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ISBN : B0014JSFMQ
Éditeur : Unes (30/11/-1)

Note moyenne : 4.5/5 (sur 9 notes)
Résumé :
«À l'avant d'une modernité dont ce siècle à son déclin se réclame avec superbe, se dresse un homme qui fut obscur, effacé, inconnu de sa concierge, riche d'humour et rayonnant lorsque son miroir intérieur lui renvoyait son reflet futur.
"Je ne suis rien", ce n'est pas une parole contrite du saint homme Job, mais un rappel de ce nada ibérique qui est au principe de l'être et à sa terminaison. Trois vers après cette affirmation du néant, survient cette antithè... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (4) Ajouter une critique
belcantoeu
  02 mai 2018
Parmi les grands hétéronymes de Pessoa, il y a Alberto Caeiro (prononcer Caèïrou), auteur de ce livre. Pessoa le décrit comme «son maître». «Un jour, dit-il,... c'était le 8 mars 1914,... je me mis à écrire, debout, comme je le fais chaque fois que je peux. Et j'ai écrit trente et quelques poèmes d'affilée, dans une sorte d'extase dont je ne saurai saisir la nature. Ce fut le jour triomphal de ma vie et je ne pourrai en connaître d'autres comme celui-là. Je débutai par un titre : O Guardador de Rebanhos (Le Gardeur de troupeaux). Et ce qui suivit fut l'apparition en moi de quelqu'un, à qui j'ai tout de suite donné le nom d'Alberto Caeiro. Excusez l'absurdité de la phrase : mon maître avait surgi en moi».
Ce passage révèle la nature légèrement bipolaire de Pessoa, ce jour là en pleine phase maniaque. N'exagérons rien cependant. Il n'a jamais dérapé, mais a connu des moments dépressifs, et il en était parfaitement conscient. Hypocondriaque, il s'analysait souvent, et s'était défini de manière très lucide comme «hystéro-neurasthénique», expression qu'il avait inventée et qui lui convient bien.
Le patronyme «Pessoa» semble le vouer à ces hétéronymes, puisqu'en portugais, il signifie «personne», non pas dans un sens négatif (qui est tardif) comme dans «il n'y a personne», mais dans son sens étymologique latin (dérivé de l'étrusque et repris par Jung). La «persona», c'était le masque de théâtre, qui a donné le mot «personnage». Avant les hétéronymes, Pessoa est donc déjà un personnage.
Alberto Caeiro est le «maitre» des autres grands hétéronymes, et pourtant - Pessoa cultive le paradoxe - contrairement aux autres, il n'a apparemment rien d'un maitre. Il a interrompu ses études, n'a pas dépassé l'école primaire, et écrit avec des fautes.
Contrairement à Pessoa et aux autres hétéronymes, il vit à la campagne, mais comme lui il est orphelin et vit solitaire et sans liens affectifs dans une vieille maison à flanc de colline, blanchie à la chaux, dans la province de Ribatejo. Pessoa fait naitre cette figure paternelle en 1899 et mourir précocement en 1915, à peine un an après sa création, de tuberculose, maladie dont est mort son père quand il avait cinq ans, peu avant la mort d'un jeune frère.
Pessoa dit peu de choses de Caeiro, mais fait jouer son petit théâtre hétéronymique. Campos «qui le côtoya davantage» donne plus de détails biographiques, et transmet ses poèmes à Pessoa. Il a le visage infantile, naïf et candide, blond aux yeux bleus, rappelant la photo du père.
De tous les hétéronymes, c'est celui qui s'éloigne le plus du centre de gravité commun. Proche de la nature, c'est le plus bucolique, mais sans doute le moins imaginatif. Il sent les choses de manière primitive, et lui-même se dédouble encore. Il y a le penseur sceptique, phénoménologue pessimiste, et le poète néoclassique du réel objectif. S'il n'a pas fait d'études, il abstrait la sensation comme un philosophe nominaliste, faisant de fréquents rappels à la philosophie platonicienne. Il n'y a pas d'arbres, mais seulement des idées d'arbre. La fleur n'a pas de beauté mais une couleur et une forme. Tout est illusion.
Son vocabulaire est peu étendu, son style simple et direct, en portugais approximatif, est proche de la prose, L'hétéronyme Reis lui reproche son laisser-aller stylistique.
Chez Caeiro, l'absence de rimes se compense souvent par la répétition des mots, comme ci-après (en portugais puis en traduction) avec les mots campo (champ, campagne), comigo et contigo (avec moi et avec toi), amanhã (demain) ou colher flores (cueillir des fleurs) :
Amanhã viras, andras comigo a collher flores no campo.
E eu andaré contigo pelos campos ver-te colher flores
Eu ja te vejo amanhã a colher flores comigo pelos campos
Pois quando vires amanhã e andares comigo no campo a colher flores
Isso será una alegria e uma verdade para mim.
Demain, tu viendras, tu iras avec moi cueillir des fleurs dans les champs
Et moi, j'irai avec toi dans les champs, te voir cueillir des fleurs
Déjà je te vois demain cueillir des fleurs avec moi dans les champs
Alors, quand tu viendras demain et que tu iras cueillir des fleurs dans les champs
Ce sera une joie et une vérité pour moi.
Ce procédé stylistique, avec ces répétions, s'inspire de ce qu'on trouve en musique dans les canons et dans les airs d'opéra avec répétition "da capo".
Caeiro, outre «Le Gardeur de troupeaux» est notamment l'auteur des «Poemas inconjuntos» (Poèmes désassemblés) et de six petits poèmes intéressants, «O Pastor amoroso» (Le pasteur amoureux) où une femme anonyme est seulement désignée comme «elle». On y trouve notamment ceci:
«Aimer, c'est penser».
«Si je ne la vois pas, je l'imagine, et je suis fort comme les grands arbres. Mais si je la vois, je tremble».
«Quand je désire la rencontrer, je désirerais presque ne pas la rencontrer... Je ne sais pas bien ce que je veux, et je ne veux pas savoir ce que je veux. Je veux seulement penser à elle. Je ne demande rien à personne, ni à elle, sinon penser».
Sans cesse en train de douter comme Hamlet, Pessoa a été brièvement amoureux, très platoniquement (quelques lettres et quelques parcours en tram), et ce n'est sans doute pas par hasard que la jeune femme s'appelait Ophélie. Tout est dans l'imagination.
Caeiro est aussi le maitre de l'hétéronyme António Mora, continuateur de son oeuvre philosophique après sa mort, chez qui on trouve des thèmes néo-paganistes, notamment dans «Regresso dos Deuses» (Retour des dieux). Cet António Mora est interné dans un hôpital psychiatrique comme «paranoïaque avec des psychonévroses récurrentes». Il erre dans la cour vêtu d'une toge à la romaine. Grâce à un visiteur, Pessoa entre en possession de ses écrits. Pessoa, obsédé par la folie qui a frappé une de ses tantes, semble être à la fois le visiteur et A. Mora lui-même.
Le gardeur de troupeaux est l'oeuvre majeure d'Alberto Caeiro, et on y trouve dès les deux premiers vers la négation de la négation, habituelle chez Pessoa :
«Je n'ai jamais gardé de troupeaux, mais c'est comme si je les gardais».
Voici une partie de la suite :
Je suis un gardeur de troupeaux.
Le troupeau ce sont mes pensées
Et mes pensées sont toutes des sensations.
Je pense avec les yeux et les oreilles
Et avec les mains et avec les pieds
Et avec le nez et avec la bouche.
On trouve plus loin un long passage où Caeiro-Pessoa donne libre cours à son goût irrévérencieux de la provocation, mais aussi à une jolie image de l'enfant Jésus.

Je vis Jésus Christ descendre sur terre...
Il arriva par le versant d'une colline
Redevenu enfant,
Il courait et il se roulait dans l'herbe...
Il avait fui le ciel...
Il était nôtre, il ne pouvait faire semblant
D'être la deuxième personne de la Trinité...
Au ciel il lui fallait toujours être sérieux
Et de temps à autre redevenir homme
Et monter sur la croix, et être toujours en train de mourir
Avec une couronne tout entourée d'épines
Et les pieds percés de clous,...
On ne le laissait même pas avoir un père et une mère
Comme les autres enfants.
Son père c'était deux personnes -
Un vieux appelé Joseph, qui était charpentier,
Et qui n'était pas son père;
Et son autre père était une colombe stupide
L'unique colombe laide au monde
Parce qu'elle n'appartenait ni au monde ni n'était colombe.
Et sa mère n'avait pas aimé avant de l'avoir.
Elle n'était pas femme : c'était une valise
Dans laquelle il était venu du ciel.
Et on voulait que lui, qui n'était né que de sa mère,
Et n'avait jamais eu de père à aimer et respecter,
Prêchât la bonté et la justice...
Un jour que Dieu était en train de dormir
Et que le Saint Esprit était en train de voler,
Il s'est enfui vers le Soleil
Et il est descendu par le premier rayon qu'il attrapa.
Aujourd'hui il vit dans mon village avec moi.
C'est un bel enfant joyeux et spontané...
Il saute sur les flaques d'eau,...
Il jette des pierres aux ânes,...
Il court après les filles
Qui vont en bandes par les chemins
Avec des pots de terre sur la tête
Et il fait voler leurs jupes.
A moi il m'a tout appris.
Il m'a appris à regarder les choses.
Il me signale toutes les choses qu'il y a dans les fleurs.
Il me montre comme les pierres sont drôles
Quand on les tient dans la main
Et qu'on les regarde doucement.
Il me dit beaucoup de mal de Dieu...
La Vierge Marie passe les après-midi d'éternité à tricoter.
Et le Saint Esprit se gratte le nez
Il se perche sur les chaises et il les salit...
Il me dit que Dieu ne comprend rien...
Après cela, fatigué de dire du mal de Dieu,
L'enfant Jésus s'endort dans mes bras
Et je le porte ainsi dans mes bras jusqu'à ma maison.
Il habite chez moi à mi-hauteur de la colline,
Il est l'éternel enfant, le dieu qui nous manquait.
Il est l'humain naturel,
Il est le divin qui rit et qui joue...
C'est un enfant si humain qu'il est divin
C'est cela mon quotidien de poète...
Il dort à l'intérieur de mon âme
Et parfois il se réveille la nuit
Et joue avec mes rêves...
+ Lire la suite
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araucaria
  15 mai 2014
Un excellent recueil qui nous permet de découvrir deux hétéronymes de Fernando Pessoa. Alberto Caeiro avec "Le gardeur de troupeaux" et autres poèmes dans un premier temps, et les Poésies d'Alvaro de Campos dans la seconde partie.
Je dois avouer une nette préférence pour la première partie de l'ouvrage. moins sombre, moins torturée, plus proche de la nature.
Un grand auteur complexe à découvrir... un génie de la littérature portugaise du 20 ème siècle.
Lien : http://araucaria20six.fr/
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andras
  12 février 2016
La poésie de Pessoa est à la fois naïve et subtile. C'est à chaque fois un regard neuf qu'il pose sur la vie et les choses qui l'entourent et nous deviennent vite familière. J'ai aimé cette simplicité, cette absence de pathos et cette sagesse inquiète.
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gbert1
  30 avril 2014
Un recueil sublime à lire et relire, en ce qui me concerne cela dure depuis plus de dix ans, avec Là où les eaux se mêlent de Carver.
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Citations et extraits (28) Voir plus Ajouter une citation
araucariaaraucaria   07 mai 2014
(...)
Une fois j'aimai, et je crus qu'on m'aimerait,
mais je ne fus pas aimé.
Je ne fus pas aimé pour l'unique et grande raison
que cela ne devait pas être.

Je me consolai en retournant au soleil et à la pluie
et en m'asseyant de nouveau à la porte de ma maison.
Les champs, tout bien compté, ne sont pas aussi verts pour ceux qui sont aimés
que pour ceux qui ne le sont pas.
Sentir, c'est être inattentif.
+ Lire la suite
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araucariaaraucaria   08 mai 2014
(...) c'était le 8 mars 1914 - je m'approchai d'une commode haute et, prenant un papier, je me mis à écrire, debout, comme je le fais toutes les fois que je le puis. Et j'écrivis trente et quelques poésies, en une espèce d'extase dont je ne saurais définir la nature. Ce fut le jour triomphal de ma vie, et jamais je n'en pourrai connaître de semblable. Je partis d'un titre : Le Gardeur de troupeaux. Et ce qui suivit fut l'apparition en moi de quelqu'un à qui je ne tardai pas à donner le nom d'Alberto Caeiro. Excusez l'absurdité de l'expression : il m'était apparu mon maître. Telle fut la sensation immédiate que j'éprouvai.
+ Lire la suite
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coco4649coco4649   09 octobre 2014
XLVIII

De la plus haute fenêtre de ma maison,
avec un mouchoir blanc je dis adieu
à mes vers qui s'en vont vers l'humanité.

Je ne suis ni gai ni triste.
Tel est le destin des poèmes.

Je les ai écrits pour qu'ils soient montré à tous
et je ne peux pas faire autrement
pas plus que la fleur ne peut cacher sa couleur
ou l'arbre qu'il produit des fruits.

Les voilà qui s'éloignent comme s'éloigne une diligence
et moi, sans le vouloir, j'éprouve du chagrin
comme une douleur dans tout le corps.

Qui donc les lira ?
En quelles mains tomberont-ils ?

Fleur, mon destin est d'avoir été cueilli pour les yeux.
Arbre, on a arraché mes fruits pour les bouches.
Rivière, le destin de mon eau était de me quitter.
Je me soumets et je me sens presque heureux,
un peu comme celui qui ne veut plus être triste.

Partez, quittez-moi !
L'arbre meurt, disséminé dans la Nature.
La fleur fane mais sa poussière dure toujours.
Le fleuve coule, entre dans la mer
mais son eau est toujours celle qui fut la sienne.

Je passe et je suis-là, comme l'Univers.

p.51-52
+ Lire la suite
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araucariaaraucaria   06 mai 2014
Que ne suis-je la poussière du chemin,
les pauvres me foulant sous leurs pieds...

Que ne suis-je les fleuves qui coulent,
avec les lavandières sur ma berge...

Que ne suis-je les saules au bord du fleuve,
n'ayant que le ciel sur ma tête et l'eau à mes pieds...

Que ne suis-je l'âne du meunier,
lequel me battrait tout en ayant pour moi de l'affection...

Plutôt cela plutôt qu'être celui qui traverse l'existence
en regardant derrière soi et la peine au coeur...
+ Lire la suite
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araucariaaraucaria   13 mai 2014
Je porte dans mon coeur
comme dans un coffre impossible à fermer tant il est plein,
tous les lieux que j'ai hantés,
tous les ports où j'ai abordé,
tous les paysages que j'ai vus par des fenêtres ou des hublots,
ou des dunettes, en rêvant,
et tout cela, qui n'est pas peu, est infime au regard de mon désir.
POESIES D'ALVARO DE CAMPOS
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