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Michelle Charrier (Traducteur)
ISBN : 2070356981
Éditeur : Gallimard (15/05/2008)

Note moyenne : 3.6/5 (sur 144 notes)
Résumé :
Que s'est-il réellement passé dans la nuit du 10 au 11 mai 1941, cette nuit où Rudolf Hess s'est envolé d'Allemagne pour négocier la paix avec la Grande-Bretagne ? Son avion a-t-il été abattu par la Luftwaffe ? Hess a-t-il réussi sa mission sans en informer Adolf Hitler ? C'est à toutes ces questions que tente de répondre l'historien Stuart Gratton. Il va notamment s'intéresser au destin exceptionnel de deux frères jumeaux, Joe et Jack Sawyer, qui ont rencontré Hess... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (23) Voir plus Ajouter une critique
boudicca
  15 août 2018
Il existe certains auteurs qui intimident par leur réputation et par l'idée que l'on se fait de leur style ou de leur univers. Christopher Priest étaient pour moi de ceux là, et c'est avec appréhension que je me suis finalement lancée dans la lecture d'une de ses oeuvres les plus réputées (et les plus primées) : « La séparation ». Or je ressors de cette lecture totalement conquise et particulièrement admirative du talent de Christopher Priest, dont je suis maintenant bien décidée à éplucher la bibliographie. L'oeuvre est classée en science-fiction, mais le fait est qu'il est assez difficile de lui coller une unique étiquette tant elle est complexe. Car si le roman se présente bel et bien comme une uchronie, celle-ci ne repose pas sur le classique « et si tel événement s'était passé différemment, que serait devenu le monde ? ». Les questions que se posent Priest ici sont beaucoup plus subtiles, plus insidieuses, et son uchronie repose davantage sur la mémoire que l'on se forge et que l'on garde d'un événement (avec toutes les erreurs que cela peut comporter), que sur un unique point de divergence (même s'il y a aussi un peu de cela). L'action prend place pendant la Seconde Guerre mondiale, période à laquelle on va suivre les parcours très différents de deux frères jumeaux : l'un est pilote dans la RAF et s'engage pleinement dans le conflit ; l'autre refuse de prendre part à la guerre et devient objecteur de conscience, statut qui lui permet de se mettre au service de la Croix Rouge. Deux destins différents, donc, mais aussi deux versions de l'histoire, puisque les récits des deux frères présentent de sacrées divergences. Et comme si cela ne suffisait pas pour nous embrouiller, l'auteur s'amuse à multiplier les points de vue, donnant ainsi corps à chacune de ces deux réalités. Outre le récit des deux frères, qui prennent chacun leur tour la parole, le roman, comprend également plusieurs chapitres se déroulant en 1999, date à laquelle on suit l'enquête menée par l'historien Stuart Gratton qui s'intéresse justement à l'un des jumeaux et au rôle qu'il à pu tenir en 1941 auprès de Churchill. le texte fourmille également d'extraits de documents officiels émanant de tel ou tel service, de discours du Premier Ministre s'adressant à la population britannique, de correspondances privées de Churchill ou de Hess, mais aussi de comptes rendus de mission aérienne, ou encore d'ouvrages portant sur l'histoire De La Croix rouge ou les événements de la Seconde Guerre mondiale.
Si les récits des jumeaux ne font pas état de la même réalité, les deux ont en tout cas un point commun : les changements les plus radicaux décris dans chacun de leur témoignage ont lieu après les événements qui se sont déroulés la nuit du 10 au 11 mai 1941. Cette nuit là, Rudolf Hess, l'un des dignitaires nazis parmi les plus proches d'Hitler, s'envole pour l'Angleterre dans le but de proposer à Churchill une offre de paix dont on ne sait pas trop si elle provient de sa propose initiative ou émane directement du Führer. Toujours est-il que l'avion piloté par Hess est attaqué (par les Anglais ? ou par les Allemands eux-mêmes ?), et c'est justement là que les choses se compliquent. L'histoire telle qu'on la connaît retient que Hess a survécu à l'accident mais a été fait prisonnier par les Anglais qui le garderont captif jusqu'en 1987, date à laquelle il se suicidera. C'est d'ailleurs également la version de Jack, le premier des jumeaux, dont le récit comprend malgré tout quelques variations astucieuses dont je ne vous ferais pas part ici pour ne pas vous gâcher la surprise. Voilà pour la première version. La seconde, telle que proposée par l'autre jumeau, Joe, implique la survie de Hess qui débarque sain et sauf en Angleterre et parvient à jeter les bases d'un accord entre l'Allemagne et l'Angleterre. 1941 marquerait donc, dans cette vision de l'histoire, la fin de la Seconde Guerre mondiale. La première version correspond, à peu de choses près, à la notre, et on se doute donc que les conséquences après 1945 seront les mêmes. La seconde version, en revanche, pourrait n'être qu'un fantasme si elle n'était corroborée par le fameux historien que l'on suit en 1999 et pour qui la guerre s'est également arrêtée en 1941. On sait peu de choses des conséquences de cet armistice précoce, si ce n'est que les États-Unis ne sont pas entrés en guerre contre l'Allemagne et se sont au contraire alliés à elle pour venir à bout de la Russie et du communisme. La guerre froide a donc bien lieu, mais pas avec la Russie, et le résultat pour les États-Unis n'est pas avantageux, puisqu'ils en ressortent fragilisés tant politiquement qu'économiquement. L'auteur mentionne également à plusieurs reprises les questions soulevées par la résolution du « problème juif » par les Allemands (là encore, je vous laisse le soin de découvrir l'alternative proposée à l'histoire telle qu'on la connaît).
On trouve dans ce roman (et, me semble-t-il, dans la plupart des autres oeuvres de l'auteur), un certain nombre de thèmes récurrent, à commencer par la gémellité et par les confusions qu'elle peut entraîner. Les protagonistes sont ainsi de vrais jumeaux, et c'est d'une certaine manière leur séparation qui va mettre en branle les grands événements décris dans le roman. Mais Priest s'amuse également d'autres ressemblances, notamment à propos de certaines grandes figures de l'époque, ce qui pose des questions vertigineuses auxquelles le lecteur n'aura toutefois jamais la réponse. L'auteur se livre également à tout un jeu autour des homonymes : les jumeaux ont évidemment le même nom, mais aussi les mêmes initiales, ce qui participe justement à la confusion de certains services de renseignements. D'ailleurs, Churchill mentionne aussi, à titre anecdotique, l'existence d'un homonyme écrivain avec lequel il aurait un jour été confondu. Bref, rien n'est jamais ce qu'il paraît et Priest semble s'amuser à rebattre constamment les cartes. Car si l'auteur joue de la confusion entre les jumeaux, d'autres points du roman nous plongent également dans le doute. Les comptes rendus des frères sont en effet tous deux sujets à caution à partir du printemps 1941 puisque, dans les deux cas, ils se retrouvent désorientés par une grave blessure. le premier, Jack, souffre ainsi de pertes de mémoire et d'absences suite à de sérieuses blessures reçues après que son avion ait été descendu par les Allemands. le second, Joe, a lui aussi été blessé, mais cette fois pendant le Blitz, alors qu'il conduisait son ambulance. Les troubles sont plus sérieux, le sujet étant en proie à des hallucinations qu'il ne parvient jamais à distinguer de la réalité. Dans ces circonstances, laquelle de ces deux versions peut-être considérée comme fiable ? Et bien les deux, et aucune à la fois. Priest pose en effet une multitude de questions mais ne nous fournit que très peu de réponses, et c'est justement cette interrogation permanente, cette frustration que l'auteur fait naître chez le lecteur, qui fait que le roman obsède aussi bien pendant toute la durée de la lecture que longtemps après la dernière page tournée.
Si le roman s'avère aussi immersif, c'est aussi et surtout grâce à l'incroyable reconstitution historique réalisée par Priest qui nous plonge complètement dans l'ambiance de l'époque. le témoignage du premier des frères nous entraîne d'abord dans le Berlin des années 1930, où les jumeaux participent aux fameux Jeux Olympiques de 1936. En très peu de scènes, l'auteur parvient à rendre compte efficacement à la fois de la tension qui règne à l'époque, mais aussi de l'impact des premières lois antisémites, et surtout de l'état d'esprit d'une partie de la population allemande, subjuguée par la personnalité d'Hitler. le Führer n'apparaît cela dit que très peu, le seul véritable représentant des forces nazies occupant le devant de la scène ici étant Rudolph Hess. Churchill, en revanche, est beaucoup plus présent et là encore son portrait est le fruit de recherches particulièrement poussées de la part de l'auteur qui dresse du Premier ministre un portrait captivant, tout en nuance. de Churchill, on découvre ainsi non seulement la versatilité et le caractère belliqueux, mais aussi le charisme et la détermination, autant de qualités qui lui valurent l'admiration sans borne des Anglais (en dépit de son pacifisme, Joe ne peut ainsi pas s'empêcher de succomber lui aussi au charme de Churchill). L'auteur dresse également un portrait marquant de la ville de Londres pendant le Blitz, mais (et c'est moins courant) revient également à plusieurs reprises sur les bombardements réalisés par les Anglais sur les villes allemandes qui subissent, elles aussi, d'énormes dommages. le parcours choisit par Joe nous permet également d'en apprendre davantage sur les objecteurs de conscience, tous ceux qui, par croyance politique ou religieuse, refusaient de prendre les armes et de participer à l'effort de guerre. Priest revient ainsi en détail sur les procédures à entreprendre à l'époque pour se déclarer comme tel, sur les difficultés pour ces hommes de subir le regard méprisant de leurs compatriotes, ainsi que sur le rôle joué par la Croix Rouge dans le conflit. L'amour que vouent les deux frères à la même femme permet également à l'auteur d'aborder les conséquences de la guerre sur les familles, et notamment les couples qui doivent vivre séparés dans des conditions difficiles. Cet aspect du roman nous permet de considérer le conflit sous un aspect plus humain : il est moins question ici de guerre idéologique ou de tours de force militaires que d'hommes et de femmes qui se retrouvent confrontés à la précarité et à la peur et qui font ce qu'ils peuvent pour continuer à vivre.
« La séparation » est sans conteste un très grand livre, signé par un très grand auteur. le roman repose sur une construction minutieusement orchestrée qui s'amuse à faire perdre au lecteur tous ses repères et le marque ainsi durablement. Car comment ne pas être tenté de ressasser encore en encore cette énigme puisqu'on ne nous en donne pas la réponse ? Outre l'originalité de l'uchronie proposée (en dépit du choix, très classique, de l'époque), le roman séduit aussi et surtout par la reconstitution particulièrement soignée et documentée de l'Europe des années 1940. Un énorme coup de coeur, que je vous recommande donc chaleureusement.
Lien : https://lebibliocosme.fr/201..
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Folfaerie
  27 juin 2016
J'ai longuement hésité avant de lire mon second Priest, tant j'ai été marquée par le Prestige. Et puis j'ai fini par choisir la Séparation en raison de la toile de fond historique, étant toujours passionnée par la seconde guerre mondiale. Un excellent choix pour un roman passionnant de bout en bout mais qui m'a quelquefois laissée perplexe.
Petit avertissement en guise de préambule, le roman est une uchronie, certes, fort plausible mais si légère que j'ai fini par oublier cette distorsion de la réalité historique tout au long de ma lecture. Bien qu'il soit publié en Folio SF, le livre hésite entre plusieurs genres. Je ne sais pas si tous les romans de Priest s'articulent de cette façon, mais La séparation a une filiation certaine avec le Prestige.
Un témoin extérieur, un historien pour être précise, puise dans des documents écrits la source d'une histoire de jumeaux, qui se dédouble selon le narrateur, les témoins et la personnalité du frère jumeau. Joe et Jack Sawyer se trouvent en 1936 à Berlin pour les jeux olympiques. Ils représentent l'Angleterre dans cette discipline fort prisée Outre-manche, l'aviron. Au cours de ce bref séjour, ils vont faire deux rencontres qui vont chambouler leur vie : Rudolf Hess et une jeune femme dont ils vont tomber amoureux, Birgit. A partir de cet événement, Christopher Priest déroule la vie de nos deux héros, semée de pièges et d'illusions, entretenant le mystère et la confusion, jonglant avec les apparences et les faux-semblants. Jack est pilote de la RAF, son frère est ambulancier pour la Croix-Rouge et au cours d'une mission, Jack disparait. La séparation entre les deux jumeaux est d'abord physique, puis idéologique, chacun ayant un point de vue opposé sur le déroulement de la guerre. La séparation est également celle d'un couple, car Birgit a épousé l'un des deux frères que la guerre a aussitôt contraint à partir et le lecteur ne découvre pas tout de suite l'identité de l'époux.
Et il demeure un autre niveau de lecture, où la séparation prend tout son sens. Je l'ai dit, Priest a bâti son roman sur le jeu des apparences, brouillant les cartes et introduisant un certain degré de confusion chez le lecteur, perdu entre les témoignages contradictoires et ces conclusions différentes. Cette autre séparation est donc mentale. La frontière entre la réalité et l'illusion devient floue d'autant que chacun des deux frères est la proie d'hallucinations, traumatisme hérité de missions dangereuses et difficiles où les nerfs finissent pas être fatalement éprouvés. Or les dernières lignes du roman n'apportent aucun éclairage, le doute est soigneusement entretenu jusqu'au bout. Au lecteur, sans doute, d'imaginer sa version, procédé assez frustrant.
Au final, on ne sait pas exactement qui détient la vérité, ni même s'il y en a une, car la multiplicité des points de vue donnent à penser que chacun a sa propre perception de la réalité. Il n'est reste pas moins que le roman, admirablement traduit d'ailleurs par Michelle Charrier, est passionnant, au-delà de son intrigue historique. Une histoire qui reste longtemps en mémoire, déroutante et mélancolique, une oeuvre intelligente qui suscite la réflexion. Au fond, que demander de plus ?
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Philemont
  01 janvier 2013
Stuart Gratton est historien. A la fin du XXème siècle, ses recherches le conduisent à s'intéresser à une référence sibylline de la part de Winston Churchill sur le rôle d'un certain J.L. Sawyer dans le dénouement de la seconde Guerre Mondiale. A la fois référencé comme objecteur de conscience et comme pilote de bombardier dans la Royal Air Force, J.L. Sawyer s'avère être le nom de deux frères jumeaux que tout oppose, jusqu'à la perception même de la réalité. Pour Joe, l'objecteur de conscience, la guerre s'est achevée en 1941 et les Etats-Unis ne sont jamais entrés dans le conflit, ce qui est conforme à la réalité que connaît bien Stuart Gratton. Pourtant Jack, le pilote de la RAF, soutient que la seconde Guerre Mondiale s'est prolongée jusqu'en 1945 et s'est achevée grâce à l'intervention américaine…
La séparation est a priori un roman à classer dans la catégorie des uchronies. Il ne s'agit toutefois pas d'une histoire alternative classique dans la mesure où celle-ci n'est pas simplement une réécriture. Au contraire, les évènements qui ont marqué la deuxième moitié du XXème siècle ne sont guère que suggérés rapidement par l'historien. En revanche, c'est la date de l'événement à partir duquel l'Histoire s'est modifiée qui fait l'objet de toutes les attentions. La plus grande partie du récit est ainsi centrée sur la nuit du 10 au 11 mai 1941, ainsi que sur les cinq années de la vie des frères jumeaux qui ont précédé cette date. En d'autres termes, c'est aux raisons du basculement de l'Histoire que Christopher PRIEST s'intéresse, non à ses conséquences.
Pour cela l'auteur fait se succéder une multitude d'extraits de journaux intimes et de documents officiels, une partie étant consacrée à Jack, une autre à Joe. S'entremêlent donc les histoires personnelles des deux frères jumeaux et l'Histoire officielle, dont il faut encore déterminer la véritable nature. le lecteur oscille ainsi sur une ligne ténue séparant deux réalités parfaitement crédibles, l'une parce qu'elle est le reflet de la véritable Histoire, l'autre parce qu'elle s'appuie sur des éléments réels qui la rendent plausible.
Pour mettre en valeur une intrigue aussi complexe, il fallait de la rigueur. Or, de rigueur, les habitués de Christopher PRIEST savent qu'il n'en manque pas. Les autres lecteurs découvriront une écriture simple mais efficace, où chaque paragraphe, chaque phrase, voire chaque mot a son importance. Il n'est d'ailleurs pas rare que le lecteur fasse des allers et retours dans le roman quand ce qu'il lit lui donne une impression de déjà-vu, ou de lien avec des évènements en apparence indépendants. de ce point de vue, les hallucinations prémonitoires de Joe Sawyer sont parfaitement rendues, mais c'est l'intégralité du roman qui est millimétré de cette façon, jusqu'au final qui se permet le luxe d'être surprenant, de donner l'impression de boucler une boucle tout en laissant le lecteur libre de ses interprétations.
La séparation est finalement un roman d'une très grande originalité qui confine à la fascination pour qui s'y laisse prendre. le lecteur y est happé dès les premières pages et a du mal à s'en défaire avant la fin, voire même au-delà. C'est d'autant plus remarquable que l'histoire est complexe et le récit non linéaire. Mais c'est souvent le cas avec les oeuvres de Christopher PRIEST, qui signe là une autre de ses grandes réussites.
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Cyril_lect
  02 février 2015
L'histoire : les jumeaux Sawyer représentent la Grande-Bretagne au JO de Berlin de 1936, en aviron. Rudolf Hess leur remet leur médaille. Si Jack est indifférent au contexte politique, il n'en est pas de même pour Joe dont le sort de la famille juive qui les héberge, des amis de leur parents, le concerne au plus haut point. Joe met son frère devant le fait accompli est ramenant clandestinement la fille ainée dont ils sont tous les deux épris. Joe épouse la fugitive et devient objecteur de conscience, travaille à la Croix-Rouge et est un des artisans signataire de la paix signée entre Rudolf Hess et Churchill en 1941. Jack intègre la RAF et subit un amerrissage de catastrophe. Tous deux ont des pertes de conscience, des hallucinations : tantôt la guerre s'achève en 1945, tantôt la paix est signée en 1941, plus particulièrement le 11 mai 1941. Que s'est-il donc passé durant la nuit du 10 au 11 mai 1941 ?
Dans cette uchronie (à quoi ressemblerait le monde, si tel ou tel événement s'était déroulé différemment, avait divergé ?), Christopher Priest signe un hommage évident à un des chef-d'oeuvre de Philip K Dick, le maitre du Haut-Château. Ici, point d'explication totalisante, juste la multiplicité des points de vue : chaque frère livre sa perception des événements, un écrivain des années 80 (celles où l'Allemagne n'a pas perdu la guerre) reçoit un manuscrit énigmatique par une non moins énigmatique personne, un compagnon de vol de Jack raconte sa version des faits. Toutes se confirment et se contredisent en même temps.
Après son accident d'avion, Jack doit reconstruire sa mémoire, mais tout ne semble pas correspondre.
Après avoir été blessé dans un bombardement, Joe a des hallucinations qui s'évanouissent et semblent le faire passer d'un monde à l'autre mais sans jamais pouvoir distinguer le réel de l'hallucination.
Mais quel est le monde de référence ?
Avec une écriture fine, qui prend son temps sans être lente, subtile décidément, laissant chaque individu exprimer ses doutes et ses interrogations, C. Priest tente d'exprimer la réalité de chacun autant par ce qu'il dit que par ce qu'il ne dit pas. La narration se situe autant dans l'explicite que dans les creux, les non-dits et les omissions. En ce sens, à plusieurs reprises durant la lecture, l'écriture de Priest m'a rappelé celle de Kazuo Ishiguro dans Les vestiges du jour. Par touches subtiles et impressionnistes, des portraits se dessinent progressivement, se contredisent, et construisent, autant par les mensonges et demi-vérités que par les discours que l'on se livre à soi-même, des identités troubles. Hanté par la question de la (ir)réalité du monde et de son impossible définition, Christopher Priest déconstruit l'idée même d'une connaissance assurée et pourtant nécessaire.
Le monde existe, mais de quel monde parle-t-on ? Quel est-il ? Quels sont-ils ?
Et dans ce(s) monde(s) fluctuant(s), incertain(s), Christopher Priest donne à voir la multiplicité des faces d'un être et la complexité du concept même d'identité. Reprenant la question du double et de la gémellité, thème récurrent de son oeuvre, il propose, au-delà de l'hypothèse uchronique science-fictive (des mondes parallèles infinis existent, peuplés d'autres nous-mêmes qui auraient pris d'autres décisions, petites ou grandes), une autre vision des choses, une autre réalité : nos mondes intérieurs, les livres, les histoires qui nous hantent, nos vies rêvées ne sont-ils pas autant d'uchronies possibles ? Ne sommes nous pas plusieurs ? Et puis, qui sommes-nous, vraiment ?
Christopher Priest est un écrivain subtil, très subtil.
Lien : http://leslecturesdecyril.bl..
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Nonivuniconnu
  08 février 2014
Une fois n'est pas coutume, commençons par une petite histoire personnelle et un conseil. Sorti en 2002, La séparation est déjà presque un classique de la science-fiction. Il a reçu de nombreux prix et son auteur, Christopher Priest est incontestablement une sommité du genre. de quoi en envisager la lecture avec optimisme, d'autant que mes expériences précédentes de l'auteur s'étaient avérées largement positives, quoique déconcertantes. Pourtant, je l'aurais bien balancé de rage par la fenêtre une fois sa dernière page tournée, si le désespoir ne l'avait pas emporté.
Pendant les quatre jours suivants, je l'ai voué aux gémonies. J'avais la sensation de m'être fait escroquer par presque cinq cent pages de papier et un peu d'encre. Puis, tout s'est éclairé. Voici donc mon conseil : si vous voulez saisir les tenants et aboutissants d'un livre, quel qu'il soit, commencez par ne pas confondre les noms des deux protagonistes principaux pendant la moitié du bouquin, surtout si ces derniers sont des jumeaux.
Cette introduction faite, passons au vif du sujet. La séparation est un roman plus historique que SF, mâtiné d'un peu d'uchronie. A la base, nous suivons les efforts d'un historien à la recherche d'informations sur un certain J.L. Sawyer. Ce dernier aurait été, durant la seconde guerre mondiale, tout à la fois capitaine dans l'armée de l'air britannique et objecteur de conscience, d'où un certain mystère sur son cas. Il apparaît rapidement qu'il existait à l'époque non pas un mais deux Sawyer, des jumeaux : Jack le militaire et Joe l'ambulancier.*
Ce n'est pas tout. En 1941, un proche de Hitler nommé Rudolph Hess s'est enfui en avion jusqu'au Royaume-Uni dans le but de négocier une paix séparée. La tentative, qui a bien évidemment échoué, reste encore controversée de nos jours et constitue un des éléments centraux de la séparation. En fait, sa dimension uchronique consiste à se demander ce qu'il serait advenu en cas de réussite. Cela dit, Christopher Priest ne s'intéresse pas tant aux conséquences de l'événement qu'à son contexte et à ses causes.
Finalement, ce qui nous intéresse surtout, c'est le rôle joué par les Sawyer dans cette histoire. le livre se divise grosso modo en deux parties, chacune pour un des jumeaux que la vie et la guerre ont séparés. Alors que Jack bombarde les villes allemandes, Joe se débat dans un Londres écrasé par le blitz nazi. le trouble s'installe quand le lecteur réalise que l'un et l'autre vivent des réalités légèrement différentes mais qui s'entrecroisent. Comme on peut s'y attendre venant d'une histoire écrite par Christopher Priest, le lecteur est amené à s'interroger sur la nature de la réalité qui lui est présentée. Où se trouve le réel, exactement ? Même le point de divergence nécessaire à la fabrique d'une uchronie (la tentative de Rudolph Hess) s'avère plus flou qu'il ne le paraît. Cependant, l'histoire avance et s'avère passionnante, d'autant que les thèmes tels que le pacifisme et la diplomatie en temps de guerre sont vraiment bien traités.
Bon, j'ai évidemment un peu de mal à parler du bouquin sereinement vu que je me suis en partie torpillé l'expérience pour une bête histoire de nom. Je ne pense toutefois pas que ce soit dû à un manque de clarté du bouquin, même s'il peut éventuellement apparaître plus complexe qu'il ne l'est réellement. Il s'agit au final d'une boucle assez admirable mais où le doute subsiste, et dans laquelle le lecteur est bien obligé de se concentrer un minimum pour suivre vu que des indices sont dispersés un peu partout. En ce qui me concerne, je ferai surtout attention la prochaine fois que je croise des jumeaux dans un bouquin.
* Quant aux autres Dalton, nul ne sait ce qu'ils sont devenus.
Lien : http://nonivuniconnu.be/?p=2..
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Citations et extraits (8) Voir plus Ajouter une citation
OlivOliv   13 juillet 2017
J'essayai de m'imaginer à quoi avait ressemblé le quartier avant guerre, avec ses habitants inoffensifs, ordinaires, très occupés à vivre leur vie, à s'inquiéter pour leur compte en banque, leur travail, leurs enfants, sans penser une seconde au pire : une nuit, leur foyer et tous ceux qui l'entouraient seraient soufflés par les explosions ou incendiés par les bombes au phosphore.
J'essayai aussi de m'imaginer ce que ces gens pensaient des hommes qui avaient détruit leurs maisons, les pilotes allemands qui attaquaient de nuit. La fureur, la frustration devant l'impossibilité de riposter.
Cette pensée me fit horreur. La presse populaire décrivait les équipages de la Luftwaffe comme des fanatiques nazis, des Huns, des Boches, formules consacrées pour désigner un ennemi incompréhensible, mais le bon sens me soufflait que les aviateurs allemands n'étaient sans doute pas très différents de mes jeunes coéquipiers et de moi-même. Nos propres raids sur Brême, Hambourg, Berlin, Kiel, Cologne ressemblaient fort à ceux qui avaient conduit les intrus ici, à Acton ou à Shepherd's Bush. Aujourd'hui, aux endroits où étaient tombées les bombes du A-Able, Hambourg regorgeait de tas de débris, de conduites d'eau crevées, d'enfants sans abri.
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TwiTwiTwiTwi   11 mars 2011
Au fil des jours passés à la Boca do Inferno, j'en étais arrivé à me voir comme un parti neutre dans la guerre : un intermédiaire, un membre de la Croix-Rouge, qui composait ou traduisait des documents importants, susceptibles de modifier l'histoire - littéralement. Pourtant, quelques heures après avoir regagné l'Angleterre, je me sentis redevenir partisan : anglais, britannique, pas neutre du tout. L'expérience s'avéra instructive. Avant le voyage, j'avais pensé que le pacifisme m'excluait de la partialité, mais en temps de guerre, il est impossible de ne pas s'identifier à son peuple. Voilà qui me donna à réfléchir.
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TwiTwiTwiTwi   10 mars 2011
Certains aspects de la vie londonnienne n'avaient cependant pas changé : les autobus rouges à impériale étaient toujours là, de même que les taxis. S'ils n'avaient pas constitué l'essentiel de la circulation, on aurait pu croire par moments Londres immuable, malgré la guerre. Simple illusion bien sûr : à peine s'était-on persuadé de contempler une zone épargnée qu'en tournant à un coin de rue, on tombait sur une ruine noircie, un alignement rompu, une façade en bois construite à la va-vite pour dissimuler un spectacle de désolation. L'ampleur des dégâts était saisissante : ils s'étendaient, kilomètre après kilomètre, affectant semblait-il le moindre quartier de la métropole.
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TwiTwiTwiTwi   08 mars 2011
Plus tard, il y avait eu le capitaine de la RAF Sawyer, à la fois objecteur de conscience officiel et pilote de bombardier - d'après Churchill. Le mémorandum adressé au personnel du ministère lui demandait de découvrir comment une telle contradiction était possible. Aucune réponse officielle n'y avait été enregistrée. Près de soixante ans plus tard, Stuart Gratton, dont la famille possédait une longue tradition de pacifisme, flairait là une histoire. De quoi s'agissait-il ? Et, plus particulièrement, qu'avait bien pu faire Sawyer le 10 mai 1941 ?
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TwiTwiTwiTwi   11 mars 2011
Les yeux au ciel, je ne tardai pas à repérer le premier bombardier sur la route du retour. D'autres suivirent, puis d'autres encore. Bientôt, ils me survolaient de nouveau par centaines, non plus en fleuve mais isolés ou par petits groupes, à ,des altitudes différentes. Leur passage dura plus d'une heure. Ils filaient vers l'ouest - vers leur base, leur foyer, l'Angleterre. Quelque part dans leur sillage, une ville allemande gisait dans la nuit, écrasée, rougeoyante et fumante.
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