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A la recherche du temps perdu - ... tome 2 sur 7

Pierre-Louis Rey (Éditeur scientifique)
EAN : 9782070380510
568 pages
Gallimard (11/05/1988)
  Existe en édition audio
4.35/5   1633 notes
Résumé :
A l'ombre des jeunes filles en fleurs, publié en 1913, second tome d'A la recherche du temps perdu, obtient le prix Goncourt en 1919. Pour Marcel Proust ( 1871- 1922), c'était la renaissance d'une œuvre qui allait se révéler universelle, d'une " Comédie humaine de la Belle Époque" foisonnante en personnages, qui s'ordonne autour de l'exploration de la mémoire du narrateur, d'où les digressions, les retours en arrière, et qui relate moins des faits que des sentiment... >Voir plus
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Bien que ceux qui me connaissent sachent que je ne perds pas une occasion de parler de Proust et de la Recherche, il m'est en réalité très difficile d'écrire un retour sur l'un des volumes composant cette oeuvre époustouflante. D'abord, parce que son découpage artificiel en sept tomes me contraint à limiter ma réflexion à l'un d'eux en particulier alors que je ne cesse au cours de mes lectures successives de jeter des ponts de l'un à l'autre, m'attachant à embrasser l'oeuvre dans sa totalité. Ensuite, parce que la relation que j'entretiens avec la Recherche est ancienne, intime, profonde, relevant davantage du sentiment amoureux avec tout ce que cela suppose de passion et d'aveuglement que d'une rigoureuse approche universitaire et qu'au fond, cet amour ne regarde que moi.
Et puis, que vais-je pouvoir dire dans le cadre particulièrement restreint d'une critique sur Babelio? Vous résumer l'argument d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs? Mais même cela, outre que c'est d'un intérêt limité, dépasse le cadre de ce tome-ci. Par exemple, si je vous dis que dans la première partie qui a pour cadre Paris (la seconde se déroulant à Balbec), le jeune narrateur se rend, frétillant d'espoir et d'excitation, à une représentation de l'immense actrice La Berma dans Phèdre dont il ressort incroyablement déçu, incapable de ressentir le plaisir tant attendu — « j'avais beau tendre vers la Berma mes yeux, mes oreilles, mon esprit, pour ne pas laisser échapper une miette des raisons qu'elle me donnerait de l'admirer, je ne parvenais pas à en recueillir une seule » — j'éprouve aussitôt l'irrésistible envie de vous dévoiler ce qui nous sera révélé dans le tome suivant, le côté de Guermantes :
« (…) le talent de la Berma qui m'avait fui quand je cherchais si avidement à en saisir l'essence, maintenant, après ces années d'oubli, dans cette heure d'indifférence, s'imposait avec la force de l'évidence à mon admiration. »

Rien que sur ce minuscule épisode, il y aurait beaucoup à dire. Je pourrais vous dire que l'insondable déception du narrateur assistant pour la première fois à la représentation tant désirée illustre le hiatus maintes fois énoncé dans la Recherche entre « la porte d'or » de l'imagination et « la porte basse et honteuse » de l'expérience. En tirant ce fil, je pourrais également vous parler de l'incapacité de notre esprit, minutieusement analysée par Proust, à penser à la fois l'état antérieur, celui où l'on rêvait de la Berma et l'état actuel, celui où, assistant enfin à la représentation tant attendue, on ne ressent rien. Même si ce trait psychologique n'est pas explicitement souligné par Proust dans l'épisode de la Berma, il y court en filigrane. Il fait partie, avec d'autres, des quelques obsessions de l'auteur que l'on retrouve, sous des formes diverses et changeantes, tout au long de l'oeuvre. Plus précisément, il appartient aux « lois générales des caractères » que l'écrivain, s'appuyant sur un rigoureux travail d'introspection, tente de mettre au jour. À l'occasion de sa récente et formidable chronique du Métier de vivre, Eduardo (@creisifiction), m'apprenait que Cesare Pavese le mentionne dans son journal :
« Proust est obsédé par l'idée que tout espoir, en se réalisant, soit remplacé exactement par le nouvel état et efface en conséquence l'état précédent. »
Cet effacement de l'état d'esprit antérieur par l'état d'esprit actuel trouve une illustration parfaite lors de l'introduction tant espérée et enfin advenue du narrateur chez Odette Swann dans la première partie d'À l'ombre des jeunes filles en fleurs :
« J'avais pu croire pendant des années qu'aller chez Mme Swann était une vague chimère que je n'atteindrais jamais ; après avoir passé un quart d'heure chez elle, c'est le temps où je ne la connaissais pas qui était devenu chimérique et vague comme un possible que la réalisation d'un autre possible a anéanti. »

Je pourrais également vous parler, en continuant à m'appuyer sur l'épisode de la Berma, du constat, là encore maintes fois analysé dans la Recherche et d'une justesse confondante, selon lequel il est impossible d'accéder à un plaisir en s'y efforçant. le plaisir se donne, il ne se prend pas. Une autre façon de le dire : ce n'est pas par un acte de volonté qu'on ressent du plaisir ou du chagrin, mais dans l'oubli et l'abandon. C'est lorsque le narrateur est devenu indifférent à la Berma, c'est lorsqu'il n'est plus obnubilé par la nécessité de ressentir un plaisir indicible lors de la représentation, c'est lorsqu'il cesse d'énoncer mentalement les raisons qu'il aurait d'éprouver ce plaisir qu'enfin l'incroyable talent de l'actrice s'impose à lui dans toute sa plénitude.

Mais ce dont je voudrais vous parler en réalité nécessite de prendre encore un peu d'altitude. En m'appuyant sur les deux expériences antagonistes du narrateur lors de la représentation de la Berma dans Phèdre, l'une, décevante, restituée dans À l'ombre des jeunes filles en fleurs, l'autre, épanouissante, reproduite dans le côté de Guermantes, je souhaiterais développer un thème essentiel à mes yeux que Proust résume joliment dans la seconde partie du volume :
« Mme de Sévigné est une grande artiste de la même famille qu'un peintre que j'allais rencontrer à Balbec et qui eut une influence si profonde sur ma vision des choses, Elstir. Je me rendis compte à Balbec que c'est de la même façon que lui qu'elle nous présente les choses, dans l'ordre de nos perceptions, au lieu de les expliquer d'abord par leur cause. »

Ce que nous dit Proust à travers son narrateur, c'est que la révolution picturale induite par l'impressionnisme a eu une influence profonde sur sa vision des choses. Les peintres impressionnistes et leurs précurseurs, en s'attachant à restituer le réel dans l'ordre des perceptions, nous montrent d'abord l'illusion qui nous frappe, d'abord l'effet, non la cause. Proust précise quelques pages plus loin qu'Elstir ne cherche pas à exposer les choses « telles qu'il savait qu'elles étaient, mais selon les illusions optiques dont notre vision première est faite. »
Ainsi que le suggère Vincent Descombes dans Proust, philosophie du roman, l'écrivain songe sans doute ici au mot de William Turner, qu'il cite dans son texte sur Ruskin. À un officier de marine qui lui reprochait d'avoir dessiné un vaisseau sans ses sabords, le peintre rétorqua que ces sabords n'étant pas visibles depuis le mont Edgecumbe, il n'avait pas à les représenter : « Mon affaire est de dessiner ce que je vois, pas ce que je sais. »
Cette découverte, fondamentale pour le narrateur, ne l'est pas moins pour Marcel Proust qui, tout au long de la Recherche, s'attache à décrire l'expérience des choses, l'impression qu'elles produisent, plutôt que les choses elles-mêmes, autrement dit, à peindre ce qu'il voit ou ce qu'il ressent, pas ce qu'il sait, ou encore à « peindre les erreurs dans une recherche de la vérité » selon la formule de Vincent Descombes.
Peindre les erreurs au sens de Mme de Sévigné ou d'Elstir fixant un mirage, c'est peindre un enchantement : ainsi lorsque le narrateur, rêvant d'entrer dans le Saint des Saints, la « demeure enchantée » des Swann, se les représente comme des « êtres surnaturels » n'appartenant pas à la communauté des mortels, ou lorsqu'à Balbec deux ans plus tard, découvrant pour la première fois la petite bande des jeunes filles progressant le long de la digue « comme une lumineuse comète », il les pare des grâces et des beautés créées par son imagination. Mais lorsque le narrateur fait connaissance avec le baron de Charlus et, trop naïf et trop jeune pour saisir, sous le discours emphatique et ironique du baron, les sous-entendus sexuels, ce n'est plus un enchantement qu'il nous peint, c'est le fait de se tromper sur quelqu'un.

Peindre les erreurs, peindre l'aveuglante clarté afin de mettre en lumière la vérité tapie dans les ténèbres… N'est-ce pas là l'explication ultime de la construction de la Recherche, ainsi que l'une des raisons pour lesquelles cette oeuvre unique a donné lieu dès sa parution et encore aujourd'hui à une somme de malentendus et de contresens assez considérable? Proust en avait conscience, ainsi qu'en témoigne une lettre à Jacques Rivière en date de février 1914 :
« Je suis donc forcé de peindre les erreurs, sans croire devoir dire que je les tiens pour des erreurs; tant pis pour moi si le lecteur croit que je les tiens pour la vérité. le second volume accentuera ce malentendu. J'espère que le dernier le dissipera. »

Pour quelqu'un qui avait tant à coeur de se faire comprendre et aimer que Marcel Proust, ce dut être une perspective fort désagréable, voire franchement angoissante. Mais l'écrivain savait que c'était le prix à payer pour bâtir une oeuvre plus grande que lui.
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Il y a 104 ans, le 10 décembre 1919, le prix Goncourt couronnait Marcel Proust pour son roman « À l'ombre des jeunes filles en fleurs. L'auteur n'en était pas à sa première tentative pour obtenir le précieux prix et les critiques étaient déjà nombreuses à l'époque pour dénoncer la difficulté de son oeuvre…

Cet Everest du monde littéraire, je l'ai gravi en cordée avec des amis babelionautes et sur une durée d'un mois. Je n'étais pas le premier mais pas non plus le dernier. Je me suis accroché pour ne pas m'effondrer dans les premières pages. de plus, s'attaquer directement au tome 2 de la recherche du temps perdu pouvait paraître risquer pour le commun des lecteurs… l'auteur des 856 mots dans une seule phrase ne me faisait pas peur et je pouvais compter sur l'esprit d'équipe pour arriver à mes fins.

Le style et la personnalité de marcel Proust ne se limitent pas à la longueur de ses phrases bien que celles-ci restent sa marque de fabrique. Si elles sont interminables pour le quidam, ses phrases demeurent pourtant fluides et dynamiques à la manière d'un véritable tsunami littéraire. Si l'on peut se perdre les premières heures dans le style proustien, les idées qu'il énonce sont claires et bien ordonnées. Avec le temps - et dieu sait qu'il est important chez l'écrivain - on commence rapidement à accepter sa prose et voir même à l'apprécier. La monotonie du départ laisse vite la place à la curiosité pour ce foisonnement de sentiments et d'émotions naissantes. On finit par accepter sa marque de fabrique.

Mais on ne peut pas s'intéresser à Proust sans parler de ses personnages. le trait fondamental du personnage proustien réside dans sa description complexe mais aussi précise. Dans la recherche du temps perdu, il y a plus de 200 personnages. L'écrivain sait les faire évoluer sans les figer dans leurs traits de caractère. Comme dans la vraie vie, leurs attitudes évoluent au grès du temps ou de l'instant présent. Chez notre ami Marcel, l'individu change suivant qu'il est seul ou en compagnie. le lecteur peut se perdre dans cette multitude de « faux semblant » et de « paraître-être ». S'ils sont à la fois sincères et sympathiques, ils peuvent aussi devenir snobs voire cruels. On peut les croire artificiels mais ils sont souvent comme on les imagine être du moins comme on voudrait les voir, la question étant de savoir s'ils sont faits pour être aimés ou admirés.

Enfin on se doit aussi de parler de l'amour proustien et des filles qui émoustillent tant le jeune Proust dans ce roman. de la jeune paysanne portant une jarre de lait qu'il voudrait ne plus quitter à la belle Albertine au polo noir qu'il veut épouser, en passant par l'espiègle Gisèle ou la mature Andrée, son coeur (d'artichaut) ne sait ou ne peut choisir. L'impossibilité de les différencier va rendre la décision de l'auteur très compliquée. Pourtant, le désir chez Proust semble trouver son paroxysme dans le manque ou l'inachevé plutôt que dans l'atteinte ou la réalisation de ses amours. «J'aime ce que je n'ai pas et je n'aime plus ce que j'ai ». Gilberte qui vit à Paris en compagnie de ses parents les Swann, en fera également les frais dans la première partie du roman.

Avec Proust, nous restons dépaysés tout au long de notre lecture. le narrateur, héros principal, nous entraîne et nous bouscule dans une succession de souvenirs sans chronologie et sans fil conducteur au grès de ses pensées. La mémoire du temps passé et présent se mélange pour nous donner la représentation réelle du monde qui nous entoure ou plutôt du monde que nous percevons plus par l'esprit que par les yeux. Avec cet écrivain, nous rentrons pleinement dans la pensée du narrateur et nous ne faisons plus qu'un avec lui. le « je » de l'auteur devient notre propre « je ». C'est cette fusion d'esprit qui nous permet d'être transporter au sein même du récit en nous permettant de partager en parfaire osmose, tous les sentiments du héros.

C'est cette expérience incroyable et unique que je vous invite à expérimenter seul ou en groupe. Elle vous permettra d'assister à la représentation de la pièce de théâtre Phèdre jouée par Sarah Bernard (La Brema) ou de dîner dans le restaurant du Grand Hôtel de Cabourg (Balbec) comme visiter l'atelier du peintre Whistler (Elstir) ou de fréquenter la bourgeoisie parisienne durant l'affaire Dreyfus. Vous pourrez vous promenez sur le Champ de Mars avec Odette Swann et sa fille Gilberte ou vous baladez sur la côte normande avec Robert, marquis de Saint Loup. C'est tout ça aussi l'ombre des jeunes filles en fleur…

Je tiens encore une fois à remercier mes amis 4bis, AnnaCan, Berni_29, Cathe, Djdri25, gromit33, H-mb, HundredDreams, Isacom, MisssLaure, mylena, Nicolak pour leurs échanges constructifs et soutiens tout au long de notre ascension littéraire.

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Longtemps je me suis fait une montagne de Proust. Pas une montagne magique, non… Un chemin laborieux peuplé d'aubépines aux branches piquantes et acérées.
Longtemps les amateurs et amoureux de Proust m'ont également fait tout autant peur. Mais lorsque j'en ai rencontré quelques-uns, - quelques-unes devrais-je préciser, j'ai pu me rendre compte qu'ils étaient comme moi faits de chair et d'os, surtout de chair, et non pas quelques rombières évanescentes trempant des madeleines rances dans des tasses de thé à la verveine.
Longtemps j 'ai considéré que je n'étais pas prédisposé à lire et aimer Proust. Je portais un regard façonné de représentations toutes les unes plus fausses que les autres : une oeuvre écrite par un mondain pour des mondains, un monde peuplé de snobs et de dandies qui n'avaient rien d'intéressant à me dire, une écriture datée et hermétique.
« Je tournai le dos comme un baigneur qui va recevoir la lame. »
On dit qu'À l'ombre des jeunes filles en fleurs serait la suite logique et chronologique du premier volume d'À la recherche du temps perdu, du côté de chez Swann.
Deux ans se sont passés depuis la fin d'Un amour de Swann, élément central du tome précédent. Y étaient décrites les turbulences de la liaison entre Swann et Odette de Crécy. On les retrouve mariés, au début de ce tome II, sans que rien n'ait été dit sur la façon dont ce mariage a été amené et sur la manière dont la cérémonie s'est déroulée. Cette union conduit Swann a descendre d'un cran dans le niveau de ses relations sociales.
Dans mon voyage qui m'amène à revenir vers Proust, deux mois se sont écoulés. Cette attente a été faite d'impatience et de peur.
C'est sans doute le ton d'une confidence qui m'a convié à ce nouveau rendez-vous avec Proust.
Alors j'ai pris mon temps pour lire ce second opus. D'ailleurs, existe-t-il une autre manière de lire Proust que de prendre son temps ?
Me croirez-vous si je vous avoue que ces pages sont emplies de sortilèges ?
Je pourrais vous parler de quelques personnages de ce roman, mais pour ceux qui n'ont jamais lu Proust, ce serait comme vous parler de mes amis ou de la fête des voisins… Si je vous évoque les Verdurin, Swann et Odette de Crécy, Elstir, la Berma, Bergotte, Françoise, Andrée, Gilberte, la grand'mère, Albertine… cela ne vous parlera sans doute guère et vous aurez raison car ce n'est pas ce qu'il y a de plus important dans ce texte. de même que les lieux évoqués dans ce roman sont évocateurs, le salon des Verdurin, le Grand Hôtel de Balbec, l'atelier d'Elstir, l'hôtel des Guermantes…
Il y a bien sûr un arc narratif qui sous-tend le texte, qui convoque des personnages, des lieux, une histoire…
Mais le personnage principal de ce roman est bien pour moi son écriture et ce qui compte aussi c'est la façon de convoquer par le cheminement de cette écriture intelligente, nuancée et parfois ironique il faut bien l'avouer, des émotions, des sensations, l'éveil des sens, le désir, des rebuffades, des regrets, une manière de dire la douleur du chagrin avec sensibilité et élégance.
C'est une écriture emplie d'enchantement par sa finesse et sa subtilité, une écriture qui ouvre des possibles.
Il ne se passe rien ici, la seule aventure c'est l'écriture. Proust remplace ici l'imagination par la sensibilité des ressentis. C'est la réalité qui se prend pour un rêve éveillé, dans l'immobilité des choses.
L'écriture de Proust m'a fait entendre une voix, un vertige, mes propres émotions de lecteur, peut-être d'homme tout simplement. Elle est pour moi un chemin inouï pour entrer dans ce rapport intime au monde, pour le visiter, en éprouver non pas une certaine vision, mais plutôt les sensations.
À l'ombre des jeunes filles en fleurs, il y a un mot qui m'a tout de suite interpelé dans ce titre. Non, non, vous ne m'entraînerez pas sur ce chemin espiègle et polisson… Quoique j'y reviendrai plus tard… Je voulais seulement parler ici de l'ombre citée dans le titre qui sous-entend qu'à un autre endroit existe une lumière vive, arrogante presque, celle peut-être d'un soleil qui écraserait le paysage et parmi lequel la vue soudaine de quelques jeunes filles sur une plage offrirait la protection d'une ombrelle ou d'un parasol. J'y ai vu la sensibilité douloureuse d'un homme, disons le Narrateur, une sensibilité à fleur de peau justement, fuyant la brutalité du monde et découvrant la possibilité d'y trouver une connivence intime à sa musique intérieure. Plus tard, c'est peut-être cette lumière qu'Elstir répand dans ses tableaux qui exalte justement les ombres, ces ombres sous lesquelles le Narrateur cherche à abriter les bruits de son âme.
Le Narrateur n'est pas Proust et Proust n'est pas le Narrateur. Je me souviens de m'être fait cette réflexion à plusieurs reprises durant ma lecture et pourtant le Narrateur lui ressemble tout en étant son contraire. Nous voilà bien avancé !
J'ai aimé suivre l'errance de ce Narrateur dans le clair-obscur de cette écriture, entrer dans la lumière d'un tableau figurant un soleil couchant, épier les jeunes filles en fleurs au détour d'une dune, les observer comme lui, y voir des constellations.
Proust m'a rendu le monde à son ingénuité, comme si j'en avais furieusement besoin dans ce temps qui passe parfois trop vite.
C'est sans doute dans cette image à la fois cocasse et touchante que j'ai deviné la dimension sociale de ce récit, le Narrateur éprouve un désir effréné à entrer dans le groupe composé de ces jeunes filles en fleurs "étourdies, coquettes et
pieuses", partager leur vie, peut-être qui sait, devenir l'une d'elle enfin. J'ai eu l'impression soudaine d'être le Narrateur à mon tour et d'avoir déjà vécu cet instant fragile et fugace…
J'avais l'impression de me transformer au fur et à mesure que je pénétrais les volutes du texte. L'oeuvre était là, immuable, ne m'avait pas attendu pour saisir d'autres lecteurs dans sa nasse ou les repousser à jamais vers d'autres rivages moins opaques et je ne l'avais pas attendu non plus pour exister à ma manière.
Je me suis pourtant rappelé combien la littérature peut nous façonner par d'insoupçonnés et imperceptibles mouvements, par des chemins inattendus qui innervent ce que nous sommes et ce que nous pouvons devenir.
L'écriture de Proust m'a apporté ici sa légèreté et l'envie vorace de ne plus être ankylosé par des livres qui ne me parleront jamais.
Les livres qui ne m'intimident pas ne m'intéressent plus. Enfin, à quelques exceptions près, bien sûr...
Je continuerai de craindre l'écriture de Proust, mais maintenant je sais un peu mieux l'apprivoiser…

« Car Lesbos entre tous m'a choisi sur la terre
Pour chanter le secret de ses vierges en fleurs ».
Les Fleurs du malCharles Baudelaire

Cette lecture commune avec quelques amis fut un délicieux moment très inspirant. Merci à eux pour les échanges si riches durant cette aventure proustienne insolite.
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Dans ce deuxième opus de la recherche, Marcel est un ado avide de relations avec des jeunes filles. Il est plus amoureux de l'amour que des jeunes personnes en question, à un tel point que quelque soit la demoiselle entrevue, elle devient l'objet exclusif d'un désir envahissant et incontrôlable. Gilberte Swan, la fille de Swann et d'Odette de Crécy est la première à ouvrir le bal. Malgré sa conduite peu amène envers le jeune homme qui est un peu collant dans son insistance à croiser son chemin et à manigancer pour se retrouver en tête à tête avec l'élue de son coeur, Marcel persiste et signe. Et cette passion l'entraîne dans des stratagèmes complexes, y compris fréquenter plus que la convenance ne l'exige les parents de Gilberte. D'autant que ceux-ci connaissent l'écrivain à succès Bergotte, bénéfice secondaire non négligeable pour un aspirant écrivain. Au cours de cette première partie, Marcel assise pour la première fois à une pièce théâtre dans laquelle joue la Berma. Et Proust décrit à merveille le désarroi de Marcel, qui voudrait à l'unisson de ceux qui sont sensé connaître les codes, admirer ce qui ne lui inspire que peu d'émoi. Comment sait-on que ce que l'on voit est admirable ? Quel sont les critères pour décider de la valeur d'une artiste ?

Peu à peu Marcel se désintéresse de Gilberte et le départ vers Balbec signera la fin de cet amour.

Mais Balbec sera le lieu d'autres passions : l'amitié de Saint-loup, les échanges avec le peintre célèbre Elstir, puis la rencontre d'Albertine.

Marcel observe, avec avec finesse, le comportement de ses contemporains afin d'en comprendre les règles qu'il ne manque pas de s'approprier, tout en étant conscient de son inexpérience.

Proust analyse avec une grande acuité le comportement de son narrateur, qui trouve dans la es situations les plus banales l'occasion de décortiquer les processus psychiques en cause.

Même si cela reste une lecture complexe, du fait du style, de ces longues phrases à tiroir, il n'en reste pas moins que la lecture est passionnante.
Lien : https://kittylamouette.blogs..
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C'était la chronique que je souhaitais écrire pour célébrer la 300e sur Babelio en hommage à l'un de mes romanciers préférés du 20e siècle, celui qui m'a décidé, dans ma jeunesse, à aller plus loin en littérature, du moins pour l'étudier, voilà qui est fait.
Bien que J'en avais gardé un très bon souvenir de lecture, je ne me décidais jamais à chroniquer La Recherche du Temps Perdu pourtant j'avais des velléités.
C'est un roman que j'ai lu il y a de cela bien longtemps, trop longtemps et cela me faisait peur, j'ai alors sauté sur l'occasion d'une lecture commune proposée au mois de mai et dont le compte rendu sous la forme d'un goûter (thé) final pour juillet par@4bis et d'autres « Babelionautes » très sympathiques pour me replonger dans un des tomes phares de la Recherche.
Nous avons eu des échanges d'impressions sur le roman au fil de la lecture partagée, ce qui l'a rendue encore plus vivante et chaleureuse, plus dynamique aussi et plus sympathique, j'ai fait de belles rencontres lors de cette lecture, cela m'a fait plaisir de faire leur connaissance.
J'espère que nos chroniques se complèteront tant l'oeuvre et l'écriture sont belles et riches (c'est mon avis) mais aussi complexes et que l'on dégustera avec plaisir les petits gâteaux tout en sirotant un thé délicieux sans lever le petit doigt cependant.
J'ai l'impression que Marcel Proust a fait couler et en fera encore, pour un temps, couler beaucoup d'encre.
Dans le roman -A l'ombre des jeunes filles en fleurs- On retrouve le jeune narrateur de du côté de chez Swann, (tome 1 de la Recherche), le présent livre en constitue le second opus, publié en 1919. La même année, il est couronné par le prix Goncourt .

Ce n'est pas une véritable autobiographie comme il y parait au premier abord, pas de pacte, le narrateur s'appelle bien Marcel comme l'écrivain mais tous les noms de personnages de la Recherche ont été modifiés. Lorsque l'on connaît la biographie de l'auteur et les personnages qu'il évoque, bien des choses diffèrent de ce que l'on lit dans la Recherche. Cependant, une grande part de la réalité travestie par la fiction est entrée librement dans l'oeuvre, et il arrive que l'on ne puisse pas distinguer l'un de l'autre tellement le narrateur s'ingénie à brouiller la frontière entre réalité et fiction et à nous promener dans son oeuvre par des subtils procédés d'écriture et de narration.
Eh oui ! C'est une partie de cette Recherche et de ce temps perdu qui se sont (re)déployés sous mes yeux et mes oreilles (lecture audio, merci Sandrine) cet été, un été avec Proust.

Tout d'abord, l'un des éléments du texte qui rend l'oeuvre complexe, c'est, d'après mon expérience personnelle de lectrice, l'énonciation ; notamment dans le premier chapitre de la première partie du livre, les incursions libres et incessantes du narrateur, les glissements subtils d'une idée, d'une pensée à l'autre, des liens hors du commun entre les idées et les réalités peuvent rendre la lecture inconfortable et la métaphore impossible, l'image et la pensée difficile à saisir, j'ai bien cru passer à côté de la compréhension du texte et cela dès le début ; je ne savais plus qui disait ou qui pensait quoi, une fois le texte relu et les procédés repérés, le texte est plus lisible.
La difficulté est accrue par la syntaxe propre à l'écrivain, les phrases sont complexes, longues, digressives, non linéaires, arborescentes, l'idée de départ peut être énoncée plusieurs pages après son introduction et après de nombreux apartés, lui retombe sur ses pattes tandis que pour nous ce sont des sauts périlleux.
La lecture de ce type d'écriture demande donc une grande attention pour les lecteurs d'aujourd'hui, la compréhension de cette situation d'énonciation de départ particulière conditionne la compréhension d'une bonne partie du reste de l'oeuvre.

Au passage, je ne me souviens pas avoir lu la première partie des Jeunes Filles en fleurs, je n'avais retenu que la seconde partie, c'est curieux.

Cette complexité de l'énonciation, de l'écriture et du style proustien, me semble-t-il, ne fait que refléter la complexité des méandres de l'âme humaine que le narrateur s'amuse à analyser dans les moindres détails, son hypersensibilité et sa lucidité doublées de capacités d'observation des détails hors du commun le lui permettent.
Cela lui permet d'aboutir à une certaine réflexion générale sur la psychologie et les agissements contradictoires de l'être humain en partant des personnages fictifs fortement caractérisés, caricaturaux voire manichéens, souvent, c'est le cas, lorsqu'il dénonce les travers et l'absurdité de certains personnages ; pour n'en citer que quelques-uns, vanité d'une Madame de Villeparisis qui préfère les mondanités à l'art et à la culture, la légèreté d'Odette est agaçante, la laideur de l'écrivain Bergotte contredite par le talent que lui accorde le narrateur dans cet opus nous fait rire et réfléchir , le portrait physique de ce dernier est frappant, on a du mal à se le représenter tant il est décrit de manière satirique et excentrique, c'est aussi la chute de Swann lorsqu'il se marie avec Odette, qualifiée de cocotte par « le boutonné » Monsieur de Norpois, pourtant Swann représentait auparavant pour le narrateur le summum en matière de connaissance d'Art et de culture, les deux domaines de prédilection du narrateur, la lutte des classes est-elle en germe ? le baron de Charlus est excentrique et théâtral et risible, Bloch est vaniteux, toute cette galerie de personnage est délicieusement mise en scène dans le roman.
Mais le narrateur sait aussi placer ses personnages au-dessus de tout, il sait nous les rendre sympathiques et les sublimer, ils sont parfois divins lorsqu'ils les apprécient fortement ; c'est la grand-mère aimante et attentionnée et taquine, Un Saint Loup fin et intelligent, les jeunes filles, belles, élevées au rang de déesses et de statues issues d'oeuvres d'art lorsqu'elles ne sont pas qualifiées de prostituées l'instant d'après, ici, c'est tout l'art de l'écriture antithétique de Proust qui se déploie et rend les personnages mouvants, instables, antithétiques, parfois insaisissables ou même syncrétiques, à l'instar d'un peintre impressionniste, au gré des oublis, de la mémoire, du souvenir déformé par la subjectivité et de la vision défaillantes, des illusions, du travail du Temps.Ll'oubli et le souvenir se juxtaposent.
.
C'est ainsi que l'écrivain crée des personnages fortement caractérisés en les rendant inoubliables tant ils sont criants de vérité, il procède souvent par antithèses pour relever le caractère contradictoire des personnages protéiformes, et par là de l'être humain, c'est presque la folie et l'absurde, la vanité qui dominent de nombreux personnages et on en rit parfois, d'autres fois, avec le narrateur, on les apprécie ou les déteste. On n'oublie pas également que nous sommes à l'époque du développement de la psychologie et de la psychanalyse. le réel dont elle ne peut se passer entre dans la fiction, la fiction pointe du doigt le réel. Bien que l'on distingue bien les personnages de papier proustiens bien croqués et tout en antithèses, des objets littéraires en somme.
-A l'ombre des jeunes filles en fleur- est aussi un roman d'initiation du jeune narrateur, initiation à l'écriture avec l'influence de M de Norpois et Bergotte, à l'amour de l'Art, du théâtre, de la peinture, d'ailleurs les jeunes filles comme certains autres personnages, semblent tout droit sortis parfois d'oeuvres d'art analysées, aimées, longuement et finement observées. Leur description physique est très imagée. On les voit comme on verrait un tableau par petites touches impressionnistes, notamment les jeunes filles qui semblent intouchables et irréelles ; au premier abord, elles sont éthérées et forment un groupe indistinct, selon le narrateur pour ne lui apparaître distinctes les unes des autres que bien plus tard, c'est toute la manière du narrateur de voir ainsi les choses, de l'informe sort la bonne forme.
L'initiation à l'amour aussi est fortement présent, bien sûr, dans ce tome à celui des jeunes filles, après la déception et la souffrance avec Gilberte qui se dérobe, une Gilberte interdite, irréelle, c'est tout comme Swann qui souffre auprès d'Odette.
Ah le traitement de l'amour, avec le plaisir et le désir exclusifs, maladifs, obsessionnels, insaisissables, irréels, fantasmés, inaboutis et qui restent à l'état de rêve, de fantôme et de fantasmes, les femmes sont trop fuyantes. On y voit les amours platoniques d'un narrateur timoré, bien trop cérébral, qui touchent les personnages par simples jeux de mains innocents et surtout ratés, qui souffre des affres de la passion amoureuse. On voudrait que les choses se réalisent, se concrétisent comme dans les romans traditionnels mais chez Proust, c'est impossible, du moins pour son personnage principal.
Sur ce plan, le narrateur ne réalise pas ses désirs, c'est une description tragique et frustrante de l'amour impossible pour plusieurs personnages mais principalement le narrateur dans ce tome. C'est la grande loi du désir. C'est l'occasion pour le narrateur de sublimer ses désirs, de les transmuter en rêve, de les vivre de manière imaginaire, la sublimation est aussi pour l'écrivain l'occasion d'alimenter son oeuvre.
C'est comme si ces personnages ne pouvaient pas se rencontrer dans l'écriture surtout, comme s'ils n'existaient pas, ce qui laisse songeur quant au procédé d'écriture. Tout est échec pour le narrateur dans ce domaine, c'est très frustrant pour le lecteur. le réel et l'imaginaire ne se rencontrent jamais, le premier est bien en-dessous du second. Comme si la fiction transcendante, la littérature, l'oeuvre d'Art dépassaient de bien loin la réalité pour le narrateur comme pour l'écrivain. On voit beaucoup de second degré dans ce livre, l'illusion est omniprésente.
L'écriture, quant à elle, regroupe ce qui est dit au-dessus mais elle ne se passe pas de la musicalité et de la poésie proustienne, ce sont des phrases que l'on lit mais que l'on entend aussi, que l'on voit grâce aux descriptions concrètes mais aussi aux métaphores sublimes des lieux, des paysages de Balbec, le voyage en train est très poétique et nous berce, un jeu littéraire et descriptif sur les couleurs, les effets d'ombre et de lumière sont mis en valeur, la poésie des personnages aussi, c'est l'exemple de la rencontre fugace entre le narrateur et la laitière (celle de Vermeer ? qu'il admire beaucoup), notamment dans la deuxième partie du voyage à Balbec aux jeunes filles, en passant par les descriptions des paysages, de la nature et des éléments. On se croirait dans un tableau de maître et c'est avec un grand plaisir qu'on imagine les scènes décrites, c'est l'éveil des sens du lecteur.

L'oeuvre de Proust est aussi une réflexion sur la vie, la condition humaine, les souffrances de l'amour, l'Art, la culture, la Beauté, vus à travers le prisme de la littérature. C'est une oeuvre difficile à saisir parfois et qui mérite de nombreuses relectures. L'oeuvre en elle-même contient un grand pan de la littérature et de la culture françaises du début du 20e siècle, lire Proust c'est un peu comme si on lisait plusieurs oeuvres mais celle-ci reste toutefois unique et peu commune.
L'écriture proustienne est particulière, à part, originale, inimitable.
Je recommande ce genre de lecture à tous ceux qui aiment les réelles oeuvres littéraires et la littérature de l'époque et qui n'ont jamais abordé Proust. Cependant, j'estime que le tome 1 -Du côté de chez Swann- reste plus accessible, plus concret, plus romanesque, Il est préférable de débuter par le premier opus.












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critiques presse (1)
LeFigaro
22 avril 2022
Si La Recherche demeure cent ans après universelle, c'est que son auteur a eu le génie de parler de soi sans parler de lui.
Lire la critique sur le site : LeFigaro
Citations et extraits (506) Voir plus Ajouter une citation
pour tous les évènements qui dans la vie et ses situations contrastées se rapportent à l'amour, le mieux est de ne pas essayer de comprendre, puisque, dans ce qu'ils ont d'inexorable comme d'inespéré, ils semblent régis par des lois magiques plutôt que rationnelles.
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chaque jour je me considérais comme sur le seuil de ma vie encore intacte et qui ne débuterait que le lendemain matin
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Pour quelques feux d'artifice agréablement tirés par un écrivain, on crie tout de suite au chef-d'œuvre. Les chefs-d'œuvre ne sont pas si fréquents que cela ! Bergotte n'a pas à son actif, dans son bagage si je puis dire, un roman d'une envolée un peu haute, un de ces livres qu'on place dans le bon coin de sa bibliothèque. Je n'en vois pas un seul dans son œuvre. Il n'empêche que chez lui l'œuvre est infiniment supérieure à l'auteur.

Ah ! voilà quelqu'un qui donne raison à l'homme d'esprit qui prétendait qu'on ne doit connaître les écrivains que par leurs livres. Impossible de voir un individu qui réponde moins aux siens, plus prétentieux, plus solennel, moins homme de bonne compagnie. Vulgaire par moments, parlant à d'autres comme un livre, et même pas comme un livre de lui, mais comme un livre ennuyeux, ce qu'au moins ne sont pas les siens, tel est ce Bergotte. C'est un esprit des plus confus, alambiqué, ce que nos pères appelaient un diseur de phébus et qui rend encore plus déplaisantes, par sa façon de les énoncer, les choses qu'il dit.

Je ne sais si c'est Loménie ou Sainte-Beuve qui raconte que Vigny rebutait par le même travers. Mais Bergotte n’a jamais écrit Cinq-Mars, ni Le Cachet rouge, où certaines pages sont de véritables morceaux d'anthologie.
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Et dès ce premier matin le soleil me désignait au loin, d’un doigt souriant, ces cimes bleues de la mer qui n’ont de nom sur aucune carte géographique, jusqu’à ce qu’étourdi de sa sublime promenade à la surface retentissante et chaotique de leurs crêtes et de leurs avalanches, il vînt se mettre à l’abri du vent dans ma chambre, se prélassant sur le lit défait et égrenant ses richesses sur le lavabo mouillé, dans la malle ouverte, où par sa splendeur même et son luxe déplacé, il ajoutait encore à l’impression du désordre. Hélas, le vent de mer, une heure plus tard, dans la grande salle à manger – tandis que nous déjeunions et que, de la gourde de cuir d’un citron, nous répandions quelques gouttes d’or sur deux soles qui bientôt laissèrent dans nos assiettes le panache de leurs arêtes, frisé comme une plume et sonore comme une cithare – il parut cruel à ma grand’mère de n’en pas sentir le souffle vivifiant à cause du châssis transparent mais clos qui, comme une vitrine, nous séparait de la plage tout en nous la laissant entièrement voir et dans lequel le ciel entrait si complètement que son azur avait l’air d’être la couleur des fenêtres et ses nuages blancs un défaut du verre. Me persuadant que j’étais « assis sur le môle » ou au fond du « boudoir » dont parle Beaudelaire, je me demandais si son « soleil rayonnant sur la mer » ce n’était pas – bien différent du rayon du soir, simple et superficiel comme un trait doré et tremblant – celui qui en ce moment brûlait la mer comme une topaze, la faisait fermenter, devenir blonde et laiteuse comme de la bière, écumante comme du lait, tandis que par moments s’y promenaient çà et là de grandes ombres bleues, que quelque dieu semblait s’amuser à déplacer en bougeant un miroir dans le ciel.
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Elle portait une robe de chambre de percale qu’elle revêtait à la maison chaque fois que l’un de nous était malade (parce qu’elle s’y sentait plus à l’aise, disait-elle, attribuant toujours à ce qu’elle faisait des mobiles égoïstes), et qui était pour nous soigner, pour nous veiller, sa blouse de servante et de garde, son habit de religieuse. Mais tandis que les soins de celles-là, la bonté qu’elles ont, le mérite qu’on leur trouve et la reconnaissance qu’on leur doit augmentent encore l’impression qu’on a d’être, pour elles, un autre, de se sentir seul, gardant pour soi la charge de ses pensées, de son propre désir de vivre, je savais, quand j’étais avec ma grand’mère, si grand chagrin qu’il y eût en moi, qu’il serait reçu dans une pitié plus vaste encore ; que tout ce qui était mien, mes soucis, mon vouloir, serait, en ma grand’mère, étayé sur un désir de conservation et d’accroissement de ma propre vie autrement fort que celui que j’avais de moi-même ; et mes pensées se prolongeaient en elle sans subir de déviation parce qu’elles passaient de mon esprit dans le sien sans changer de milieu, de personne. Et – comme quelqu’un qui veut nouer sa cravate devant une glace sans comprendre que le bout qu’il voit n’est pas placé par rapport à lui du côté où il dirige sa main, ou comme un chien qui poursuit à terre l’ombre dansante d’un insecte – trompé par l’apparence du corps comme on l’est dans ce monde où nous ne percevons pas directement les âmes, je me jetai dans les bras de ma grand’mère et je suspendis mes lèvres à sa figure comme si j’accédais ainsi à ce cœur immense qu’elle m’ouvrait. Quand j’avais ainsi ma bouche collée à ses joues, à son front, j’y puisais quelque chose de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais l’immobilité, le sérieux, la tranquille avidité d’un enfant qui tette.
Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage découpé comme un beau nuage ardent et calme, derrière lequel on sentait rayonner la tendresse. Et tout ce qui recevait encore, si faiblement que ce fût, un peu de ses sensations, tout ce qui pouvait ainsi être dit encore à elle, en était aussitôt si spiritualisé, si sanctifié que de mes paumes je lissais ses beaux cheveux à peine gris avec autant de respect, de précaution et de douceur que si j’y avais caressé sa bonté. Elle trouvait un tel plaisir dans toute peine qui m’en épargnait une, et, dans un moment d’immobilité et de calme pour mes membres fatigués quelque chose de si délicieux, que quand, ayant vu qu’elle voulait m’aider à me coucher et me déchausser, je fis le geste de l’en empêcher et de commencer à me déshabiller moi-même, elle arrêta d’un regard suppliant mes mains qui touchaient aux premiers boutons de ma veste et de mes bottines.
– Oh, je t’en prie, me dit-elle. C’est une telle joie pour ta grand’mère. Et surtout ne manque pas de frapper au mur si tu as besoin de quelque chose cette nuit, mon lit est adossé au tien, la cloison est très mince. D’ici un moment quand tu seras couché fais-le, pour voir si nous nous comprenons bien.
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À ceux et celles qui aimeraient connaître une «méthode» simple pour lire « À la recherche du temps perdu » de Marcel Proust. Voici celle que Gaston Gallimard (son éditeur) conseillait à l'éditeur Guy Schoeller, fondateur de la collection "Bouquins" chez Robert Laffont.
Extrait d'une entrevue télévisée de l'émission : « OCÉANIQUES : des idées, des hommes, des oeuvres. » , « Lire Proust » par Pierre-André Boutang et Michel Pamart (1987)
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