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Antoine Compagnon (Éditeur scientifique)
EAN : 9782070381357
648 pages
Éditeur : Gallimard (03/05/1989)
  Existe en édition audio
4.34/5   436 notes
Résumé :
Marcel Proust est probablement le premier des grands écrivains qui ait franchi les portes de Sodome et Gomorrhe en flammes. Il songea d'ailleurs à donner le nom des deux cités bibliques à l'ensemble de son oeuvre - l'objet véritable de son étude n'est pas l'idéalisation d'une passion singulière ni l'explication philosophique de son mystère ni la psychologie amoureuse de ses desservants - psychologie qui obéit simplement aux lois générales de l'amour. C'est le portra... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (27) Voir plus Ajouter une critique
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sur 436 notes
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Gwen21
  03 juin 2019
Voilà, c'est dit, c'est fait, j'aurai calé au tome 4... comme une indigestion de madeleines. Et ce qui s'appelle calé, 50 pages avant la fin de ce pavé. J'aurais pourtant aimé aller jusqu'au bout mais après une longue lutte, je n'ai plus réussi à tourner la page suivante et tant pis, je ne vais pas me flageller. J'ai été heureuse de découvrir Proust jusque là : chaque année je m'attelais à un tome de "La Recherche", savourant le style particulier mais souffrant comme beaucoup des digressions et de la chronologie anarchique, ces éléments qui constituent peut-être le génie de l'auteur mais qui ont fini par me rebuter.
"Sodome et Gomorrhe" est, comme l'indique son titre, un volet centré sur l'homosexualité tant masculine que féminine, un thème qui déjà ne m'attire pas particulièrement, non par pruderie mais simplement par manque d'intérêt.
Ce que je retiendrai de mon expérience proustienne, au final, c'est la remarquable évocation de cette Belle-Epoque tout en contrastes, celui du grand monde, celui du demi-monde et l'art de vivre à la française des classes dites supérieures. Les atermoiements du narrateur m'auront certes lassée mais resteront gravées dans mon esprit plusieurs scènes fortes et finement retranscrites, dans un souci aigu d'esthétisme, un peu trop maniéré à mon goût.

Challenge MULTI-DÉFIS 2019
Challenge XXème siècle - Edition 2019
Challenge PAVES 2019
Challenge SOLIDAIRE 2019
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Arimbo
  05 janvier 2021
Après avoir été émerveillé par les trois premiers tomes de "La Recherche", j'ai eu plus de mal à cerner ce quatrième tome.
Il m'a surpris de prime abord par sa partie I, fort courte, qui évoque la découverte par le narrateur de l'homosexualité "passive" du Baron de Charlus, et par la digression à ce propos sur "La race des tantes". Si les réflexions qu'elle comporte ont sans doute dû choquer lors de sa parution, je l'ai trouvée un peu désuète, notamment le contrepoint avec la fertilisation des fleurs. Mais les propos d'une grande vérité sur la vie difficile de la minorité homosexuelle restent malheureusement d'actualité.
Comme le Côté de Guermantes, Sodome et Gomorrhe est très bien construit, comportant de façon symétrique deux réceptions mondaines, celle chez les élégants et raffinés Prince et Princesse de Guermantes au début du roman, et dans la seconde moitié du roman, celle chez les Verdurin, ces riches bourgeois parvenus, déjà vus dans du côté de chez Swann, et que l'on retrouve ici en villégiature près de Balbec.
Entre ces deux épisodes et à la fin du roman, notre narrateur nous livre le récit de ses "aventures" avec Albertine, ses états d'âme (je t'aime un peu, beaucoup....pas du tout!), ses interrogations sur l'homosexualité d'Albertine, sa jalousie presque morbide, et pour finir sa "décision" d'épouser Albertine. Cette relation est étrange, possessive sans être vraiment passionnée, maladivement jalouse sans être réellement aimante. Elle fait le pendant à celle de Swann et Odette dans le premier tome de la Recherche. Est-ce de cette façon plutôt cruelle que Proust voyait la relation amoureuse?
Au milieu du livre, en miroir avec le Côté de Guermantes, le souvenir de la mort de la grand-mère fait une irruption brutale et poignante dans le souvenir du narrateur alors qu'il s'installe dans le Grand Hôtel de Balbec.
Un nombre incroyable de personnages apparaît dans le roman, et leur description fait, je trouve, toute la saveur de cet épisode de la Recherche.
Qu'il s'agisse des invités du Prince et de la Princesse de Guermantes, l'efféminé Vaugoubert amateur de jeunes gens et sa femme au physique masculin, Madame de Saint-Euverte à la chasse au futurs invités pour ses réceptions, la belle Madame de Surgis et ses fils, ou de ceux du clan Verdurin, l'érudit Brichot et sa passion pour l'étymologie, l'effacé Saniette, le prétentieux Docteur Cottard et sa femme, la hautaine et riche Princesse Sherbatoff, mais aussi les invités occasionnels, la Marquise douairière de Cambremer, son fils et sa belle-fille, ce sont des descriptions pleines d'ironie et d'humour, souvent féroces notamment sur les défauts physiques, qui nous sont livrées.
Tout ces petits mondes sont pour moi surtout marqués du sceau de la futilité, du ridicule et de la méchanceté. Mention spéciale pour les Verdurin, dont je m'imagine qu'ils sont le modèle de ces bourgeois riches qui cherchaient à briller comme les aristocrates. Madame Verdurin mène à la baguette sa petite "chapelle" de fidèles (Saint-Loup les qualifiera de"cléricaux"), qui, finalement bien plus que les aristocrates, se complaisent dans un petit monde fermé, où toutes et tous se confortent dans les mêmes opinions. Leur étroitesse d'esprit, leur sectarisme, leur ridicule, cela ne vous rappelle rien? Et tous ces petits cercles qui se croient le nombril du monde, ces groupes "d'amis" Facebook, et tous ces groupes qui fleurissent sur les réseaux?
Le narrateur, qui est l'oeil de Proust, a, je trouve, une attitude ambiguë à l'égard de ces microcosmes, à la fois attiré, fasciné et à l'aise comme un poisson dans l'eau au sein de ces mondanités, et en même temps, un observateur implacable et sans complaisance de la bêtise humaine qui s'y déploie.
J'ai trouvé d'ailleurs, dans cet épisode, que beaucoup de personnages sont plus bas, plus sombres, plus balzaciens que dans les épisodes précédents. Outre les Verdurin, ainsi en est-il de Morel, le violoniste "protégé" du Baron de Charlus, une salaud hypocrite et manipulateur, de son ami le chauffeur, du liftier. Mais il reste quand même Aimé, le Maître d'Hôtel, avec sa bonhommie et ses inénarrables fautes de français. Et enfin on note que n'apparaissent que très peu la maman du narrateur, la cuisinière Françoise et l'ami Saint-Loup. Et Swann, vieilli et malade, ne fait qu'une brève et crépusculaire apparition à la fin de la soirée du Prince de Guermantes.
Sodome et Gomorrhe est surtout marqué par la présence saisissante d'un personnage extraordinaire, qui rattrape un peu la médiocrité de tous les autres, c'est Palamède Charlus (le Mémé de la Duchesse de Guermantes). Ce Baron, frère du Duc de Guermantes et cousin du Prince, que l'on avait vu bien désagréable dans les épisodes précédents, prend ici une dimension toute nouvelle, et se montre bien plus complexe et touchant. Certes il est toujours aussi imbu de lui-même et de son ascendance aristocratique glorieuse, parfois totalement grossier avec qui ne lui plaît pas (ainsi Madame Sainte-Euverte), mais c'est aussi un esthète raffiné, un artiste capable d'accompagner au piano son ami violoniste Morel, un être qui se révèle, dans sa relation aux autres, à la fois fort et faible, rude et sensible. le portrait de cet excentrique vieillissant et "accroc" à la beauté des jeunes mâles est magnifique.
Et puis, bien entendu, comme le suggère le titre, c'est la question de l'homosexualité qui obsède tout le roman. Les adeptes masculins en sont nombreux, Charlus avec Jupien puis avec Morel, Vaugoubert au Faubourg Saint-Germain, Nissim Bernard à Balbec, et même le prestigieux Prince de Guermantes qui tentera (en vain) d'avoir un rapport sexuel avec Morel dans une "Maison de plaisir" près de Balbec. Et du côté féminin, la danse langoureuse, "collé-collé", d'Albertine et de son amie Andrée fera bien gamberger notre narrateur, lui rappellera la vision saphique dans le salon de Mademoiselle Vinteuil et le conduira à "enlever" Albertine à Paris ("il faut absolument que j'épouse Albertine"), et c'est là, je suppose qu'elle sera "La prisonnière" du tome 5.
Quelques remarques pour terminer. On retrouve dans ce tome 4 de la Recherche l'intérêt de Proust pour la modernité. Cette fois, ce n'est pas la photographie et le téléphone est devenu objet courant. Mais l'automobile qui change le rapport à l'espace et au temps et changerait même la conception de l'art. C'est aussi un aéroplane qui fait un passage émouvant dans le ciel.
Et puis, on retrouve aussi l'amour de Proust pour les noms de villes, de "pays", d'autant plus extraordinaire qu'ils sont très souvent inventés, et qui donnent lieu à un festival d'étymologies conduit par l'universitaire Brichot.
En conclusion, cet épisode a été pour moi plus difficile d'accès et m'a donné le sentiment d'être plus sombre que les précédents. On est loin de l'insouciance de l'enfance ou du séjour à Balbec des Jeunes Filles en Fleurs. le narrateur a vieilli...mais il reste toujours aussi inconstant et indécis! Qu'en sera-t-il de la suite?

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TommyPiret
  18 avril 2021
IV Sodome et Gomorrhe
32.
Ce commentaire reprend dans sa globalité la quatrième partie d'A la recherche du temps perdu, Sodome et Gomorrhe.
C'était la manière dans la vie de se profiler sous cette forme de haut échangisme, dans cette façon de vivre comme un aliéné, naufragé sous les regards, qui se perdent toujours dans les abysses, dans les fuites, où s'emmêlent les lys, où les fleurs jaunies parfument les parfums de rouge à lèvres, dans les bleus de soie, dans les nuits solitaires, dans les comportements gonflables et jamais austères qui font penser à la responsabilité de l'être humain dans sa manière de concevoir une mondanité, un salon plein de manières, désuètes, mais si chères aux représentants de l'Ordre. le pire serait de comprendre qu'il n'y a plus rien à contempler. Que la vie maîtresse se terminerait dans ce que le souffle ardent pourrait nommer, la sagesse, la folie d'une fleur, que toute marque se profilerait en des mouvements de ces charmes, des montées ardentes, toutes celles qui, au travers des cils, nous fait oublier notre solitude. Et alors seulement au travers de cette ivresse, avec des voix de fantôme, celles empruntes des discours merveilleux qu'on a entendu durant des soirées, où plus d'une dizaine de personnes étaient présentes, mais qu'au fond on se sentait seul, incompris, peut-être même tétanisé dans la froideur de penser que l'amour pourrait se matérialiser dans un rêve charnel dans ses effets, avec quelques arabesques, des montées islamiques qui feraient penser à un carrefour de l'orient en plein Bruxelles, un amour turque, où un contre-jour peut-être, ce personnage féminin de la lumière qui pourrait revenir comme une étoffe, de la soie perdue, des diamants qu'une femme porterait à son coup. Et c'est tout simplement le rythme de la journée. La vie, qui se mène dans des fées célestes qui avancent plus fortes que l'envie d'être née sans un autre jour. D'être l'homme de son idée. Au carrefour des anges. A la croisée, des espérances. Mais ça n'a pas le même impact. C'est le propre de l'homme de se perdre, de savoir que tout peut renaître. Mais à quel point, à quel prix ? Dans quel défouloir de songes, de cauchemars ténébreux les cadeaux de l'esprit pourraient s'emmêler ? Dans l'accouplement des illustrations, dans la métamorphose, dans la condamnation d'une image perverse. Mais l'énigme d'une valeur, comme la lune pleine qui vient frapper sans le calme, mais pour déstabiliser, comme des fleurs sur un canapé. Des motifs, tous des détails qui enchaînent le combat comme celui de l'affaire Dreyfus. La caste juive, qui se malmène dans le paroxysme de l'être humain incompris, révolté contre une civilisation nocturne. Et c'est pourtant la façon que le monde a de traiter ses semblables, comme tout problème qui un jour pourrait se poser à l'aube de la Palestine. Ou la guerre en Syrie. La libération du Liban. Serait-ce une vision lointaine, au-delà de tout ce que l'homme pourrait imaginer, d'une guerre d'indépendance, d'un fragment de coeur, d'un conditionnement. C'est un jeu de répétitions dans cette quatrième partie. Il y a quelque chose de moins excitant, mais au fond toutes les fleurs sont là pour être nés muettes. Et l'excitation ne perdure que quand on s'y attache. La musique est toujours bonne à répéter. L'inconnu est une donnée fragmentaire. Et traiter de la qualité de cette quatrième partie d'A la recherche du temps perdu, dans le noir, dans le fragment triste d'une note de piano aurait tout le pouvoir, toute la simplicité de la vie dans la mendicité urbaine, dans l'éclat des rêves, dans la caresse de l'Inde, disposition fragmentaire des talismans dans des foulards Perse, dans des robes, des endroits plus tendres, plus heureux. Tout ceci c'est la vie. Et à quel prix dans sa simplicité. Pour pouvoir mêler le défouloir, l'agitation. A chaque méthode sa perte. A chaque conditionnement son nouveau-né. C'est la vie qui avance. C'est notre chemin à tous de devoir continuer à lutter. Comme cet auteur qui a sacrifié son temps pour nous décrire tous les détails, si précieux comme des perles, dans une main vers une forêt, comme une cérémonie, qui attise les Moires, qui mesure toute la royauté du geste. Et si un jour les pavés devaient être témoins d'une histoire, sûrement que ce serait celle de Proust. Car Paris n'a jamais eu plus beau délice que les conditionnements qui se perdent dans des fêtes de boudoirs angéliques. le symbolisme des fluides était une perversion de l'âme creuse ou un paradis qui se mélange au vin nocturne des boissons ténébreuses. Quand il n'y a plus rien qui précède le songe de l'été, l'homme s'en va, éclaboussé, éparpillé par la propre vague des lamentations qui l'aurait penser voir dans une marée, telle l'accouplement des orchidées, telle l'abeille qui vient susurrer la plaie, mais à quel prix peut-il jouer avec les facettes de sa propre personnalité. Quand il y a tout un mal à mener l'homme est un châtiment pour son propre miroir. Un défouloir de vagues est comme une tendresse inavouée, elle se perd et revient comme une déesse qu'on ne peut contourner. C'est une vie sous-jacente, emprunte d'une mort céleste, sous le regard de la lune, dans un doublon par rapport aux sensations de la mémoire, entre la vraisemblance et la connaissance d'une autre réalité. Celle du parchemin de l'histoire, méthodique de l'appareil physique et psychique. Et cette construction se développe en plusieurs phases, dont le repentir en forme la conclusion, trois phases préoccupent l'esprit. La connaissance instinctive, illusoire, comme la naissance. Deuxièmement, il y a un carrefour mêlant des sensations différentes pour procurer une onde de choc qui déstabilise le sujet. Dans une crise identitaire que la mort de la grand-mère de Proust permet de dessiner. Troisièmement, c'est le questionnement. Il n'y a pas de réponse à apporter à l'aube de la connaissance. Des réminiscences. Cette psychologie du passé est un frein à la décadence de l'individu. Je pense qu'elle permet de raccrocher le terme de la vie comme une fleur qui s'accouplerait avant son échéance. Différentes vagues, différentes sphères. Différents horizons dans l'hémisphère par rapport à toute cette troupe dans la conversation. Les éclairs d'une femme. Les péripéties d'un homme. Et tout se joint dans la masculinité comme dans les secrets. La manière dont les uns peuvent épauler les autres. le songe, la vie proustienne, comme si c'était une lampe à huile, qu'on avait déversé sur le sol, qu'on avait jeté un briquet mais qu'aucune flamme ne s'était allumée parce que la roulette était cassée, qu'il n'y avait pas de pierre pour faire aller la roulette du briquet, qui n'était autre qu'un Harley Davidson acheté à Malte, dix ans auparavant. Que c'était la manière de brûler le temps, comme une cérémonie, que tout aurait pu être jeté dans les flammes, comme peut-être la mort, le silence, l'émerveillement, c'était la manière de sentir encore plus profonde l'oeuvre de Proust danser dans mes propres songes. Cette curiosité pour les Verdurin dans la maladie, comme dans la plaie de Swann, la haine, l'antisémitisme, la vie de train et la classe sociale qui coule comme un coulis, comme si c'était une gastronomie, un délice de framboises sur une glace. Une envie de chocolat noir. Peut-être même que c'était une forme de négation aux plaisirs. Je n'avais pas réalisé avant de comprendre que Proust était lui-même un homme à femmes. Ayant connu, quatorze compagnes en dehors d'Albertine. Les faveurs d'une nuit sur une plage. Peut-être même que ça me rendait un peu jaloux de comprendre que l'auteur de cette magnifique épopée, avait réussi dans un domaine où j'avais moi-même échoué. Car j'estimais que la séduction d'une femme, aussi belle soit-elle est une réussite dans la vie. Que je ne pouvais amener ce trophée que dans mon ombre, que dans mon imagination, que c'était la manière pensive, qui prête à parier sur la séduction, pour m'approprier mes propres tableaux, mes propres dessins au sens des termes envieux que les nuages pouvaient profiler dans ma mémoire. J'accomplissais alors la propre sphère de mon courage. Celui de continuer à lire, de créer un monde autour de moi qui était indépendant. La force de la béatitude propre à tous les besoins des hommes. C'était la manière pensive et secrète de l'être humain. Et on ne pourrait songer à quelque chose de plus sage. Car c'était la manière de vivre la plus charnelle, la plus véritable, là où les fleurs basses voguaient, trempaient dans les fleurs du mal sous un dilemme commercial. C'était un peu le chemin de cette station balnéaire à Balbec qui était un peu moins peuplée sur rive gauche, où il n'y avait pas de train après vingt et une heure pour rentrer. Qui faisait penser que tout serait plus beau. Entre les divertissements d'Albertine et les envies propres de Swann, soudainement modifiées par sa propre réalisation de sa condition sentimentale. Je pense que le propre des personnages et de s'essuyer leurs propres défaites, dans la façon dont ils se mettent en scène, domptent le spectacle par rapport aux dîners, aux rires, aux pleurs, que peuvent leur procurer toute l'aisance de leur condition, toute la magnificence d'être né dans une classe sociale jugée supérieure par l'ordre établi. Cet établissement de valeurs est relatif. Dans une société actuelle où la classe moyenne forme le bateau ancestral depuis plus de cinquante ans. Mais en tant que jeunesse, nous devons nous souvenir du présent, mieux encore que notre passé parce que nous n'avons pas conscience que nous tissons les propres traces de notre passé à chaque instant que le temps s'écoule. C'est notre manière de songer en imaginant nos rêves au-delà de Gomorrhe. Cette ville, si ancestrale, et les habitants de Sodome s'étant perdus dans les valeurs indigènes de la contemplation des fées, les monstres divins, les représentations perfides. Tout ceci emmène à un chant du diable, qui est plus fort. Qui prête à penser que l'homme pourrait avoir un pouvoir plus grand. En tout cas c'est ce qu'il pense. le jeu du pouvoir dans les relations humaines est un fragment du déluge, une onde du siècle. C'est la plus petite mesure pour les descriptions planétaires, qui mèneront à sentir le relief qu'un organe peut procurer dans la mémoire olfactive. Les relations finement ciselées entre les neurones, les connexions entremêlées, la sensation de vivre chaque instant plus pertinent que l'autre, comme si un enchevêtrement de dessins qui se verrait animer par un mécanisme qui n'est autre que notre cerveau, pourrait permettre de nous créer des sentiments plus féconds pour notre amour propre. C'est tout le mécanisme de revivre ce que l'on est. C'est de l'insistance, la force de penser, le sentiment d'être une mère pour Proust, ou d'une grand-mère, avec le poids que porte l'héritage d'un deuil. Toute la responsabilité qui pourrait mener à la folie si on ne prend pas garde au cap de la survie. C'était la manière je pense pour l'auteur de fonder sa foi dans le monde littéraire, son père ayant accepté qu'il devienne un homme de lettres. Il fonde sa propre place dans le conditionnement, au moment où sa mère lui dit qu'il doit choisir. Elle ne sait pas se positionner sur la bonté d'Albertine pour un mariage. Il comprend tout le poids de son destin, les frissons que lui donnent l'option des choix, la découverte de différents voyages qu'il mènerait s'il pouvait choisir lui-même. Ce qui est le cas à partir du moment où il entend l'accord de sa mère pour ne pas se prononcer sur le caractère positif d'Albertine, ne pouvant que prononcer des négations. Accorder des traits de caractère à quelqu'un serait-il en général quelque chose de plus profond que le connaître intérieurement par les paroles qu'il pourrait prononcer ? On ne connaît réellement jamais le destin ni la personnalité de quelqu'un. Nous pouvons nous attendre seulement à ce que nous profusions dans notre propre esprit, des desseins que nous porte à croire les vagues qui coffrent l'âme. Mais les tornades, les tempêtes, les ouragans, les tsunamis sont imprévisibles. C'est pour cela que nous ne connaissons jamais vraiment quelqu'un réellement. Et même nous-mêmes, pouvons-nous nous connaître vraiment. Il y a-t-il une connaissance absolue de soi-même. Ou étions-nous portés par quelque chose de supérieur, en permanence, sans en avoir réellement conscience. Plusieurs idées se composent dans la représentation d'un objet. Dans la manière d'étendre de la fraîcheur sur une idée. Prenons par exemple Les Fleurs du Mal de Baudelaire, pour moi il ne s'agit pas de fleurs, mais une représentation fraîche dans la rosée, d'un sentiment plus profond, peut-être un épanouissement fragile, une composition comme sur un fil ardent tissé par une Moire du destin. Mais qui ne se perd pas dans une représentation colorée, qui n'est pas dictée par des codes conventionnels qu'on retrouverait dans la nature, mais justement par un codage nouveau, dans une représentation qui pourrait toucher au nihilisme de la propre pensée figurative, qui est une liberté dans le processus d'association temporelle. Et c'est ce qu'on retrouve selon moi dans l'écriture de Proust. Ce détachement interminable, cette originalité descriptive, sensationnelle qui touche les moindres qualités, les plus ténues de ce que les sens peuvent comprendre.
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Charybde2
  05 septembre 2013
Le 4ème tome, point de bascule de l'ensemble et explosion du "point aveugle" de l'homosexualité.
Publié chez Gallimard également en deux volumes, en 1921 et 1922, le quatrième tome de "La Recherche", "Sodome et Gomorrhe", est aussi le dernier à avoir été publié du vivant de Proust, et donc le dernier auquel il ait pu consacrer les relectures fiévreuses lui ayant jusqu'alors toujours permis de maintenir la cohérence globale de son incroyable enchevêtrement chronologique.
Il s'agit sans doute du tome "central" de l'oeuvre, à la fois par sa position en "ligne de crête" entre la jeunesse et la vieillesse (il n'y a guère d' "âge adulte", en réalité, dans les 2 500 pages du roman), et par l'explosion (normalement inattendue du lecteur, même si elle a été fort soigneusement préparée par l'auteur) d'un grand "point aveugle" du roman, déterminant pour la lecture et pour le destin de nombreux protagonistes, à savoir l'homosexualité masculine ("Sodome") et féminine ("Gomorrhe").
La scène initiale du volume, sans doute l'une des plus célèbres de toute la Recherche, est très atypique, puisque terriblement « dans le vif du sujet », et sans fioritures, incluant le fameux parallèle avec le « vol du bourdon » : le narrateur est témoin oculaire – et ignoré - de l'un des secrets jusqu'alors les mieux gardés (en théorie) de Charlus, à savoir son homosexualité et sa recherche plutôt agressive de « rencontres » (même si le narrateur « âgé », depuis le bout de la Recherche d'où il écrit, avait bien entendu laissé nombre d'indices plus ou moins directs au lecteur), donnant l'occasion au narrateur d'un exposé décapant sur le statut social de l'homosexualité masculine en ce début de vingtième siècle. Fidèle néanmoins à sa manière désormais familière au lecteur de laisser le moins possible un élément de narration servir une seule cause, l'auteur poursuit l'un de ses tissages les plus chers, celui qui questionne sans relâche les apparences, et plante avec détermination certaines banderilles essentielles pour les deux tomes qui suivront.
« Dès le début de cette scène une révolution, pour mes yeux dessillés, s'était opérée en M. de Charlus, aussi complète, aussi immédiate que s'il avait été touché par une baguette magique. Jusque-là, parce que je n'avais pas compris, je n'avais pas vu. le vice (on parle ainsi pour la commodité du langage), le vice de chacun l'accompagne à la façon de ce génie qui était invisible pour les hommes tant qu'ils ignoraient sa présence. La bonté, la fourberie, le nom, les relations mondaines, ne se laissent pas découvrir, et on les porte cachés. Ulysse lui-même ne reconnaissait pas d'abord Athéné. Mais les dieux sont immédiatement perceptibles aux dieux, le semblable aussi vite au semblable, ainsi encore l'avait été M. de Charlus à Jupien. Jusqu'ici je m'étais trouvé en face de M. de Charlus de la même façon qu'un homme distrait, lequel, devant une femme enceinte dont il n'a pas remarqué la taille alourdie, s'obstine, tandis qu'elle lui répète en souriant : « Oui, je suis un peu fatiguée en ce moment », à lui demander indiscrètement : « Qu'avez-vous donc ? » Mais que quelqu'un lui dise : « Elle est grosse », soudain il aperçoit le ventre et ne verra plus que lui. C'est la raison qui ouvre les yeux ; une erreur dissipée nous donne un sens de plus. »
Cette dernière phrase, à l'échelle de l'ensemble de la Recherche, est particulièrement terrible, et contient presque tout le volume suivant, « La prisonnière », en gestation.
L'auteur, à la lumière de son violent et bref (24 pages) chapitre introductif, se permet ensuite, en un premier chapitre de 90 pages, une relecture de la présence de Charlus dans le monde, proposant au passage un décodage différent de l'univers Guermantes, à un moment où, de plus, l'affaire Dreyfus étend son ombre et ses clivages sur la France comme sur les salons. Dans un jeu à nouveau ironique, machiavélique, confinant déjà au tragique, voire au pathétique, qui s'emparera par la suite du baron, le narrateur nous donne à voir un tout nouveau Charlus, réitérant par exemple l'un de ses « numéros » passés, amplifiés, auprès de Marcel, sans savoir que celui-ci « sait ». Signe aussi que l'on est en train de passer la ligne de partage des eaux de la « Recherche », et que l'on glisse désormais, dans cette chronologie brouillée et parfois bien incertaine, qui, grâce au talent de l'auteur, reste de bout en bout réjouissante, la rencontre du narrateur avec un Swann malade, épuisé et prématurément vieilli, arrive comme un choc feutré, alors même que parallèlement les nouvelles « situations » d'Odette et de Gilberte sont en train de prendre leur essor (comme cela nous avait déjà été annoncé, à mots couverts, dès « Un amour de Swann »).
Le deuxième chapitre et le troisième chapitre, et leurs 250 pages à eux seuls, comptent parmi les plus denses en "événements" de toute la Recherche : avec le deuxième séjour à Balbec, surviennent ensemble la véritable naissance de "l'amour" (les guillemets me semblent ici indispensables) du narrateur pour Albertine, le début de l'asservissement amoureux et de la glissade sociale de Charlus, l'extraordinaire "zoom" sur le salon Verdurin "deuxième époque", loin des balbutiements des débuts, encore largement grotesque, mais préparant son envol, tout en jouant, comme à l'accoutumée désormais, avec la "résolution" de points posés il y a deux voire trois volumes (les Cambremer et les Legrandin, par exemple), et en préparant attentivement les cataclysmes des deux tomes suivants.
Surtout, la mécanique fatale au narrateur est désormais enclenchée, et semble d'ores et déjà impossible à arrêter : instruit par sa découverte de la nature de Charlus, le narrateur (dans son obsession inavouée, bien entendu) déchiffre désormais le monde à cette aune, et voit donc partout le lesbianisme rôdant autour d'Albertine, s'imaginant tour à tour des "choses" qui n'existent pas, et en ratant d'autres, presque évidentes pour le lecteur grâce à la duplicité du narrateur "âgé", qui intervient plus que jamais, pour annoncer, à la manière d'un Tirésias, les inexorables malheurs à venir.
Dans un sursaut de lucidité ou d'intelligence prémonitoire vis-à-vis de lui-même, c'est vers la fin de ce troisième chapitre que le narrateur semble tenter de rompre avec Albertine, apportant peut-être ainsi le salut à long terme. Las, le lapidaire chapitre final de "Sodome et Gomorrhe" (14 pages) voit un revirement brutal, dans un quasi-réflexe sur lequel le narrateur ironise vis-à-vis de lui-même, entre les lignes, tant apparaît reptilienne cette volonté de s'emparer "pour de bon" de quelqu'un qui semble devoir nous échapper - et l'on se doit d'ajouter, "surtout au profit d'autres femmes". Et ainsi Marcel clôt le tome en annonçant à sa mère sa ferme intention de se marier avec Albertine.
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Blandine2
  29 novembre 2020
Je progresse doucement dans "La recherche du temps perdu" et viens donc de finir le 4eme tome de cet incroyable ouvrage.
Nous retrouvons les personnages déjà rencontrés dans les précédents tomes, avec dans celui-ci un focus très long sur Charlus, dont l'homosexualité étonne, dérange, préoccupe, et questionne beaucoup le personnage central de l'ouvrage.
Ce n'est d'ailleurs pas seulement l'homosexualité masculine qui intrigue longuement, mais également l'homosexualité féminine.
Vaste sujet.... qui traité par Proust devient même un peu longuet ....On en arrive même à penser que Proust ne voit plus que cela partout... comme une obsession.
On retrouve néanmoins cette merveilleuse écriture, cette description unique et délicieuse des milieux aristocratiques, et cet humour bien particulier qui me ravi et dont dont je vous livre un exemple :
- " comment, vous ne m'avez pas vu découper moi même les dindonneaux ?"
Je lui répondis que n'ayant pu voir jusqu'ici Rome, Venise, Sienne, le Prado, le musée de Dresde, les Indes, Sarah dans Phèdre, je connaissais la résignation et que j'ajouterais son découpage de dindonneaux à ma liste."

C'est drôle, même si on ne se tord de rire. Un humour pince sans rire très agréable à lire.
C'est jusqu'à maintenant le tome que j'apprécie le moins, un peu trop long sur le sujet de "l'inversion" avec néanmoins une fin qui s'accélère ( chez Proust cela reste relatif...) où l'on sent qu' Albertine va bientôt devenir un personnage central ....
A suivre donc...
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GenevieveTGenevieveT   28 février 2021
Sans honneur que précaire, sans liberté que provisoire, jusqu’à la découverte du crime ; sans situation qu’instable, comme pour le poète la veille fêté dans tous les salons, applaudi dans tous les théâtres de Londres, chassé le lendemain de tous les garnis sans pouvoir trouver un oreiller où reposer sa tête, tournant la meule comme Samson et disant comme lui : « Les deux sexes mourront chacun de son côté » ; exclus même, hors les jours de grande infortune où le plus grand nombre se rallie autour de la victime, comme les Juifs autour de Dreyfus, de la sympathie — parfois de la société — de leurs semblables, auxquels ils donnent le dégoût de voir ce qu’ils sont, dépeint dans un miroir qui, ne les flattant plus, accuse toutes les tares qu’ils n’avaient pas voulu remarquer chez eux-mêmes et qui leur fait comprendre que ce qu’ils appelaient leur amour (et à quoi, en jouant sur le mot, ils avaient, par sens social, annexé tout ce que la poésie, la peinture, la musique, la chevalerie, l’ascétisme, ont pu ajouter à l’amour) découle non d’un idéal de beauté qu’ils ont élu, mais d’une maladie inguérissable ; comme les Juifs encore (sauf quelques-uns qui ne veulent fréquenter que ceux de leur race, ont toujours à la bouche les mots rituels et les plaisanteries consacrées) se fuyant les uns les autres, recherchant ceux qui leur sont le plus opposés, qui ne veulent pas d’eux, pardonnant leurs rebuffades, s’enivrant de leurs complaisances ; mais aussi rassemblés à leurs pareils par l’ostracisme qui les frappe, l’opprobre où ils sont tombés, ayant fini par prendre, par une persécution semblable à celle d’Israël, les caractères physiques et moraux d’une race, parfois beaux, souvent affreux, trouvant (malgré toutes les moqueries dont celui qui, plus mêlé, mieux assimilé à la race adverse, est relativement, en apparence, le moins inverti, accable qui l’est demeuré davantage) une détente dans la fréquentation de leurs semblables, et même un appui dans leur existence, si bien que, tout en niant qu’ils soient une race (dont le nom est la plus grande injure), ceux qui parviennent à cacher qu’ils en sont, ils les démasquent volontiers, moins pour leur nuire, ce qu’ils ne détestent pas, que pour s’excuser, et allant chercher, comme un médecin l’appendicite, l’inversion jusque dans l’histoire, ayant plaisir à rappeler que Socrate était l’un d’eux, comme les Israélites disent de Jésus, sans songer qu’il n’y avait pas d’anormaux quand l’homosexualité était la norme, pas d’antichrétiens avant le Christ, que l’opprobre seul fait le crime, parce qu’il n’a laissé subsister que ceux qui étaient réfractaires à toute prédication, à tout exemple, à tout châtiment, en vertu d’une disposition innée tellement spéciale qu’elle répugne plus aux autres hommes (encore qu’elle puisse s’accompagner de hautes qualités morales) que de certains vices qui y contredisent, comme le vol, la cruauté, la mauvaise foi, mieux compris, donc plus excusés du commun des hommes ; formant une franc-maçonnerie bien plus étendue, plus efficace et moins soupçonnée que celle des loges, car elle repose sur une identité de goûts, de besoins, d’habitudes, de dangers, d’apprentissage, de savoir, de trafic, de glossaire, et dans laquelle les membres mêmes qui souhaitent de ne pas se connaître aussitôt se reconnaissent à des signes naturels ou de convention, involontaires ou voulus, qui signalent un de ses semblables au mendiant dans le grand seigneur à qui il ferme la portière de sa voiture, au père dans le fiancé de sa fille, à celui qui avait voulu se guérir, se confesser, qui avait à se défendre, dans le médecin, dans le prêtre, dans l’avocat qu’il est allé trouver ; tous obligés à protéger leur secret, mais ayant leur part d’un secret des autres que le reste de l’humanité ne soupçonne pas et qui fait qu’à eux les romans d’aventure les plus invraisemblables semblent vrais, car dans cette vie romanesque, anachronique, l’ambassadeur est ami du forçat ; le prince, avec une certaine liberté d’allures que donne l’éducation aristocratique et qu’un petit bourgeois tremblant n’aurait pas, en sortant de chez la duchesse s’en va conférer avec l’apache ; partie réprouvée de la collectivité humaine, mais partie importante, soupçonnée là où elle n’est pas étalée, insolente, impunie là où elle n’est pas devinée ; comptant des adhérents partout, dans le peuple, dans l’armée, dans le temple, au bagne, sur le trône ; vivant enfin, du moins un grand nombre, dans l’intimité caressante et dangereuse avec les hommes de l’autre race, les provoquant, jouant avec eux à parler de son vice comme s’il n’était pas sien, jeu qui est rendu facile par l’aveuglement ou la fausseté des autres, jeu qui peut se prolonger des années jusqu’au jour du scandale où ces dompteurs sont dévorés ; jusque-là obligés de cacher leur vie, de détourner leurs regards d’où ils voudraient se fixer, de les fixer sur ce dont ils voudraient se détourner, de changer le genre de bien des adjectifs dans leur vocabulaire, contrainte sociale légère auprès de la contrainte intérieure que leur vice, ou ce qu’on nomme improprement ainsi, leur impose non plus à l’égard des autres mais d’eux-mêmes, et de façon qu’à eux-mêmes il ne leur paraisse pas un vice.
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MeduzanticMeduzantic   18 décembre 2015
[La marquise] avait deux singulières habitudes qui tenaient à la fois à son amour exalté pour les arts (surtout pour la musique) et à son insuffisance dentaire. Chaque fois qu'elle parlait esthétique, ses glandes salivaires, comme celles de certains animaux au moment du rut, entraient dans une phase d'hypersécrétion telle que la bouche édentée de la vieille dame laissait passer, au coin des lèvres légèrement moustachues, quelques gouttes dont ce n'était pas la place. Aussitôt elle les ravalait avec un grand soupir, comme quelqu'un qui reprend sa respiration. Enfin, s'il s'agissait d'une trop grande beauté musicale, dans son enthousiasme elle levait les bras et proférait quelques jugements sommaires, énergiquement mastiqués et au besoin venant du nez. Or je n'avais jamais songé que la vulgaire plage de Balbec pût offrir en effet une "vue de mer", et les simples paroles de Mme de Cambremer changeaient mes idées à cet égard. En revanche, et je le lui dis, j'avais toujours entendu célébrer le coup d’œil unique de la Raspelière, située au faîte de la colline et où, dans un grand salon à deux cheminées, toute une rangée de fenêtres regarde, au bout des jardins, entre les feuillages, la mer jusqu'au delà de Balbec, et l'autre rangée, la vallée. "Comme vous êtes aimable et comme c'est bien dit : la mer entre les feuillages. C'est ravissant, on dirait... un éventail." Et je sentis à une respiration profonde destinée à rattraper la salive et à assécher la moustache, que le compliment était sincère.
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PilingPiling   20 mai 2009
Mais dès que je fus arrivé à la route ce fut un éblouissement. Là où je n'avais vu avec ma grand-mère, au mois d'août, que les feuilles et comme l'emplacement des pommiers, à perte de vue ils étaient en pleine floraison, d'un luxe inouï, les pieds dans la boue et en toilette de bal, ne prenant pas de précautions pour ne pas gâter le plus merveilleux satin rose qu'on eût jamais vu et que faisait briller le soleil ; l'horizon lointain de la mer fournissait aux pommiers comme un arrière-plan d'estampe japonaise ; si je levais la tête pour regarder le ciel entre les fleurs, qui faisait paraître son bleu rasséréné, presque violent, elles semblaient s'écarter pour montrer la profondeur de ce paradis. Sous cet azur une brise légère mais froide faisait trembler légèrement les bouquets rougissants. Des mésanges bleues venaient se poser sur les branches et sautaient entre les fleurs, indulgentes, comme si ç'eût été un amateur d'exotisme et de couleurs qui avait artificiellement créé cette beauté vivante. Mais elle touchait aux larmes parce que, si loin qu'elle allât dans ses effets d'art raffiné, on sentait qu'elle était naturelle, que ces pommiers étaient là en pleine campagne comme des paysans, sur une grande route de France. Puis aux rayons du soleil succédèrent subitement ceux de la pluie ; ils zébrèrent tout l'horizon, enserrèrent la file des pommiers dans leur réseau gris. Mais ceux-ci continuaient à dresser leur beauté, fleurie et rose, dans le vent devenu glacial sous l'averse qui tombait : c'était une journée de printemps.
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MeduzanticMeduzantic   13 janvier 2016
- Ah ! oui, les voici, s'écria M. Verdurin avec soulagement en voyant la porte s'ouvrir sur Morel suivi de M. de Charlus. Celui-ci, pour qui dîner chez les Verdurin n'était nullement aller dans le monde, mais dans un mauvais lieu, était intimidé comme un collégien qui entre pour la première fois dans une maison publique et a mille respects pour la patronne. Aussi le désir habituel de M. de Charlus de paraître viril et froid fut-il dominé (quand il apparut dans la porte ouverte) par ces idées de politesse traditionnelles qui se réveillent dès que la timidité détruit une attitude factice et fait appel aux ressources de l'inconscient. Quand c'est dans un Charlus, qu'il soit d'ailleurs noble ou bourgeois, qu'agit un tel sentiment de politesse instinctive et atavique envers des inconnus, c'est toujours l'âme d'une parente du sexe féminin, auxiliatrice comme une déesse ou incarnée comme un double, qui se charge de l'introduire dans un salon nouveau et de modeler son attitude jusqu'à ce qu'il soit arrivé devant la maîtresse de maison. Tel jeune peintre élevé par une sainte cousine protestante, entrera la tête oblique et chevrotante, les yeux au ciel, les mains cramponnées à un manchon invisible, dont la forme évoquée et la présence réelle et tutélaire aideront l'artiste intimidé à franchir sans agoraphobie l'espace creusé d'abîmes qui va de l'antichambre au petit salon. Ainsi la pieuse parente dont le souvenir le guide aujourd'hui entrait il y a bien des années, et d'un air si gémissant qu'on se demandait quel malheur elle venait annoncer, quand, à ses premières paroles, on comprenait, comme maintenant pour le peintre, qu'elle venait faire une visite de digestion.
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MeduzanticMeduzantic   15 décembre 2015
Bouleversement de toute ma personne. Dès la première nuit, comme je souffrais d'une crise de fatigue cardiaque, tâchant de dompter ma souffrance, je me baissai avec lenteur et prudence pour me déchausser. Mais à peine eus-je touché le premier bouton de ma bottine, ma poitrine s'enfla, remplie d'une présence inconnue, divine, des sanglots me secouèrent, des larmes ruisselèrent de mes yeux. L'être qui venait à mon secours, qui me sauvait de la sècheresse de l'âme, c'était celui qui, plusieurs années auparavant, dans un moment de détresse et de solitude identiques, dans un moment où je n'avais plus rien de moi, était entré, et qui m'avait rendu à moi-même (...). Je venais d'apercevoir, dans ma mémoire, penché sur ma fatigue, le visage tendre, préoccupé et déçu de ma grand'mère, telle qu'elle avait été ce premier soir d'arrivée ; le visage de ma grand'mère, non pas celle que je m'étais étonné et reproché de si peu regretter et qui n'avait d'elle que le nom, mais de ma grand'mère véritable dont, pour la première fois depuis les Champs Élysées où elle avait eu son attaque, je retrouvais dans un souvenir involontaire et complet la réalité vivante. Cette réalité n'existe pas pour nous tant qu'elle n'a pas été recréée par notre pensée (sans cela les hommes qui ont été mêlés à un combat gigantesque seraient tous de grands poètes épiques) ; et ainsi, dans un désir fou de me précipiter dans ses bras, ce n'était qu'à l'instant - plus d'une année après son enterrement, à cause de cet anachronisme qui empêche si souvent le calendrier des faits de coïncider avec celui des sentiments - que je venais d'apprendre qu'elle était morte.
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Videos de Marcel Proust (129) Voir plusAjouter une vidéo
Vidéo de Marcel Proust
Lire les prémices de “La Recherche”, c'est pénétrer dans le secret même de l'oeuvre, toucher au « moment sacré » de la création, quand la grande oeuvre jaillit pour la première fois. Dans les “Les soixante-quinze feuillets” : ébauche de ce qui deviendra “La Recherche”, ce qui est inédit c'est le ton de la confession, de l'autobiographie ! Marcel Proust utilise les vrais prénoms des membres de sa famille. La grand-mère s'appelle Adèle, la mère Jeanne…le narrateur Marcel.
« L'aspect autobiographique est unique ! On n'en a pas d'autre exemple. » (Nathalie Mauriac Dyer, arrière-petite-nièce de Marcel Proust et spécialiste de son oeuvre)
Découvrir l'inédit : http://www.gallimard.fr/Catalogue/GALLIMARD/Blanche/Les-soixante-quinze-feuillets
Lire un extrait : https://bit.ly/2UbBRMB
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