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Rémy Hourcade (Traducteur)Adolfo Casais Monteiro (Préfacier, etc.)Pierre Hourcade (Auteur de la postface, du colophon, etc.)Fernando de Azevedo (Illustrateur)
ISBN : 2877040038
Éditeur : Editions Unes (21/11/1995)

Note moyenne : 4.52/5 (sur 50 notes)
Résumé :

« Je ne suis rien Jamais je ne serai rien. Je ne puis vouloir être rien. Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde. Fenêtres de ma chambre, de ma chambre dans la fourmilière humaine unité ignorée (et si l'on savait ce qu'elle est, que saurait-on de plus ?), vous donnez sur le mystère d'une rue au va-et-vient continuel, sur une rue inaccessible à toutes les pensées, réelle, impossiblement r... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (10) Voir plus Ajouter une critique
fanfanouche24
  02 juillet 2017
Une lecture impromptue, en fouinant à "Mémoire 7", à Clamart,
avant de me rendre à une de mes obligations professionnelles !
Besoin de recharger les batteries avec un peu de poésie ...
La poésie était au rendez-vous... mais fort sombre, digne du
ton de Cioran...
Ce "Bureau de tabac" magnifiquement imprimé sur un beau papier,
avec des illustrations noir et blanc de Fernando de Azevedo, est
complété en deuxième partie par le texte original, en portugais..
Un texte lapidaire où se rejoignent désespérément l'amour de
la vie ainsi que l'incompréhension d'être sur terre, et le
POURQUOI de tout cela !!
Restent la poésie, la musique et le magie des mots, pour nous
apaiser quelque peu...
"Aujourd'hui je suis vaincu comme si je savais la vérité (...)
Aujourd'hui je suis lucide comme si j'allais mourir
Et n'avais d'autre intimité avec les choses
Que celle d'un adieu, cette maison et ce côté de la rue
devenant
Un convoi de chemin de fer, un coup de sifflet
A l'intérieur de ma tête,
Une secousse de mes nerfs, un grincement de mes os à
l'instant du départ. (...)
J'ai tout raté.
Comme je n'avais fait aucun projet, ce tout n'était
peut-être rien.
J'ai enjambé la formation qu'on m'a donnée
Par la fenêtre de derrière
Et je me suis enfui à la campagne, plein d'espoirs.
Mais là je n'ai trouvé que de l'herbe et des arbres;
Quand il y avait des gens, ils étaient pareils aux
autres. " (p. 15-16)
"Nous conquérons le monde avant de sortir du lit;
Mais nous nous éveillons, il est opaque,
Nous nous levons, il est étranger,
Nous sortons de chez nous, il est la terre entière,
Plus le système solaire, plus la Voie lactée,
plus l'Indéfini. (p. 23)
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Malaura
  20 mai 2012
« Je ne suis rien / Jamais je ne serai rien. / Je ne puis vouloir être rien. / Cela dit, je porte en moi tous les rêves du monde. »
Un homme à sa fenêtre regarde le bureau de tabac d'en face et c'est déjà tout le désarroi de la vie qui nous saute au visage…
Cet homme c'est Alvaro de Campos, l'un des nombreux hétéronymes dont s'est servi le grand poète et homme de lettres portugais Fernando Pessoa (1888-1935) pour bâtir une oeuvre gigantesque, complexe et multiple.
« Les hétéronymes littéraires auront une telle force dans l'oeuvre de Pessoa, ils seront à l'origine d'une création littéraire si unique que l'auteur leur trouvera même à chacun une biographie justifiant leurs différences. »
Alvaro de Campos est un ingénieur en mécanique ; être tourmenté, solitaire et paradoxal, il est l'incarnation de l'homme moderne désillusionné dans l'oeuvre de Pessoa.
Mille pensées l'assaillent, l'accablent, l'agressent, le rongent. Sa vision du monde, entre désir de rêve et réalité, sa lucidité, franche et désenchantée sur le monde et sur sa propre condition, ses remarques moroses, ses opinions saturniennes… s'égrènent au fil d'une poésie trouble, triste et fascinante, dont l'envoûtement joue sur des registres émotionnels entre ombre et lumière, entre feu et air, entre souffle chaud et fluide glacial, comme une caresse après les coups…
Des mots, tout simples, puissants comme un tourment, jetés en pâture avec la force « intranquille » du poète, dans le vide sidéral de nos destinées, dans le gouffre sans fond de notre vacuité existentielle.
Etre, faire, paraître, devenir…toutes ces actions menées…Pour quoi ? Toutes ces choses effectuées avec la peur chagrine de ne pas laisser de trace. Mais pour mener où ? Tous ces masques derrière lesquels nous nous camouflons. Dans quel but ?
« Que sais-je de ce que je serai, moi qui ne sais pas ce que je suis ? »
Entre espoir et désespoir, aspiration et désespérance, perpétuel questionnement sur le sens de l'existence et sur le pourquoi des choses, Alvaro de Campos, de la fenêtre de sa petite chambre, s'abîme dans un flot tumultueux de pensées métaphysiques qui le conduisent au bord d'un découragement duquel sourd quelquefois une irrépressible rage de vivre.
« Sentir de toutes les manières, / Vivre tout de tous les côtés, / Être la même chose de toutes les façons possibles en même temps, / Réaliser en soi toute l'humanité de tous les moments / En un seul moment diffus, profus, total et lointain. »
Sa poésie, sans versification et sans construction, sans rimes, sans pieds qui ne se comptent, est une poésie quasi parlée, monologuée, soliloquée dans une effervescence et dans un débit de paroles qui fusent avec toute la force de l'affliction, et impriment un immense sentiment de solitude.
« Je suis seul, d'une solitude jamais atteinte, / creux en dedans, sans futur ni passé. »
Ses mots s'enlisent dans la tourbe lente d'une conscience désespérée, mais s'arment du charme cruel et vénéneux des Tubéreuses, comme une très belle plante poussant dans la fange, orchidée au parfum subtil née des relents d'un l'esprit tourmenté.
Pensée torturée, forcée, profanée, dans un grand désir de la tordre et de la pressurer pour en faire sortir ce qui se cache au plus profond de soi, et ainsi, si profondément juste et sincère qu'elle en devient lumineuse, ardente, comme éclairée de l'intérieur, riche de tout ce qu'elle entraîne comme interrogations et questionnements.
Une lente et longue « marche vers soi, vers la connaissance » de cet être multiple qui définit l'homme et le poète.
Quête de soi, cheminement intérieur, alliés à une volonté acharnée de comprendre à quoi sert l'existence, s'il y a un but, une finalité, en même temps que la figure d'un grand doute s'insinue et s'infiltre, se colle aux parois perturbées de l'esprit, s'en empare pour, de son travail de suspicion, faire oeuvre de déréliction. « Qu'il est difficile d'être soi-même et de ne voir que le visible ! »
Et il y a un tel sentiment de vacuité dans tous les mots du poète, un tel espace à combler, une telle certitude du néant… que cela fait mal mais que cela est beau, d'une beauté grave, tragique, poignante, d'un désenchantement ironique et mordant.
« Bureau de tabac » est une poésie qui est et qui rend triste, de ce genre de tristesse qui étend son voile brumeux de nostalgie sur les êtres qu'elle touche mais dont on ne peut s'empêcher de parcourir et continuer la lecture, en scandant chaque mot, en en goûtant la sève généreuse et empoisonnée, en s'imprégnant de son rythme envoûtant et lancinant de brûlante saudade portugaise.
Poésie transcendante, touchant au sublime, à la fois réelle au plus près du réel et abstraite au plus près du rêve…
« Ainsi, étranger à moi-même, je lis
Mon être, comme les pages d'un livre.
Je ne prévois point la suite,
J'oublie le passé.
Je note sur la marge des pages lues
Ce que j'ai cru sentir.
Je relis et je me dis: “Est-ce moi?”
Dieu le sait, car il l'a écrit. »
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TerrainsVagues
  29 juin 2016
J'avais commencé avec deux ou trois conneries et puis j'ai effacé. Une fois, deux fois, dix fois.

"J'ai fait de moi ce que je n'aurais su faire,
et ce que de moi je pouvais faire je ne l'ai pas fait.
Le domino que j'ai mis n'était pas le bon.
On me connut vite pour qui je n'étais pas, et je n'ai pas démenti et j'ai perdu la face.
Quand j'ai voulu ôter le masque
je l'avais collé au visage.
Quand je l'ai ôté et me suis vu dans le miroir,
J'avais déjà vieilli.
J'étais ivre, je ne savais plus remettre le masque que je n'avais pas ôté.
Je jetai le masque et dormis au vestiaire
comme un chien toléré par la direction
parce qu'il est inoffensif -
et je vais écrire cette histoire afin de prouver que je suis sublime."
Quand tu prends ça de plein fouet… difficile après de faire des vannes foireuses, enfin pour moi.
Bureau de Tabac est un texte d'une puissance terrifiante. Terrifiante de désillusion sur la Vie. Terrifiante et rassurante à la fois qui fait qu'anonyme parmi les anonymes on se sent moins seul dans le doute sur le sens de la Vie ou sur le sens qu'on veut bien lui donner.
Je dois me rendre à l'évidence (à force d'effacer) que je n'ai pas les mots pour "vendre" ce texte qui résonne en moi entre cris et chuchotements et je vous invite à aller lire la très belle critique de Malaura. (http://www.babelio.com/livres/Pessoa-Bureau-de-tabac-autres-poemes/185327/critiques/215698 )
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Herve-Lionel
  01 mars 2014

N°277 – Juillet 2007
BUREAU DE TABAC – Alvaro de Campos [Fernando PESSOA] Edition UNES.
C'est sans doute une drôle d'idée et assurément un manque d'humilité de ma part que de vouloir présenter ce poète qu'on ne présente plus, de vouloir parler de lui dont on parle encore, et pour longtemps, d'oser commenter une partie de son oeuvre... Eh bien j'ose puisqu'il me fascine toujours, davantage peut-être par ce qu'il a été que par ce qu'il a écrit..
C'est un bien étrange tableau que nous dessine Alvaro de Campos, alias Fernando Pessoa. Il est à la fois tout en nuances et plein de couleurs crues, de coups de pinceaux abrupts. La forme interpelle d'abord. Ce poème est écrit en strophes inégales et sans grande logique, alternativement descriptives (la rue)et introspectives (ses interrogations sur lui-même et sur le monde)en insistant toutefois sur ces dernières, sans beaucoup d'action, avec cependant des remarques de nature philosophique mais aussi inattendues, comme l'allusion au chocolat qu'une improbable petite fille est invitée à manger. L'auteur nous indique qu'il préfère cette friandise à la métaphysique! Cela laisse une curieuse impression de phrases juxtaposées et parfois contradictoires, comme nées d'une écriture automatique.
Il semble que nous ayons affaire à quelqu'un de désespéré qui s'approche de sa fenêtre avec le sentiment diffus qu'il ne verra pas la fin de la journée. Nous n'avons pas de renseignements précis sur lui ni sur l'étage où se trouve cette ouverture, mais, j'ai l'impression qu'elle est au moins au premier, en ce sens qu'elle semble ouvrir sur un vide attirant. Cette impression suicidaire est corroborée par les idées fugitives qui sont couchées sur le papier, comme s'il était urgent de les exprimer au fur et à mesure qu'elles lui viennent. Tout commence par une sorte d'aphorisme [« Je ne suis rien »] qui évoque un sentiment d'impuissance, tout aussitôt suivi de son contraire[« Je ne peux vouloir être rien »], puis viennent pêle-mêle des remarques sur le monde auquel il appartient et qu'il va sans doute quitter. Il fait allusion à la mort, au destin, au temps qui passe, se dit lucide, perplexe, se déclare « raté » parce que le hasard ne lui a pas été favorable et il remâche ses échecs, que ceux-ci soient de sa faute [«  Je jette tout par terre comme j'ai jeté ma vie – J'ai fait de moi ce que je ne pensais pas et ce que je pouvais faire de moi, je ne l'ai pas fait  - J'ai enjambé la formation qu'on m'a donnée par la fenêtre de derrière »] ou simplement de celle du hasard [« Le domino que j'ai mis n'était pas le bon », pour aussitôt se demander s'il n'est pas au contraire un génie méconnu[« Génie? En ce moment, cent mille cerveaux se prennent en rêve, comme moi, pour des génies »], ce qui engendre une interrogation sur lui-même[« Que sais-je ce que je serai, moi qui ne sais qui je suis? »], une sorte d'auto-suffisance de celui qui a toujours été incompris et qui dénonce le côté dérisoire de cette vie [« Toujours une chose aussi inutile que l'autre, toujours l'impossible en face du réel »]. Il se sent en ce monde « comme en exil», « comme un chien toléré par la direction parce qu'il est inoffenssif » avec la mort « qui moisit les murs et blanchit les cheveux des hommes » et dont on ne sait, en cet instant, s'il la souhaite ou s'il la redoute.
Son désarroi est grand qu'il exprime par des mots forts [« Mon coeur est un seau vide »]. Cet homme est un adulte et nous imaginons qu'enfant il avait déjà tissé des projets d'avenir qui ne sont maintenant plus que des souvenirs inconsistants [« Je porte en moi tous les rêves du monde »] Il a vu dans la vie une extraordinaire occasion de faire bouger les choses, de faire changer ce vieux monde, d'y laisser sa marque, mais ses rêves se sont révélés être des chimères. [« Combien d'aspirations hautes, nobles et lucides... ne verrons jamais la lumière du vrai soleil »] . En cela il est le reflet de la condition humaine. C'est un simple humain assujetti à la fuite du temps, à la vieillesse, à la mort, au destin « qui mène la carriole de tout sur la route de rien ». Pour lui cette prise de conscience génère un malaise [« Foulant aux pieds la conscience de se sentir exister, comme un tapis où trébuche un ivrogne »], un doute [« Non, je ne crois pas en moi » - « Que sais-je de ce que je serai, moi qui ne sais qui je suis »] et rien d'autre ne pourra l'en guérir, ni les religions [Dieu?] ni même l'écriture et surtout pas la métaphysique qui « n'est que le résultat d'une indisposition ».
C'est un être tourmenté, facette hétéronyme de Pessoa, à la fois conscient de son inexistence et porteur d'ambitions qu'il n'atteindra jamais, un paradoxe apparent. Il le sait et le déplore, le regrette aussi parce qu'on ne peut se satisfaire d'une telle image de soi-même, coincé entre réalité et rêve. C'est aussi un idéaliste qui fait prévaloir l'écriture et attend vainement le succès, la notoriété peut-être [« Je serai toujours celui qui attendait qu'on lui ouvrît la porte, au pied d'un mur sans porte qui chantait la chanson de l'Infini dans un poulailler »]. Il me semble qu'il entretient avec son écriture une relation à la fois salvatrice et malsaine en ce sens qu'il vit par elle et pour elle, mais la légitime notoriété qu'il en attendait n'a jamais été au rendez-vous où peut-être ressent-il une impossibilité de s'exprimer complètement? Dès lors, il en parle comme d'un « portail en ruines sur l'impossible » et allume une cigarette au lieu de prendre la plume, comme si, en cet instant, sa fumée, bleue et légère, valait mieux que tout!
Il s'interroge sur l'inutilité de ce qu'il a écrit mais pense sérieusement à recommencer, fait allusion aux femmes qui consolent du mal de vivre pour revenir au spectacle de la rue, véritable toile de fond dynamique de cette évocation, au patron du tabac d'en face, à un client, à une cigarette qu'il allume, à la fille de la blanchisseuse qu'il pourrait épouser et ainsi être heureux. Ce client c'est « Estève-n'a-pas-de-métaphysique », et à qui tout son univers est étranger, il le connaît, le salue, c'est comme si la vie reprenait le dessus avec son quotidien, comme si la seule vue de cet homme suffisait à lui rendre l'envie de vivre.
C'est le texte d'un désespéré que le spectacle simple du réel, la rue, la boutique du buraliste d'en face, le patron avec son cou endolori, le client qui est simplement venu acheter du tabac, fait reprendre temporairement goût à la vie. A tout le moins a-t-il décidé lui-même de lui donner une dernière chance, même s'il avoue que ce monde lui et étranger, qu'il n'a rien à y faire. « L'univers s'est refermé sur moi sans idéal et sans espoir et le patron du Tabac a souri. »
© Hervé GAUTIER - juillet 2007.
Lien : http://hervegautier.e-monsit..
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frandj
  09 juin 2018
Fernando Pessoa (1888-1935) a été un homme de lettres génial, mais mal reconnu. Entre autres , il a écrit (en prose) "Le Livre de l'intranquillité", une oeuvre originale et d'une rare intensité. "Bureau de tabac" est une longue poésie qui, à juste titre, est passée à la postérité. Pessoa s'exprime fortement sur son vécu, partagé entre espoir et désespoir. Mais c'est ce dernier qui l'emporte nettement: il écrit: « Mon coeur est un seau qu'on a vidé ».
La dimension du poème est évidemment très personnelle, mais aussi métaphysique. Dans "Bureau de tabac", il y a beaucoup d'angoisse et une interrogation existentielle récurrente: qui suis-je ? qu'est-ce que je peux faire de ma vie ? Il écrit: « Que sais-je de ce que je serai, moi qui ne sais pas ce que je suis ? ».
On n'est pas très loin de l'existentialisme, mais ici l'intention n'est pas philosophique. L'auteur s'abstient de toute intellectualisation, de toute généralisation. Mélancolique, il pratique l‘autodérision et s'appuie sur quelques détails dérisoires de sa vie: sa mansarde, son intérieur négligé, le bureau de tabac en face de chez lui… Quoiqu'éloignés de son expérience vécue, les lecteurs du XXIème siècle sont pris à la gorge par l'authenticité du texte. Pessoa parle pour nous tous...
Ici, pas d'artifice littéraire, pas d'obscurités voulues et pas de joliesse travaillée. Cette poésie se lit très facilement, malgré la tristesse mortelle dont elle témoigne. Les mots employés sont simples, les phrases sont fluides, leur sens apparait immédiatement et l'auteur ne fait pas rimer ses vers. Je trouve pourtant que Pessoa a un talent poétique fou.
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Citations et extraits (32) Voir plus Ajouter une citation
belcantoeubelcantoeu   03 mai 2018
Je suis aujourd’hui partagé entre la loyauté que je dois
au Bureau de Tabac d’en face, en tant que chose extérieurement réelle
et la sensation que tout est songe, en tant que chose réelle vue du dedans.
J’ai tout raté.
Comme j’étais sans ambition, peut-être ce tout n’était-il rien.
Les bons principes qu’on m’a inculqués,
je les ai fuis par la fenêtre de la cour.
Je m’en fus aux champs avec de grands desseins,
mais là je n’ai trouvé qu’herbes et arbres,
et les gens, s’il y en avait, étaient pareils à tout le monde.
Je quitte la fenêtre, je m’assieds sur une chaise. À quoi penser ?
Que sais-je de ce que je serai, moi qui ne sais pas ce que je suis ?
Être ce que je pense ? Mais je crois être tant et tant !...

J’ai fait en secret des philosophies que nul Kant n’a rédigées,
mais je suis, peut-être à perpétuité, l’individu de la mansarde...
qui chanta la romance de l’Infini dans une basse-cour...

Mange des chocolats, fillette ;
mange des chocolats !
Dis-toi bien qu’il n’est d’autre métaphysique que les chocolats,
dis-toi bien que les religions toutes ensembles n’en apprennent
pas plus que la confiserie....

Ce que de moi je pouvais faire je ne l’ai pas fait...

Mais le patron du Bureau de Tabac est arrivé à la porte, et à la porte il s’est arrêté...
Il mourra, et je mourrai.
Il laissera son enseigne, et moi des vers.
À un moment donné mourra aussi l’enseigne, et
mourront aussi les vers de leur côté.
Après un certain temps mourra la rue où était l’enseigne,
ainsi que la langue dans laquelle les vers furent écrits.
Puis mourra la planète tournante où tout cela s’est produit...

Là-dessus je me lève. Je vais à la fenêtre.
L’homme est sorti du bureau de tabac (n’a-t-il pas mis la
monnaie dans la poche de son pantalon?)
Ah, je le connais: c’est Estève, Estève sans métaphysique.
(Le patron du bureau de tabac est arrivé sur le seuil.)
Comme mû par un instinct sublime, Estève s’est retourné et il m’a vu.
Il m’a salué de la main, je lui ai crié: « Salut Estève ! », et l’univers
s’est reconstruit pour moi sans idéal ni espérance, et le
patron du Bureau de Tabac a souri.
Álvaro de Campos, 15 janvier 1928.
+ Lire la suite
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ZakuroZakuro   31 décembre 2014
Le poète sait l'art de feindre.
Il feint si complètement
Qu'il en vient à feindre qu'est sa douleur
La douleur qu'en fait il sent.

Et ceux qui lisent ses écrits
Dans la douleur lue sentent bien
Non les deux qu'il a connues,
Mais celle qu'ils n'éprouvent point.

Et ainsi, en ses engrenages
Tourne, jouet de la raison,
Ce petit train mécanique
Connu sous le nom de coeur.


Autopsychographie.
+ Lire la suite
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MalauraMalaura   24 mai 2012
Que sommes-nous? Navires qui passent l'un près de l'autre dans la nuit,
chacun avec la vie sur les lignes des vigies éclairées
Et chacun sachant de l'autre seulement qu'il y a là de la vie
et c'est tout.
Navires qui s'éloignent pointillés de lumière dans les ténèbres,
Chacun indécis et diminuant de chaque côté du noir.
Le reste est la nuit muette et le froid qui monte de la mer.
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Blandine54Blandine54   13 octobre 2017
Le monde est à celui qui nait pour le conquérir
Et non à celui qui rêve de pouvoir le conquérir, même s'il a raison.
J'ai rêvé plus que Napoléon n'a conquis.
J'ai serré sur mon cœur hypothétique plus d'humanités que le Christ.
J'ai conçu en secret des philosophies qu'aucun Kant n'a écrites.
Mais je suis, et resterai peut-être toujours, celui de la mansarde
Que pourtant je n'habite pas;
Je serai toujours celui qui n'était pas né pour ça;
Je serai toujours celui qui avait des dispositions;
Je serai toujours celui qui attendait qu'on lui ouvrit la porte au pied d'un mur sans porte,
Qui chantait la chanson de l'Infini dans un poulailler,
Celui qui entendait la voix de Dieu au fond d'un puit bouché.
Croire en moi ? Non, je ne crois à rien.
+ Lire la suite
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TerrainsVaguesTerrainsVagues   29 juin 2016
Comme ceux qui invoquent les esprits invoquent les esprits,
J'invoque moi-même et je ne trouve rien.
Je vais à la fenêtre, je vois la rue avec une précision absolue.
Je vois les boutiques, je vois les trottoirs, je vois les voitures qui passent,
Je vois les êtres vivants, habillés, qui se croisent,
Je vois les chiens qui existent eux aussi,
Et tout cela me pèse, comme une condamnation à l'exil,
Et tout cela m'est étranger, comme tout le reste.
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