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ISBN : 2930607149
Éditeur : Les Carnets du Dessert de Lune (01/04/2015)

Note moyenne : 3.38/5 (sur 4 notes)
Résumé :
Tête-Dure soulève d’une main le bord frangé de la pesante nappe en tissu qui dissimule depuis une heure ses jeux sous la table. Il aime bien se planquer sous ce plafond de bois, se ramasser sur lui-même, les genoux talés par le balatum ; il a l’impression d’être dans une caverne. Il y fait sombre et paisible. Et puis, surtout, sous la table, tout devient possible, tout est vraisemblable puisqu’il le décide ; sous la table, il maîtrise le monde : l’herbe peut pousser... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (2) Ajouter une critique
Dessert
  20 juillet 2016
Tête-Dure. Francesco Pittau. Roman. Les Carnets du Dessert de Lune. 100 p. 12 €
Finaliste du Prix Rossel 2015.
Auteur « né de parents inconnus et qui le sont restés (sauf de leurs voisins, amis, etc) Francesco Pittau a commencé à écrire, un jour, et s’arrêtera probablement un autre jour. Il espère voir encore une trentaine de 29 février. » C’est ainsi qu’il se présente et cet humour, clair et noir à la fois, caractérise l’esprit de ce roman. Cet auteur roboratif publie nombre de livres pour la jeunesse. Chez lui, nul affadissement, au contraire. Cet extrait de la troisième page, qui plante le décor, l’atteste : « Tête-Dure soulève d’une main le bord frangé de la pesante nappe en tissu qui dissimule depuis une heure ses jeux sous la table. Il aime bien se planquer sous ce plafond de bois, se ramasser sur lui-même, les genoux talés par le balatum ; il a l’impression d’être dans une caverne. Il y fait sombre et paisible. Et puis, surtout, sous la table, tout devient possible, tout est vraisemblable puisqu’il le décide ; sous la table, il maîtrise le monde : l’herbe peut pousser, le bison paître, le cheval galoper sans se fatiguer, les morts se relever même après un coup de tomahawk. Le sang est vert ou bleu, rarement rouge. »
Ce roman narre un samedi de la vie de Tête-Dure, un enfant d’une dizaine d’années, sans doute un peu moins, à qui ses parents parlent peu et sans aménité. Ritals émigrés, ils transpirent la pauvreté, vivant dans un deux-pièces, le père puant la bière, et la mère la dépression, de se sentir très mal aimée. C’est la misère propre aux ouvriers du Nord de la France et de Belgique, à cette époque [1962]. C’est en conséquence une sorte de témoignage, romancé ou non, ce n’est pas la question. L’intérêt réside dans la force d’évocation des scènes et des personnages, dans le rendu de véracité qu’on ne peut un seul instant mettre en doute. On pense parfois à Poil de Carotte, malgré les différences d’époque et de milieu. Mais le style est de cette trempe-là. Pittau réussit à rendre ce que l’enfant perçoit, comprend, ressent. Il est extrêmement attentif à restituer les sons, souvent gutturaux des échanges entre adultes, les odeurs et la vue. Par exemple, pour la vue : « assis dans le canapé, Papa fumerolle comme un volcan ». Il rend aussi la montée des blessures. « Tête-Dure sent une bête inconnue remuer dans son ventre. Il prend sa respiration d’un petit coup de narines. Il faut qu’il devienne un bloc de pierre, des cheveux jusqu’à la pointe de l’ongle du gros orteil. » Ou bien : « Tête-Dure sent le nœud de sa gorge descendre lentement jusqu’à l’aine […] Tête-Dure a envie de pleurer. Sa gorge est comme un mince tuyau métallique. »
Tête-Dure « ne se plaint jamais, ou rarement. C’est ce qui lui a valu son surnom », tandis que pour Papa « le monde ressemble à un immense chenil où chacun essaie de monter une chacune, où chacune essaie de grimper un chacun, où toutes les combinaisons existent, où chacun a une âme de chien qui dort [croit-il quand ça l’arrange ou le rassure] ». Quant à maman, elle peut défendre son mâle avec « une voix pareille à un coup de couteau dans une pomme de terre crue », ou débarquer chez la voisine pour y récupérer son fils avec « des mots qui crépitent entre ses dents comme des grains de raisin surs. Elle est verte ». À aucun moment, Francesco Pittau n’exagère. On le suit à la lettre, aucun mot n’est de trop. Sa langue est généreuse en inventions de toute sorte. Le soir venu, « Tête-Dure a la bouche pleine de sommeil » et il découvrira, au petit matin, à l’avant-dernière page, que Papa est encore couché sur le canapé où il a vomi. — C’est un roman de qualité que Tête-Dure. Non seulement il ne peut laisser personne indifférent, mais l’écriture de Francesco Pittau offre un régal.
© Pierre Perrin, note du 23 février 2017 parue dans la Diérèse n° 70 [mai 2017]
Samedi 27 octobre 1962. Au cœur de la Guerre froide, le monde passe à quelques étincelles d’une pulvérisation nucléaire. La crise des missiles de Cuba atteint son paroxysme ; les mycéliums atomiques se ramifient sous les eaux caribéennes, dans les airs sibériens ou sur les terres insulaires. Dans le poste de radio, la voix du journaliste égrène des nouvelles inquiétantes.
Tête-Dure, lui, ne se soucie guère de cette litanie pré-apocalyptique, ni des vitupérations de son paternel condamnant, d’une parole rincée à la Celta Pils, les Capitalistes et les Juifs, tous des voleurs ! Non, le vrai danger menace ailleurs, ici, sous la table à manger, caché par une nappe à franges, là où Tête-Dure « maîtrise le monde : l’herbe peut pousser, le bison paître, le cheval galoper sans se fatiguer, les morts se relever même après un coup de tomahawk. Le sang est vert ou bleu, rarement rouge ». À cet endroit exact, le Destin assène ses caprices et broie des existences, bien loin des deux Blocs en délicatesse. Là, désespéré et agacé, Tête-Dure assiste en démiurge impuissant au trépas inéluctable du courageux Peau-Rouge sous les pan-pan-pan de l’arrogante Tunique Bleue. Cette exécution de plastique, mille fois répétée, remue Tête-Dure qui ressent au tréfonds de ses six ans l’écrasante Fatalité.
La réalité de Tête-Dure s’encaque dans un appartement deux-pièces, au confort spartiate et à l’ambiance souvent pesante. La joie n’éclabousse pas ce ménage italien où chaque sou compte (et est recompté), où l’étriquement suinte des pores des murs et des habitants, où la Vie ploie sous une chape de tensions latentes et de convenances expatriées. Ainsi l’étau familial se resserre-t-il sur l’enfance de ce garçon silencieux et hargneux, qui perçoit confusément que l’unique logique prévalant est celle, implacable, du qui-domine-qui. Et cette équation invisible de régir la sphère intime, les rapports de voisinage, les moments entre camarades, les mouvements d’immigration, les frictions entre les Barbudos et les Yankees, l’affrontement de Sitting Bull et de George Armstrong Custer…
Dans ce théâtre quotidien, le père de Tête-Dure évolue, une sèche vissée au bec : quand il ne traîne pas ses guêtres et sa rancœur dans les rues de sa ville d’adoption, il se désaltère à la mauvaise bière sur son canapé en similicuir (seul luxe extirpé de ses poches remplies d’oursins). Et, un brouillard de fumée et des poussières de cendre accompagnant tous ses gestes et ses grognements, il fulmine : contre Victor « qui est tout miel et tout sucre, mais qui n’est, au fond, qu’un crétin ignorant en politique, et un bourreau pour son propre chien, qui est une pauvre créature, elle aussi, tout comme nous », contre le « pays de merde » qu’est la Belgique, contre son épouse, contre…, contre… Quant à la mamma, bouleversée par ses hormones en éruption, elle s’échevèle entre dévotion cagote et insultes senties, éclats en rafale et effondrements fébriles, attaque de tigresse et défense de louve. Pétrie de contradictions et galvanisée d’hystérie.
Au milieu de cette commedia dell’arte, un spectateur observe, légèrement en retrait. Rien n’échappe à Tête-Dure, même lorsqu’il joue avec son camion en bois rouge et jaune humblement reçu à l’Assistance sociale. C’est donc à travers son regard (par le biais d’une subtile narration qui, bien que menée à la troisième personne, prend les allures d’une focalisation interne) que sont croqués, le temps d’une journée, une commère vierge et aveugle à qui « il reste une ombre d’œil : du bleu délayé dans trois mille litres de lait », les « copains » du bistrot qui roulent Papa dans la farine de sa fierté et le déplument aux cartes, l’Américain (qui n’est pas américain) aux « lèvres couleur ventre de poisson », Madame Giovanna avec ses « yeux qui s’esclaffent mais sans vraiment rire » et sa grosse fille Angela dont « le poids n’est qu’une fantaisie » et qui « n’est pas là où on la voit, elle flotte, elle est pleine de nuages ». D’autres personnages aux contours doux-amers participeront au tumulte avant le baisser de paupières de Tête-Dure.
Le style de Francesco Pittau est du caviar. Chacun de ses mots, telle une bille juteuse, pétille, explose. Peut-être grâce à sa fructueuse expérience d’auteur jeunesse, Pittau excelle dans l’art de provoquer des images d’un impressionnisme précis et d’une sensibilité sonore. Son écriture désarme par la touchante sincérité, loin de tout toc et de tout chiqué, qui en émane. Dès lors, l’on regrette que le samedi 27 octobre 1967 n’ait pas duré une éternité : notre lecture se serait alors, elle aussi, prolongée indéfiniment…
© Samia HAMMAMI in Le Carnet et les Instants, avril 2015
Belgique, 27 octobre 1962. Tête-Dure joue sous la table dans l’appartement deux pièces où il vit avec ses parents. Il sait que le Peau Rouge en plastique qu’il essaie de planquer derrière un pied de chaise n’en a plus pour longtemps. Le soldat (tunique bleue) qui le traque depuis quelques instants se rapproche et va finir par avoir le dernier mot. S’amuser de la sorte l’aide à se détacher d’un quotidien peu reluisant qui est d’abord celui des adultes qui l’entourent mais aussi, par inévitables ricochets, de plus en plus le sien.
« Tête-Dure attend l’inattendu.
Il pense à contrecarrer le destin, mais il sent confusément que ce n’est pas bien, qu’il faut laisser le ruisseau couler dans son sens naturel. »
Sa famille n’est pas au mieux. Le monde non plus. À la radio, Kennedy vient de rappeler que l’ultimatum fixé aux soviétiques pour qu’ils évacuent les missiles installés à Cuba – et pointés sur la Floride – expire demain. La situation énerve le père qui boit de la bière en compagnie du voisin. Tous deux commentent l’état de la planète. Les analyses volent à ras de terre. Tête-Dure en reçoit quelques bribes. Ne comprend pas tout mais sent qu’il vaut mieux rester à l’écart. Garder cette position de repli qui est habituellement la sienne, surtout quand le père sort de ses gonds, ce qui lui arrive fréquemment. Ce jour-là, après le départ du voisin, furieux du repas qui tarde à venir, il s’excite, gueule, tourne comme un fauve dans la pièce et se met tout à coup à frapper sa femme.
« Tête-Dure ne voit pas l’instant où la main de Papa touche Maman. Il est incapable de dire à quel endroit elle a été touchée, mais il entend un bruit sec et terrible. Un bruit terrifiant de joue qui claque.
Et lorsque Tête-Dure desserre les paupières, il constate que Maman est assise sur le balatum, la jupe remontée jusqu’en haut des cuisses, et qu’elle pleure. »
C’est un microcosme en proie à de multiples déconvenues humaines et sociales, avec au centre des individus aux nerfs à fleur de peau qui dérapent à tour de rôle, faisant parfois valoir leur force physique, que Francesco Pittau ausculte dans un roman où la narration ramassée et les dialogues incisifs sont très percutants. Ce monde, composé de gens venus d’ailleurs (en l’occurrence d’Italie), est vu à travers le regard atterré d’un enfant qui encaisse tout sans rien dire. Ce qu’il perçoit de l’attitude des adultes (entre eux mais aussi à son égard) le persuade de se maintenir en retrait. Devenir presque invisible, parler le moins possible et avaler la boule qu’il a en travers de la gorge sont quelques-uns des actes de résistance qu’il s’impose pour pouvoir continuer à rêver en gardant la tête hors de l’eau.
« Tête-Dure se rencogne dans le canapé. S’il le pouvait, il s’enfoncerait dans l’épaisseur des coussins jusqu’à disparaître et se mêler au rembourrage. »
© Jacques Josse, remue-net, mai 2015, http://remue.net/spip.php?article7490
La radio crachote, … « Khrouchtchev Premier secrétaire du Parti communiste d’URSS et Président du Conseil des ministres va-t-il obtempérer à l’ultimatum des Etats-Unis et évacuer les missiles de Cuba… ». Les deux blocs au bord de la guerre nucléaire.
Sous la table, Tête-Dure sait que le pire va survenir…
Un cloc sourd retentit. L’Indien n’a pas le temps de réagir qu’un autre coup de feu, pan !, claque, suivi d’un autre, et d’un autre encore…
En ce samedi 27 octobre 1962, l’enfant n’entend que des bribes des événements qui tiennent le monde en haleine. Lui, sait qu’il est inutile d’espérer échapper à son destin. Tête-Dure se dit que le sort est capricieux et que les événements peuvent changer d’un instant sur l’autre…
Après un après-midi passé sous la table, Tête-Dure est déboussolé, chancelant, et avec des vertiges comme quand il a tourné plusieurs minutes sur lui-même.
Sur la tablette de fenêtre, une bouteille de Celta Pils… Son père s’approche de la tablette… Papa ne boit que cette bière. Celta Pils… Trois syllabes que Tête-dure se répète encore et encore, espérant qu’elles livreront un peu de leur mystère… En tous cas, ces trois syllabes délient la langue de Victor et de Papa quand elles sont prononcées. D’ailleurs, c’est avec un air de gourmandise que Papa pose le goulot de la petite bouteille sur ses lèvres… Assis en face de lui, Victor ne dit trop rien. Il est en salopette. Il la quitte rarement, même quand il ne travaille pas…
- T’es habillé comme un rien-du-tout. Faut t’habiller mieux pour être respecté, dit le père.
- Je suis un ouvrier. Pas le temps de me pomponner ! répond Victor, bonasse et résigné.
L’appartement dans lequel vit Tête-Dure ne comporte que deux pièces : le salon-salle à manger, qui sert de cuisine et de salle de bains (une énorme bassine en tôle fait office de baignoires), et la chambre à coucher, vaste, avec une fenêtre qui donne sur une cour intérieure minuscule. Hiver comme été, la cour a une haleine de moisi et de merde séchée, depuis que Victor (qui vit au rez-de-chaussée avec toute sa famille) a fait de cette cour la niche de son chien.
Maman arrive. Elle revient de chez le boucher. Elle est en retard. Elle explique qu’en chemin elle a croisé Angioletta, qui a une langue de vipère et rien d’autre à faire que bavasser, dénigrer… Papa à faim. Qu’il est en train de crever de faim…
-Tiens, dit-elle ! Etouffe-toi avec ! Au moins, comme ça, tu ne me laisseras tranquille !
Blême, malgré sa peau hâlée, Papa se met en mouvement, main levée, cigarette encore coincée entre l’index et le majeur ; la cigarette trace dans l’air un sillon bleuâtre qui ressemble à la zébrure d’un coup de fouet.
Maman hurle…
Francesco Pittau nous plonge au cœur des corons d’émigrés, de ces cités ouvrières, des quartiers délabrés des villes où la promiscuité des gens, la pauvreté, la misère, la brutalité, laissent flotter cette appartenance à une cour des miracles. Heureusement qu’il y a le sourire de Madame Giovanna, un sourire si large qu’on dirait qu’il va faire le tour de sa tête. Sur la Table de Madame Giovanna, la nourriture est abondante, du potage à la tomate saupoudré de fromage râpé, de la viande, des légumes…
© Blog de Marc Page.
Tête-Dure, c’est le surnom que sa mère lui a donné après avoir envisagé de l’appeler Cœur-de-Pierre, a six ans en 1962. Il vit dans les jeux de son âge mais le monde des adultes est poreux et envahissant. Surtout quand la famille, immigrée d’Italie, vit à l’étroit dans un deux-pièces et que la radio, en pleine crise de missiles cubains, nourrit la crainte d’une nouvelle guerre mondiale. Le père du jeune héros déteste les Américains : sans eux, l’Italie de Mussolini serait devenue un pays florissant et il n’aurait pas dû, comme tant de ses compagnons, chercher du travail dans un pays de merde. Mais le coiffeur du quartier, un grec, pense que les Cubains sont pires que les Turcs, c’est dire…
Une colère croissante
Une guerre serait peut-être cependant moins traumatisante pour le gamin que le sont les relations tumultueuses entre ses parents. La colère du père va croissant ce samedi-là, au rythme où la mère s’aigrit. La succession des maladresses interdit toute sérénité et Tête-Dure observe avec inquiétude son univers qui semble se déglinguer. Et qui pourtant, vingt-quatre heures plus tard, est toujours là, pareil à lui-même.
© Pierre Maury, Le Soir
Tête-Dure est, me semble-t-il, le premier roman de Francesco Pittau, lequel publie pourtant depuis des années – car la littérature, ce n’est pas nécessairement le roman. Moi, mon premier Pittau, je l’ai lu à haute voix à son propriétaire, qui en était empêché à l’époque. Il vient d’avoir son permis, c’est dire si le temps passe, mais il se souvient parfaitement de C’est méchant. « C’est méchant », Tête-Dure a dû se l’entendre dire, pour qu’on le surnomme ainsi. Sa mère avait d’ailleurs hésité avec Cœur-de-pierre. Tête-Dure a six ans, vit avec ses parents, immigrés italiens, dans une HLM belge, et dans son imagination, qu’il a belle et triste.
Francesco Pittau est un écrivain économe. Dire cela n’est pas nécessairement de ma part un jugement de valeur : je ne suis pas un chantre de la simplicité ni de l’économie de moyens – pas plus que de la débauche de ceux-ci ni de la complexité recherchée, d’ailleurs. S’il y avait une seule manière de toucher juste ce serait triste. Mais Pittau est économe et touche juste. Econome de temps, il inscrit son récit dans les vingt-quatre heures d’un début de week-end. Pas plus. Econome en péripéties, l’intrigue se résout à cet unique samedi, dont on a le sentiment – terrible – qu’il est à l’image de nombreux autres. Econome en style, on sent que l’auteur a une sainte horreur, pardon, une saine horreur de tout ce qui n’est que décoratif. Le point de vue interne de l’enfant est l’angle unique de la prise de vue, dans le champ de laquelle s’agitent essentiellement les parents. Avec une petite distance tout de même : on est légèrement au-dessus de Tête-Dure, de manière à le voir un peu lui aussi – d’où le choix de la troisième personne – et à deviner ce que le jeune enfant ne fait sans doute que pressentir. Econome enfin dans l’expression des sentiments ; Tête-Dure ne pleure jamais, Pittau non plus (la plume à la main en tout cas), et bien sûr c’est aussi ce qui rend ce court roman terriblement émouvant.
© Blog de Philippe Annocque
« Tête-Dure », c’est un môme d’une famille d’immigrés italiens qui sont venus travailler en Belgique pour gagner quelques sous pour survivre. On l’appelle « Tête-Dure » non pas parce qu’il aurait un mauvais caractère, une forte tête, ou un tempérament irascible, non seulement parce qu’il semble insensible à tout, son père lui a appris que lorsqu’on était un homme on ne pleurait pas, on n’avait pas mal, il suffisait de serrer les dents. Le môme, il a vite compris que pour avoir la paix et éviter les roustes, il valait mieux la fermer et se réfugier dans son monde, son monde à lui c’est les jouets qu’il fait vivre dans des univers qu’il créé sous la table, dans un angle de la pièce, dans n’importe quel coin que les adultes ne fréquentent pas ou peu.
L’histoire de ce gamin et de sa famille est tellement vraie, sonne tellement juste, le langage et le vocabulaire de l’auteur sont tellement savoureux, tellement en adéquation avec l’histoire qu’on croirait réellement qu’il vécu dans cette famille ou dans une qui lui ressemblerait étrangement. Pittau nous raconte la vie ce môme comme si c’était la sienne, il raconte un week-end en particuliers, celui des 27 et 28 octobre 1962, resté célèbre dans la mémoire collective car c’est celui où les Américains et les Russes se sont dressés comme deux coqs au point de prendre le risque de déclencher une guerre nucléaire à propos des missiles installés à Cuba par les Soviétiques. En ce week-end, les nerfs étaient à vif, le père buvait des bières avec le voisin jusqu’à l’ivresse, se chamaillant à propos de politique, et la mère était en retard pour faire la cuisine, elle avait rencontrée une voisine au marché. Le père a gueulé, la mère s’est rebiffée et les beignes sont parties, le père a claqué la porte et quand il est rentré il a emmené le gamin chez le coiffeur, artisan occasionnel coupeur d’oreille par maladresse. Mais le gamin ne pleure pas, c’est un homme. Pour ne pas rentrer trop vite à la maison, le père entreprend la tournée des bistrots en laissant le gamin dans des familles à peu près semblables, des familles où les femmes la ferment, où les hommes travaillent comme des brute
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AnnadeSandre
  07 mai 2015
Francesco Pittau est un écrivain et un concepteur fertile. Très.
Sur son livret de famille sont répertoriés depuis une vingtaine d'années pas moins d'une centaine d'albums pour la jeunesse, des recueils de poésie (jeunesse et grandes personnes) et des nouvelles que l'on peut également lire sur son blog.
Son approche des chapelles éditoriales est relativement oecuménique, puisqu'il publie ses textes indifféremment aux éditions Gallimard, Albin Michel, Seuil, aux Grandes Personnes et aux Carnets du Dessert de Lune.
Imaginez le jour où l'INSEE recensera la population en comptabilisant les ouvrages des écrivains au même titre que leurs enfants : les enquêtes auront à ce moment-là une durée indéterminée, et ce sera de la faute de Francesco Pittau.
Rendez-vous compte que cet écrivain est un polygame de l'imagination. Ses différents imaginaires le fécondent à chacun des cycles ovulatoires de son lobe occipital et de son précuneus — de quoi rendre jaloux toutes les Harper Lee et tous les Jerome David Salinger du 6ème arrondissement de Paris. Quand on étudie une bibliographie, même très longue, on ne réalise pas très bien à quel point la prolificité peut parfois être délétère. Souvenons-nous pour illustrer ce propos de cette andouille britannique de Thomas Austin qui fit venir en Australie douze couples de lapins de Grande-Bretagne pour câlinourser un chouia son mal du pays : cinquante ans plus tard, 600 millions de ces grandes oreilles avaient envahi 60% du territoire. Autant vous dire que la France a peur...
Oui, Francesco Pittau est un tantinet énervant, car en plus d'avoir la vocation, il a le talent. Il excelle dans tous les genres jusques et y compris le genre romanesque. C'est d'ailleurs de son dernier roman dont il est question dans ce billet.
Le texte s'ouvre sur un samedi d'automne, au début des années soixante. Un Peau-Rouge tente de sauver son scalp en piquant un sprint sur le balatum d'une cuisine et pourtant, nous sommes plongés au coeur de l'intimité d'une famille d'immigrés italiens. Tête-Dure n'est pas celui que l'on pense ; Tête-Dure est le surnom du fils de la maison et quand la violence du quotidien le déborde, il s'évade en territoire indien avec ses personnages de plomb. Dès cette scène d'ouverture, le mode de fonctionnement de cet enfant de six ans va être démontré au moyen de son jeu de prédilection.

Tête-Dure est un petit garçon qui a déjà intégré les codes de la famille et de la classe sociale dans lesquelles il évolue : les dominants sont violents avec les dominés, et les dominés respectent cette règle de fer. le mari bat l'épouse, la mère bat l'enfant, le patron exploite l'ouvrier.
La conscience politique s'exprime au bistrot, se forme en écoutant la radio par bribes. L'ivresse à coups de Celta Pils permet de cracher la haine de ce système broyeur entre des hommes qui pensent garder un minimum de respect et de dignité dans leur virilité et leurs habits du dimanche. Les immigrés détestent leur pays d'accueil comme des rats pris au piège, leurs femmes se réfugient dans la religion et mettent leur fierté d'esclaves domestiques au service de leurs maris.

Le père est communiste et anticlérical, raciste, antisémite et paranoïaque. La mère est dévote et hystérique. Tête-Dure est un objet ballotté au gré des humeurs des adultes. C'est pourtant devant ses yeux d'enfant soumis que les scènes de ce récit égrènent des pépites de poésie également sonore. L'enfant observe le tout avec une acuité incroyable. Particulièrement auditif, il restitue les ambiances qui bruitent avec des onomatopées et des néologismes d'une musicalité intense. Et c'est là la force du style de Francesco Pittau dans ce roman qui éclaire deux journées pourtant sombres où la misère, la violence et la bêtise rompent la moindre molécule d'oxygène.
Au milieu des insultes, de la crasse, de la vindicte, des menaces et des coups, ça « clic-cliquette », ça « tiquetique » et ça « frtt-frtt » dans une rhapsodie chuchotante.
Quand le père, écrasé par la frustration et ses contradictions, fuit dans l'alcool, le jeu et ses rêves de rentes, la mère se recroqueville autour de son ventre et de ses vertus de femme pieuse et ménagère. Les voisins, les familles, les enfants, les chiens, tous sont assujettis, et quand quelqu'un croit tenir un bout de laisse, il en profite pour frapper celui dont le cou est dans le collier.

Francesco Pittau est un excellent conteur, un narrateur à l'empathie aiguë qui utilise aussi bien les multiples focales de la caméra d'un cinéaste amoureux de ses personnages, que les cinq sens des organes de la perception qu'il frotte habilement, telles les cordes d'un violoncelle.
Des copeaux de Mark Twain additionnés d'un zest d'Ettore Scola, le tout mijoté dans une marmite en peau de tambour.
Lien : http://anna-de-sandre.blogsp..
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Citations et extraits (3) Ajouter une citation
AnnadeSandreAnnadeSandre   07 mai 2015
Tête-Dure sait que le pire va survenir. L’Indien est d’ores et déjà condamné. C’est sûr, comme eux et deux font quatre. Le destin est en marche. Inutile d’espérer échapper à son destin. (…) Tête-Dure attend l’inattendu. Il pense à contrecarrer le destin. Il pense à changer le cours de l’action, mais il sent confusément que ce n’est pas bien, qu’il faut laisser le ruisseau couler dans son sens naturel. Alors, il pose l’Indien sur le sol et, d’un doigt assuré, il le pousse vers l’ombre de la chaise. Y a pas de vautours dans les environs. Y en a jamais eu. Un pigeon, peut-être. Ou un canari. Ou un moineau. Un de ceux qui sautillent sur le trottoir, de pavé en pavé, entre les feuilles mortes. Un cloc sourd retentit. L’Indien n’a pas le temps de réagir qu’un autre coup de feu, pan ! claque, suivi d’un autre, et d’un autre encore. Puis le silence, plus épais que tout à l’heure, retombe comme une couverture de laine. Il pourrait remplir une bouche, ce silence, tant il est épais et solide. Tête-Dure soupire. Il aurait pu changer le cours des choses, mais il ne l’a pas fait. Il attrape le soldat (qui est dissimulé derrière un pied de la chaise), le lève à hauteur de ses yeux et l’examine avec une moue de mépris.

Pourquoi faut-il que le soldat gagne à chaque fois ? Pourquoi faut-il toujours que ce soit ce soldat si propre, si sûr de lui, si arrogant, qui sorte vainqueur. Tête-Dure le déteste. Alors, saisi d’une rage brutale, il jette au loin le soldat, qui rebondit sur le revêtement avec de petits clic-clic-clic qui se mêlent à un autre clic – celui du bouton de la radio, suivi presque aussitôt d’une voix tonitruante surprise au milieu d’une phrase.
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AnnadeSandreAnnadeSandre   07 mai 2015
PAPA a enfilé sa veste en cuir, puis il a refermé bruyamment la porte sur le champ de bataille. Son pas a tiqueté dans l’escalier.

Maman n’a pas bougé ; elle est encore affalée sur le balatum (elle ne pleure plus) et elle crache un mot, comme un bout de tendon : – Salaud…, d’une voix qui va s’affaiblissant.

Tête-Dure est immobile comme un caillou. Il est aussi comme un insecte qui attend le soleil. Il est comme un jouet en bois. Il est comme une goutte de cire froide sur la nappe en tissu. Il ne bouge pas. Il ne peut pas bouger. La lumière du jour glisse doucement sur le sol, sans heurt, irréelle et nette. Il s’entend respirer et son coeur est une bouchée de silence.

Mais Maman le rappelle d’un reniflement à la réalité. Il ne rêve pas. Le regard de Maman est une aiguille de haine dirigée vers l’intérieur de sa tête, puis vers lui, mais cela il l’imagine. Il comprend qu’elle ne le voit pas. Il a gardé le camion serré sur sa poitrine ; ses mains transpirent sur le métal et le coin du pare-chocs lui fait mal.

Maman rabat sa jupe sur ses cuisses et, avec des gestes cassés, elle se remet debout.

On voit qu’elle ne veut plus pleurer, ni maudire, ni se lamenter.

Elle évite de regarder en direction de Tête-Dure, qui sent le nœud de sa gorge descendre lentement jusqu’à l’aine. Puis s’effiler, puis se dissoudre.

Puisant au robinet près de la fenêtre de la rue, Maman se passe de l’eau froide sur les paupières et sur le front, et un peu sur les joues. Il lui faut un temps fou pour faire ça. Elle a l’air vieille soudain, courbée sur l’évier en grosse faïence ; elle souffle en animal fatigué.
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AnnadeSandreAnnadeSandre   07 mai 2015
Tête-Dure se frotte les yeux. Il s’ennuie un peu. Il regarde les pieds de Papa. Papa porte de fines chaussures noires, luisantes comme deux morceaux de glace. Papa est délicat des pieds ; il souffre de toutes sortes d’excroissances cornées et il passe un temps fou, le soir, à les soigner. Il dit qu’il a des oignons, des yeux-de-perdrix, ou d’autres choses avec des noms bizarres. À l’aide de petits ciseaux pointus, il taille dans tout ça et il gémit quand il va trop profond dans la chair, et pour amoindrir la douleur, il aspire une grosse goulée d’air, puis il jure, il maudit la Sainte Vierge et tous les saints. Il leur promet les feux de l’Enfer et une vie dissolue.

Il s’emporte, gueule qu’on ne vend que des chaussures d’une qualité de merde. Il hurle qu’il souffre le martyre, que tous les marchands de chaussures sont des escrocs capitalistes à la solde des Juifs. C’est pour cette raison qu’il fuit leurs boutiques lumineuses et feutrées pour parcourir sous un ciel gris les marchés à la recherche des chaussures qui apporteront enfin un peu de réconfort à ses pieds malmenés. Jamais il n’a trouvé cette paire de chaussures salvatrices, mais il ne perd pas l’espoir de mettre la main dessus. Et quand il ne parle pas des douleurs causées par les chaussures, il parle des Dégâts du Monde, des Forces Souterraines qui dominent le Monde, des Puissances Occultes qui travaillent à la destruction de ce qui constitue son Monde à lui. – Ces salauds d’Américains ! Ces saloperies de Capitalistes !

Ces Juifs ! Ils vont nous tuer ! Kennedy va déclarer la guerre et c’est encore « les Innocents » qui vont payer ! Tas de saloperies ! »

Papa a une voix qui résonne et qui fait mal aux oreilles quand la colère le prend, une voix rocailleuse, une voix qui exagère parfois les sifflantes, qui chuinte. Une voix que Tête-Dure reconnaîtrait sans hésiter même au milieu d’une foule qui jacasse, simplement parce que Papa farcit son français de mots italiens dont les accents toniques sont comme des ponctuations dans la monotonie du français.
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