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EAN : 9791032905913
Éditeur : L'Observatoire (21/08/2019)

Note moyenne : 3.58/5 (sur 88 notes)
Résumé :
Adolescente revêche et introvertie, Jenny Marchand traîne son ennui entre les allées blafardes de l’hypermarché de Sucy-en-Loire, sur les trottoirs fleuris des lotissements proprets, jusqu'aux couloirs du lycée Henri-Matisse. Dans le huis-clos du pavillon familial, entre les quatre murs de sa chambre saturés de posters d’Harry Potter, la vie se consume en silence et l’horizon ressemble à une impasse.
La fielleuse Chafia, elle, se rêve martyre et s’apprête à s... >Voir plus
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Critiques, Analyses et Avis (52) Voir plus Ajouter une critique
Kittiwake
  26 novembre 2019
Lorsque l'on fait connaissance avec Jenny, une ado mal dans sa peau (si c'est quasiment un pléonasme, la jeune fille est quand même en grande souffrance, harcelée par ses pairs, et en rupture avec sa famille qu'elle exècre), et parallèlement avec deux personnages illustres de notre paysage politique, que l'on reconnait d'ailleurs malgré des noms d'emprunts, grâce aux portraits que l'auteur en dresse, on ne s'attend pas, du moins au début à l'issue qui les fera se rencontrer.
Une fois le cadre en place, on assiste à la transformation de la jeune fille, prise dans les mailles d'un piège qui lui apparaît comme la seule solution pour pouvoir cracher sa haine, son mépris de tout ce qui a fait d'elle cette paria, moche et sans intérêt. Ils sont adroits deux qui tirent les ficelles, et construisent une image fausse, mais acceptable, utile, reconnue, par des pairs opportunistes. Même si vu de l'extérieur, elle est bien peu crédible cette passionaria d'un islam dont elle ne connait rien, même après avoir assimilé comme un perroquet quelques hadiths marquants. Mais ça marche pour elle. Au grand désespoir de ses parents, bourgeoisie moyenne, traditionnelle, valeurs communes et mouvantes.
On ne parle pas ici de la radicalisation, l'auteur le précise. La jeune fille n'était pas pratiquante ou croyante islamiste, et elle entrée dedans directement par la porte de l'excès. le mécanisme est celui d'une récupération sectaire d'êtres en détresse et en rupture avec les repères qu'on a pu leur inculquer jusqu'alors. Toute autre secte aurait pu faire l'affaire et aboutir aux mêmes résultats délétères de dépersonnalisation.
Certes l'histoire ne prête pas à rire. cependant l'auteur accentue le côté verre à moitié vide et pointe chez les personnages tout ce qui peut être tourné en dérision. Et pas que pour les personnages. Un passage illustre très bien cette volonté de se focaliser sur le négatif : deux paragraphes se suivent, décrivant le cadre de la petite ville où vit la famille Marchand, le premier proposant une illustration de carte postale de candidature pour le plus beau village de France et le deuxième focalisé sur toute la laideur et la platitude de l'endroit.

Récit bien mené, assez convaincant, et bien ancré dans notre paysage social actuel .
Lien : https://kittylamouette.blogs..
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Annette55
  06 novembre 2019
L'auteur n'a pas choisi la facilité : sujet explosif, délicat, dans l'air du temps, violent , qui pose question et regarde la réalité en face , sans mâcher ses mots :

L'endoctrinement mortifère d'adolescentes aux théories djihadistes et tout ce qui tourne autour, port du hidjab... conversion, martyr, lecture du Dar Al- Islam , mensuel francophone de l'Etat Islamique, sans y comprendre grand- chose ....
Qu'est ce qui conduit une adolescente de quinze ans , transparente , entourée de parents aimants, de la classe moyenne ——-qu'elle ne comprend pas—-—élevée à Sucy- en Loire, fréquentant le lycée Henri Matisse , à commettre un attentat terroriste ?
Jenny Marchand alias Chafia , revêche, mal dans sa peau, adepte et lectrice assidue de Harry Poter , silencieuse et empruntée, traînant son désespoir, aigrie, souffrant d'une haine tenace contre elle - même et la terre entière , se laisse berner par Dounia l'ensorceleuse, roublarde, illusionniste , petite voleuse aguerrie sans passer par la case prison .....

Par le biais des réseaux sociaux ces apprentis terroristes tel Dounia ont trouvé un outil extrêmement efficace.

Dounia la perverse , l'accoucheuse, la chaperonne, la Lionçonne du Califat , l'initiatrice , la maîtresse de cérémonie , l'ensorceleuse distille à petit feu différents arguments pour convaincre Jenny, alias Chafia, pétrie de haine...

Elle l'assomme de révélations , gagnant à l'usure la psalmodie mahométane , tournant au radotage sacré, variant à l'infini sur la « Grandeur de Dieu »,  les invitations au meurtre jetées de ci de là, un message délivré jusqu'au tournis ...et la prédication de la Mecque .
Jenny avale les versets dans le désordre : l'enfer c'est les autres , il faut à tout prix détruire le SYSTÈME .
Dounia la persuade en jouant sur son orgueil , sur l'orgueil puéril de ne pas avoir flanché ,Chafia la fielleuse récite la Chahada , seule dans sa chambre où son écran d'ordinateur jette un halo bleuté ...
Chafia : c'est l'ombre qui l'intéresse , en s'initiant à la haine absolue , se rêvant martyr , tandis qu'à l'Élysée le Président Saint Maxence , vieux lion épuisé laisse sa place à un autre ( on reconnaît deux anciennes grandes figures politiques au sein du récit , ainsi que Michel Onfray et quelques autres ) ....
C'est un ouvrage très bien construit , grinçant, ironique , sans compromis , politique , entre portrait d'un président vieillissant , à bout de souffle, bassesses et compromissions , et l'engrenage fatal du djihadisme qui tient en haleine jusqu'à la dernière phrase .....
Une violence insoupçonnée déclenchée par les plus petites existences !
A méditer ! A lire !
L'auteur est avocat, Soeur est son premier roman .: aux Éditions de l'Observatoire .
«  Il y a quelque chose d'effroyablement pur dans leur violence , dans leur soif de se transformer. Elles renoncent à leurs racines, elles prennent pour modèles les révolutionnaires dont les convictions sont appliquées le plus impitoyablement . Machines impossibles à enrayer , elles fabriquent la haine qui est le moteur de leur idéalisme d'airain » .
Philippe Roth, Pastorale américaine ...
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La_Bibliotheque_de_Juju
  21 août 2019
Souvent Les Editions de L'Observatoire, en littérature, me procurent de grands moments de lecture.
Et voilà qu'ils recommencent les bougres !
Une nouvelle fois, je me suis fait embarquer et bousculer.
Un sujet difficile puisque Abel Quentin va évoquer ses adolescentes qui se font « endoctriner » par les théories djihadistes et tout ce qui gravite autour de ce phénomène.
Le livre est habilement construit autour de ses personnages.
Il y a Jenny évidemment, adolescente sur le fil, qui ne supporte pas la vie qu'elle mène entre des parents aimants et une vie en banlieue. Elle traîne une certaine idée du désespoir.
Il y a Chafia, parée au pire. Gonflée de haine, prête à en découdre avec une société qu'elle abhorre.
Et dans les couloirs étouffés du pouvoir, il y a Saint-Maxens, président de la République essoufflé et vieillissant qui s'apprête à terminer son mandat.
SOeUR est un roman terriblement ancré de notre temps. de ces livres qui donnent sans fard le portrait d'une époque qui se délite. Témoignage qui ne juge pas mais égratigne parfois certains « grands » penseurs aux idées courtes que vous reconnaîtrez aisément.

Un livre indispensable qui parle, presque à la façon d'un polar, d'un sujet épineux mais qui ne fait pas que l'effleure et ne s'apparente pas à une forme d'opportunisme. Un livre pensé. Mûri. Et ça se ressent à chaque ligne.
Abel Quentin, dans ce premier roman percutant, va très loin dans la justesse de son analyse, le tout avec une plume véritablement talentueuse, mêlant des mots de notre temps à une prose époustouflante.
SOeUR est un de mes coups de coeur de cette rentrée littéraire.
Les Editions de l'Observatoire ont encore frappé !
Les Editions de l'Observatoire m'ont encore frappé …

Lien : https://labibliothequedejuju..
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kateginger63
  10 novembre 2019
Une erreur de jeunesse qui coûte cher
*
Lu dans le cadre des #68premièresfois
*
Ah la radicalisation, quel mot inquiétant. Actuellement quand les médias s'emparent d'un sujet si douloureux, le monde s'emballe et s'effraie. Et il y a de quoi!
Je n'ai jamais lu de textes sur la question de l'embrigadement, de jeunes à la dérive qui s'engouffrent dans cet univers promettant la gloire posthume.
L'auteur, pour ce 1er roman s'est essayé à cet exercice difficile de restituer toute la mécanique et les ressorts d'un acte terroriste. Car on le sait depuis le début, la protagoniste principale va tuer le Président au nom du Kouffar.
*
Le récit se joue sur trois niveaux. Trois voix qui s'alternent pour arriver à un final horrifique.
Jenny, adolescente paumée, en détresse, brimée par ses pairs, étouffée par ses parents dans une ville de province et fan de Harry Potter.
Ses parents aimants mais ne sachant pas comment enrayer et négocier avec les crises de Jenny.
Et puis le pouvoir politique français. le Président vieillissant, abdiquant bientôt.
Les menaces terroristes sont aux portes du pays, la guerre bat son plein en Syrie.
*
Comme la petite souris, on observe toute la mécanique de l'endoctrinement. Avec quelle facilité, on entre dans l'intimité de ce réseau. On entraperçoit les tactiques pour attirer ces jeunes en reconnaissance d'exister, on sent monter la colère en même temps qu'eux.
C'est terriblement fascinant. Inquiétant également car malheureusement ces procédés existent au moment même où j'écris ces lignes. Peut-être quelque part, dans une ville française, un jeune se fait emmener dans cette spirale.
*
Ce qui m'amène à dire que nous sommes devant un problème collectif mais aussi individuel. Comment arriverons-nous à rassurer la jeunesse, à les laisser s'exprimer ? Comment faire pour éviter qu'ils se tournent vers des groupes sectaires ? (de tous genres, je ne vise aucun mouvement).
*
J'ai eu une empathie profonde pour Jenny mais aussi pour ses parents (la narration est faite de telle manière que l'on ne ressente aucun jugement d'un côté comme de l'autre).
J'avoue aussi que le discours et l'histoire de l'équipe au pouvoir m'a agacé et ennuyé. (beaucoup de longueurs qui n'amènent rien à l'intrigue proprement dite)
*
Au final, il est difficile d'avoir un avis sur ce thriller/roman sociologique.
Il informe, il ne laisse pas indifférent car il est calqué sur notre actualité mais surtout il prévient. Peut-être qu'il est encore temps de réagir.
*
Glaçant !
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hcdahlem
  28 décembre 2019
Comment Jenny est devenue terroriste
Dans son cabinet d'avocat Abel Quentin a traité des dossiers de jeunes gens radicalisés. Dans son premier roman il dresse le portrait saisissant d'une adolescente qui s'ennuie en province et bascule vers le terrorisme.
Tout commence par une scène de polar. Dans un commissariat de police on interroge Chafia, encore mineure, pour tenter d'obtenir des informations sur Dounia Bousaïd, l'une des filles qui figurent avec elle sur une photo de groupe et qui a disparu sans laisser de traces depuis près d'une semaine.
Puis on passe dans les bureaux lambrissés de la Présidence de la République pour assister à une conversation entre Saint-Maxens, le vieil homme qui dirige le pays et son conseiller Karawicz qui l'encourage à clarifier sa situation, c'est-à-dire à annoncer qu'il ne se représentera plus pour laisser la place à son ministre de l'intérieur.
Nous voici enfin sur le terre de Djihadistes où Dounia vient d'arriver. Prise en charge sommairement, on lui explique qu'elle pourrait soutenir la cause en les aidant à fomenter un attentat contre Saint-Maxens. Trois scènes d'ouverture fortes qui posent les bases de ce roman qui va dès lors se concentrer sur le parcours d'une jeune fille «bien sous tous rapports».
À quinze ans, Jennyfer mène une existence ordinaire dans la Nièvre, entouré de parents tout aussi ordinaires. Il est vrai que les perspectives ne sont guère exaltantes: «Sucy-en-Loire, ses rues étriquées qui tissent leur réseau en damier autour d'une église déserte, ses façades mal entretenues qui cachent des intérieurs confortables, bled impossible où l'on dit tranquillité pour parler d'ennui mortel, où la construction d'un dos-d'âne avait divisé ses cinq mille habitants comme s'il s'était agi de l'affaire Dreyfus.» Mais ce qui pèse encore davantage l'adolescente, c'est son corps qu'elle a de la peine à accepter et le regard des collégiens, les moqueries et le rejet dont elle va être victime. Alors elle se réfugie dans sa chambre. «Le soir, ce sont des séances de lecture solitaire, entre quatre murs saturés de posters. Harry Potter y fraye avec ses amis Ron Weasley et Hermione Granger, sous le chaperonnage inquiet de sir Albus Dumbledore, directeur de l'école de sorcellerie et ennemi juré du sinistre Voldemort. Leurs combats épiques étouffent le bruit de ses sanglots.» Si elle pouvait disposer de pouvoirs magiques…
La première main qui va se tendre, attentive et secourable, sera la bonne. L'amie qui l'écoute est une guerrière avec laquelle elle prend confiance. Une maie rencontrée via internet et qui va lui offrir un nouveau monde. La radicalisation se fait insidieusement, le basculement vers l'islam radical est vécu comme une libération.
La voilà en route pour Paris, laissant derrière elle son enfance et des parents désemparés. La voilà prête à passer à l'action, à se battre contre tous ces médiocres, ces pervers, ces mécréants.
Saluons la construction de ce roman qui gagne en intensité au fil des pages, qui tisse des fils entre une jeune adolescente et un Président de la République, entre Sucy-en-Loire et le Califat, entre Harry Potter et un attentat terroriste, entre fiction et actualité brûlante. Et finit par nous sidérer face à cette logique implacable qui va entraîner Jenny à concevoir son attentat.
Le jury du Prix Goncourt ne s'y est pas trompé en mettant ce roman dans sa première sélection. Soeur est en quelque sorte aussi le frère de Des hommes couleur de ciel d'Anaïs Llobet, publié dans la même maison d'édition, et qui retraçait aussi le parcours de terroristes. Tous deux ont cette vertu cardinale: nous obliger à regarder cette réalité en face, nous faire réfléchir à ces parcours, à ce qui pousse les gens à rejoindre les rangs de Daech, à notre responsabilité collective. Car Abel Quentin, qui en tant qu'avocat s'est occupé de jeunes radicalisés, a compris que si on ne naissait pas terroriste, on le devenait. Avec à chaque fois une histoire particulière: «La «radicalisation» de Jenny aurait supposé une phase transitoire de croyance apaisée qu'elle n'avait jamais traversée. Elle s'était convertie, voilà tout. Sans connaissance préalable de la religion, elle n'avait eu qu'une conscience diffuse d'en rejoindre une section dissidente.» La suite, effrayante, coule presque de source. 

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Citations et extraits (29) Voir plus Ajouter une citation
hcdahlemhcdahlem   28 décembre 2019
Radicalisation. Les journalistes répéteront ce mot à l’envi, ravis d’avoir trouvé un concept-talisman que ses six syllabes paraient d’une vague aura scientifique, sans se rendre compte qu’ils commettent ainsi une erreur manifeste d’appréciation. La «radicalisation» de Jenny aurait supposé une phase transitoire de croyance apaisée qu’elle n’avait jamais traversée. Elle s’était convertie, voilà tout. Sans connaissance préalable de la religion, elle n’avait eu qu’une conscience diffuse d’en rejoindre une section dissidente. Bien sûr, elle avait écouté Dounia lui expliquer les subtilités de l’apostasie et du chiisme, elle avait écouté ses harangues contre ces millions de musulmans qui trahissaient leur foi en s’accommodant de la modernité, mais tout cela était un peu chinois pour une néophyte. p. 215 
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hcdahlemhcdahlem   28 décembre 2019
INCIPIT
Chafia racle le sol du bout de ses baskets, et la gomme imprime des traces noirâtres sur le linoléum.
Elle a demandé l’heure.
Elle est assise sur un tabouret en plastique moulé, entre les deux bureaux en vis-à-vis qui mangent l’essentiel de la pièce, avec la grande armoire métallique. Ils sont trois, elle et les deux flics, un homme et une femme, piégés entre les cloisons en placoplâtre qu’on devine ajoutées au gré de l’évolution du service, découpant en bureaux étroits ce qui a dû être un vaste open space.
Ils ne l’ont pas menottée.
L’homme est court, charpenté, centre de gravité bas, il porte un pantalon de treillis et un T-shirt à manches longues. La femme s’en tire avec un cul haut perché et une queue de cheval. Des ombres passent, furtives, derrière la porte en verre dépoli.
Le bureau sans apprêt ne raconte rien que de très sobre et très fonctionnel. Un panneau de liège trahit, seul, ses occupants et leurs secrètes passions : entre un fascicule de prévention (SÉCURITÉ ROUTIÈRE, TOUS RESPONSABLES) et un planning d’astreinte se balance un fanion frangé d’or aux couleurs du Real Madrid. Il y a aussi, posée à côté du clavier de l’homme, une figurine en résine du guerrier Thorgal.
La porte s’ouvre. Un grand type roux passe une tête ennuyée pour savoir où en est l’audition, parce qu’il voudrait bien récupérer son bureau, hein, et la porte ouverte un instant charrie l’ambiance du commissariat, sonneries de portable, grésillements de talkies-walkies, conversations et raclements de chaise, rugissement lointain d’une disqueuse. L’homme en treillis répond qu’il est désolé, ils ont pris du retard à cause d’un « souci avec la caméra », l’autre dit « qu’est ce qu’on en a à battre de la caméra t’es pas en procédure criminelle » et l’homme en treillis répond qu’elle est mineure, « donc les auditions doivent être filmées », pas mécontent de rabattre le caquet du grand roux qui ne bouge pas, la bouche entrouverte, les yeux plissés, fouillant à l’intérieur de lui-même pour trouver une réplique qui lui permettrait de s’en tirer sans déshonneur, mais rien ne vient. Il opte pour la moue circonspecte de celui qui n’est pas totalement convaincu de la vérité qu’on lui assène mais qui ne se battra pas pour faire valoir la sienne, et il part en bougonnant, il a besoin de son bureau, merde.
L’homme en treillis décoche un rictus méprisant en triturant la figurine de Thorgal, pièce maîtresse d’une petite collection conservée à domicile où se côtoient Spirou, Buck Danny et Natacha-hôtesse-de-l’air. Puis il l’envoie valdinguer d’une pichenette sans appel, histoire de signifier au monde ce qu’il pense de leur rouquin propriétaire qui les traque sans doute au fond des boîtes de céréales, avec la joie pure d’un enfant de six ans.
Chafia bâille.
Le ciel plombé, à travers les stores vénitiens, ne lui apprend pas grand-chose alors elle a demandé l’heure. L’homme en treillis lui a dit sèchement qu’il n’était pas là pour répondre à ses questions, son sourire découvrant sa gencive supérieure tandis qu’il ajoute : « Pourquoi, t’as un rencart, t’es pressée, t’as peur de louper Koh Lanta ? » Il lui demande ce qui urge tant, on a vingt-quatre heures à passer ensemble, peut-être plus si le procureur veut jouer les prolongations, donc franchement.
Il dit cela en se malaxant le coude comme s’il était douloureux, il en fait un peu des caisses, sans doute a-t-il envie que sa collègue le plaigne mais elle est absorbée par sa frappe monotone, Chafia l’entend taper dans son dos, une frappe lente et concentrée, peut-être les ultimes retouches au procès-verbal de notification des droits. Elle a parlé d’une grosse coquille, il faudra le signer de nouveau.
Chafia sent monter la haine, doucement. Ce matin déjà elle s’était retenue de ne pas lui casser l’arête du nez, lorsqu’il avait échangé sa chaise contre un tabouret au prétexte qu’elle était avachie.
Elle répond qu’elle veut connaître l’heure pour faire sa prière, c’est tout, et elle ajoute cette phrase qui pue le bluff à trois sous : « Vas-y, je connais mes droits, vous allez pas me la faire à l’envers », avec un petit air crâne qu’elle aurait voulu être celui de Pablo Escobar face aux policiers de Medellín, mais elle a manqué son effet et l’homme en treillis la considère en penchant la tête sur le côté, comme on regarde un chiot malade. Il y a un silence, la collègue suspend sa frappe et rétorque que non, elle ne connaît pas ses droits, elle ne connaît rien à rien d’ailleurs, mais qu’elle aura bientôt l’occasion d’acquérir une solide connaissance de la procédure pénale, une fois mise en examen pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Elle dit ça comme ça, pour ce que ça vaut, et elle reprend ses gammes de dactylo.
Okay, dit Chafia.
Très bien, elle ne répondra pas aux questions.
Elle s’avance au bord du tabouret, se penche en avant, la tête entre ses mains, coudes plantés dans le gras des cuisses, elle regarde ses pompes, et elle prie. Elle récite la prière d’ouverture, enfin les premiers mots qui lui viennent de tête car rapidement elle bute, tâtonne, une syllabe manquante lui faisant perdre le fil de sa mélopée, elle continue à bouger les lèvres pour ne pas perdre la face, au cas où ils regarderaient, elle essaie de faire le vide, se transporte dans un espace neutre et laiteux, ça y est, ça vient, elle raccroche les wagons de la sourate Al-Fatiha, « Au nom d’Allah, celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux, Louange à Allah, Seigneur des mondes, celui qui fait miséricorde, le Miséricordieux, le Roi du Jour du Jugement » et puis de nouveau le trou noir, alors elle se contente de répéter Allahu akbar, Allahu akbar, Allahu akbar, allez bien niquer vos mères.
L’homme soupire, jette un regard à sa collègue qui lui fait un signe de tête. Il saisit la petite webcam qu’il décale de quelques centimètres, s’assurant qu’elle cadre bien la gardée à vue. Puis il frappe un grand coup sur le bureau. Chafia sursaute.
— Allez, on va arrêter les conneries. Parle-moi un peu de Dounia. Dis-nous où elle est en ce moment.
— Je la connais pas.
— Ça, tu vois, ça me va pas du tout comme réponse. Dans une demi-heure, je dois appeler le proc pour lui rendre compte de ta garde à vue. Tu veux que je lui dise que tu lui proposes d’aller se faire foutre ? T’es dans la merde, ma pauvre. T’es dans la merde mais tu peux encore limiter la casse. Alors arrête de faire la belle.
— T’inquiète pas pour moi, j’arrangerai ça avec le procureur, j’le connais, c’est mon pote.
— Ta gueule.
— Oui, réfléchis un peu, dit doucement la femme, depuis son bureau.
Leur numéro était bien rodé : il beuglait, elle jouait la meuf arrangeante.
Chafia se retourne vers elle, ouvre la bouche pour parler mais l’homme frappe de nouveau, du plat de la main. Un stabilo décapuchonné va rejoindre Thorgal sur le lino.
— C’est à moi que tu parles. C’est moi que tu regardes.
— C’est bon elle m’a parlé donc je…
— C’est moi qui te pose des questions, c’est moi que tu regardes.
— Va-z-y c’est bon.
— Une dernière fois : Dounia Bousaïd.
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Annette55Annette55   05 novembre 2019
«  Chaque chanson est un cri de rage pure, décapé jusqu’à l’os , chaque pulsation de basse vient résonner en bas, dans les tripes, là où naissent les révoltes .Elle aime l’idée d’un organe qui sécrète la haine, comme une glande. La violence est une libération .... »
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MahaultMotsMahaultMots   16 novembre 2019
Elle a douze ans lorsqu'un sang brun barbouille l'intérieur de ses cuisses. D'autres filles accueillent cet évènement avec un soulagement mêlé de fierté - les mêmes qui portent des soutifs rembourrés au coton. Jenny, elle, ne ressent que de la consternation. Elle est plus que jamais une sang-de-bourbe, empotée, malgracieuse, répandant intempestivement les fluides d'une féminité incongrue et indésirée. Elle se sent radioactive, terrifiée à l'idée que l'odeur lourde de ses menstrues se répande dans la salle de classe. Elle entre dans un univers de portes fermées, d'anticipations angoissées (y-a-t-il des toilettes à proximité ?), sordides calculs et douleurs stupides qu'il faut cacher en même temps que les endurer, épaulée par une mère trop contente de tenir un prétexte pour forcer la réserve de sa fille, tentant d'installer une complicité à mesure qu'elle lui prodigue ses conseils d'initiée.
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ValerieLacailleValerieLacaille   14 octobre 2019
L'argent!
Patrick Marchand méprise ceux qui n'en ont pas, envie ceux qui en ont et déteste ceux qui le jettent par les fenêtres. C'est sa grande affaire. La pratique du ball-trap et le goût de la musique disco complètent sa panoplie d'homme civilisé.
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Vidéo de Abel Quentin
Abel Quentin vous présente son ouvrage "Soeur" aux éditions de l'Observatoire. Rentrée littéraire Septembre 2019.
Retrouvez le livre : https://www.mollat.com/livres/2349157/abel-quentin-soeur
Notes de musique : Youtube Audio Library
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