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EAN : 9781090724991
1088 pages
Monsieur Toussaint Louverture (05/02/2016)
4.14/5   468 notes
Résumé :
Dans la Maison, vous allez perdre vos repères, votre nom et votre vie d’avant. Dans la Maison, vous vous ferez des amis, vous vous ferez des ennemis. Dans la Maison, vous mènerez des combats, vous perdrez des guerres. Dans la Maison, vous connaîtrez l’amour, vous connaîtrez la peur, vous découvrirez des endroits dont vous ne soupçonniez pas l’existence, et même quand vous serez seul, ça ne sera jamais vraiment le cas. Dans la Maison, aucun mur ne peut vous arrêter, ... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (162) Voir plus Ajouter une critique
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sur 468 notes
La maison dans laquelle est une plongée dans la psyché des enfants et des adolescents, rendue extrême par l'enfermement des protagonistes dans leur pensionnat.
Il ne faut tout d'abord pas croire,impression première et contresens à mon avis, que les jeunes de cet institut sont livrés à eux-mêmes, que les adultes ne font que passer. Ils sont perpétuellement là, professeurs, éducateurs, directeur, et même, on le comprend peu à peu, parents. Ce n'est pas un orphelinat à la Dickens, c'est juste que, dans l'esprit des enfants et des jeunes adolescents, ils ne comptent pas, ils n'existent pas. Seuls importent leur monde, leurs chambres, leurs couloirs, les salles de classes, abandonnées la nuit, la salle des professeurs, tout l'espace leur appartient, la maison leur appartient, dans leur galaxie parallèle, elle est entièrement à eux.
Dans ce monde, nul adulte ne peut pénétrer, et l'irrationnel, la violence, les sentiments forts d'appartenance à un groupe, la colère,la soif de pouvoir, l'amitié indestructible, la loyauté, les allégeances éternelles, l'amour, règnent en maitre sans aucun frein.
Dans ce monde, vous perdez votre identité civile, et vous gagnez un nouveau nom, vous renaissez, pour le meilleur ou pour le pire. Vous étiez Érik Zimmerman ( le seul personnage dont on connaitra l'État civil, il me semble), vous devenez Fumeur. Il y a aussi Sphinx, l'Aveugle, Chacal Tabaqui, ex Putois, Vautour, GrosLard, Sirène, Rousse, Roux, Loup ... à la mode indienne, votre parrain ou marraine vous rebaptise pour votre existence dans ce huis-clos de plus en plus étouffant.
L'auteure nous entraine et nous enferme dans la maison à la suite de Fumeur, projection du lecteur innocent et ignorant dans ce monde étrange, régi par des lois non écrites, au passé lourd et secret.
Comme Fumeur, nous ne comprenons rien, nous découvrons, nous voudrions poser des questions, mais on ne nous répond pas, ou de façon oblique, en mode Pythie de Delphes. Il faut décrypter les messages cachés des anciens, détecter les anciens, les reconnaitre à leurs dix-huit ans par rapport aux flash-backs d'une histoire plus ancienne, où les personnages principaux ( Aveugle, Sphinx, Noiraud, Vautour, Roux, Rousse) étaient des enfants âgés de 5, 6,7 ans occupés à poser les fondements de l'histoire principale.
L'histoire principale est la marche chaotique vers la sortie, vers l'extérieur, le monde réel. C'est là que le récit prend une dimension universelle et initiatique.
Le roman demande au lecteur une immense participation. Il faut du temps pour le lire, on ne peut pas survoler. Toutes les scènes, les dialogues, sont énigmatiques, et demandent interprétation. Car, j'ai oublié de le dire, ces enfants ne sont pas " normaux", ils sont handicapés moteurs, malades, et pour certains très déséquilibrés psychologiquement...D'où cette impression de perte de contrôle par les adultes. Et cela arrive parfois...Mais il faut voir les gonz auxquels ils ont affaire...
Le secret et la folie forment les fondations de la Maison. Les adolescents vivent une Maison qui n'est pas forcément la réalité, mais une projection de leurs fantasmes, voire de leur folie pour certains ( l'aveugle, le Macédonien, Lord...) le lecteur, comme son guide le pauvre Fumeur, doit constamment démêler le vrai du faux, la réalité des contes que l'on se raconte, et la mort omniprésente, due à quoi ?
Les adolescents vivent dans un univers fantastique. À chacun d'essayer de comprendre ce qu'est un Log ( un messager ? Un attardé léger ? ...) un sauteur ( à mon avis, un capable de sauter dans un monde encore plus lointain, qui n'est ni l'extérieur ni la Maison) un tombant ( ça, j'ai pas compris, peut-être un apprenti sauteur qui n'y arrive pas) ...Mais de nombreuses énigmes demeurent.
Le texte est remarquablement bien écrit. Il est d'une pureté granitique. Tout est en focalisation interne, à quelques passages près, et au lecteur de se débrouiller. Pas une trace de mièvrerie, d'incohérence, tout se répond, sans forcément s'expliquer.
Le handicap n'est pas le sujet du livre. Il est une métaphore de nos faiblesses structurelles, et de la capacité que nous aurons ou non de nous fondre, avec notre folie, notre Maison, notre enfance, dans l'extérieur où nous ne serons plus le prince ou la princesse de notre royaume, où nos lois ne seront plus les lois, et nos vassaux et nos seigneurs des gens rangés- ou pas.
Désolée d'avoir été longue, mais c'est un livre remarquable, rare, et sur lequel je n'ai pas dit le quart de ce que j'aurais voulu.
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L'histoire d'un abandon, voire d'une fuite…

Très peu d'étoiles associées à cette critique mais si je n'ai pas aimé du tout lire ce livre au point de ne pouvoir le terminer, cela parle davantage de moi que de ce roman initiatique, livre-monde aux indéniables qualités.

Je suis entrée dans la Maison, impatiente et curieuse, il faut dire qu'après une telle présentation, on ne peut résister s'attendant à ne jamais pouvoir lâcher le livre et à être transformé par cette immersion :
"Dans la Maison, vous allez perdre vos repères, votre nom et votre vie d'avant. Dans la Maison, vous vous ferez des amis, vous vous ferez des ennemis. Dans la Maison, vous mènerez des combats, vous perdrez des guerres. Dans la Maison, vous connaîtrez l'amour, vous connaîtrez la peur, vous découvrirez des endroits dont vous ne soupçonniez pas l'existence, et même quand vous serez seul, ça ne sera jamais vraiment le cas. Dans la Maison, aucun mur ne peut vous arrêter, le temps ne s'écoule pas toujours comme il le devrait, et la Loi y est impitoyable. Dans la Maison, vous atteindrez vos dix-huit ans transformé à jamais et effrayé à l'idée de devoir la quitter."

Je suis entrée dans la Maison après qu'elle m'ait fait l'honneur de m'ouvrir ses portes en étant persuadée de m'y sentir bien, de m'y sentir un peu comme chez moi et de vivre une véritable aventure avec mes autres co-locataires, Sandrine, Bernard, Diana et Doriane. J'aime les expériences de littérature, aucun doute cette Maison étrange, qualifiée parfois d'OVNI littéraire, d'OLNI, saurait m'enchanter et me fasciner le temps de quelques longues heures. Certaines critiques magnifiques et dithyrambiques, je pense entre autres à celle d'Onee, m'ont de plus tellement plu et convaincue.

C'était hélas sans compter sur ma claustrophobie, réelle, et mon caractère solitaire…Après une immersion enchanteresse, la Maison m'a peu à peu engloutie, asphyxiée, étouffée de ses odeurs, de sa promiscuité, de ses nuits interminables et de ses aubes pisseuses, de ses poussières et de son manque de lumière, de son étrangeté, au point de me sentir mal à chaque fois que j'en ouvrais la porte, et de ne plus pouvoir en franchir le seuil. Ce fut physiquement impossible, en proie à des maux de tête, presque des nausées, un quasi-dégout, procrastinant chaque poursuite pour finir par abandonner, penaude et confuse. Pour finir par la fuir, sortir en courant, sans me retourner. Abandonnant lâchement mes co-locataires qui, eux, y ont vu des choses que je n'ai pas vu, qui ont pris un réel plaisir à l'habiter, à s'y couler, à s'y intégrer et à aller butiner dans chaque alcôve présente au sein de la Maison, telle une ruche vivante, foisonnante.

Cette Maison dans laquelle il se passe en effet tant et tant de choses. Multiples événements qu'il est délicat de résumer facilement, si ce n'est qu'il s'agit d'un institut pour enfants et adolescents souffrants tous de handicaps différents. Certains sont handicapés des jambes, d'autres n'ont pas de bras, certains sont aveugles, d'autres ont des problèmes psychologiques, tels que paranoïa, schizophrénie…Cette Maison, ce foyer, est dédié à ces enfants. La Maison est située aux confins d'une ville, dans un quartier délabré, comme pour bien souligner la mise à l'écart de ces jeunes marginaux. Chaque enfant a un surnom et vit au sein d'un groupe, chaque groupe ayant à sa tête un chef et des caractéristiques qui lui sont propres. Chaque groupe a ses lois, ses rites, ses légendes et réinvente l'ordre et la hiérarchie. Chaque groupe a ses ambitions, ses coups du sort, ses ratés, ses succès. Ses alliés et ses ennemis. Une mini société à chaque chambrée. Obéissante pour certaine, anarchiste, écologique ou gothique pour d'autres. Cet aspect sociétal est envoutant je dois bien le reconnaitre. Envoutant et fascinant également la Maison en tant que telle sur laquelle je me suis d'abord concentrée, cette maison que l'on voit de l'extérieur, c'est-à-dire du point de vue des adultes, et surtout de l'intérieur, adoptant de ce fait de le point de vue de ces adolescents. Des mondes intermédiaires semblent surgir, telle que la Forêt, sorte d'imaginaire initiatique du passage au monde adulte.

Je savais certes que l'expérience allait être pour le moins étrange, le livre nous le signale à maintes reprises, si singulière au point d'être accepté ou rejeté par le livre lui-même :
« La maison exige une forme d'attachement mêlée d'inquiétude. du mystère. du respect et de la vénération. Elle accueille ou elle rejette, elle gratifie ou dépouille, inspire aussi bien des contes que des cauchemars, tue, fait vieillir, donne des ailes... C'est une divinité puissante et capricieuse, et s'il y a quelque chose qu'elle n'aime pas, c'est qu'on chercher à la simplifier avec des mots. Ce genre de comportement se paie toujours ».

Mais le scénario avait tout pour me plaire, ce roman initiatique, véritable éloge de la différence, avait tout pour me porter, traitant d'un sujet universel, celui des affres de l'adolescence. Ces enfants éclopés éprouvent ce que tout adolescent éprouve : la peur de devenir adulte, de ne pas être à la hauteur en devenant adulte, c'est-à-dire ici en sortant de la Maison. La façon de traiter ce sujet m'a même fait penser au réalisme magique de la littérature sud-américaine. Sans parler de la plume de Mariam Petrosyan, magnifique, comme l'indique le nombre incroyable de passages surlignés dans mon livre, et de l'humour qui vient réchauffer cette ambiance aux tonalités souvent sombres et froides :

« Au moment où je lui retournai sa gifle, les filles exultèrent ; je compris tout de suite que c'était précisément ce qu'elles attendaient. Gaby rejeta la tête en arrière et poussa un hurlement plus perçant que le foret d'une perceuse dans un mur de béton. Les autres donnèrent de la voix à leur tour et se laissèrent tomber du comptoir – une, puis deux, puis trois, puis dix – telles des prunes trop mûres, à cette différence près que des prunes ne se seraient pas jetées sur moi ».

Alors pourquoi une telle sensation physique de lassitude dans un premier temps, puis de rejet total ?

La longueur du livre tout d'abord, aux environs de 1000 pages, 1070 pages exactement, une brique. Un pavé uniquement centré sur la maison, ses habitants, ses mystères, ses rituels. Une lecture stagnante…J'ai eu l'impression de déguster tout d'abord un plat succulent, un plat centré sur un seul met, dont le goût absolument unique a fini par devenir de plus en plus écoeurant. Jusqu'à l'indigestion. Ce que j'ai préféré dans le premier tiers du livre fut précisément les rares moments où nous voyons la Maison de l'extérieur, cela apporte des respirations bienvenues et un certain recul pour mieux se replonger dans la Maison ensuite.

L'ambiance ensuite, certes onirique, envoutante, captivante, voire ensorcelante, fantastique, mais une ambiance saturée, un huis-clos sentant le renfermé, le jus de chaussettes, la sueur froide et le café bouilli, une atmosphère poussiéreuse, poisseuse, qui a fini par me mettre mal à l'aise, à venir titiller ma claustrophobie et à venir réveiller l'aiguillon de la saudade, cet aiguillon qui me pique si souvent lorsque je n'ai pas ma dose de solitude et d'air libre, sans parler de ces enfants cabossés dont on ne cesse de regarder les déambulations, leur façon de ramper, de se mouvoir, de se chercher, de se battre…je ne me sentais pas à ma place et ne désirais qu'une chose : en sortir. La galerie des personnages est riche mais je n'ai pas réussi à m'attacher à ceux-ci, restant observatrice, extérieure dans cet intérieur…enfermée tout en étant tenue à distance. Ce qu'il y a de pire pour moi pour me mettre mal à l'aise.

Enfin, une lecture tellement énigmatique qu'elle m'a perdu. On sent qu'il y a de multiples références, à chaque page, à chaque citation postée en début de chapitre, des failles temporelles, des failles spatio-temporelles même, des boucles de temps circulaires, des références à de grands classiques tel que Alice au pays des merveilles (la seule que j'ai vraiment réussi à appréhender mais il y en a plein d'autres manifestement à côté desquelles je suis passée). Je suis consciente de sa richesse, consciente d'être passée à côté d'un phénomène, d'un livre qu'il est possible de relire de multiples fois en découvrant à chaque lecture des pépites, des clins d'oeil. J'en suis consciente mais je n'ai pas réussi à accrocher.

Cet abandon m'a posé question. Aurais-je perdu mon âme d'enfance et l'adolescente ? Ai-je oublier la magie et l'univers propre à cette période de la vie au point de m'en lasser lorsqu'un livre tel que celui-ci propose une immersion jusqu'au-boutiste dans cet âge d'or dont on ne veut jamais sortir, tel Peter Pan ? Pourquoi cet OVNI n'a pas fonctionné sur moi ? Pourquoi n'ai-je pas ressenti à la lecture de ce livre la nostalgie de l'adolescence ? Pourquoi ne me suis-je pas reconnu dans les tourments de ces adolescents ? le fallait-il d'ailleurs ?
Et puis je me suis dit qu'une expérience de littérature ne fonctionne pas avec tout le monde et c'est ce qui en fait sa richesse. Pour moi ce fut un sacré raté que je ne suis pas prête d'oublier, un raté si étrange, le livre étant riche de nombreuses et magnifiques fulgurances, de beautés incroyables, notamment dans la Forêt, sorte d''endroit imaginaire, qui comporte des passages merveilleux, Mariam Petrosyan a réellement une écriture fluide et intelligente, mais le tout m'a provoqué un malaise que je n'ai jamais éprouvé auparavant en lisant. Et c'est sans doute en cela que le livre est magistral, certains ont envie de s'y perdre et de se laisser porter, d'autres d'en comprendre toutes les facettes et d'intellectualiser l'expérience, certains comme moi sont tout simplement rejetés et vivent ce rejet non sans un certain malaise. Pas étonnant qu'il existe des forums, des groupes de discussions dans le monde entier à propos de ce livre…C'est exceptionnel d'avoir des ressentis si variés, des discussions si poussées, des analyses si fines, d'autant plus qu'il s'agit du premier roman de Mariam Petrosyan, premier roman qu'elle a mis dix ans à écrire.

Lors de notre lecture commune je fus la seule à avoir abandonné et à n'avoir pas aimé. Aussi je vous invite à découvrir les critiques de mes ami.e.s Babeliotes, @HundredDreams, @Berni29, @DianaAuzou et @Yaena, qui, comme de nombreux autres lecteurs, sauront vous convaincre de rentrer dans la Maison et de l'aimer à sa juste valeur !
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Rarement l'expression « livre-monde » n'aura aussi bien collé à un roman, cochant toutes les cases de cette catégorie finalement assez rare lorsque l'on sort du fantastique ; bien que ce roman en comporte certains aspects, on reste loin de la Fantasy, du Gothique ou autre S-F, même si les éditeurs jouent la confusion, sans doute afin de vendre plus facilement un livre qui sinon aurait tout pour faire peur ; le registre onirique a bien son importance, mais n'est en aucun cas central ; il reste une hypothèse, de par sa construction polyphonique, laissant le lecteur circonspect devant cette vidéo de présentation reprise au bas de la page Babelio du livre.

Sans trop vouloir s'attarder dessus, disons simplement qu'en plus d'être d'un goût graphique à la limite du possible ( mon dieu cette illustration de l'Aveugle… et le conteur façon Harry Potter… au secours ! ) elle frise allègrement la publicité mensongère… évident pléonasme… médiocrité des vendeurs de papier… frilosité du public… tout ça pour dire que ce livre n'avait en aucun cas besoin de toutes ces broderies étrangères à son univers si particulier, et dans lequel on entre sur la pointe des pieds…

C'est un monde duquel son auteure n'est jamais vraiment ressortie, tout comme un très grand nombre de lecteurs à travers notre monde, créant des communautés d'initiés de façon plus évidente que les romans de Thomas Pynchon, manifeste conséquence de cette expérience de lecture marquant durablement quiconque s'y essayant…
Imaginons ceux pour qui la vie a changé après cette lecture…

Sombre sans jamais tomber dans le glauque, son univers se découvre sans réellement se livrer ; les nombreuses références revêtent plus ou moins d'importance dans la compréhension globale de l'intrigue, et s'il en est une qu'il faut connaitre et à laquelle se reporter, c'est bien « Le Livre de la Jungle » De Rudyard Kipling, comme le souligne admirablement Anne Veslin-Gourdain, dont vous retrouverez un lien en bas de cette critique vers son blog « textualités » proposant — en dehors de l'usuelle boue post-moderne accompagnée de sa très politique et inquiétante préoccupation pour la littérature « jeunesse » ( on se réjouira que Mariam Petrosyan soit une femme, sans cela pas d'article… ) — bon nombre d'analyses littéraires pertinentes et fouillées qu'il faudra, comme celle-ci, lire seulement après en avoir terminé avec ce monde, évident appel à le prolonger, lui si difficile à quitter…

On remarquera au passage, sans mauvais esprit, qu'une des artificielles et partiales constructions intellectuelles de notre temps, le « validisme », est heureusement laissé au placard du roman ; on parlera ici de « roulants » et de « marchants », organisant même entre eux des concours de grimpe à l'échelle, et dont la récompense n'est pas du chocolat…

Au rayon plus personnel, ou s'interrogera sur le farouche matérialisme, voire le suréquipement ménager, de ces enfants, vus à travers les yeux d'une citoyenne arménienne de l'URSS… parmi tant d'autres étrangetés…

Livre unique donc, auquel donner une note relève de la gageure, surtout à considérer la place qu'il peut prendre dans une vie, comme dans celle-ci :
« Je pense que je ne pourrai pas donner un avis objectif sur la Maison, tant en fin de compte elle est le témoin de notre propre histoire. Point de passage entre un avant et un après, entre notre réalité et nos fantasmes, elle a fait bugger le temps en y ajoutant une nouvelle boucle . . . Elle a agi comme un révélateur, nous a poussé à sauter/ tomber dans cet inconnu qu'on connaissait pourtant déjà. Dans la douce folie qui y régnait, on a eu moins peur d y dévoiler nos sentiments, quelques unes de nos failles et le fond de nous même . Elle nous a autorisé le rêve et veille désormais sur les mythes que nous nous sommes créés à deux. »

Exactement le genre de livre qui fait la réputation d'un « petit » éditeur comme Monsieur Toussaint Louverture… mais attention aux récentes tentations commerciales ( au mauvais sens du terme ) …à trop vouloir vendre de papier, on fini par s'en étouffer…
Lien : https://textualites.wordpres..
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FAS-CI-NANT ! Il y a des romans qui vous habitent, et puis il y a ceux que vous devez vous-même habiter, investir totalement pour les appréhender, les faire vôtres, vous y sentir comme chez vous et prendre plaisir à explorer leurs moindres recoins. Clairement, La Maison dans laquelle vous vous apprêtez à pénétrer est de ceux-là ! Elle héberge déjà un certain nombre de jeunes pensionnaires éclopés et de personnel d'encadrement. Mais de ces derniers nous parlerons peu, tellement l'exploration de l'enfance nous occupera tout entiers. Et désormais, la Maison vous a vous aussi : lecteur, voyeur, explorateur de l'imaginaire sans bornes d'une enfance abimée, bousculée, à reconstruire sur des ruines, des exemples. Des mythes.


Elle semble d'abord accueillante, cette maison. A sa manière. « J'avais encore le dépliant sur lequel on pouvait lire : ‘' Les élèves l'appellent tout simplement La Maison. Ce mot révèle tout ce que notre école représente pour eux : une famille, le réconfort, la compréhension mutuelle, l'attention bienveillante.'' Une fois que j'aurais quitté cet endroit, j'avais bien l'intention de le faire encadrer. » Il faut dire qu'elle accueille un drôle de public : des aveugles, des bossus, des roulants, des manchots… Très vite, La Maison dans laquelle nous entrons nous ensorcelle gentiment, nous laissant entrevoir, de ses pas de portes entrebâillés, les clans qui se forment, les chambrées improbables, les jeux de rôles et les affrontements, les rituels, les alliances et mésententes, les lieux communs et ses recoins les plus secrets… Puis bientôt, La Maison dans laquelle il se passe des choses étranges et fantastiques commence à vous laisser entrevoir sa magie blanche, mais aussi sa magie noire. Tout décor a son envers, tout jour a sa nuit. Et toute nuit, ses monstres.


Vous l'aurez compris, on entre dans ce chef-d'oeuvre comme dans un roman-maison. Avec sa porte d'entrée officielle, ses couloirs secrets, ses escaliers dérobés… et ses fenêtres condamnées : celles qui donnent sur l'Extérieur, l'inconnu, là où ceux qui sortent d'ici disparaissent, comme morts à jamais pour ceux qui restent, les survivants, les habitants. Eux continuent d'y vivre avec cette force et cette résilience propre aux enfants, qu'ils puisent en grande partie dans cette magie de l'enfance où tout est possible, crédible, imaginable. du moment qu'on y croit, que ça nous protège, que ça nous permet de fuir, littéralement, les difficultés que la vie a placé trop tôt sur nos chemins. C'est pourquoi La maison dans laquelle vous allez vous inviter ne se visite que de l'intérieur, à travers les yeux de ses habitants nous plongeant dans leur univers de contes, rêves et cauchemars qui fondent les mythes de ces enfants, que nous avons tous été un jour. C'est ce qui rend cette lecture palpable et universelle, gommant les différences apparentes. Cette lecture nous fait retrouver le chemin de ces mondes parallèles que nous nous sommes créés ou avons explorés, que ce soit dans nos lectures, nos amitiés, nos refuges, nos nuits ensorcelées… Comme tout groupe d'enfants, celui-ci s'invente son propre univers qui l'occupe tout entier, et qui relègue les adultes au rôle de figurants. Chaque personnage est attachant car profondément humain, avec ses qualités et ses défauts, parfois cette cruauté propre à l'enfance. Mais toujours, la maison leur fait prendre conscience que leur complémentarité transcende leurs difficultés et notamment leurs handicaps. Plus qu'un refuge, elle est donc aussi une ode à la tolérance.


Grâce à différents narrateurs, nous aurons diverses entrées dans la maison : Tout d'abord, celle des nouveaux arrivants qui, comme nous, débarquent dans ce lieu mystérieux, peuplé d'inconnus, obéissant à ses lois propres. Fumeur, par exemple, nouveau roulant, aura les mêmes réactions et questionnements que le lecteur sur tout ce qui se passe et se dit ici ; il nous permettra de nous intégrer, d'essayer de comprendre ; Sceptique, il gardera les pieds sur terre.
Ensuite, nous verrons aussi la maison avec les yeux des pensionnaires de longue date, qui nous font sombrer dans leur univers clos et rodé, peuplé de légendes mêlées de vérités. Nos plus étranges moments seront ceux passés avec ce mélange d'enfants handicapés, malades ou mourants. Avec eux, tout un imaginaire s'imbrique dans la réalité à tel point que nous-mêmes, adultes, doutons de la raison et croyons à l'incroyable.
Enfin, les points de vue de l'encadrement viendront parfois éclairer autrement les scènes et raisonnements auxquels nous prenons part. Car sous nos yeux s'anime et s'agite tout un imaginaire dans lequel s'ancrent ces enfants pour survivre aux réalités difficiles de leur vie, peuplé de monstres et de gentils fantômes, de passages secrets jusqu'à un « autre monde », de Sauteurs qui les provoquent et de Tombeurs qui les suivent, d'ombres nocturnes et de contes effrayants qui font office de mythes fondateurs. Des événements se déroulent dans la maison qui flirtent avec le fantastique. Est-ce réel ou l'imagination des enfants, les drogues, les cachets ? Mais le fait d'y croire, n'est-ce pas déjà faire exister cet autre monde, qui les attire et les effraie…?


Si, pour s'adapter, les nouveau pensionnaires doivent se fondre dans l'univers légendaire que les anciens ont déjà créé, l'encadrement doit alors gérer ces petits monstres persuadés que la maison dans laquelle on les a placés est magique : qu'elle leur parle, veille sur eux ou les punit, qu'elle est l'entité refuge et que la seule Loi qu'ils doivent suivre est la sienne, qui leur murmure menaces ou encouragements, des histoires dignes de contes les plus sombres et les plus fous, pendant leur sommeil, leurs séances de fumette en douce ou leurs douces nuits alcoolisées qui berceront leur séjour longue durée dans ce lieu enchanté, parmi les désenchantés… Pendant sept ans ils vivent les uns sur les autres, s'habituent, s'en réfèrent entièrement à la hiérarchie qui se forge, parfois avec les manières extrêmement brutales et violentes des convictions de l'enfance. Mais que se passe-t-il au bout de ses sept ans ? La Maison dans laquelle ils ont vécu est tout pour eux, comme ses autres habitants. L'extérieur n'existe pas, dehors il n'y a rien. de leur attachement pour la maison naît la crainte du dehors, du vide, du néant. de la mort. Alors ce déchirement, ce moment où l'on voit les gens partir mais jamais revenir, est un traumatisme de plus. L'inconnu effrayant. Qu'y a-t-il après l'enfance ? Ne peut-on y rester coincés, lorsqu'on a peur de grandir ? Et avec quoi comble-t-on les lacunes de la compréhension ou du savoir ? Avec l'imagination, très fertile à cet âge où la sensibilité est exacerbées, où chaque sensation est une aventure à elle toute seule, où la magie lie le vraisemblable à l'invraisemblable.


Et puis surtout, il y a les surnoms. On touche ici au coeur de la maison dans laquelle nous allons passer des heures d'errances délicieuses. Chaque nouvel arrivant se voit attribuer un Surnom qui forgera son identité au sein du groupe, surnom plus ou moins terrible en fonction de ce qu'il inspire aux autres…! Si tu entres ici, lecteur, tu devras donc accepter de vivre avec des Oiseaux en deuil, un Lord et un Vautour, des Crevards Pestiférés, un Fumeur et un Chacal, une Sauterelle, un Loup et une sorcière, et bien d'autres habitants hallucinants qui vont t'en faire voire de toutes les couleurs… Mais n'aie crainte, lecteur assidu et curieux, pour peu que tu n'aies pas encore perdu ton âme d'enfant, la Maison finira par te délivrer tous ses secrets. Sous ses airs impénétrables et hermétiques au premier venu, elle finit toujours par parler et s'ouvrir à ceux qui savent écouter ses murmures, lire sur ses murs, chuchoter des secrets… Peut-être même auras-tu un surnom, toi-aussi. Une chose est sûre, La maison dans laquelle on passe de l'enfance à l'âge adulte est difficile à quitter - même pour le lecteur. Comme l'enfance, que certains sont prêts à tout pour ne pas franchir, faute de se sentir armés pour affronter le monde réel des adultes qui les ont « abandonné », pour les parquer dans cette cour des Miracles. La maison est ce passage métaphorique de l'enfance à l'âge adulte. C'est aussi elle le refuge immuable qui remplace les parents, tandis que les éducateurs changent. Elle est donc grandement personnifiée, et devient le personnage principal du livre et du titre.


« Plus tard, il remarqua que la maison était vivante et qu'elle était capable d'aimer, elle aussi. D'un amour unique en son genre ; inquiétant parfois, jamais terrifiant. »
Comme on le ferait des parents, on se demande comme ces enfants : la maison laissera-t-elle ses Oisillons quitter Le Nid…? Leur apprend-elle l'indépendance, la débrouillardise, ou son cocon est-il trop confortable ? Tout dépend du caractère de chacun, mais elle les marquera tous.


«La maison exige une forme d'attachement mêlé d'inquiétude. du mystère. du respect et de la vénération. Elle accueille ou elle rejette, gratifie ou dépouille, inspire aussi bien des contes que des cauchemars, tue, fait vieillir, donne des ailes... C'est une divinité puissante et capricieuse, et s'il y a bien quelque chose qu'elle n'aime pas, c'est qu'on cherche à la simplifier avec des mots. Ce genre de comportement se paie toujours. »


Je vous invite donc à découvrir avec délice sa construction osée, cette architecture unique, sombre et brillante, étouffante et joyeuse, mystérieuse et universelle. Une certaine réalité s'esquisse doucement au fil des pages, mais un léger doute s'obstine à planer en nous, relique de nos croyances enfantines. En dévoiler plus serait trahir la Maison dans laquelle… Dans laquelle quoi ? Tout le plaisir du lecteur réside dans cette question, celle que les nouveaux venus se posent et qui tiendra le lecteur en haleine pendant plus de mille pages. N'ayez pas peur de vous y perdre, car le but n'est pas l'arrivée mais le chemin, celui qui mène de l'enfance à l'âge adulte. « il faut parfois se perdre pour trouver l'introuvable, sinon tout le monde trouverait l'introuvable. » (Pirates des Caraïbes^^). Ce livre d'ambiance et d'humanité enfantine, truculente à souhait, est l'un des romans les plus marquants que j'ai lu. C'est un texte véritablement onirique d'une puissance incroyable, que l'auteure a mis dix années à écrire - en commençant par dessiner son univers et ses personnages. Et le plus dingue, c'est que je ne suis allée voir les dessins qu'après ma lecture, et c'est exactement l'univers que j'avais imaginé (lien ci-dessous) ! Ce roman redessine l'enfance sur les murs de votre mémoire. Je l'ai fini mais les images dont il m'a abreuvée à chaque page demeurent et me hanteront longtemps.
Lien : https://www.ecosia.org/image..
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" Salut à vous les avortons, les prématurés et les attardés. Salut les laissés-pour-compte, les cabossés et ceux qui n'ont pas réussi à s'envoler salut à vous les enfants - chiendent".
Bienvenue dans " La maison dans laquelle" durant 1 mois j'ai déambulé dans cette maison pas comme les autres, une maison immense faite de couloirs et de chambres et surtout peuplés d'enfants.
Dans " La maison dans laquelle" il y a des groupes, les chiens, les oiseaux, les rats, les faisans et le groupe quatre. La maison est une micro société avec ses règles et ses chefs. Dans " La maison dans laquelle " tout est fait pour oublier la vie d'avant, oublier le monde extérieur. On vous choisit un surnom en rapport avec votre physique ou vos habitudes de vie.
Dans " La maison dans laquelle" il y a des roulants, des marcheurs… les plus forts s'occupent des plus faibles.
Dans " La maison dans laquelle" il y a la nuit des contes où l'on aime se faire peur, ou parler des disparus bref inventer des histoires.
Le livre de Mariam Petrosyan est tellement dense que l'on s'y perd, et moi j'ai aimé m'égarer dans ce labyrinthe de couloirs. J'ai découvert le groupe quatre, peut-être le groupe le plus sain et le plus intéressant. L'aveugle Sphinx, Chacal Tabaqui, Noiraud, Bossu, Lord, Larry, le macédonien, Gros lard, Fumeur.
Ce livre a de quoi intimider mais quelle aventure
Entrer dans " La maison dans laquelle" et perdez-vous.
Joyeux Noël à toutes et tous
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critiques presse (1)
Telerama
03 mars 2016
Quel charme [...] distillent ces quelque mille pages enchantées et très noires, hypnotiques, où on croit reconnaître notamment les influences mêlées de Lewis Carroll, Tim Burton et William Golding.
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L'Aveugle avançait, enfoncé jusqu'à la ceinture dans l'herbe rêche. Ses chaussures faisaient un bruit de ventouse ; quelque part en chemin, elles avaient dû prendre l'eau. Sa peau collait au plastique humide de ses semelles, et il se demanda s'il ne valait pas mieux continuer pieds nus. Mais il se ravisa. L'herbe était coupante, pleine d'épines et peuplée d'ignobles limaces qui se fixaient entre les orteils pour s'y installer en bavant. Ces bêtes répugnantes évoluaient entre des sortes de pelotes de cheveux emmêlés et quelque chose qui ressemblait à de la ouate humide. Toute cette faune et cette flore rampaient entre les feuilles de datura, s'enivraient de leur odeur, les mangeaient, naissaient et mouraient, avant de se métamorphoser en boue. Et tout ça, à bien y penser, c'était la végétation et rien de plus.
L'Aveugle ôta délicatement la coquille d'un escargot perché sur une haute tige qui lui avait fouetté la main. Les escargots se collaient à l'extrémité des brins de graminées et s'entrechoquaient comme des noix creuses. Il la glissa dans sa poche, sachant pourtant que celle-ci serait vide quand il rentrerait, comme à chaque fois. Pourtant, comme à chaque fois, il ne pouvait s'empêcher d'essayer de ramener quelque chose.
Il releva la tête et la lune éclaira son visage d'une lueur blafarde. La Forêt n'était pas loin. L'Aveugle accéléra, même s'il savait pertinemment qu'il valait mieux ne pas se presser : la Forêt n'aimait pas les impatients, et elle pouvait très bien reculer. Plus d'une fois, il lui était arrivé de la chercher sans la trouver, de la sentir toute proche sans pouvoir y pénétrer. La Forêt était capricieuse, craintive ; elle était aussi capable d'étirer et de multiplier les chemins qui menaient jusqu'à elle. On pouvait la rejoindre à travers le marais, ou par le champ de datura. Un jour, il l'avait retrouvée à partir d'un terrain vague dont le sol était jonché d'ordures, recouvert de montagnes de pneus, de monceaux de fer et de vaisselle brisée. La terre disparaissait sous les mégots et les tessons de bouteille – un objet en fer lui avait d'ailleurs entaillé la paume et ce jour-là, il avait aussi perdu son bracelet fétiche. C'était la Forêt qui, cette fois-ci, l'avait attrapé. Ses branches, telles des pattes velues, l'avaient agrippé pour l'attirer vers ses profondeurs, dans le fourré étouffant de ses entrailles humides.
La Forêt était magnifique. Mystérieuse et hirsute, elle abritait de profondes tanières et leurs étranges habitants, elle ignorait le soleil et était imperméable au vent. On y trouvait des cynocéphales et des oiseaux siffleurs, de gigantesques champignons aux chapeaux noirs et des fleurs vampires. Quelque part – où exactement, l'Aveugle était incapable de s'en souvenir avec précision – il y avait un lac. Une rivière s'y jetait, peut-être même plusieurs. L'un des multiples sentiers qui conduisaient à la Forêt démarrait dans le couloir, depuis les portes des chambres derrière lesquelles on soupirait, on ronflait et chuchotait, là où le parquet abîmé gémissait, là où les rats irrités d'être ainsi dérangés s'enfuyaient à vos pieds en couinant.
À présent, l'Aveugle était prêt à y entrer.
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Si les histoires m'ennuient, les instants m'éblouissent. Je préfère sans hésiter la nuit au matin, la lune au soleil, et mille fois mieux ce qui se passe ici et maintenant à ce qui aura lieu, ou a déjà eu lieu, ailleurs. J'aime aussi les oiseaux, les champignons, le blues, les plumes de paon, les chats noirs, les gens aux yeux bleus, l'héraldique, l'astrologie, les polars sanglants et les épopées antiques où des têtes coupées tombent en riant dans le fracas des armes. J'aime manger et boire tout mon saoul, me prélasser dans un bain brûlant et me rouler ensuite dans la neige. J'aime porter tous les habits que je possède en même temps et garder sur moi tout ce dont je pourrais avoir besoin. La vitesse m'enivre et sentir mon ventre se tordre quand j'ai pris tellement d'élan que je ne peux plus m'arrêter est une expérience incomparable. J'aime faire peur et être effrayé, amuser et déconcerter. J'aime me cacher derrière les phrases mystérieuses que je trace un peu partout, et dessiner de façon si abstraite qu'on ne puisse deviner mon sujet. J'aime gribouiller sur les murs, perché en haut d'un escabeau ou assis par terre, avec une bombe ou à l'acrylique. J'aime utiliser une brosse de peintre, une éponge ou bien mon doigt. J'aime tracer d'abord le contour, puis remplir entièrement mon œuvre, sans laisser le moindre blanc. J'aime que les lettres soient aussi grandes que moi, mais les tout petits caractères m'enchantent aussi. J'aime guider les lecteurs vers d'autres endroits – également marqués de mes écrits –, avec des flèches ici où là, j'aime aussi brouiller les cartes et multiplier les fausses pistes. J'aime prédire l'avenir dans les runes, les os, les fèves, les lentilles et d'après le Yi Jing. Dans les films et les livres, j'aime les pays chauds, alors que dans la vie, c'est la pluie et le vent que je préfère. D'ailleurs, j'aime la pluie plus que tout. Au printemps, en été, ou en automne. Peu m'importent les circonstances. J'aime relire cent fois ce que j'ai déjà lu...
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Ce matin, une sacrée surprise nous attendait : un Volant était de retour d’une expédition à l’Extérieur et rapportait tous les trucs qu’on lui avait commandés ! C’était un événement des plus rares. Rate, grimée en vampire - lèvres noires, fond de teint cadavérique - , passa avant le premier cours. Elle était munie d’un sac de voyage en bandoulière qu’elle posa sur le bureau du prof. Elle en fit hurler la fermeture éclair et sortit méthodiquement des paquets qu'elle déposa l'un après l'autre sur la table. Larry se rua sur celui qui avait l'air de contenir un disque, et s'enfuit en courant. De mon côté, je m'emparai d'une lourde boîte nouée d'un ruban rose. À partir de cet instant, le monde cessa d'exister jusqu'à ce que je règle son compte à l'emballage et que j'aie jeté un coup d'œil à l'intérieur. Quelle divine senteur ! Dans la boîte, parfaitement alignés, luisaient des chocolats. Chacune des friandises reposait confortablement sur un délicat petit nid gaufré, recouverte d'un délicat papier de soie. Je le soulevai, effleurai l'une de ces merveille sucrées et me léchai le doigt. Puis je les comptai. Quatre par rangée, sur quatre rangées et deux niveaux… Trente-deux en tout. Je refermai la boîte et la dissimulai dans mon pupitre. Avec le ruban. Enfin, je fus en mesure de regarder ce que les autres avaient reçu.
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Pour s’endormir, il fallait un entraînement que je n’avais pas encore. Ici, on enjambait les dormeurs, on leur rampait dessus, on les utilisait comme supports pour poser des objets en tout genre – assiettes, cendriers, journaux, etc. Le magnétophone, comme trois des douze lampes murales, restait toujours allumé, et à n’importe quelle heure de la nuit, il y avait toujours quelqu’un qui fumait, lisait, buvait du café ou du thé, prenait une douche ou cherchait un slip propre, écoutait de la musique ou, tout simplement, se baladait. Quand on était habitué au couvre-feu des Faisans, instauré à vingt et une heures pétantes, ce nouveau régime n’était pas facile à supporter. Cependant, je faisais de mon mieux pour m’y adapter. Car vivre dans ce groupe méritait bien quelques efforts ; ici, chacun faisait ce qu’il voulait, quand il le voulait, et y consacrait tout le temps qu’il jugeait nécessaire. Il n’y avait même pas d’éducateur.
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Allongé dans l'herbe humide, les pieds croisés sur le dossier du banc, je contemplais le ciel en train de sécher ses larmes. La boue qui maculait mes baskets coagulait peu à peu et s'effritait sur les planches fendues. Ces premiers rayons estivaux étaient impitoyables. Dans une demi-heure, il ne resterait plus aucune trace de l'averse et bientôt, il faudrait des lunettes de soleil pour pouvoir se reposer ici. Pour le moment, je pouvais encore regarder le ciel bleu vif à travers l'entrelacs des branches d'un chêne tortueux, dont le tronc était comme tressé de cordages pétrifiés. Ce chêne était le plus bel arbre de la cour. Le plus vieux, aussi. Je le caressai des yeux, depuis l'extrémité de ses rameaux les plus fins jusqu'à ses racines, dont certaines étaient aussi épaisses que mes cuisses. Sur l'écorce craquelée, je remarquai de fines éraflures pâlies – un message : Souviens-toi… quelques mots encore, puis… ne perds pas… Je relevai la tête pour mieux déchiffrer ; j'avais l'habitude des énigmes.
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Mariam Petrosyan. La maison dans laquelle.
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