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Critique de uzun


uzun
  14 octobre 2018
Picasso, comme j'aurais aimé le connaître ! Derrière sa célébrité, son argent, ses femmes, on ne voit pas toujours son immense oeuvre. À tel point que son nom est devenu le synonyme de l'incompréhensible dans l'art ! Mais la création littéraire de Picasso est aujourd'hui complètement éclipsée par ses oeuvres picturales. Et pourtant il consacrait autant d'heures à l'une qu'à l'autre forme d'expression. J'imagine que dans sa folie de production il choisissait, cas par cas, ce qui était plus rapide comme technique. Et sa passion littéraire faisait trêve à sa passion plastique. Il devait avoir un cerveau en ébullition ! L'album Picasso de Marie-Laure Bernadac, que j'ai adoré et que je ne cesse pas de citer, m'a bien éclairée sur l'esthétique du peintre. Ensuite, je tombe par hasard sur cette pièce de théâtre dans toute sa dimension de philosophie de l'art ! Picasso l'écrit en 1941 et sa première date de 1944. Cette oeuvre n'est pas juste un caprice, il faut dire que Picasso tient un journal tout au long de sa vie. Ses amis étaient principalement des écrivains et lui-même était un lecteur avide et raffiné de poésie, ainsi qu'un illustrateur de livres de poèmes. Tous ses textes ont été superbement recueillis et édités par Marie-Laure Bernadac et Christine Piot en 1989 (Paris, Gallimard).
Donc, Picasso peint dans son atelier et écrit dans sa cuisine ! Les spécialistes, notamment Jèssica Jaques Pi, remarquent que l'iconographie culinaire chez Picasso est en lien direct avec son exil, l'idée d'un retour poétique au foyer et, en même temps, une révolte politique contre l'invasion de l'espace intime par l'armée de Franco.
Les premiers jours de l'année 1941 étaient dominés par l'incertitude dans le Paris de l'occupation. Cette atmosphère étrange a nourrit la rédaction de cette pièce qui deviendra une sorte de théâtre de l'absurde avant la lettre.
Personnages :
Michel Leiris: le Gros Pied
Jean-Paul Sartre: le Bout Rond
Raymond Queneau: L'Oignon
Jacques–Laurent Bost: le Silence
Germaine Hugnet: L'Angoisse Grasse
Dora Maar: L'Angoisse Maigre
Zanie Campan (Zanie Aubier): La Tarte
Simone de Beauvoir: Sa Cousine
Jean Aubier: Les Rideaux
Louise Leiris: Les Deux toutous
Photographe :
Brassaï
Spectateurs:
Henri Michaux, Jean Cocteau, Jean Marais, Valentine Hugo,
Pierre Reverdy, María Casares, Jacques Lacan
Si le Désir attrapé par la queue fut en 1941 une pièce sur l'absurdité de la guerre, il devint en 1944, lors de sa première, une réaction de stupeur face à l'horreur doublée d'une affirmation de la Résistance des intellectuels parisiens qui, dans les derniers mois du conflit, commencèrent à se révéler et à témoigner de leurs actions. Les photographies exceptionnelles de Brassaï, prises en juin 1944, sont devenues emblématiques de cette forme particulière de résistance. Je tiens à vous dire que la première du Désir attrapé par la queue est un hommage à Max Jacob, mort au camp de déportation de Drancy quatre jours avant (le 15 mars).
La question fondamentale posée par Picasso dans le Désir attrapé par la queue pourrait être formulée de cette manière : que faire avec le désir (érotique et philosophique) dans une époque où règnent l'absurde et la stupeur ? Il s'agit bien évidemment d'une variation picassienne sur le thème du Banquet de Platon. Tout comme dans l'oeuvre de Platon, dans le Désir attrapé par la queue, la triade désir – connaissance – sexe s'articule autour d'un banquet. Mais dans le cas de Picasso, il s'agit d'un banquet de la faim et du froid, qui s'inscrit dans une fuite de la réalité, contrairement à l'essentiel de sa production plastique. Ainsi, à une époque de restrictions sévères, les iconographies culinaires du Désir sont riches et succulentes. Malgré tous les aspects sordides du quotidien (ce n'est pas un hasard si le lieu de l'action principale de la pièce est un sordid hotel ), les scènes cocasses du Désir sont imprégnées de candeur et me rappellent Charlot rêvant de délicatesses pendant qu'il mâche sa chaussure dans La Ruée vers l'or (1925) ou, dans le même film, la danse des petits pains.
Comme pour certains, la télé en marche c’est un convive supplémentaire à table, pour moi désormais, grâce à cette lecture phénoménale, c’est Picasso qui est l’invité constant de ma cuisine où nous goûtons tout pendant la cuisson !
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