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EAN : 9782080419903
320 pages
Mialet Barrault (23/08/2023)
3.63/5   67 notes
Résumé :
Tout va bien pour Souheila. Ou, plus exactement, rien ne va mal. Alors, qu'est-ce qui la pousse à entrer dans ce salon de massage thaïlandais à deux pas de chez elle qu'elle n'avait jamais remarqué ? Et pourquoi n'en parle-t-elle pas à Rémi, l'homme avec qui elle partage sa vie ? C'est la question à laquelle elle va devoir répondre quand un scandale éclate, qui met au coeur de l'attention le salon de massage et ses clientes.
Souheila, plus à l'aise dans l'omb... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (16) Voir plus Ajouter une critique
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Que peut-on attendre de la vie, lorsqu'on coche déjà toutes les cases ?

Souheila, vingt-huit ans, enseignante dans une école du XIIème arrondissement à Paris, aime Rémi - le "gendre idéal" : beau, jeune, intelligent, avec lequel elle partage un appartement... Et Rémi souhaite un enfant. Mais Souheila éprouve un sentiment étrange, une forme de tristesse. Ses amis, lors d'une soirée un peu arrosée, lui conseillent d'entamer une psychanalyse. 50 € la séance, si elle s'adresse à un professionnel qualifié....pour aller s'allonger... Aller s'allonger ? Pourquoi pas.. L'idée fait son chemin... Par hasard, Souheila passe devant un salon de massage proche de chez elle, ouvre la porte... Et c'est ainsi qu'elle devient la cliente d'un salon de massage thaïlandais, qu'elle s'offre une parenthèse clandestine dans son quotidien, qu'elle échappe, le temps d'un massage, à son entourage, à son ami, qu'elle s'évade au prix de 50 € ; le prix du bien-être retrouvé, d'un nouvel équilibre.

Un jour, à son arrivée, elle trouve le salon fermé. La police la convoque, des inconnus avaient placé des caméras dans les salles de massage pour filmer les dos et les jambes des femmes nues. Une plainte est déposée par quelques clientes. le monde de Souheila vole en éclats alors qu'elle doit expliquer à Rémi - intraitable - sa présence dans le salon. de plus, la jeune femme va se trouver entraînée un peu malgré elle dans un collectif de femmes déterminées et organisées - un collectif dans lequel elle ne se reconnaît pas. Rien ne va plus, alors qu'un procès se dessine.

Je dois avouer que je connaissais de nom Mazarine Pingeot, romancière, philosophe et enseignante. J'avais lu Zeyn ou la reconquête, sans en garder un souvenir précis. J'ai eu envie de découvrir ce roman au titre un peu étrange - de quoi allait-on parler, que pouvait nous apprendre cette couverture représentant le bas de deux jambes, nues, sur un tapis rouge ?

J'ai beaucoup aimé suivre Souheila dans ses balades parisiennes, dans ses errances, la nuit, le casque sur les oreilles, alors qu'elle écoute Billie Eilish sur Spotify. Souheila ressent intuitivement que sa vie personnelle si réussie n'est qu'un faux-semblant. Elle a besoin du temps consacré aux massages pour prendre de la distance, exister pour elle-même. le salon - lieu qui va bientôt être fermé - va la conduire bien plus loin qu'elle ne l'aurait imaginé. Alors qu'elle tourne une page de son histoire, qu'elle fait de nouvelles rencontres décisives, elle va se retrouver brusquement face à ses origines, dans un pays étranger. Mais les lieux et les acteurs sont-ils si différents ?

L'écriture soignée du roman m'a beaucoup plu ; page après page, je suis partie, avec Souheila, à la découverte de sa vérité. Lorsque le roman se termine, je garde à l'esprit une belle histoire, des personnages convaincants, des paysages, des odeurs et des lumières...

Je remercie Masse Critique, de Babelio, et les Editions Mialet Barrault de m'avoir adressé le salon de massage, de Mazarine Pingeot pour en faire la critique.

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Qui s'occupe de mon corps ?

Mazarine Pingeot s'est emparée d'un fait divers, la captation à l'insu des clientes de leurs séances de massage et la vente des enregistrements, pour évoquer ses sujets de prédilection, le rapport au corps, le machisme ambiant et le statut de la femme dans notre société. Un roman qui frappe fort et sonne juste!

Souheila peut être satisfaite de sa vie. Elle a réussi à sortir de sa banlieue. Après avoir enseigné à Nevers, elle a réussi à se faire muter à Paris et à s'installer dans l'appartement parisien de Rémi. Un compagnon agréable et attentionné. Qui a même noté que depuis quelques temps elle avait l'air un peu triste. La raison de ce vague à l'âme est à chercher dans la routine qui s'est installée au fil des jours et ne lui offre guère de liberté. A tout prendre, sa vie était plus exaltante quand ils se voyaient le week-end, entre Nevers et Paris. «Nous pouvions profiter l'un de l'autre les fins de semaine et, de fait, c'était comme si nous n'avions partagé que des vacances ensemble: marché le samedi, promenade le long du canal Saint-Martin, expo parfois, cinéma, restaurant ou dîner à la maison après avoir préparé minutieusement et ensemble un poisson coûteux, faire l'amour. Tel était le programme: enviable.»
Désormais, il lui fallait se battre pour trouver des plages de solitude, des instants de liberté.
Après un dîner entre amis et une discussion sur l'utilité ou non d'une psychanalyse, elle s'amuse à lister ce qu'elle pourrait faire avec l'argent des séances. C'est peut-être le prix du massage – 50 euros – qui l'a décidée à accepter de confier son corps à une asiatique pour un massage à l'huile. Et de souscrire dans la foulée un abonnement pour dix séances. Chaque semaine, ce soin fait du bien à son corps et à sa tête. Un petit jardin secret qui va voler en éclat le jour où la police la convoque pour lui expliquer qu'elle est victime d'un trafic. Les propriétaires du salon filmaient les séances de massage et vendaient les enregistrements à des clients pervers.
Aux côtés de l'enquêteur, elle doit visionner le film et confirmer sa présence. «Certes, il ne m'était pas agréable de m'être fait blouser. Mais cet instant de trouble que j'avais éprouvé assise à côté du policier, épaule contre épaule, à regarder ensemble mon corps de dos, mes fesses et mes bras abandonnés continuait de m'habiter et de me mettre dans un état second.»
Alors dans ce cas, est-il légitime de porter plainte? Après tout, elle ne s'est pas vraiment sentie victime. Qu'en penserait Rémi? Et les autres femmes qui fréquentaient le salon de massage?
La seconde partie du roman va chercher les réponses à ces questions, va confronter Souheila a d'autres points de vue. Et l'obliger à chercher sa propre vérité.
La confrontation avec les autres clientes filmées durant leurs séances de massage et la création d'un collectif de victimes est une partie passionnante de ce roman, car elle permet de découvrir qu'il y a bien des manières d'aborder cette affaire et qu'il n'y a pas en la matière une vérité qui s'imposerait à toutes et à tous. Les unes sont féministes, radicales, les autres plus mesurées. En fonction de sa vie, de son passé, des circonvolutions de son histoire familiale, un même événement peut être perçu avec une tout autre sensibilité. Souheila ira même jusqu'à se rapprocher du mari de l'une des plaignantes, psychanalyste et observateur discret de ce gynécée. Une manière aussi d'affirmer son indépendance, de laisser libre voie à ses désirs.
C'est en creusant vers ses racines au Maroc que Souheila trouvera finalement une forme d'apaisement.
C'est la finesse d'analyse et l'absence de manichéisme qui fait la richesse de ce roman. Et si pour Souheila ce scandale marque certes un point de bascule, il ouvre aussi quelques perspectives, dont certaines vous surprendront. Avec ce nouvel opus qui s'inscrit dans la droite ligne de Se taire, Mazarine Pingeot réactualise l'antienne un corps sain dans un esprit sain.
À l'instar de Maria Pourchet avec Western, elle fait souffler un vent de liberté iconoclaste sur la France post #metoo.

Lien : https://collectiondelivres.w..
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Tout n'est pas acquis.
Dans sa vie, Souheila, une jeune femme de 28 ans, institutrice, « aligne tout : un ami, un salaire, un deux pièces". "Sur le papier, je cochais toutes les cases." et puis dans l'année pourquoi pas un enfant ? de cette vie un peu routinière où le chemin semble tout tracer, Sou dévie du chemin pour entrer dans un salon de massage sans en parler à son compagnon, Rémi. Elle prend même un abonnement en secret. Est-ce par culpabilité de gaspiller de l'argent au lieu d'avoir un psy ? En tout cas, cela lui fait du bien. A chaque massage, elle se pose plein de questions et s'interroge, par exemple, sur l'identité de ces femmes masseuses étrangères, sur ses relations. Elle s'est trouvé un espace d'intimité. Et quand un jour, elle est face à la porte close du salon, elle est désemparée. Interpellée par la police, elle va se retrouver victime d'un scandale avec d'autres femmes qui vont former un Collectif pour se défendre. Dans ce groupe, qui revendique leur droit de gérer leur corps qui a été "violé" (l'auteure parle de cette vague #meetoo) où elle peine à trouver sa place, elle se rapproche de Véronique, agent immobilier et de son mari Paul, psychanalyste. Commence alors une 2e partie de ce roman où Souheila continue sa quête personnelle, à côté des dictats du collectif, en cherchant à entrer en contact avec Paul.

Je n'en dirais pas plus sur les 2 événements qui font basculer le roman pour ménager l'envie de le découvrir, d'une part, la cause de la fermeture du salon et d'autre part, la rencontre avec Paul. Et enfin, le roman change brusquement de cap, vers la fin, suite au décès de sa grand-mère, Sou décide de partir à Larache retrouver sa famille et ses origines marocaines. Car son père est mort quand elle avait 5 ans et elle ne sait rien de lui, même si sa mère vit toujours à Sarcelles, elle a peu de contact avec sa famille paternelle.

Ce qui interpelle en tant que lecteur, c'est que le personnage principal n'arrive pas à se positionner et être en accord entre la société et ce qu'elle éprouve et qu'elle n'arrive pas non plus à s'exprimer ce qui suscite des questionnements. Tout n'est pas acquis, n'a pas de réponses. Parfois on ne sait pas où est sa place.
A part cette envie de se faire masser, c'est une femme qui se positionne assez peu, qui continue de se chercher et qui fuit la réalité du quotidien. On sent qu'elle est toujours dans un entre deux, qu'elle a peur de s'engager et tourne les situations en dérision, avec une certaine répartie, parfois décalée.
Cette histoire peut paraitre confuse et elle est pourtant très bien menée, très bien écrite, avec une fin assez surprenante qui nous entraine ailleurs, vers un apaisement.
Merci à Babelio et la ME Mialet-Barrault pour cette très bonne lecture qui interroge le quotidien et l'engagement. Débat ou pas débat ?
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Un livre surprenant mais très bien écrit et qui me confirme la qualité de la plume de Mazarine Pingeot et de son analyse des personnages. Tout d'abord une fine étude sur le désir (286 pages sur 316), auquel l'auteure donne un d majuscule tant il est central. le Désir, ce qui nous motive dans notre existence, ce qui fait ce que nous sommes, ce qui fait qu'inéluctablement on tombe du côté où l'on penche. le personnage principal, Souheila 28 ans franco marocaine, a tout pour être heureuse, un copain pas compliqué à l'amour inoxydable, un logement à Sarcelles mais sympa, un métier qui l'épanouit, un chat adorable et, contrairement à la Marie-Jo de Giedré, au lit ça va plutôt bien. Mais son Désir lui reste flou, elle vit sans préméditation, 360° d'horizon libre de terres et pas de boussole. le lecteur la devine se dédoublant, il y a la Souheila qui vit et agit et la Souheila qui la regarde en se demandant mais pourquoi diable fait-elle ça. Elle passe devant un salon de massage thaï, pourquoi pas. Elle y rentre, rapidement en est accro et presque à son insu ça devient un secret qu'elle ne partage qu'avec elle-même. Jusqu'au scandale. le salon est fermé et fait les gros titres, voyeurisme, pornographie insidieuse, exploitation féminine. Mais Souheila décroche et ne se mêle pas au comité de victimes. Son Désir la pousse ailleurs, et de quelle manière ! Je note à cette occasion le courage de l'auteure qui brosse un portrait peu complaisant du féminisme intégriste actuel. Mais là n'est pas son sujet, comme son personnage l'auteure n'y reste pas et nous emmène ailleurs, et c'est là où ce livre est surprenant. Après 90% d'une très intéressante étude psychologique, le lecteur se trouve brutalement projeté dans une histoire familiale rocambolesque, qui au demeurant aurait pu être également très intéressante, mais dont la légitimité est ici plus discutable. Preuve en est le raccordement entre ces deux parties pour le moins artificiel.
Je terminerai en citant deux phrases qui m'ont marqué par leur pertinence universelle.
Page 130, éd. Miallet Barraud: "Mon métier était de ceux qu'on méprise globalement parce qu'il offre un faible pouvoir d'achat".
Page 204, toujours dans la même édition: "Ni Rémi ni moi n'aimions parler. Nous pouvions commenter des informations, faire des projets (…), mais dialoguer, non"

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Tout va bien pour Souheila. Un mari, un travail et un nouvel appartement. Mais quelque chose cloche pourtant et ce quelque chose, elle ne saurait mettre des morts dessus. Aller chez un psy ? Elle trouve cela cher. Alors, un jour, ses pas la porte malgré elle dans un salon de massage. Elle prend goût aux massages, au bonheur que lui provoque les doigts de ses femmes sur son corps. Mais, honteuse, elle ne dit rien à son mari. Ce n'est que lorsque l'affaire éclate qu'elle doit parler : Souheila apprend qu'elle a été filmée à son insu et que les images ont circulé sur des sites spécialisés. Souheila se retrouve, avec d'autres femmes, victime de voyeurs. Une plainte est déposée et un procès aura bientôt lieu.
Souheila doit accepter un statut de victime qui ne lui convient pas et elle doit trouver sa place dans le groupe de femmes avec lesquelles elle n'a aucun atome crochu.
Ce roman traite de la notion de victime bien sûr, de la notion de consentement ensuite, et au-delà, de celles du désir et de la liberté. Souheila est tiraillée par des questionnements profonds et complexes. Elle ne parvient pas à être une « bonne victime », comme elle ne parvient pas à être une « bonne femme » ou une « bonne fille ». Elle ne parvient pas à se couler dans les moules sociétaux traditionnels. Mazarine Pingeot livre ici un roman aux analyses grinçantes et précises.
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critiques presse (3)
Actualitte
04 octobre 2023
Mazarine Pingeot flirte avec élégance avec sa propre vie, l’époque actuelle, le wokisme, #metoo, la communauté LGBTen les décrivant avec une élégance d’écriture qui n’appartient qu’à elle.
Lire la critique sur le site : Actualitte
Marianne_
15 septembre 2023
« Le Salon de massage » est une œuvre de maturité, pleine d’humour et de doux désespoir.
Lire la critique sur le site : Marianne_
SudOuestPresse
04 septembre 2023
Un salon de massage thaï, un scandale sur fond de guerre des sexes, une jeune femme en quête de libération et des origines de son vague à l’âme, parmi les ingrédients du […] roman de Mazarine Pingeot.
Lire la critique sur le site : SudOuestPresse
Citations et extraits (8) Voir plus Ajouter une citation
(Les premières pages du livre)
I. Rémi
Après Nevers
Je venais d’avoir 28 ans et un poste à Paris dans une école du XIIe arrondissement – quartier tranquille dont l’ambiance me rappelait Nevers, là où j’ai commencé à enseigner. Je connaissais Paris pour y avoir fait mes études. Ce n’était pas nouveau pour moi, je n’y débarquais pas comme une provinciale apeurée ou au contraire curieuse de tout et qui va au-devant du danger. J’avais aimé la province bien plus que je ne l’avouais à mes amies ou à mon compagnon. Secrètement j’en nourrissais une nostalgie qui me donnait un air blasé, un air de Parisienne.
Je n’étais pas mécontente pourtant de vivre dans cette ville de façon autonome: un ami, un salaire, un deux pièces. Sur le papier, je cochais toutes les cases. Et j’ai toujours trouvé étrange cette expression de comptable ou de QCM, comme si la vie pouvait être quadrillée en autant de biens à posséder ou de niveaux à atteindre. Un jeu vidéo. La réussite comme une somme de petites victoires déjà orchestrées par l’algorithme et qui distribue les gagnants et les perdants non pas en fonction de leurs talents, mais de leur adaptabilité aux consignes. J’ai joué des heures à des jeux dont la finalité revendiquée était d’augmenter mon QI. Je sais ce que c’est que de jouer contre une machine. Et d’obtenir des récompenses. Rémi en était une.
Vingt-huit ans, en couple avec Rémi, une titularisation dans la capitale = avoir des enfants dans l’année qui suit. Et ce n’est pas un bonus, mais une simple étape vers la victoire finale. Tout le monde me l’assurait. Cela semblait être une science partagée par les autres, et n’importe quel autre, du membre proche de la famille au collègue à peine rencontré, entre l’évidence ancestrale que le terme générique de «savoir de grand-mère» résume à peu près et la connaissance poussée des statistiques que maîtrise un sociologue spécialisé dans la démographie française. Un halo scientifique, donc, poussait les uns et les autres à me prédire un nouveau-né dans l’année.
Et cela ne me réjouissait pas.
Des enfants, j’en instruisais toute la journée. En faire un par moi-même ne ressemblait pas à une épiphanie, au but de toute une vie ou encore à la norme attestée par les uns et les autres, tout au plus la matière première d’un métier que par ailleurs j’affectionnais. Je n’étais pas contre l’enfance, et supposais qu’un enfant à soi ne produisait pas les mêmes affects – souvent négatifs – qu’une vingtaine de bambins, assez peu au diapason sinon pour pleurer à l’heure de la sieste. Il y a d’autres choses dans la vie que la reproduction, l’enfance, l’éducation et la
profession ; il y a d’autres choses que le couple, les amis, les futurs dessinés par des courbes et des sorcières qui lisent dans le marc de café. Il y a également soi-même.
Je ne verserai pas dans cette nouvelle religion qui tend à faire de soi la divinité à laquelle tout sacrifier – et en l’occurrence ce n’est plus du sacrifice, puisque se faire passer avant les autres ne requiert aucune forme d’abnégation. Je déteste également toutes ces expressions d’un moi malheureux et tout-puissant, si fier du trauma subi, revendiquant son mal-être comme si c’était un exploit sportif. J’ai accompagné toutes les marches des fiertés tant qu’elles étaient collectives, puis abandonné les combats quand ils se sont singularisés pour devenir des exercices de narcissisme. Je ne me détournais pas des autres par amour excessif d’un moi que j’aurais idolâtré et dont j’aurais exigé la reconnaissance immédiate. Je n’identifiais pas plus le moi à une image à promouvoir comme une marque de savon. Mais j’avais plutôt à cœur de m’offrir un espace à moi seule, un espace sans cri, sans demande, sans reproche, un espace où mon corps serait un objet de plaisir sans qu’il devienne par la même occasion l’enjeu d’un pacte ou d’un contrat, garant d’une réciprocité. Un espace vide, un espace non productif (mais payant), un espace où je m’oublierais, alors même que je mets ce moi au centre, mais pour mieux le dissoudre: un salon de massage.
J’entends déjà la critique. Capitalisme. Luxe, voire luxure. Argent jeté par les fenêtres. Égoïsme. Exploitation. Je l’entends si bien que je me la suis formulée dans toutes ses variantes. Aucune d’entre elles n’a pourtant su me faire renoncer. Je vais une fois par semaine me faire masser dans le salon thaï à deux rues de chez moi. Personne ne le sait. Personne ne le savait jusqu’au jour où le scandale a éclaté.
Arrivée à Paris, j’étais triste. Pourtant, partager enfin ma vie avec Rémi que je ne voyais que les week-ends lorsque j’habitais encore à Nevers aurait dû me réjouir. Mais ces allées et venues entre la gare de Nevers et celle de Bercy me manquaient déjà. Cette vie entre deux villes m’avait permis d’expérimenter le couple à mi-temps et de regarder des films sur l’Afghanistan tard le soir tout en m’autorisant un tout petit verre de whisky dès que j’étais enfin seule.
Nous pouvions profiter l’un de l’autre les fins de semaine et, de fait, c’était comme si nous n’avions partagé que des vacances ensemble: marché le samedi, promenade le long du canal Saint-Martin, expo parfois, cinéma, restaurant ou dîner à la maison après avoir préparé minutieusement et ensemble un poisson coûteux, faire l’amour. Tel était le programme: enviable. Je ne travaillais pas. Interdiction d’ouvrir mon ordinateur durant ces deux jours sacrés.
J’aurais deux heures de train pour préparer mes journées à l’école Pierre-Bérégovoy.
À Nevers, il m’arrivait de me coucher tôt. J’aimais passionnément cela, ne rien devoir à personne, boire des verres avec les autres instituteurs que j’avais rencontrés, ou pas. Me coucher à 22 heures ou à 1 heure du matin, en fonction de mon envie. C’est peut-être grâce à cette double vie que j’ai appris à écouter ce désir et à lui accorder une certaine légitimité. Voire une force de décision, mais uniquement dans des moments précis de la journée. De même que je faisais respecter aux enfants les «temps calmes», je m’obligeais à respecter le «temps du désir». Il n’était pas très gourmand, et ma tendance à contrôler les choses ne lui était pas toujours favorable. Aussi l’ai-je cantonné à ces heures du jour, sanctuarisant dans la semaine des créneaux pour ne rien faire. Ou faire quelque chose. En fonction de lui. Mon Désir.
Cet aménagement du temps n’était pas compatible avec Paris, avec Rémi. Il empiétait nécessairement sur ces heures que j’étais obligée de reconstituer en volant ici ou là un petit quart d’heure, cinq minutes, une errance sans logique entre l’école où j’enseignais et mon appartement. Je dessinais des courbes pour ne pas marcher droit. La ligne la plus courte provoquait chez moi des crises de panique. J’aimais chercher à me perdre, même si c’était pour de faux – mon sens de l’orientation me rattrape toujours, c’est pénible. Nous nous étions donc installés dans ce 48 mètres carrés qui était le sien et que je connaissais déjà, mais comme une chambre d’hôtel. Rien d’absolument neuf dans cette nouvelle vie. Au début, nous avons continué à acheter du poisson au marché, à cuisiner et à sortir. Mais le travail a repris ses droits.
Et comme je n’avais plus de trajets en train pour terminer mes préparations de la semaine, j’ai commencé à organiser mon emploi du temps le dimanche soir, puis le dimanche après-midi. Rémi en a profité pour aller courir, ou regarder un film d’action en mettant ses AirPods. Nous sommes devenus paresseux sous le paravent du devoir.
Ces petits glissements sont imperceptibles. Les signaux ne clignotent pas, on se contente d’une routine, on l’apprécie même, elle est reposante.
Pourtant, je ne pouvais me le cacher: j’étais triste.
Je riais moins, je ne buvais plus de petit whisky en regardant des documentaires sur l’Afghanistan, je me couchais à peu près à la même heure tous les soirs et, maintenant que nous avions plus de disponibilités, nous faisions moins l’amour. Mais surtout, je n’arrivais plus à me sentir ailleurs, sinon en réaction, par fuite. Je ne parvenais plus à retrouver cet état second où le désir prenait les commandes et où je lui cédais tout, même s’il n’exigeait pas grand-chose. Et comment l’expliquer à Rémi? J’ai besoin de ne rien faire, de ne rien exiger de moi, de me laisser marcher dans la rue, toute seule, sans qu’on me parle, en écoutant de la musique ou pas, sans qu’on m’attende, sans qu’on me demande où je suis.
J’ai besoin de disparaître par intermittence. Tel est mon équilibre. Rien ne se passe, je n’ai pas de crimes à avouer et, lorsque je rentre, je suis apaisée.
Après tout, certains profitent de ces moments pour tromper leur conjoint ou changer de sexualité. Ce n’était pas mon cas. Et je n’aurais su définir la nature exacte de ce désir. Il n’avait même pas la saveur de l’interdit, il ne serait entré dans aucune case du QCM ou du comptable et il n’y avait rien à en dire – précisément parce qu’il devait s’en tenir à ce rien, cette atmosphère qu’une certaine mélodie aurait pu traduire. Une atmosphère atmosphérique. J’avais besoin de ce climat qui n’était pas un climat intérieur, puisque précisément mon intériorité s’ouvrait alors de telle façon qu’elle épousait ce qui l’entourait.
Pourquoi le massage plutôt que la psychanalyse?
Un soir, Rémi et moi avions invité nos amis à dîner, et la conversation avait tourné autour de la difficulté de vivre à Paris: les couples présents se plaignaient de leur logement exigu, les célibataires de ne pas trouver de conjoint malgré les applications, toutes essayées jusqu’à l’usure. Pour moi qui venais de quitter la Nièvre, leurs lamentations sonnaient comme des caprices d’enfant gâté.
Nous avions déjà descendu quatre bouteilles (pour sept, ce qui reste correct), quand Marianne a trouvé l’explication à nos plaintes sans objet. La névrose.
Ce n’était pas révolutionnaire de la part d’une psychologue, et ce n’était pas la première fois qu’elle nous analysait sauvagement. Je lui demandai si la névrose parisienne avait
quelque chose
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Je retardais le moment de tout raconter à Rémi. Ça se bousculait dans ma tête et je devais y mettre de l’ordre : s’il y avait une enquête, c’est qu’il y avait crime, d’une manière ou d’une autre, et regarder des femmes nues se faire masser à leur insu relevait visiblement de cette catégorie dont je m’apercevais qu’elle était large.
Mes séances de massage allaient-elles être rendues publiques ? Et sous quelle forme ? Ce que j’avais voulu garder hors de vue allait-il être exposé aux yeux de tous et me donner un nouveau statut ? Je ne savais pas encore lequel – celui de victime peut-être, il avait employé le mot. Toutefois, à part y voir un terme technique, je ne comprenais pas bien à quoi il pouvait correspondre – je n’éprouvais rien de tel, pas encore peut-être, me disais-je, il faudrait du temps pour assimiler les informations, m’avait prévenue le policier, la « sidération » bloquait toute émotion. J’avais enregistré ces explications au cas où j’en aurais eu besoin. Mais je ne me sentais nullement sidérée. Interloquée, oui, peut-être, car il s’agissait d’un sacré événement dans ma vie, un événement dont j’ignorais encore la nature, qui allait sans aucun doute déplacer un certain nombre de choses. Et cette irruption de l’imprévu me plaisait. Quelque chose se jouait autour du salon de massage depuis le début, je l’avais senti, deviné, j’avais un lien anormalement fort à ce lieu. Certes, il ne m’était pas agréable de m’être fait blouser. Mais cet instant de trouble que j’avais éprouvé assise à côté du policier, épaule contre épaule, à regarder ensemble mon corps de dos, mes fesses et mes bras abandonnés continuait de m’habiter et de me mettre dans un état second.
Bien sûr, si je regardais les choses objectivement, c’était une catastrophe : j’aurais l’obligation de passer du temps au commissariat, lieu sordide dont le carrelage était du plus mauvais goût.
Je devrais raconter ma vie, expliquer mes séances, mes relations avec les masseuses et avec Michel, le gérant, mettre des mots sur des impressions, rendre compte de mon Désir, le donner en pâture à une justice aveugle, répondre de moi. Je me voyais devant un tribunal à tenter de justifier la raison de mes rendez-vous réguliers dans ce lieu interlope et chercher le mot juste pour qu’il ne puisse pas être remis en cause, et le juge, insatisfait de mes réponses, se demandant comment une petite institutrice pouvait se payer le luxe d’un massage par semaine, certes pas dans un palace cinq étoiles, mais tout de même, et pourquoi ce besoin de plaisir, n’étais-je pas satisfaite dans ma vie ? Quel égoïsme pervers me poussait à faire une chose pareille, qui plus est en secret ? Tout le monde assisterait à la séance d’humiliation, je perdrais mes amis, mon compagnon, seul mon chat me tiendrait compagnie.
À l’idée que Rémi apprenne tout ça, j’en avais des frissons. Est-ce que la rumeur irait jusqu’à l’école ? Est-ce que les parents d’élèves réclameraient mon renvoi pour avoir vu mes fesses huilées dans une vidéo virale sur Internet – fuites dont le policier me jurerait qu’il n’y était pour rien ? p. 74-76
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Et comment l'expliquer à Rémi ? J'ai besoin de ne rien faire, de ne rien exiger de moi, de me laisser marcher dans la rue, toute seule, sans qu'on me parle, en écoutant de la musique ou pas, sans qu'on m'attende, sans qu'on me demande où je suis. J'ai besoin de disparaître par intermittence. Tel est mon équilibre. Rien ne se passe, je n'ai pas de crime à avouer et, lorsque je rentre, je suis apaisée.
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Après Nevers
Je venais d'avoir 28 ans et un poste à Paris dans une école du XIIème arrondissement - quartier tranquille dont l'ambiance me rappelait Nevers, là où j'ai commencé à enseigner. Je connaissais Paris pour y avoir fait mes études. Ce n'était pas nouveau pour moi, je n'y débarquais pas comme une provinciale apeurée ou au contraire curieuse de tout et qui va au-devant du danger. J'avais aimé la province bien plus que je ne l'avouais à mes amies ou à mon compagnon. Secrètement j'en nourrissais une nostalgie qui me donnait un air blasé, un air de Parisienne. Je n'étais pas mécontente pourtant de vivre dans cette ville de façon autonome : un ami, un salaire, un deux pièces. Sur le papier, je cochais toutes les cases. Et j'ai toujours trouvé étrange cette expression de comptable ou de QCM, comme si la vie pouvait être quadrillée en autant de biens à posséder ou de niveaux à atteindre.
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Est-ce qu'on peut porter plante pour réparer une injustice qu'on ne ressent pas ? Est-ce qu'on a le droit de ne pas ressentir une injustice dont tout le monde s'accorde à dire que c'est une injustice ? Dont on ne voit pas en quoi elle constitue une injustice ?
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