affronter en duel le terrible Monsieur de la Roche-Pichemer. On rit et on baisse la garde, persuadé que notre auteur n'a d'autre envie que de plaisanter et que tout cela s'achèvera gaiement. C'est à la fin que Perutz nous attend. Une fin dont je ne connais d'équivalente dans la cruauté, tant pour le personnage que pour le lecteur, que celle du Procès de Kafka, comme par hasard. Oui, nous sommes bien dans un roman de Perutz et sa légèreté était un piège où nous sommes tombés en bons naïfs. Perutz, lui, n'a jamais eu qu'une intention : rappeler que, s'il arrive à la vie d'avoir de l'humour, elle n'oublie jamais d'être impitoyable. Et après tout qu'importe, si " Dieu, à l'instar des grands seigneurs, s'est peut-être offert une bonne journée aux dépens d'un simple d'esprit " ?
Où roules-tu, petite pomme ?
Wohin rollst du, Äpfelchen - Roman - 1928 - Livre de Poche 3186.
Prisonnier sur le front russe pendant la Grande Guerre, Georg Vittorin a subi les humiliations du commandant du camp, Mikhaïl Mikhaïlovitch Sélioukov. Libéré, il jure, avec quatre camarades, de se venger. Mais le retour à Vienne estompe vite la promesse. L'Empire austro-hongrois s'effondre. Chacun cherche à noyer le désastre dans la quête du plaisir ou à construire sa vie en oubliant le drame qui s'achève. Georg Vittorin s'acharne. Abandonné par ses amis, il agira seul. Sacrifiant à la vengeance son père, ses soeurs qui auraient besoin de son aide, sa fiancée qui lui est restée fidèle et sa situation sociale, il reprend le chemin de la Russie. Il se retrouve plongé dans la guerre civile qui oppose les Rouges, bolcheviques, et les Blancs, partisans du régime tsariste. Débute un périple insensé, dans la fureur sanglante de l'Union Soviétique naissante et de l'Europe à peine sortie du cauchemar.
Une fois de plus avec Perutz, la force du roman réside dans l'art de conduire l'intrigue et surtout dans le basculement final : l'ironie du destin s'y manifeste dans toute sa splendeur tragique. Il n'est pas question ici de révéler cette conclusion. Que l'on sache simplement que s'y révèle pour Georg Vittorin, au terme d'aventures tour à tour héroïques et pitoyables, l'absurdité de son existence. Une leçon qui s'applique, à travers ces portraits d'êtres qui s'agitent dans le vide à l'humanité en général. En témoigne le titre, Où roules-tu, petite pomme ?, symbole de l'aspect dérisoire et chaotique de la condition humaine.
La Neige de saint Pierre
St. Petri-Schnee - Roman - 1933 - Fayard.
Un nouveau visage de Perutz apparaît ici. En 1932, le jeune Dr. Amberg, engagé par le baron von Machlin, quitte Berlin pour le lointain village de Morwede. Afin de soigner les paysans ? Pas si simple, car le baron vient
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Citations et extraits (29) Voir plus Ajouter une citation
ODP31ODP31   04 septembre 2019
La petite Maria Christine qui s'était dirigée à cloche-pied vers les écuries trouva le Torcol dans la pénombre. Assis sur son coffre il raccommodait une vieille sangle. Elle l'observa un moment puis se mit à parler de ce qui agitait et tourmentait son coeur.
- Sais-tu que mon père part à la guerre ?
- Oui, dit le Torcol. Et mon compagnon et moi partons avec lui.
- Alors vous serez trois, fit l'enfant qui compta sur ses doigts. Pourquoi partez-vous à trois comme les Rois mages ?
- Pour que l'un écoute quand les deux autres se taisent, expliqua le Torcol.
- Est-ce loin, la guerre ? demanda Maria Christine.
- Donne-moi une aune, que je mesure, dit le Torcol.
- Et quand revenez-vous ?
- Quand tu auras usé trois paires de petits souliers.
- Mais je veux savoir quel jour ! s'écria Maria Christine.
- Cours dans la forêt et demande au coucou, suggéra le Torcol.
- Et que vas-tu faire à la guerre ? s'enquit Maria Christine.
- Courir après la fortune, répondit le Torcol. Ma bourse vide m'est un poids. Je me sentirai plus léger quand elle sera pleine.
- Ma mère pleure, fit l'enfant. Ma mère dit que beaucoup de gens ne reviennent jamais de la guerre.
- C'est à cela que l'on reconnait que la guerre est bonne, repartit le Torcol. Car si elle était mauvaise, tout le monde rentrerait aussitôt.
- Alors pourquoi ma mère pleure-t-elle ? demanda l'enfant.
- Parce qu'elle ne peut partir avec nous.
(page 173-174)
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VALENTYNEVALENTYNE   12 juin 2016
– Messire est donc pressé ? fit posément le voleur. Pour moi, j’ai tout le temps de bénir vos chevaux. Allez, et qu’ils se rompent le cou !
– C’en est trop ! hurla le baron. Tête de colonne à droite ! ouvrez les rangs ! Préparez-vous à attaquer ! Et toi, dégringole ton perchoir et rends-toi où je tire!
Il leva son pistolet et mit en joue tandis que ses cavaliers se rangeaient selon ses instructions.
– Que le renard défende sa peau ! cria le voleur d’une voix si forte que tout le bois résonna. Le signal était donné. Le coup de feu partit. La balle toucha le voleur à l’épaule à l’instant même où il lançait l’essaim de frelons au beau milieu des dragons.
Ce fut d’abord un bourdonnement sourd. Les cavaliers, déconcertés, tendirent l’oreille. Un cheval se cabra net, un second fit un écart brusque et rua, zébrant l’air de ses sabots arrière. On entendit un juron, une exclamation rageuse, le hurlement des cavaliers touchés par les fers. Un instant, la voix du baron Maléfice domina le tumulte :
– Rompez ! Formez un seul rang ! criait-il, conscient du danger.
Mais déjà le chaos régnait alentour.
Assailli par les frelons, les chevaux qui avaient pris position au centre cherchaient à fuir : ils se cabraient, tombaient à la renverse, piétinaient les cavaliers désarçonnés. Un vacarme indescriptible emplissait la forêt ; aux hennissements se mêlaient les hurlements, les jurons, les disputes, les ordres contradictoires que personne n’écoutait. Des coups de mousquets et de pistolets ponctuaient ce tumulte qu’amplifiait l’écho. La bataille rangée avait dégénéré en une mêlée de chevaux et d’hommes vociférant parmi les sabots fous ; les cavaliers s’agrippaient aux crinières ou, jetés à bas, pendaient lamentablement aux étriers ; ce n’était plus qu’une cohue de mousquets, de sabres, de mains battant l’air et de faces convulsées. Et c’est au fort de cette débandade que les brigands ouvrirent le feu.
C’en était fait de la belle ordonnance des assaillants. Les chevaux s’égaillaient en tous sens, avec ou sans cavalier, piquant un galop endiablé à travers la futaie et le désordre de ses taillis. Une poignée de dragons s »étaient remis d’aplomb et tentaient de reformer un rang mais déjà les brigands fondaient sur eux à coups de gourdins et de crosses.
Le baron Maléfice était parvenu à maîtriser son cheval : il fit une volte brusque afin de porter secours à ses hommes. Mais il était trop tard, déjà les brigands les avaient dispersés. Voyant la partie perdue, il poussa un juron, éperonna sa monture et s’enfuit au galop, tandis que le voleur, toujours perché, lui lançait son adieu sarcastique :
– Quelle mouche vous pique, Messire ? Prenez garde d’éreinter votre cheval !
La voie était libre. Il ne restait plus qu’à capturer les chevaux vacants et à sauter en selle. Le voleur se coula au bas de son arbre et s’adossa un moment au tronc. Sa blessure commençait à le faire souffrir, le sang déjà transperçait sa chemise et sa redingote.
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Erik35Erik35   09 juin 2017
Il aperçut, droit devant, le moulin abandonné et, plus loin, les joncs des marais, la lande puis les collines et les forêts obscures. Ces forêts, ces collines lui étaient familières. C'était les terres de l'évêché... avec leur forge et leur brocard, leurs carrières, leurs fonderies et leurs fours à chaux. Là régnait le feu et l'évêque despote que tout le pays surnommait "l'ambassadeur du diable". Et le voleur cru voir, au fond de l'horizon, les flammes des chaufours dont il s'était jadis enfui. Où que le regard portât, ce n'était que flammes violettes, pourpres, mêlées à la fumée noire. Là gémissaient les morts vivants enchaînés aux charrettes, les voleurs de grand chemin et les vagants qui avaient été ses frères - ensemble ils avaient choisi cet enfer pour échapper au gibet. Comme lui jadis, ils arrachaient, une à une, de leurs mains nues, les pierres des carrières de l'évêque, une vie durant ; ils sortaient du four des résidus incandescents, debout jour et nuit devant la gueule vomissante, à peine protégés par l'étroit auvent de bois qu'ils surnommaient entre eux "le cercueil". Le feu leur brûlait le front et les joues - ils ne sentaient plus : ils ne sentaient que le fouet du bailli et de ses valets qui les exhortaient à la tâche.
Et c'est là que le voleur voulait retourner ! Ce lieu était pour lui le dernier refuge. Car le pays comptait plus de gibets que de clochers, et il savait que le chanvre qui devait le pendre était déjà peigné et cordé.
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Charybde2Charybde2   29 mai 2018
Le voleur réfléchit. Pour atteindre le village de Lancken, il lui fallait revenir sur ses pas pendant quelques trois milles. Qui sait si les champs mal entretenus qu’ils avaient traversés n’appartenaient pas au noble cousin de son compagnon d’infortune ? Il aurait bien aimé connaître l’homme qui se laissait escroquer de la sorte par son intendant, ses teneurs de livres, ses bergers et ses valets.
Le chemin était périlleux, il le savait. S’il tombait entre les mains des dragons, c’était la corde à coup sûr, car les gibets ne manquaient pas à la croisée des chemins. Mais il était accoutumé au danger. Plus d’une fois le destin l’avait placé devant cette alternative : mourir de faim ou mourir pendu. À présent qu’il était résolu à mettre un terme à sa vie d’errant, à troquer sa liberté contre le gîte et le couvert, voilà qu’il se sentait envahi, une fois de plus, du désir impérieux de braver le vent âpre du dehors, d’inviter une dernière fois la mort à danser la courante.
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oliviersavignatoliviersavignat   12 juillet 2020
Pendant plus d'une année, les voleurs d'églises sévirent de l'Elbe à la Vistule... Ils coururent la Poméranie, la Pologne, le Brandebourg et la Neumark, la Silésie et les monts de Lusace. Ces contrées avaient toujours regorgé de bandits mais aucun n'avait encore osé s'en prendre aux biens sacrés de l'Eglise, même en ces temps de calamités. A présent la profanation était monnaie courante et l'émoi était grand. On crut d'abord, à l'ampleur des méfaits, que les pilleurs des saints lieux étaient plus d'une centaine. Il s'avéra qu'ils n'étaient que six et ne formaient qu'une petite bande. Aussitôt le bruit courut que les brigands de Dieu avaient le pouvoir de se rendre invisibles au cœur du danger, aussi le baron Maléfice les poursuivait-il en pure perte. D'aucuns prétendaient que Satan, l'ennemi héréditaire de Dieu, s'était fait leur capitaine et dirigeait en personne les opérations.
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Videos de Leo Perutz (3) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Leo Perutz
En 2018, Libretto fête ses 20 ans ! Une bonne occasion pour revenir avec son Directeur éditorial sur l'histoire de cette maison d'édition emblématique. Dans cette vidéo, il nous fait (re)découvrir les littératures de l'imaginaire à travers une sélection de titres incontournables.
0:37 Melmoth, de Charles R. Mathurin 1:15 Vathek, de William Beckford 1:38 Le Cavalier suédois, de Leo Perutz 2:20 La Source au bout du monde, de William Morris 3:12 Feuillets de cuivre, de Fabien Clavel 4:23 Les Aventures du chevalier Jaufré
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