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Pierre-Edmond Robert (Éditeur scientifique)
EAN : 9782070381777
465 pages
Éditeur : Gallimard (10/11/1989)
  Existe en édition audio

Note moyenne : 4.35/5 (sur 332 notes)
Résumé :
La Prisonnière : Le narrateur est de retour à Paris, dans la maison de ses parents, absents pour le moment. Il y vit avec Albertine, et Françoise, la bonne. Les deux amants ont chacun leur chambre et leur salle de bains. Le narrateur fait tout pour contrôler la vie d’Albertine, afin d’éviter qu’elle donne des rendez-vous à des femmes. Il la maintient pour ainsi dire prisonnière chez lui, et lorsqu’elle sort, il s’arrange pour qu’Andrée, une amie commune aux deux amo... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (19) Voir plus Ajouter une critique
keisha
  17 avril 2011
Là, mes amis, j'ai peur. Très peur. Des types bardés de diplômes littéraires ont déjà dit tout plein de choses intelligentes sur A la recherche du temps perdu. Alors j'ai l'air malin. Surtout qu'en plus La prisonnière n'est pas mon favori dans l'aventure de la madeleine perdue...

Les mauvaises langues racontent que Proust ce sont des phrases sans fin, que pendant des pages entières le narrateur épluche ses atermoiements, bref qu'il ne se passe pas grand chose et que c'est d'un ennui total.
Y'a parfois un peu de ça, je l'avoue. Surtout dans ce volume. (Nââân, j'exagère)

Pour ceux qui auraient lâché leur lecture à la page 40 du premier volume, sachez que depuis le narrateur a grandi, a fréquenté le beau monde (Du côté de Guermantes et aussi Sodome et Gomorrhe), et a convaincu la jeune Albertine de venir vivre chez lui dans son appartement parisien délaissé pour un temps par ses parents. La prisonnière aurait dû s'appeler Sodome et Gomorrhe 3, le découpage est d'ailleurs assez artificiel pour toute La recherche... Ne pas s'attendre à des scènes osées, évidemment. le narrateur (appelons le ainsi pour le moment) soupçonne Albertine d'avoir des tendances gomorrhéennes et il est jaloux des femmes qu'elle a pu rencontrer ou qu'elle pourrait voir ou revoir... D'où de longs passages où il épluche ses sentiments, ses stratégies compliquées du style "puisqu'elle accepte de ne pas sortir, c'est que cela ne risquait rien, donc elle peut sortir"... Ce qui ne l'empêche pas de regarder d'autres jeunes filles, de désirer et redouter le départ d'Albertine. Excellemment décrit, évidemment, et le narrateur assume totalement le ridicule éventuel de son attitude.

J'admets donc que ce ne sont pas mes passages favoris, même si brillants et fins.

Ce qui a boosté ma lecture, c'est de savoir que j'allais y retrouver la mort de Bergotte et le petit pan de mur jaune ( ça tient drôlement bien la route, on ne s'en lasse pas), la clan Verdurin (la "Patronne" y est toujours excellente, ceux qui n'aiment pas Proust pourraient bien ne lire que les réceptions chez les Verdurin, on s'amuse vraiment beaucoup), et surtout Charlus, personnage de plus en plus pathétique mais attachant justement, c'est là que Morel le repousse et les Verdurin le virent de leur salon... Et sa sortie grandiose avec la reine de Naples. Quelle classe, cette reine!

J'oubliais Françoise, fidèle au poste et détestant Albertine, et ajoute qu'Oriane de Guermantes, son salon, ses mots et ses vacheries sont quasi absents.Mais je sais que je la retrouverai par la suite.

Voilà, voilà, le résumé, ça c'est fait.

(Au fait, chers z'élèves peut-être égarés ici, sachez que mon objectif principal est de convaincre de lire Proust et que je n'ai pas l'intention d'en faire une étude approfondie. Alors faites comme moi, lisez vous-mêmes. Proust c'est comme le sport, ça se découvre sur le terrain. Seul le narrateur passe ses journées allongé... )

Il n'a pas fallu moins que la lecture de Proust contre la déchéance pour relancer une lecture de A la recherche du temps perdu enlisée depuis trois ans au moins du côté de Sodome et Gomorrhe. Lecture commune avec maggie, merci à elle! Resteront La fugitive et le temps retrouvé, j'espère trouver des co-lecteurs, et j'aurai terminé ma troisième lecture de l'oeuvre. Et dernière, vraisemblablement, même si je n'exclus pas de me délecter de certains passages ultérieurement. Mais n'anticipons pas.

Qu'on aime ou pas, le roman est si fabuleux qu'à chaque lecture on remarque de nouveaux passages et on n'a pas l'impression de relire... Alors, fort égoïstement, je ne vais pas faire une étude de A à Z de la prisonnière, mais déposer ici quelques moments de lecture, qui auraient sans doute été autres avant ou après...

Pour tenter de prouver que la lecture de Proust peut être réjouissante, un premier passage included Madame Verdurin écoutant une oeuvre de Vinteuil (des pages géniales sur l'effet de la musique sur le narrateur, mais bon, j'ai dû sélectionner)(hélas)

"Madame Verdurin ne disait pas 'Vous comprenez que je la connais un peu cette musique, et un peu encore! S'il me fallait exprimer tout ce que je ressens vous n'en auriez pas fini!' Elle ne le disait pas. Mais sa taille droite et immobile, ses yeux sans expression, ses mèches fuyantes le disaient pour elle. Ils disaient aussi son courage, que les musiciens pouvaient y aller, ne pas ménager ses nerfs, qu'elle ne flancherait pas à l'andante, qu'elle ne crierait pas à l'allegro."


http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/a/a2/Vermeer-view-of-delft.jpg/230px-Vermeer-view-of-delft.jpg

La mort de Bergotte (et je vous passe les considérations ironiques de Proust sur les maladies et les médecins...)(le pauvre devait savoir de quoi il parlait...)
"Enfin il fut devant le Ver Meer qu'il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu'il connaissait, mais où, grâce à l'article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu'il veut saisir, au précieux petit pan de mur. 'C'est ainsi que j'aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune.' "


Les robes de Fortuny :
"Ainsi les robes de Fortuny, fidèlement antiques mais puissamment originales, faisaient apparaître comme un décor, avec une plus grande force d'évocation même qu'un décor puisque le décor restait à imaginer, la Venise tout encombrée d'orient où elles auraient été portées, dont elles étaient, mieux qu'une relique dans la châsse de Saint-Marc, évocatrices du soleil et des turbans environnants, la couleur fragmentée, mystérieuse et complémentaire. Tout avait péri de ce temps, mais tout renaissait, évoqué, pour les relier entre elles par la splendeur du paysage et le grouillement de la vie, par le surgissement parcellaire et survivant des étoffes des dogaresses."

"Si (...) je trouvais la duchesse ennuagée dans la brume d'une robe en crêpe de Chine gris, j'acceptais cet aspect que je sentais dû à des causes complexes et qui n'eût pu être changé, je me laissais envahir par l'atmosphère qu'il dégageait, comme la fin de certaines après-midi ouatée en gris perle par un brouillard vaporeux; si au contraire cette robe de chambre était chinoise avec des flammes jaunes et rouges, je la regardais comme un couchant qui s'allume; ces toilettes n'étaient pas un décor quelconque remplaçable à volonté, mais une réalité donnée et poétique comme est celle du temps qu'il fait, comme est la lumière spéciale à une certaine heure."

Pour en prendre plein les yeux, et plus de détails encore, voir ici.

L'hommage à Swann http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/d/d0/Tissot_Cercle_Detail.jpg
"Et pourtant, cher Charles Swann, que j'ai si peu connu quand j'étais encore si jeune et vous si près du tombeau, c'est déjà parce que celui que vous deviez considérer comme un petit imbécile a fait de vous le héros d'un de ses romans, qu'on recommence à parler de vous et que peut-être vous vivrez. Si dans le tableau de Tissot représentant le balcon du Cercle de la Rue Royale, où vous êtes entre Gallifet, Edmond de Polignac et Saint-Maurice, on parle tant de vous, c'est parce qu'on voit qu'il y a quelques traits de vous dans le personnage de Swann.

Balcon du Cercle de la Rue Royale, Jame Tissot, 1868

Et Marcel? Puique Marcel il y a quand même...
"Mon chéri et cher Marcel, j'arrive moins vite que ce cycliste dont je voudrais bien prendre la bécane pour être plus tôt près de vous. (...) Toute à vous, ton Albertine."

"Cette habitude vieille de tant d'années, de l'ajournement perpétuel, de ce que M. de Charlus flétrissait sous le nom de procrastination" laissent ses projets au point mort, mais les aubépines et les pommiers en fleurs, la madeleine, tout cela revient au fil du roman, et lui rappellent son désir d'être un artiste.

"En abandonnant en fait cette ambition avais-je renoncé à quelque chose de réel? La vie pouvait-elle me consoler de l'art, y avait-il dans l'art une réalité plus profonde où notre personnalité véritable trouve une expression que ne lui donnent pas les actions de la vie?"


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Charybde2
  05 septembre 2013
Le tome 5, ce bloc de 300 pages d'amour obsessif et paranoïaque, et ses effets induits.
Publié en 1923, premier des trois tomes sortis après la mort de Proust, « La prisonnière », tome 5 de « La Recherche », est aussi le seul avec « le temps retrouvé » à ne proposer aucun découpage en chapitres, et ce n'est à mon sens pas du tout anodin, lorsqu'on a pu jauger, au cours des quatre tomes précédents, les rôles extrêmement précis qu'assigne Proust à ces découpages et à leurs alternances de longs rythmes majestueux (les trois chapitres centraux de « Sodome et Gomorrhe », ou le flot irrépressible du dernier chapitre du « Côté de Guermantes », par exemple) et de coups chirurgicaux de poignard (le premier et le dernier chapitre de « Sodome et Gomorrhe », le premier chapitre de la deuxième partie du « Côté de Guermantes », ou encore le dernier chapitre de « du côté de chez Swann »).
Ce n'est pas anodin parce que, sans doute, l'obsession dévorante ne peut pas se découper, se détailler, se désassembler, qu'elle est elle-même flot tumultueux qui emporte tout sur son passage, et que « La prisonnière » est bien le récit, en 300 pages, de l'obsession amoureuse poussée à son paroxysme, la passion paranoïaque du narrateur pour Albertine - et son obsession de la préserver à tout prix de sa tentation des amours lesbiennes - le conduisant rapidement à une quasi-séquestration de son amoureuse dans son logement parisien provisoirement déserté par sa mère, et à son inscription dans un étroit réseau de surveillance par des proches « de confiance ».
Ce cinquième tome constitue par ailleurs une véritable prouesse narrative dans le cadre de l'ensemble de la « Recherche », à un double titre.
D'abord, alors que le narrateur lui-même nous a détaillé (mais en nous masquant la temporalité depuis laquelle il parlait à ce moment-là, il est vrai) les affres de l' « amour de Swann », dans le premier tome, l'auteur peut rééditer l'ensemble du processus en l'amplifiant, en le déployant et en le raffinant, sans que la sensation de « déjà vu » ne dépasse, précisément, le rôle d'enclume qui lui a été fixé, sur laquelle le marteau va pouvoir frapper sans relâche et pour le plus grand bonheur (pervers ?) du lecteur. Un homme averti, définitivement, n'en vaut pas deux, en matière d'amour obsessionnel, en tout cas.
Ensuite, l'ironie jubilatoire qui traverse les quatre premiers tomes, lorsque l'auteur, avec cette cruauté pince-sans-rire qui s'est peu à peu imposée comme une marque de fabrique dans son « attitude » vis-à-vis des personnages, se moquait de tout le monde ou presque, atteint ici un sommet encore inviolé, lorsque le narrateur « âgé », depuis le bout du chemin et le « Temps retrouvé » nous avertit, lecteur, tout au long du volume, que les efforts de Marcel sont vains, que sa confiance en les différents chaperons qu'il utilise auprès d'Albertine est particulièrement mal placée, et qu'au fond, régulièrement, sa paranoïa va se tromper de cible en ce qui concerne les personnes, et va obtenir in fine, comme toute jalousie et comme tout l'indiquait clairement – sauf pour l'aveugle Marcel, au fond de son trou, rivé à ses oeillères – le résultat opposé à celui recherché, qui lui explosera à la figure dans les trente dernières lignes du tome - qui, exceptionnellement dans la « Recherche », enchaînera donc à la minute près avec les premières lignes du suivant, « Albertine disparue ».
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Chocolatiine
  05 janvier 2014
Des cinq tomes de la Recherche que j'ai déjà lus, voici celui, le cinquième, qui m'a le moins plu.
Alors que Sodome et Gomorrhe s'achevait sur le départ précipité de Balbec du narrateur accompagné d'Albertine, suite à une révélation de cette dernière, La Prisonnière reprend lorsqu'ils sont tous deux installés à Paris chez lui, en l'absence de ses parents. Ainsi commence le cauchemar : si le titre se réfère à Albertine, notre cher narrateur est lui aussi bien prisonnier de son plan pour soustraire son amie aux tentations. Nous voila donc enfermés dans la cage dorée où nos deux personnages se détruisent : Albertine torture le narrateur de ses incessants mensonges tout en suivant à la lettre les règles de leur vie à deux, lui l'oppresse de surveillance tout en la comblant de cadeaux... Bref, on étouffe en même temps qu'eux.
Ce roman est également l'occasion de retrouver le baron de Charlus et Morel, ainsi que les insupportables M. et Mme Verdurin dont la prétention au sujet de leur salon semble empirer de tome en tome.
Quoi qu'il en soit, si je n'ai pas entièrement apprécié ce livre-ci, je dois reconnaitre que Proust y a réussi encore quelques tours de force : le passage où Albertine évoque les glaces est une merveille et l'on rêve avec elle de porter les fameuses robes de Fortuny, tant les descriptions sont superbes !
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Titine75
  01 février 2011
Dans ce tome quelque peu différent, j'ai retrouvé les grandes thématiques proustiennes. Car comme le narrateur, Marcel, l'explique à Albertine à propos de la musique de Vinteuil, on retrouve des phrases types chez les grands artistes : « Et repensant à la monotonie des oeuvres de Vinteuil, j'expliquais à Albertine que les grands littérateurs n'ont jamais fait qu'une seule oeuvre, ou plutôt réfracté à travers des milieux divers une même beauté qu'ils apportent au monde. » (C'est tout à fait le cas de Proust qui a écrit une seule oeuvre découpée ensuite en divers volumes). Au centre de ce récit est bien entendu la vie amoureuse du narrateur. Celle-ci est extrêmement complexe et jamais satisfaisante. le narrateur a longuement désiré Albertine à Balbec, son imaginaire était imprégné de l'image de cette fraîche jeune fille. Une fois Albertine conquise, l'amour et le désir se sont éteints. Ce qui n'empêche pas le narrateur d'être dévoré par la jalousie : « Sans me sentir le moins du monde amoureux d'Albertine, sans faire figurer au nombre des plaisirs les moments que nous passions ensemble, j'étais resté préoccupé de l'emploi de son temps (…). » Seule la jalousie réussit à ressusciter l'envie de posséder Albertine, le possible désir des hommes ou des femmes (la pire torture pour le narrateur) réactive l'amour. Cette situation pénible pour Marcel se prolonge durant tout le roman car il ne peut se résoudre à quitter Albertine à cause de sa faiblesse de caractère que l'on peut qualifier de procrastination ou d'indécision. On sait que le narrateur a beau s'appeler Marcel, il ne s'agit pas vraiment de Proust. Néanmoins, Albertine semble fortement inspirée de Alfred Agostinelli qui fut le secrétaire et l'amant de Proust. Ce dernier gardait précieusement Agostinelli dans ses appartements boulevard Haussmann et le surveillait de près. La fin d'Albertine sera dans « Albertine disparue » la même que celle d'Agostinelli qui s'est écrasé avec son avion en 1914.
Une partie essentielle dans la vie du narrateur de « La Recherche du temps perdu », ce sont les mondanités dans la haute société. Au milieu de « La prisonnière », on assiste à une réunion chez M. et Mme Verdurin. M. de Charlus, frère du duc de Guermantes, a organisé une soirée musicale afin d'introniser Charles Morel, son amant et également violoniste virtuose. J'aime toujours beaucoup ces scènes dans le beau monde. Malgré son admiration pour ces hauts personnages et notamment les Guermantes, le narrateur nous les présente avec beaucoup d'ironie et il est vrai que c'est un monde extrêmement cruel (malgré les dorures et les bonnes manières). C'est très visible ici. M. de Charlus, tout à son plaisir de présenter Morel, en oublie totalement que la réception se passe chez Mme Verdurin. La Patronne n'est saluée par aucun invité et vit très mal cet affront. Elle fait en sorte alors de séparer Morel de M. de Charlus. Ce personnage qui a pu nous sembler terrifiant et hautain dans les volumes précédents, nous paraît ici bien pathétique et son indéfectible amour pour Morel le rend profondément touchant. Et c'est aussi la force de Proust de nous rendre humains ces personnages qui peuvent au départ nous paraître bien détestables.
Ce qui me plaît également beaucoup chez Marcel Proust, c'est la présence constante de l'art. Il évoque d'ailleurs tous les arts, aussi bien Baudelaire, Mme de Sévigné, Thomas Hardy, que Wagner, Stravinsky, que Vermeer, Bellini, Mantegna. Dans « La prisonnière », le narrateur et Albertine discutent longuement de l'oeuvre de Dostoïevski, ce qui nous offre plusieurs fabuleuses pages d'analyse de son oeuvre ! La vie et l'art s'entremêlent perpétuellement dans les textes de cet esthète pour mon plus grand bonheur. Une vie sans art n'est pas une vie, ni pour Proust ni pour moi.
Enfin, je ne peux pas terminer sans vous parler du style de Proust. Ses longues phrases sont souvent décriées ; d'aucuns les trouvent indigestes. Pour ma part, je les trouve envoûtantes, précieuses et subtiles. Il faut se laisser emporter, bercer par le flot des mots. Il faut les relire, les déguster, apprécier leur incroyable richesse. Un extrait l'exprimera mieux, le narrateur rêve de partir dans la plus fantasmagorique des villes : Venise. « Aussi bien, pas plus que les saisons à ses bras de mer infleurissables, les modernes années n'apportent point de changement à la cité gothique, je le savais, je ne pouvais l'imaginer, ou, l'imaginant, voilà ce que je voulais, de ce même désir qui jadis, quand j'étais enfant, dans l'ardeur même du départ, avait brisé en moi la force de partir : me trouver face à face avec mes imaginations vénitiennes, contempler comment cette mer divisée enserrait de ses méandres, comment les replis du fleuve Océan, une civilisation urbaine et raffinée, mais qui, isolée par leur ceinture azurée, s'était développée à part, avait eu à part ses écoles de peinture et d'architecture – jardin fabuleux de fruits et d'oiseaux de pierre de couleur, fleuri au milieu de la mer qui venait le rafraîchir, frappait de son flux le fût des colonnes et, sur le puissant relief des chapiteaux, comme un regard de sombre azur qui veille dans l'ombre, pose par taches et fait remuer perpétuellement la lumière.»
L'oeuvre de Proust est foisonnante et l'on pourrait en parler pendant des jours entiers. J'espère vous avoir fait passer un peu de ma passion pour lui et vous avoir donné envie de le lire ou de le relire.
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chartel
  16 septembre 2011
Je précisais dans ma critique du premier tome de la Recherche qu'il ne fallait pas faire l'amalgame entre le narrateur et l'auteur. Pourtant, dans ce cinquième tome, La Prisonnière , Marcel Proust s'identifie très fortement au narrateur, allant jusqu'à lui prêter son propre prénom. Mais les conditions d'élaboration de ce tome furent particulières. Très malade, Proust se coupa du monde et passa ses dernières années enfermé dans sa chambre à composer obsessionnellement son grand oeuvre. Cette intensité créative a laissé un récit marqué par de nombreuses contradictions telles que ces personnages annoncés comme morts puis réapparaissant au cours de l'histoire et une tendance à l'identification narrateur/auteur. Comme si cette écriture compulsive lui avait joué des tours au point d'en oublier ses premiers principes de composition. Mais qu'importe, la magie proustienne est toujours là, ses arabesques font toujours grande impression.
De retour de son second séjour estival à Balbec, le narrateur a emporté dans ses malles l'une des jeunes filles en fleurs, Albertine ; qu'il tient presque cloîtré, profitant de l'absence de sa mère retenue pour un long temps à Combray, dans son appartement parisien. Fou de jalousie, il veut à tout prix empêcher toute rencontre possible d'Albertine avec d'improbables prétendants. Même si ses sentiments pour elle ne sont déjà plus ceux qu'ils étaient quand Albertine restait encore une inconnue aperçue sur les plages de Balbec et qu'elle nourrissait les fantasmes d'un narrateur qui n'en manque pas, il exige, rien de moins, qu'elle ne vive et respire que pour lui.
Mais la prisonnière n'est peut-être pas celle que l'on croit. L'amour, nous le savons bien - c'est l'un des grands thèmes de la littérature - s'apparente à un enchaînement, à un servage volontaire. le narrateur s'enferme dans ses craintes et ses névroses, tel Othello devant Desdémone, devenant ainsi prisonnier de ses propres tourments. Celui qui narra auparavant (voir Un amour de Swann) les désillusions de Swann avec Odette de Crécy, rejoue la partition, mais en tant qu'auteur-compositeur.
Ce roman est aussi une sorte d'essai sur le mensonge, qu'il soit amoureux, amical ou mondain ; on n'en a jamais aussi bien parlé.
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Citations et extraits (111) Voir plus Ajouter une citation
MeduzanticMeduzantic   21 janvier 2020
Elle me dit (et je fus, malgré tout, profondément attendri car je pensai : certes je ne parlerais pas comme elle, mais, tout de même, sans moi elle ne parlerait pas ainsi, elle a subi profondément mon influence, elle ne peut donc pas ne pas m’aimer, elle est mon œuvre) : « Ce que j’aime dans ces nourritures criées, c’est qu’une chose entendue comme une rhapsodie change de nature à table et s’adresse à mon palais. Pour les glaces (car j’espère bien que vous ne m’en commanderez que prises dans ces moules démodés qui ont toutes les formes d’architecture possible), toutes les fois que j’en prends, temples, églises, obélisques, rochers, c’est comme une géographie pittoresque que je regarde d’abord et dont je convertis ensuite les monuments de framboise ou de vanille en fraîcheur dans mon gosier. » Je trouvais que c’était un peu trop bien dit, mais elle sentit que je trouvais que c’était bien dit et elle continua, en s’arrêtant un instant, quand sa comparaison était réussie, pour rire de son beau rire qui m’était si cruel parce qu’il était si voluptueux : « Mon Dieu, à l’hôtel Ritz je crains bien que vous ne trouviez des colonnes Vendôme de glace, de glace au chocolat ou à la framboise, et alors il en faut plusieurs pour que cela ait l’air de colonnes votives ou de pylônes élevés dans une allée à la gloire de la Fraîcheur. Ils font aussi des obélisques de framboise qui se dresseront de place en place dans le désert brûlant de ma soif et dont je ferai fondre le granit rose au fond de ma gorge qu’elles désaltéreront mieux que des oasis (et ici le rire profond éclata, soit de satisfaction de si bien parler, soit par moquerie d’elle-même de s’exprimer par images si suivies, soit, hélas ! par volupté physique de sentir en elle quelque chose de si bon, de si frais, qui lui causait l’équivalent d’une jouissance). Ces pics de glace du Ritz ont quelquefois l’air du mont Rose, et même, si la glace est au citron, je ne déteste pas qu’elle n’ait pas de forme monumentale, qu’elle soit irrégulière, abrupte, comme une montagne d’Elstir. Il ne faut pas qu’elle soit trop blanche alors, mais un peu jaunâtre, avec cet air de neige sale et blafarde qu’ont les montagnes d’Elstir. La glace a beau ne pas être grande, qu’une demi-glace si vous voulez, ces glaces au citron-là sont tout de même des montagnes réduites à une échelle toute petite, mais l’imagination rétablit les proportions, comme pour ces petits arbres japonais nains qu’on sent très bien être tout de même des cèdres, des chênes, des mancenilliers ; si bien qu’en en plaçant quelques-uns le long d’une petite rigole, dans ma chambre, j’aurais une immense forêt descendant vers un fleuve et où les petits enfants se perdraient. De même, au pied de ma demi-glace jaunâtre au citron, je vois très bien des postillons, des voyageurs, des chaises de poste sur lesquels ma langue se charge de faire rouler de glaciales avalanches qui les engloutiront (la volupté cruelle avec laquelle elle dit cela excita ma jalousie) ; de même, ajouta-t-elle, que je me charge avec mes lèvres de détruire, pilier par pilier, ces églises vénitiennes d’un porphyre qui est de la fraise et de faire tomber sur les fidèles ce que j’aurai épargné. Oui, tous ces monuments passeront de leur place de pierre dans ma poitrine où leur fraîcheur fondante palpite déjà. Mais tenez, même sans glaces, rien n’est excitant et ne donne soif comme les annonces des sources thermales. À Montjouvain, chez Mlle Vinteuil, il n’y avait pas de bon glacier dans le voisinage, mais nous faisions dans le jardin notre tour de France en buvant chaque jour une autre eau minérale gazeuse, comme l’eau de Vichy qui, dès qu’on la verse, soulève des profondeurs du verre un nuage blanc qui vient s’assoupir et se dissiper si on ne boit pas assez vite. » Mais entendre parler de Montjouvain m’était trop pénible, je l’interrompais. « Je vous ennuie, adieu, mon chéri. » Quel changement depuis Balbec où je défie Elstir lui-même d’avoir pu deviner en Albertine ces richesses de poésie, d’une poésie moins étrange, moins personnelle que celle de Céleste Albaret par exemple. Jamais Albertine n’aurait trouvé ce que Céleste me disait ; mais l’amour, même quand il semble sur le point de finir, est partial. Je préférais la géographie pittoresque des sorbets, dont la grâce assez facile me semblait une raison d’aimer Albertine et une preuve que j’avais du pouvoir sur elle, qu’elle m’aimait.
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JcequejelisJcequejelis   08 décembre 2011
De quelle façon allons-nous nous endormir ? Et une fois que nous le serons, par quels chemins étranges, sur quelles cimes, dans quels gouffres inexplorés le maître tout puissant nous conduira-t-il ? Quel groupement nouveau de sensations allons-nous connaître dans ce voyage ? Nous mènera-t-il au malaise ? À la béatitude ? À la mort ? Celle de Bergotte survint le lendemain de ce jour-là où il s’était ainsi confié à un de ces amis (ami ? ennemi ?) trop puissant. Il mourut dans les circonstances suivantes : une crise d’urémie assez légère était cause qu’on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que la Vue de Delft de Ver Meer [sic] (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu’il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu’il ne se rappelait pas) était si bien peint qu’il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d’art chinoise, d’une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l’exposition. Dès les premières marches qu’il eut à gravir, il fut pris d’étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art si factice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’un palazzo de Venise ou d’une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentèrent ; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l’un des plateaux, sa propre vie, tandis que l’autre contenait un petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu’il avait imprudemment donné la première pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se dit-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition. »
Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire ; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit : « C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien. » Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ? Certes, les expériences spirites pas plus que les dogmes religieux n'apportent de preuve que l'âme subsiste. »

162 - [Le Livre de poche n° 2126, p. 198/199]
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BehemothBehemoth   17 juin 2020
L’amour n’est peut-être que la propagation de ces remous qui, à la suite d’une émotion, émeuvent l’âme.

j’aurais sacrifié ma terne vie d’autrefois et ma vie à venir, passées à la gomme à effacer de l’habitude, pour cet état si particulier.

Il est, du reste, à remarquer que la constance d’une habitude est d’ordinaire en rapport avec son absurdité.

sortant aux heures où il n’y a guère rien d’autre à faire qu’à se laisser assassiner dans les rues

La belle saison, en s’enfuyant, avait emporté les oiseaux.

ces paupières abaissées mettaient dans son visage cette continuité parfaite que les yeux n’interrompaient pas. Il y a des êtres dont la face prend une beauté et une majesté inaccoutumées pour peu qu’ils n’aient plus de regard.

du sommeil elle remontait les derniers degrés de l’escalier des songes

J’avais l’insouciance de ceux qui croient leur bonheur durable.

La jalousie n’est souvent qu’un inquiet besoin de tyrannie appliqué aux choses de l’amour.

On n’aime que ce qu’on ne possède pas tout entier.

Par une sorte de chassé-croisé, son cou habituellement peu remarqué, maintenant presque trop beau, avait pris l’immense importance que ses yeux clos par le sommeil avaient perdue, ses yeux, mes interlocuteurs habituels et à qui je ne pouvais plus m’adresser depuis la retombée des paupières.

j’aurais voulu me rappeler ; c’était en vain ; ma mémoire n’avait pas été prévenue à temps ; elle avait cru inutile de garder copie.

Or dans le monde il n’y a que la conversation. Elle y est stupide, mais a le pouvoir de supprimer les femmes, qui ne sont plus que questions et réponses. Hors du monde les femmes redeviennent ce qui est si reposant pour le vieillard fatigué, un objet de contemplation.

L’univers est vrai pour nous tous et dissemblable pour chacun.

On dirait que c’est une consolation pour ces grands solitaires que de donner à leur célibat tragique l’adoucissement d’une paternité fictive.

de petites dames qui se croient des protectrices des arts parce qu’elles reprennent, une octave au-dessous, les manières de ma belle-sœur Guermantes, à la façon du geai qui croit imiter le paon.

Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux, de voir l’univers avec les yeux d’un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d’eux voit, que chacun d’eux est ; et cela, nous le pouvons avec un Elstir, avec un Vinteuil ; avec leurs pareils, nous volons vraiment d’étoiles en étoiles.

je me demandais si la musique n’était pas l’exemple unique de ce qu’aurait pu être – s’il n’y avait pas eu l’invention du langage, la formation des mots, l’analyse des idées – la communication des âmes. Elle est comme une possibilité qui n’a pas eu de suites ; l’humanité s’est engagée en d’autres voies, celle du langage parlé et écrit.

j’aperçus une autre phrase de la sonate, restant si lointaine encore que je la reconnaissais à peine ; hésitante, elle s’approcha, disparut comme effarouchée, puis revint, s’enlaça à d’autres, venues, comme je le sus plus tard, d’autres œuvres, en appela d’autres qui devenaient à leur tour attirantes et persuasives aussitôt qu’elles étaient apprivoisées, et entraient dans la ronde, dans la ronde divine mais restée invisible pour la plupart des auditeurs, lesquels, n’ayant devant eux qu’un voile épais au travers duquel ils ne voyaient rien, ponctuaient arbitrairement d’exclamations admiratives un ennui continu dont ils pensaient mourir.

L’adultère introduit l’esprit dans la lettre que bien souvent le mariage eût laissée morte.

tout cela n’était que maladif, de la folie, et pas la vraie et joyeuse méchanceté qu’elle aurait voulue. Cette idée que c’était une simulation de méchanceté seulement gâtait son plaisir.

Le monde étant le royaume du néant, il n’y a, entre les mérites des différentes femmes du monde, que des degrés insignifiants, que peuvent seulement follement majorer les rancunes ou l’imagination de M. de Charlus.

nous penserons tout de même à elle pour une autre fois ; d’ailleurs on ne peut pas ne pas se souvenir d’elle, ses yeux mêmes nous disent : ne m’oubliez pas, puisque ce sont deux myosotis

C’est encore le « Banquet », mais donné cette fois à Kœnigsberg, à la façon de là-bas, indigeste et assaisonné avec choucroute, et sans gigolos.

à tous ceux qui, n’offrant à leur intelligence d’autre réalisation que la conversation, c’est-à-dire une réalisation imparfaite, restent inassouvis même après des heures passées ensemble et se suspendent de plus en plus avidement à l’interlocuteur épuisé, dont ils réclament, par erreur, une satiété que les plaisirs sociaux sont impuissants à donner.

ils sont très polis, ils vont souvent jusqu’à me garder une place comme je suis un très vieux monsieur. Mais si, mon cher, ne protestez pas, j’ai plus de quarante ans, dit le baron, qui avait dépassé la soixantaine

Dostoïevski. Avez-vous remarqué le rôle que l’amour-propre et l’orgueil jouent chez ses personnages ? On dirait que pour lui l’amour et la haine la plus éperdue, la bonté et la traîtrise, la timidité et l’insolence, ne sont que deux états d’une même nature

Chez Dostoïevski il y a, concentré et grognon, beaucoup de ce qui s’épanouira chez Tolstoï.

dans le jardin des religieuses voisines j’entendais, riche et précieuse dans le silence comme un harmonium d’église, la modulation d’un oiseau inconnu qui, sur le mode lydien, chantait déjà matines, et au milieu de mes ténèbres mettait la riche note éclatante du soleil qu’il voyait.

appartement luxueux, en plein midi, mais si vide, si silencieux que le soleil avait l’air de mettre des housses sur le canapé

Il semble que les événements soient plus vastes que le moment où ils ont lieu et ne peuvent y tenir tout entiers. Certes, ils débordent sur l’avenir par la mémoire que nous en gardons, mais ils demandent une place aussi au temps qui les précède. On peut dire que nous ne les voyons pas alors tels qu’ils seront ; mais dans le souvenir ne sont-ils pas aussi modifiés ?

je pourrais arriver tout à l’heure, et les odeurs que j’y trouverais en arrivant, l’odeur du compotier de cerises et d’abricots, du cidre, du fromage de gruyère, tenues en suspens dans la lumineuse congélation de l’ombre qu’elles veinent délicatement comme l’intérieur d’une agate, tandis que les porte-couteaux en verre prismatique y irisent des arcs-en-ciel, ou piquent çà et là sur la toile cirée des ocellures de paon.
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coquecigruecoquecigrue   10 novembre 2011
Pendant quelques instants, et sachant qu’il me rendait plus heureux qu’Albertine, je restais en tête à tête avec le petit personnage intérieur, salueur chantant du soleil et dont j’ai déjà parlé. De ceux qui composent notre individu, ce ne sont pas les plus apparents qui nous sont le plus essentiels. En moi, quand la maladie aura fini de les jeter l’un après l’autre par terre, il en restera encore deux ou trois qui auront la vie plus
dure que les autres, notamment un certain philosophe qui n’est heureux que quand il a découvert, entre deux œuvres, entre deux sensations, une partie commune. Mais le dernier de tous, je me suis quelquefois demandé si ce ne serait pas le petit bonhomme fort semblable à un autre que l’opticien de Combray avait placé derrière sa vitrine pour indiquer le temps qu’il faisait et qui, ôtant son capuchon dès qu’il y avait du soleil, le remettait s’il allait pleuvoir.(...) je crois bien qu’à mon agonie, quand tous mes autres « moi » seront morts, s’il vient à briller un rayon de soleil tandis que je pousserai mes derniers soupirs, le petit personnage barométrique se sentira bien aise, et ôtera son capuchon pour chanter : « Ah ! enfin, il fait beau. »
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MeduzanticMeduzantic   21 janvier 2020
Or, comme je sortais du salon appelé salle de théâtre, et traversais avec Brichot et M. de Charlus les autres salons, en retrouvant, transposés au milieu des autres, certains meubles vus à la Raspelière et auxquels je n'avais prêté aucune attention, je saisis, entre l'arrangement de l'hôtel et celui du château, un certain air de famille, une identité permanente, et je compris Brichot quand il me dit en souriant : "Tenez, voyez-vous ce salon, cela du moins peut à la rigueur vous donner l'idée de la rue Montalivet, il y a vingt-cinq ans, grande mortalis aevi spatium." A son sourire, dédié au salon défunt qu'il revoyait, je compris que ce que Brichot, peut-être sans s'en rendre compte, préférait dans l'ancien salon, plus que les grandes fenêtres, plus que la gaie jeunesse des Patrons et de leurs fidèles, c'était cette partie irréelle (que je dégageais moi-même de quelques similitudes entre la Raspelière et le Quai Conti) de laquelle, dans un salon comme en toutes choses, la partie extérieure, actuelle, contrôlable pour tout le monde, n'est que le prolongement, cette partie qui s'est détachée du monde extérieur pour se réfugier dans notre âme, à qui elle donne une plus-value, où elle s'est assimilée à sa substance habituelle, s'y muant - maisons détruites, gens d'autrefois, compotiers de fruits des soupers que nous nous rappelons - en cet albâtre translucide de nos souvenirs, duquel nous sommes incapables de montrer la couleur qu'il n'y a que nous qui voyons, ce qui nous permet de dire véridiquement aux autres, au sujet de ces choses passées, qu'ils n'en peuvent avoir une idée, que cela ne ressemble pas à ce qu'ils ont vu, et que nous ne pouvons considérer en nous-même sans une certaine émotion, en songeant que c'est de l'existence de notre pensée que dépend pour quelques temps encore leur survie, le reflet des lampes qui se sont éteintes et l'odeur des charmilles qui ne fleuriront plus.
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31 janvier 2013 :
- A la recherche du temps perdu, Marcel Proust, Gallimard -
Réuni en un seul volume, comme le souhaitait Marcel Proust lui-même, le texte de«A la recherche du temps perdu»est publié sans appareil critique.
- Claustria, Régis Jauffret, Seuil -
Roman Platon, le mythe de la caverne. Des prisonniers qui ne verront jamais de la réalité que des ombres d'humains projetées sur la paroi de la grotte où ils sont enchaînés. Dans le souterrain les enfants n'ont vu de l'extérieur que les images tombées du ciel qui leur parvenaient par le câble de l'antenne. le mythe a traversé vingt-quatre siècles avant de s'incarner dans cette petite ville d'Autriche avec la complicité d'un ingénieur en béton et celle involontaire de l'Écossais John Baird qui inventa le premier téléviseur en 1926. R. J.
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