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EAN : 9782072850202
144 pages
Gallimard (03/01/2020)
3.57/5   124 notes
Résumé :
En 1875, Flaubert, âgé de 53 ans, affaibli physiquement et miné par des soucis financiers, décide d'aller séjourner quelques semaines au bord de la mer, à Concarneau. Sa nièce Caroline, dont le mari risque la faillite, menace de vendre Croisset dont elle est propriétaire, et Flaubert ne supporte pas cette idée.
À Concarneau, l'écrivain loge dans une petite pension, dort dix heures par jour, mange et boit, n'écrit pas, se pense fini. Il se baigne avec deux am... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (48) Voir plus Ajouter une critique
3,57

sur 124 notes
A cinquante-trois ans, Flaubert est en 1875 en pleine crise existentielle : anéanti par les difficultés financières, dévasté par la perspective de devoir vendre sa chère maison en Normandie, il ne trouve même plus la consolation auprès de ses pairs et proches, dont beaucoup ont déjà quitté ce monde. Il décide de fuir ce présent insupportable en se rendant à Concarneau, auprès de son ami le naturaliste Pouchet : il va y passer la parenthèse d'un automne, à ne penser qu'à manger et dormir, à se baigner et respirer l'odeur de sardine qui monte du port jusqu'à la fenêtre de sa petite pension, et à observer les travaux de dissection de sa scientifique relation. Saura-t-il retrouver la force et le goût d'écrire encore une ligne ?


Comme le homard dont il observe la mue dans les aquariums du Docteur Pouchet, Flaubert se retrouve en suspension entre deux périodes de sa vie, moment d'angoisse et de vulnérabilité, où l'écrivain, comme à nu et écorché, se retranche dans cette petite ville fortifiée de Bretagne, le temps de retrouver les ressources nécessaires à la poursuite de son existence. Pendant cette période de flottement et d'attente, l'on découvre un homme sensible et mélancolique, ennemi de la médiocrité et désemparé de se voir tiré de son univers littéraire par des contingences matérielles, souffrant d'avoir perdu l'inspiration mais néanmoins bonhomme et bon vivant : un portrait tout en nuances et saisissant de vie, dans un style élégant qui incorpore très naturellement les mille détails fournis ou suggérés par la correspondance de l'écrivain.


L'on y assiste aux affres de la création et de l'écriture, au long travail de maturation qui fait soudain couler l'idée, au travail d'orfèvre de l'auteur qui cisèle son texte, le tout reconstitué à partir des avants-textes et des manuscrits de la Légende de Saint Julien l'Hospitalier, l'un des Trois Contes que Flaubert publiera deux ans plus tard, peu avant la fin de sa vie.


Admirablement documenté et réussissant à redonner vie avec simplicité et naturel à l'homme qu'était le grand écrivain, ce texte très abouti fait aussi vivre de l'intérieur le processus créatif et la lente gestation d'une oeuvre devenue intemporelle.

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Flaubert part en voyage à Concarneau

En nous entrainant sur les pas de Flaubert durant un automne à Concarneau, Alexandre Postel fait bien mieux que lever le voile sur un épisode de la vie de l'écrivain. Il nous raconte comment s'écrit une oeuvre. Et c'est fascinant!

Flaubert ne va pas très bien. Il est acariâtre, atrabilaire, démoralisé. Il voit ses proches mourir, membres de la famille et amis. À 53 ans, il a pourtant déjà écrit quelques ouvrages qui marqueront la littérature française, de Madame Bovary à salammbô, en passant par L'Éducation sentimentale. Mais c'est peut-être aussi là que réside son problème. Sa plume se doit d'être à la hauteur. Il ne peut se répéter. Il doit trouver un sujet, une histoire, une inspiration qui lui fait défaut. Il y a bien la rencontre et l'amitié de deux hommes à la fois très différents et pourtant très proches. Mais le récit n'avance pas. Sans oublier les soucis financiers. Sa nièce, propriétaire de la maison de Croisset où il vit depuis si longtemps, a dilapidé sa fortune et envisage de vendre la propriété.
Alors, comme son moral est en berne, Gustave décide de partir en voyage. Il choisit d'aller rendre visite à Concarneau à ses amis Pouchet et Pennetier. le premier, scientifique qui mène ses études dans un vivier-laboratoire, est apte à lui faire changer ses idées. Il lui explique ses recherches, essayer de faire naître la vie à partir d'espèces marines auxquelles il fait subir différents traitements. Des travaux qui sont bien loin des préoccupations de l'écrivain, mais qui vont l'intéresser.
Et de fait, dans ce port breton qui vit au rythme des conserveries de sardines, l'air vivifiant, et davantage encore les deux Georges, vont chasser ses humeurs noires. Ce que ses précédentes visites auprès de ses pairs n'ont pas réussi à faire. Bien au contraire, il est revenu encore plus démoralisé de ses visites chez sa bonne amie George Sand à Nohant et chez le "Grand" Hugo à Paris. Dans sa chambre bien peu confortable, il retrouve même l'inspiration, se décide à imaginer le plan d'un nouveau livre, en aligne les premières phrases.
Postel nous raconte comment est né "La Légende de saint Julien l'Hospitalier", comment Flaubert travaille, combien il se bat pour trouver la phrase, le mot juste.
Outre l'aspect documentaire sur cet épisode de la biographie du grand écrivain, c'est aussi cette exploration de la création littéraire qui donne à ce court roman tout son poids. Car l'ouvrage qui paraîtra sous le titre Trois contes et rassemblera Un coeur simple et Hérodias aux côtés de cette légende en gestation La Légende de saint Julien l'Hospitalier, Hérodias, cache en fait la trame de ce roman qu'il ne parvient pas à écrire et qu'il va désormais pouvoir reprendre, riche de son expérience bretonne. Et si Bouvard et Pécuchet ne sera jamais achevé, il aura beaucoup progressé durant cet automne.


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Au milieu d'un florilège d'étés avec des écrivains : Pascal, Valery, Montaigne, Proust, Victor Hugo, Homère, Machiavel etc… le jeune Postel (pas Jean-Philippe que j'aime bien mais Alexandre dont je n'avais rien lu) invente un Automne de Flaubert où il saisit l'écrivain en pleine débâcle littéraire et pécuniaire à Concarneau où celui-ci a décidé, à la mi-septembre 1875, de rejoindre deux connaissances pour se changer les idées (Georges Pouchet savant naturaliste et Georges Pennetier directeur du Muséum de Rouen). Une échappée d'arrière-saison tonique et plutôt savoureuse pour le lecteur malgré la déprime de l'écrivain dont la sinistrose pendant cette parenthèse bretonne n'entame jamais la placidité assurée de ses deux acolytes. Trois personnages donc dans ce petit “roman” et un cadre marin pour faire se tutoyer littérature et sciences dites autrefois naturelles. Entre coquillages et crustacés, dans les relents de retours de pêches et de sardines éviscérées, les odeurs d'huile rance des vieilles conserveries de la Ville Close, voilà Flaubert installé à la pension Sergent et sa table trop bien garnie : “gorgé de homards et de tourteaux”. C'est l'ami Pouchet qui la lui a recommandée. Entre un voisin de chambre qui tousse gras, des cabinets trop éloignés, une aimable Charlotte auprès de laquelle il ne se sent plus de conter fleurette… il attend des lettres de Caroline (sa nièce) fixant son sort à Croisset, s'essouffle à la nage sur la plage des Dames et, de rêves en cauchemars, apparaît d'abord tel « un gros enfant qui mange, dort, chie et trompe l'ennui comme il peut » (p. 109).

Dans la chambre où il se morfond et « fait des siestes trop longues », c'est là justement que le guette Postel. Car là prend corps, sur le papier du moins – entre dégustations, excursions et dissections au vivier laboratoire –, le plan et l'ébauche de la légende de Saint Julien L'hospitalier ; un jour de repli quand Pouchet a annoncé qu'il n'y aurait pas de promenade possible. D'un bref et intense moment biographique (du 16 septembre au 1er novembre 1875) bruissant des silences éloquents dont la littérature aime s'emparer, Postel construit une mise en scène vivante faite de réminiscences et d'une succession de tableaux où peuvent même s'immiscer à l'occasion d'une procession de Pardon à Pont-Aven d'anciennes divinités païennes. Il raconte un "sursaut intérieur", malaxe la vase de l'ennui et les ruminations flaubertiennes qui précèdent l'acte d'écrire à l'origine du conte médiéval le plus échevelé qui soit (Saint Julien est le premier des Trois Contes, dernière oeuvre achevée publiée de Flaubert souvent présentée comme son apothéose stylistique, après une longue série de revers critiques qui l'ont assez ébranlé pour lui faire envisager d'en finir avec l'écriture). Un dialogue silencieux semble s'installer. Tandis que les deux savants s'absorbent dans leurs travaux respectifs, Pennetier adepte de la théorie de la génération spontanée avec ses infusoires et Pouchet se plongeant dans les entrailles d'une raie ou "mutilant" un turbot, Flaubert en perte de son art, comme ce homard qu'il a vu muer a laissé sa carapace, s'abandonne à la substance des vieilles légendes ancrées dans son souvenir et à la matière colorée des éclats d'un vitrail de la cathédrale de Rouen pour accoucher de sa créature. A chacun d'aller puiser dans ce petit récit plein de verdeur au style réjouissant ce que peuvent avoir à se dire littérature et anatomie...
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L'onde limpide et pure qui lui a valu son succès avec salammbô ou Madame Bovary est partie lécher d'autres rivages, Flaubert est en panne d'inspiration. Il est venu à Concarneau pour tenter d'exorciser cette apathie de l'imagination. Las, l'âge est là, avec ses pesanteurs du corps et de l'esprit et ses humeurs grises que le ciel d'automne de la côte bretonne battue par les vents ne vient pas éclairer. Ou si faiblement. C'est aussi l'automne de sa vie.

Alexandre Postel n'est pas de ceux qui voient les murs dans leur aspect du jour. Il y décrypte les états d'âme de ceux qui y ont posé les yeux avant lui. Dans ce qui était la chambre d'hôtel de Flaubert sur le port, il voit la solitude et l'amertume qui habitèrent le célèbre écrivain au soir de sa vie.

« D'où vient l'inspiration, comment naissent les livres, ce qui pousse un homme à écrire, ces questions-là ne méritent pas qu'on s'y attarde ». Si les scientifiques se querellent en ce temps quant à l'apparition des espèces sur terre, la seule génération spontanée que Flaubert reconnaît est celle qui fait courir sa plume sur la page blanche.

La compagnie de ses amis, des biologistes passionnés par leur métier, lui sera pourtant bénéfique. il retrouvera quelque vitalité créatrice et réussira à mettre un point final à cet ouvrage entamé depuis de nombreuses années et qui paraîtra sous un titre pour le moins anonyme : Trois contes.

Alexandre Postel a choisi cette courte période, Un automne de Flaubert, pour nous faire partager la mélancolie de l'écrivain déserté par le feu sacré de la création. Il est vrai que Trois contes, la dernière production achevée de son vivant ne lui vaudra pas de procès pour outrage à la morale publique et à la religion comme pour Madame Bovary. La flamme qui a fait bouillir son sang et choqué les conservateurs de son temps s'était assoupie. Tout le monde n'a pas la longévité d'un Hugo ni la hardiesse d'une George Sand laquelle lui vantait les mérites de l'exercice au grand air pour stimuler corps et esprit. Elle savait de quoi elle parlait.

Un ouvrage sympathique mais un peu sombre, et pour cause, sur l'assoupissement du don d'écrire.

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Ah, le voilà mon coup de coeur ! Et je ne perds pas de temps pour le dire, comme ça, même si vous ne lisez que les premières lignes de ma chronique, au moins, vous le saurez !
« Un automne de Flaubert »… déjà, ce titre, quelle merveille, j'en aime tous les mots (oui, je sais, il n'y a que deux substantifs, mais lesquels...) et ce bandeau (moi qui déteste les bandeaux) représentant un tableau d'Eugène Boudin… Impossible de résister...
Ah, ce roman… passionnant par son contenu : la cinquante-troisième année de Flaubert - sachant qu'il mourra à 57 ans, il est quasiment rendu à la fin de sa vie -, où il alla, ce qu'il fit de cette année-là, l'état d'esprit dans lequel il se trouve etc. etc ... tout cela m'a intéressée et m'a beaucoup émue aussi. J'ai été élevée au biberon flaubertien (je vous l'avais déjà dit, je crois) et j'ai lu un certain nombre de biographies sur Flaubert. Mais là, et c'est ça qui est complètement magique, Alexandre Postel nous le rend VIVANT, notre bonhomme. Oui, il est là, devant nous, inquiet à cause de problèmes financiers (ce à quoi il n'a jamais été confronté auparavant,) fatigué par la vie, fragilisé par une santé défaillante, inquiet quant à sa capacité à faire une phrase, triste, mélancolique, ne supportant plus la médiocrité ambiante et pourtant, pourtant, tellement plein de vie, insatiable bouffeur, fou de bains de mer (vous aviez déjà imaginé, vous, Flaubert nageant ? Hugo, oui, mais Flaubert?), curieux comme pas un, sensible, plein d'humour, d'idées, de liberté d'esprit... Oui, il est là, en chair et en os, débarquant en l'année 1875 à Concarneau (il veut voir la mer), où il va observer les dissections de son ami et naturaliste Georges Pouchet qui découpe au scalpel tout ce qui lui tombe sous la main en fait de turbot, homard ou lièvre de mer. Flaubert regarde la vie quitter ces pauvres bestioles et soudain, le processus de création littéraire émerge en lui, l'imagination s'active mystérieusement, l'inspiration prend forme, se nourrissant de cela même qui lui semble en tous points éloigné...
Fascinante alchimie...
Le soir, tandis que l'odeur des sardines se dissipe doucement sur la ville, coincé dans sa petite chambre d'hôtel, il commence l'écriture de « La légende de saint Julien L'Hospitalier ». Et là, Alexandre Postel nous offre le fascinant spectacle de la création littéraire et de ce goût d'écrire qui revient : l'on voit, en effet, comment s'élabore, dans l'hésitation, le tâtonnement, les errements, une phrase parfaitement rythmée dans laquelle chaque mot est pesé, soupesé, pensé, examiné, comme au scalpel, fond et forme, sens et sonorité…
Et le prodige a lieu là, sous nos yeux.
Et c'est magique !
Flaubert a vaincu, il s'est hissé encore une fois au sommet, est parvenu au sublime, terrassant la mélancolie et les premières ombres de la mort.
Et puis, encore une chose… Allez, cerise sur le gâteau… l'écriture flaubertienne d'Alexandre Postel est un délice, n'ayons pas peur des mots… On y sent une fréquentation régulière et assidue des romans du bonhomme, un goût puissant pour lesdits écrits et surtout une sympathie profonde pour celui qui signait « ta vieille nounou décrépite » lorsqu'il écrivait à sa nièce…
Un texte remarquable. Mon coup de coeur.
Lien : http://lireaulit.blogspot.fr/
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critiques presse (2)
LaLibreBelgique
12 février 2020
"Un automne de Flaubert" d'Alexandre Postel est un bijou d’écriture qui raconte la dépression du grand écrivain.
Lire la critique sur le site : LaLibreBelgique
LaCroix
17 janvier 2020
Alexandre Postel produit une réussite stylistique achevée en imaginant avec une délectation documentée un à-côté breton de la vie de Gustave Flaubert.
Lire la critique sur le site : LaCroix
Citations et extraits (42) Voir plus Ajouter une citation
Flaubert retourne donc, un soir de mars, au 21 rue de Clichy – et sitôt qu’il a passé la porte, il regrette d’être venu, tant son humeur en ce printemps est encline à tout flétrir. Il maudit les conseils ineptes de la mère Sand et plus encore sa propre naïveté en voyant s’empresser dans le salon, sous un oppressant plafond de soie cerise, publicistes, politiques, et affidés de toute sorte : ces barbes noires dont aime à s’entourer la barbe blanche lui répugnent. Il ne comprend pas qu’un homme capable d’écrire « Booz endormi » puisse goûter une compagnie pareille. Il ne songe qu’à repartir au plus vite.
Mais Hugo l’a remarqué, vient lui serrer la main, le présente à un illustrateur, à un député républicain, à un chroniqueur du Rappel auquel il vante la noble prose et la pensée élevée de La Tentation de saint Antoine ; puis il lui glisse, avant d’accueillir un autre visiteur : « Restez dîner, nous causerons. » Flaubert répond qu’il en serait honoré. Il a vu briller dans l’œil du maître, durant ce bref échange, la flamme d’une connivence profonde ; un mince espoir renaît dans son cœur.
Cet homme-là a tout vu, tout lu, tout vécu. C’est en le lisant que Flaubert a appris à respirer le monde. Son souffle a fait battre son cœur, ses vers sont entrés dans son sang. Et puis, Hugo connaît la souffrance et la tentation du néant. On dit que la nuit, cherchant le sommeil, il entend des bruits mystérieux, des frappements ; que des voix d’enfants murmurent à son oreille « papa, papa » ; qu’il aurait fait placer, au chevet de son lit, une veilleuse qu’il n’éteint jamais. Pourtant, ni la force ni l’espérance ne l’ont quitté. Du fond de l’ombre qu’il porte en lui, toujours par quelque soupirail il entrevoit la clarté.
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INCIPIT
À son entrée dans Concarneau, Flaubert crève de sommeil et de faim.
La veille, il était à Deauville afin de conclure devant notaire la vente de sa ferme. De Deauville, il s’est rendu à la gare de Trouville où il a pris le train pour Lisieux ; à Lisieux, il monte à bord d’un tortillard qui descend vers Le Mans. Arrivé au Mans, il attend jusqu’à une heure du matin le passage du rapide de Brest ; mais Flaubert ne va pas à Brest, il descend à Rennes et bifurque vers le sud ; en gare de Redon il rejoint la ligne qui, longeant la côte, remonte vers le Finistère en passant par Auray, Vannes, Lorient, Rosporden ; Rosporden où, après une nuit passée à regarder par la fenêtre du wagon la lune filer derrière les arbres, il descend à dix heures du matin, le jeudi 16 septembre 1875.
Il ne lui reste plus qu’à patienter quatre heures en attendant le départ de la voiture pour Concarneau.
*
À demi éveillé durant ces heures mortes, il se souvient de son précédent passage à Rosporden, presque trente ans plus tôt. Le chemin de fer ne traversait pas encore ces régions ; Du Camp et lui allaient le plus souvent à pied, longeant les cours d’eau et les haies, s’arrêtant dans les églises et les auberges ; ils s’amusaient d’un visage, songeaient devant les tombeaux, contemplaient les clématites en fleur, les vieilles pierres recouvertes de lierre, la forme d’une colline éloignée dans la brume. Rosporden leur avait fait l’impression d’un bourg austère où, même en plein marché, on n’entendait pas un bruit, pas un rire, pas un cri : le silence enveloppait ces transactions de pauvres et tout, jusqu’aux longs cheveux qui semblaient couler sous les chapeaux de feutre, dégageait une tristesse de chien mouillé. Des mendiants harcelaient les voyageurs en marmonnant des prières ; la flèche de pierre de l’église se dressait, grisâtre, dans le ciel gris.
Flaubert avait alors vingt-cinq ans. L’année précédente, à quelques semaines d’intervalle, il avait perdu son père puis sa sœur cadette, emportée par une fièvre puerpérale. Respirer, voilà ce qu’il attendait de cette errance par les champs et par les grèves ; humer à pleine poitrine un air plus vif et plus puissant ; se libérer pour quelques semaines de la tristesse de sa mère et du navrant spectacle de sa nièce, la petite orpheline dont les Flaubert ont obtenu la garde.
Cette vie nouvelle dont il était parti puiser les influx dans le déferlement des vagues, la profondeur des forêts et la monotonie des landes, il songe, en ruminant ses souvenirs dans Rosporden retrouvée, qu’elle est à son tour révolue. Il a cinquante-trois ans : sa deuxième vie a duré exactement aussi longtemps que la première. À présent une autre vie doit commencer, ou plutôt une survie – en attendant la fin qui ne saurait tarder.
*
Autour de lui tout meurt. Son ami Bouilhet, le poète-professeur assez savant pour comprendre ses projets, assez rigoureux pour les éplucher sans pitié, trop délicat pour avoir produit lui-même autre chose que des œuvrettes sans importance ; sa pauvre mère dont il s’est aperçu, mais trop tard, qu’elle était l’être qu’il a le plus aimé ; et puis les autres, Jules de Goncourt, Gautier, le petit Duplan qui comprenait si bien Sade, Ernest Feydeau, tous ces lettrés dont la fréquentation rendait la vie moins ennuyeuse et qui tombent comme des mouches.
Il se sent seul ; souvent il se plaint de vivre dans un cimetière ou, ce qui revient au même, sur le radeau de la Méduse ; il est à la fois le désert, le voyageur et le chameau. Il n’a personne à qui parler de ce qui importe : non pas des lois constitutionnelles et du président Mac Mahon, ni des crues de la Garonne, ni des expéditions africaines de Savorgnan de Brazza, ni de la définition du mètre étalon, mais de ce qui l’attriste et plus encore de ce qui le réjouit, Homère, Goethe, Rabelais, Shakespeare.
Il y aurait bien Tourgueniev, mais le Moscove est toujours par monts et par vaux, tantôt en Russie, tantôt à Bade, tantôt à Bougival, si bien qu’on a les pires peines du monde à le faire venir jusqu’à Croisset pour une bonne causerie. Et puis Tourgueniev, en homme soumis aux volontés de la femme qu’il aime, ne se livre à l’amitié que par saccades : c’est agaçant.
George Sand ? Cette femme est la bonté même ; sa tendresse, sa générosité n’ont pas de bornes. Elle invite sans relâche Flaubert à Nohant où il lui est arrivé de passer quelques jours heureux en compagnie de la tribu qu’elle s’est créée, enfants, petits-enfants, voisins, rassemblés autour d’un spectacle de marionnettes. Mais la mère Sand le fatigue avec ses idées sur le suffrage universel et l’éducation des masses ; elle ignore ce que c’est que la haine.
Quand Flaubert lui avoue qu’il broie du noir et voudrait être mort, elle lui recommande de bien dormir, de bien manger, et surtout de faire de l’exercice : sage conseil à n’en pas douter, très sage conseil, qui ne peut émaner que d’un esprit lucide, calme et borné – borné par choix, mûrement, profondément borné, à la façon de ces médecins de campagne dont on se demande, tant leur face exprime de simplicité, de confiance et de sérénité, si ce sont de parfaits imbéciles ou s’ils détiennent sur la santé, le bonheur et la vie, un savoir inaccessible aux âmes compliquées. George Sand est de cette étoffe-là ; cela ne peut combler les aspirations de Flaubert et elle le sait.
Plus orgueilleuse, elle en aurait pris offense ; plus indifférente, elle se serait contentée de déplorer, entre deux romans champêtres, l’infortune de son ami. Mais George Sand se tient sur la fine pointe de l’âme, au-delà de l’orgueil, en deçà de l’indifférence, dans cette région à la fois très basse et très élevée qui reçut autrefois le nom d’humilité. Admettant son impuissance à consoler Flaubert sans pour autant se désintéresser de son sort, elle suspend un instant la rédaction des Contes d’une grand-mère et pense à lui ; humblement, activement, dans sa chambre bleue de Nohant, elle se demande ce qui lui serait bénéfique. Marcher davantage, se marier, employer son existence au service des autres : non, ces réponses-là viennent encore d’elle. Peu à peu, à force d’attention, elle se déprend de ses opinions, de sa personne.
Elle essaie de se mettre à la place de Flaubert. Elle s’imagine dans le corps de cet homme plus grand et plus gros que les autres. Elle s’absorbe dans ses humeurs. Elle ferme les yeux, les rouvre ; c’est l’heure où les cèdres du parc ont des reflets bleus. Une idée lui vient. Elle écrit aussitôt à son ami pour lui en faire part : il devrait fréquenter davantage le père Hugo.
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Malgré toutes les choses qui le séparent de ces ouvrières de la mer, c’est un sentiment de proximité qu’il éprouve. L’activité de ces femmes n’est pas si différente de la sienne : de même que la sardinière ressuscite les poissons morts dans la vie éternelle de la conserverie, le travail de la phrase ne consiste-t-il pas à figer les idées dans l’éternité du style ?
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Quelques jours plutôt, Pouchet l'avait entraîné dans une rue au bout de laquelle s'étendait une bâtisse à cheminées de briques. Flaubert avait dû, avant de le suivre à l'intérieur, se couvrir le nez d'un mouchoir, tant l'odeur était rance. « Les Sardinières ! » avait crié son guide dans un vacarme de voix, de chants et de ferblanterie.
Elles étaient là, en effet, vêtues à l'identique d'une robe de grosse toile noire à tablier blanc, les cheveux couverts d'une coiffe de tulle, chaussées de sabots, penchées sur leurs taches.
Il y avait celles qui, en deux coups de couteau, devaient étêter puis éviscérer chacune des sardines entassés devant elles ; celles qui les lavaient et les mettaient à sécher sur des claies de fil de fer ; celles qui plongeaient ces claies dans l'huile bouillante, les en retiraient, et les portaient sur la longue table où siégeaient celles dont les mains, inlassablement, emplissaient de sardines les petites boîtes en fer-blanc, qui seraient une dernière fois arroser du huile froide avant d'être serties et stérilisées, dans une aile séparé, par des hommes.
Et cette besogne s'accomplissait dans l'odeur des viscères évidés et de l'huile qui a trop longtemps bouillie, sous la surveillance de contremaîtresses à la mine sévère, au son des chants qui, comme une houle puissante, parcouraient les rangs des ouvrières. De hautes fenêtres faisaient entrer dans l'atelier la lumière du couchant ; là où tombaient ses rayons, les poissons morts jetaient des fulgurations bleutées.
Les deux hommes s'étaient retirés sans un mot.
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[...] D'où vient l'inspiration, comment naissent les livres, ce qui pousse un homme à écrire, ces questions-là ne méritent pas qu'on s' y attarde. Tenter d'y répondre, c'est, comme Isis, se vouer à rassembler les membres épars du cadavre d'Osiris : de même que la déesse ne retrouva jamais le sexe du dieu démembré, l'organe générateur de l'art échappera toujours aux regards.
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1875, Flaubert est déprimé…. Fuyant les grincheux et la morosité ambiante, il quitte sa Normandie pour rejoindre la Bretagne. Là, à Concarneau, dans ce début d'automne, au gré de rencontres inattendues, le moral revient et le goût de l'écriture aussi. Partant d'un fait avéré, Alexandre Postel, prix Goncourt du 1er roman 2013, nous offre un portrait décalé et touchant de Gustave Flaubert dans un décor aux couleurs automnales.
Pour découvrir l'émission en intégralité, rendez-vous sur :
https://www.web-tv-culture.com/emission/alexandre-postel-un-automne-de-flaubert-51858.html
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